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Full text of "La nouvelle revue française"

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BRAÎ?Y 



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6» ANNÉE. N» 69 NOUVELLE SÉRIE I" JUIN 1919 

LA NOUVELLE 

Revue Française 

SOMMAIRE 

JACQUES RIVIÈRE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

PAUL CLAUDEL LA MESSE LA-BAS (FRAGMENTS) 

ANDRÉ GIDE réflexions sur uallemagne 

PAUL VALÉRY palme 

LÉON-PAUL FARGUE VIEUX monde 

GEORGES DUHAMEL le miracle 

HENRI GHÉON PRIÈRE POUR UN AVIATEUR 

MARCEL PROUST LÉGÈRE ESQUISSE DU CHAGRIN QUE 

CAUSE UNE SÉPARATION et des PROGRÈS IRRÉGULIERS de L'OUBLI 

LETTRES OUVERTES D'ANDRÉ GIDE 
A JACQUES RIVIÈRE - A JEAN COCTEAU 

RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE PAR ALBERT THIBAUDET 
ROMANS PENDANT LA GUERRE 

NOTES PAR ALAIN DESPORTES. HENRI GHÉON. ANDRÉ LHOTE 
JACQUES RIVIÈRE 

NOS MORTS : CHARLES PÉGUY. ALAIN FOURNIER 
EMILE VERHAEREIN. ADRIEN MITHOUARD - ^^^ 

BELPHÉGOR PAR JULIEN BENDA — EXPOSITION GEORGES 'Sv ^^^ 
BRAQUE — PREMIER REGARD SUR L'ALLEMAGNE O- ^.^^CTo 

RÉDACTION & ADMINISTRATION 
35 & 37, RUE MADAME. PARIS, VI^ FLEURUS 12-27 

LE NUMÉRO : FRANCE • 2 FR. 50. - ÉTRANGER : 2 FR. 80 



LA NOUVELLE 

REVUE FRANÇAISE 

REVUE MENSUELLE 
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE 

DIRECTEUR : JACQUES RIVIÈRE 



CONDITIONS DE L'ABONNEMENT 

ÉDITION ORDINAIRE 

FRANCE : UN AN : 25 FR. — SIX MOIS : 14 FR. 
ÉTRANGER : UN AN : 30 FR. — SIX MOIS : 17 FR. 
3LC, ÉDITION DE LUXE 

UN AN : FRANCE : 60 FR. - ÉTRANGER : 70 FR. 



m5 



ADRESSER CE QUI CONCERNE LA 
RÉDACTION A M. JACQUES RIVIÈRE 

ADRESSER CE QUI CONCERNE 
L'ADMINISTRATION A L'ADMINISTRATEUR 

LE DIRECTEUR REÇOIT LE LUNDI 
ET LE VENDREDI DE 4 H. A 6 H. 
L'ADMINISTRATEUR REÇOIT LE MARDI 
ET LE VENDREDI DE 4 H. A 6 H. 



LES OUVRAGES ENVOYÉS POUR COMPTE RENDU DOIVENT ÊTRE ADRESSÉS 
IMPERSONNELLEMENT A LA REVUE EN DOUBLE EXEMPLAIR! 

LES MANUSCRITS NE SONT PAS RETOURNÉS 

LES AUTEURS NON AVISÉS DANS LE DÉLAI DE DEUX MOIS DE L'ACCEP-^ 
TATION DE LEURS OUVRAGES PEUVENT LES REPRENDRE AU BUREAU 
DE LA REVUE OU ILS RESTENT A LEUR DISPOSITION PENDANT UN AN 



LA NOUVELLE 
REVUE FRANÇAISE 

La Nouvelle Revue Française rompt aujourd'hui le 
long silence auquel la guerre, en dispersant dès le premier 
jour ses collaborateurs, l'a forcée. 

Ce silence, bien qu'elle ne s'y soit pas délibérément 
obligée, bien qu'il n'ait pas été de sa part une attitude, 
elle ne le regrette pas. Entre autres avantages, il aura eu 
celui de lui permettre un examen de conscience approfondi 
et une compréhension plus nette des fins qu'elle avait 
jusque-là poursuivies peut-être un peu à tâtons. 

La Nouvelle Revue Française a été fondée au début de 
1909 par un groupe de sept écrivains : André Gide, 
Michel Arnauld, Jacques Copeau, Henri Ghéon, André 
Ruyters et Jean Schlumberger, qu'unissaient, en même 
temps qu'une étroite amitié, de communes préoccupations 
esthétiques. A vrai dire, ce ne xut pour annoncer aucun 
évangile Httéraire ni pour proclamer l'avènement d'au- 
cune nouvelle école qu'ils sentirent le besoin de se rap- 
procher et de créer une revue. Ils avaient passé l'âge 
des enthousiasmes absolus, et d'ailleurs leur tempéra- 
ment ne les disposait guère à jamais croire que le Beau se 
pût enfermer dans une formule exclusive, ni qu'il en pût 
automatiquement découler. La Nouvelle Revue Française, 



2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

dans leur esprit, devait être surtout un terrain propice 
à la création, qu'une critique intelligente maintiendrait 
constamment ameubli. Plutôt qu'à poser des axiomes 
et qu'à prescrire des règles, ils songeaient à écarter les 
broussailles de toute sorte, j 'entends les préoccupations 
d'ordre utilitaire, théorique ou moral, qui pouvaient 
gêner ou déformer la végétation spontanée du génie 
ou du talent. Si l'on préfère, ils rêvaient d'établir, dans le 
royaume de la littérature et des arts, un climat rigoureu- 
sement pur, qui permît l'éclosion. d'œuvres parfaite- 
ment ingénues.. 

C'est le même programme que se propose aujourd'hui 
le groupe considérablement grossi, mais toujours pareille- 
ment' inspiré, des collaborateurs de la- Nouvelle Revue 
Française. 

La guerre est venue, la guerre a passé. Elle a profondé- 
ment bo\ileversé toute chose, et en particulier nos esprits. 
Elle a remis chacun de nous auicreuset et a. recomposé à 
plusieurs d'entre nous une âme véritablement nouvelle. 
Plus d'un osera lui rester à jamais reconnaissant de 
l'avoir ainsi comnœ^ recommencé sur un notiveacuet plus 
parfait modèle. 

Et pourtant, malgré cette refonte morale et psycholo- 
gique qu'elle nous a fait à tous subir, nous revenons, plus 
délibérément si c'est passible qu'autrefois, à notre 
premier dessein. Notis voulons refaire une revue 
désintéressée, uwe- revue où l'on continuera de juger 
et de créer en toute liberté diesprit, non pas « comme 
si rien ne s'était passé », mais en continuant de n'obéir, 
dans chaque ordre, qu'à des principes spéci-fiques. 

Si ron* nous derctande ce qui peut: bien nous encx)U-' 



LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3 

rager dans une intention que certains trouveront peut- 
être déplacée, c'est, dirons-inousfranehement, qu'une telle 
revue nous apparaît autant que jamais indispensable, 
c'est que la guerre a pu changer bien des choses, mais 
pas celle-ci, qtie lalittérature est la littérature, que l'art 
est l'art. Elle a pu peut-être — ' c'est à voir — diminuer 
encore leur importance dans les préoccupations des 
homnies ; elle n'a pas pu modifier leiir essence. Aujour- 
d'hui comme hier, et malgré des millions de morts, il 
reste vrai qu'une oeuvre est belle pour des raisons absolu- 
ment intrinsèques, qu'on ne peut démêler que par une 
étude directe, que par une sorte de corps à corps avec. 
elle Aujourd'hui comme hier, et malgré des monceaux 
de ruines, il reste vrai que la création artistique est un 
acte original, que créer c'est peut-être avant tout ne rien 
sentir, ne rien vouloir d'autre que ce qu'on fait. 
Aujourd'hui, par conséquent, comme hier, et malgré les 
scrupules qu'on serait tenté d'éprouver, il reste néces- 
saire de purifier et de maintenir exempte de toute 
influence étrangère, l'atmîGsphère esthétique. 

Et après tout, est-ce bien là une entreprise aussi intem- 
pestive qu'il peut sembler au premier abord ? Est-elle 
dans un antagonisme aussi net qu'on pourrait le croire 
avec les nécessités et les convenances de notre époque ? 
Je me demande si l'âge où nous entrons n'a pas besoin 
au contraire, d'abord, d'une certaine gratuité. 

A côté de son action régénératrice, il ne faut pas 
en effet oublier les méfaits immenses de la guerre. 
Un des plus graves est peut-être d'avoir préoccupé 
les esprits ; elle s'est mise à leur dicter toutes leurs 



4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

pensées ; ils n'ont plus rien trouvé tout seuls ; ils ont 
cessé de pouvoir même regarder un objet devant eux ; 
non pas ce qu'il était, mais ce qu'il devait être : voilà 
seulement ce qu'ils ont vu. 

Tous ont subi ce que Maïu-ras appelle, dans im autre 
plan, la « mon-archie » de la guerre. Bien plus terriblement 
que par l'amour, toutes leurs idées ont été tournées dans 
un seul sens : celui où il fallait s'avancer pour vaincre. 

L'instinct de création lui-même, qui est pourtant abrité 
au plus épais, au plus résistant de l'esprit, a reçu je ne 
sais quelle obscure déviation ; toutes ses inventions pen- 
dant cinq ans ont été viciées dans leur germe. Qui 
pourrait citer une seule œuvre vraiment ingénue, une 
seule tige qui soit montée bien droit ? 

Notre dessein est de travailler dans la mesure de nos 
moyens à faire cesser cette contrainte que la guerre exerce 
encore sur les intelligences, et dont elles ont tant de mal 
à se débarrasser toutes seules. 

Notre tempérament tout d'abord nous y pousse. 
Dans l'ensemble nous ne sommes pas gens d'action ; 
nous ne nous entendons pas principalement à vouloir 
et à obtenir. Si nous sommes doués pour quelque chose, 
c'est bien plutôt pour penser, pour sentir avec justesse, 
pour créer avec sincérité. Nous avons traversé la guerre 
avec un minimum d'ambitions et d'illusions. Nous n'avons 
jamais été de ceux qui arrangeaient les événements par 
l'esprit. 

Loin de nous la tentation de nous en vanter. Mais nous 
pensons qu'une telle disposition peut devenir précieuse 
aujourd'hui qu'il s'agit non plus de vaincre, mais de rendre 



LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 5 

à la pensée sa spontanéité et sa pertinence et de recons- 
truire la vérité. On voit en tout cas comment elle nous 
dévoue fatalement à lutter contre ce qui subsiste de l'exi- 
gence de la guerre sur les esprits. 

Mais si notre natiirel même ne nous encourageait pas 
à cette œuvre de redressement des idées, je prétends que 
le plus étroit patriotisme nous en ferait un devoir. Oui, 
je le dis parce que je le crois, c'est la France elle-même 
qui appelle de tous ses vœux, qui réclame, qui nous im- 
pose comme premier devoir la détente de l'obligation 
civique dans l'ordre de la pensée. Elle ne veut plus que 
son prestige soit la seule raison de toutes les idées que 
nous formons. Elle ne le veut plus, pour sauvegarder juste- 
ment son prestige. 

Car de quoi a-t-il toujours dépendu si ce n'est de sa 
faculté de penser et de créer avec désintéressement ? 
Par quoi la France a-t-elle été grande jusqu'ici dans le 
monde, si ce n'est par son inégalable, par son invraisem- 
blable, par sa paradoxale sincérité ? 

Nous sommes le peuple le plus vrai qu'il y ait sur la 
terre. On peut nous trouver durs et batailleurs, on peut 
nous reprocher notre humeur souvent méprisante ou 
agressive. Mais nous restons insurpassables pour la 
vérité du sentiment et pour la promptitude de l'ex- 
pression. Les Russes peut-être ont dit des choses plus 
basses, plus secrètes que nous n'avons osé ; mais toujours 
amalgamées avec du mensonge, tout au moins avec 
du rêve. Notre littérature est la plus pure, la plus 
décantée de toute hypocrisie qu'aucune nation puisse 
produire. 



6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

C'est pourquoi le joug de la guerre, qui, pour tous les 
peuples fut pesant à porter, n'en a tout de même écrasé 
et déformé aucun au même degré que nous. Aucun n'a 
été par la guerre aussi loin détourné de son génie que 
nous. Et s'il est vrai qu'on ne prend toute sa grandeur 
qu'en ' obéissant à son génie et qu'en épanouissant ses 
vertus naturelles, il est pressant, • pour la • plus grande 
gloire de la France, que nous recommencions à ne plus 
penser uniquement à cette gloire, que nous ne nous 
laissions plus obséder par elle et que nous dirigions de 
•nouveau-sur le monde- un regard parfaitement dépouillé. 
Pour achever notre triomphe, il importe que nous 'nous 
montrions de nouveau capables de nous écouter nous- 
niêmies,'au lieu de tout ce bruit qui se fait hors de nous, 
et dont le rythme voudrait régler encore celui de nos 
pensées. 

La 'Nouvelle Revue Française veut devenir l'organe 
spéculatif, au sens i le plus général jdu mot, dont la France 
a plus que jamais besoin. 'Elle se propose avant tout, 
d'attendre et d'accueillir les produits naturels de notre 
inspiration. On trouvera dans ses pages, le minimum de 
volonté et d'intention, le maximum de réalité et d'évi- 
dence. 

Et pourtant il ne faut pas non plus que, par trop 
d'insistance sur ce-point, j'aille faire croire qu'elle répudie 
'toute règle de pensée et qu'elle entend s'interdire 
toute conception définie et toute prédilection. Des 
idées spontanées ne sont pas forcément des idées vagues. 



LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE *J 

L'effort pour ne pas' se laisser gouverner par des exigences 
extérieures n-est ;pas le (renoncement à toute tendance. 

Au contraire, dirais-je même. Si 'nous voulons nous 
arracher à l'esclavage intellectuel où les événements 
tendraient à nous réduire, c'est essentiellement pour pou- 
voir manifester des convictions, des aspirations précises. 
Rien ne nous est plus étranger que cette indifférence 
qu'on voit à tant de recueils, qui se contentent de recevoir 
la copie, comme une citerne reçoit la pluie. 

Déjà dans le passé, ce qu^on aimait dans la Nouvelle 
Revue Française, c-est qu'à côté d'une parfaite ouverture 
d'esprit elle savait montrer du goût et des préférences. 
On lui devinait des opinions. Elle avait des idées de derrière 
la iête. En même temps qu'elle savait se rendre -sensible 
comme un microphone aux moindres bruissements de 
la Beauté, tout de même elle la cherchait dans la direction 
d'où elle devait venir. 

Aujourd'hui, plus que jamais, nous avons l'intention de 
faire œuvre critique, c'est-à-dire de discerner, de choisir, 
de recommander. Tout au moins en ce qui concerne l'art 
et la littérature, nos idées sont parfaitement déterminées. 
Nous pensons apercevoir une direction où l'instinct 
créateur de notre race, aussi neuf et aussi hardi que 
jamais, est 'en train de s'engager. 

Nous tâcherons de définir cette direction. Ce ne sera 
pas l'œuvre d'un jour, car, comme tout ce qui participe 
réellement de la vie, elle est fort complexe et ne peut 
être précisée que par itouclïes successives. 

Nous essaierons de faire sentir au lecteur que l'âge 
esthétique qui a commencé avec le Romantisme est au- 
jourd'hui, en tait, et malgré certaines survivances, com- 



8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

plètement révolu. Nous ferons apparaître le S3mibolisme 
et tous ses dérivés comme de simples moyens, désormais 
impuissants, de multiplier in extremis les chances de vie 
du Romantisme et de lui procurer encore quelque temps 
une sorte de respiration artificielle. 

Plus simplement, nous tâcherons de déceler ce qu'il y 
a de périmé dans la culture des moyens d'expression pour 
eux-mêmes, indépendamment de leur valeur signifiante, 
dans les recherches purement musicales en poésie, dans la 
présentation l5^que des faits, dans la fixation directe 
des états de la sensibilité, dans la manière, si l'on peut dire, 
globale d'exprimer la réalité psychologique. 

Nous dirons tout ce qui nous semble faire prévoir une 
renaissance classique, non pas textuelle et de pure imi- 
tation, comme les disciples de Moréas et les écrivains de 
la Revue Critique l'entendaient et la définissaient avant 
la guerre, mais profonde et intérieiu-e. Nous accueillerons 
la revendication de l'intelligence qui cherche visiblement 
aujourd'hui à reprendre ses droits en art ; non pas pour 
supplanter entièrement la sensibilité, mais pour la pé- 
nétrer, pour l'analyser et pour régner sur elle. Quand on 
songe au raffinement prodigieux que le Romantisme et 
le Symbohsme ont introduit dans nos sensations, 
quand on réfléchit à tout ce dont ils ont enrichi le cœur, 
et quand on imagine l'intelligence venant inventorier ces 
richesses et leur communiquer sa forme, quand on se 
représente l'énorme amas d'impressions et d'émotions 
accumulé par l'âge précédent peu à peu soumis à la pensée 
claire, on obtient, nous semble-t-il, une vue vraiment 
exaltante de l'avenir qui s'offre à nous. Nous le favorise- 
rons de notre attente, nous lui donnerons notre foi et nous 



LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 9 

l'aiderons par tous les moyens en notre pouvoir à se 
changer peu à peu en réalité. 



* 
* * 



Une dernière indication. 

Non seulement en littérature notre libéralisme n'aura 
rien de commun avec l'indifférence, mais non plus en ma- 
tière politique notre neutralité ne devra être confondue 
avec un détachement et un dilettantisme que nous 
sommes aujourd'hui unanimes à détester du fond du 
cœur. Notre attitude sur ce point, parce qu'elle sort un 
peu de l'ordinaire, a besoin d'être précisée en quelques 
mots. 

On voit des gens qui semblent persuadés que l'énormité 
et l'atrocité des événements que nous venons de traverser 
rendent désormais scandaleuse et impossible toute 
position purement spéculative et obligent à ne plus se 
proposer que des fins pratiques. On en voit d'autres au 
contraire, plus rares, il est vrai — mais on trouverait parmi 
eux plus d'un ancien combattant — qui, par timidité, 
par répugnance pour les partis-pris, par lassitude souvent, 
ou par héroïque dédain de ce qu'ils ont fait de plus admi- 
rable, affectent de ne plus attacher d'importance qu'aux 
jeux de l'esprit et déclarent ouvertement se désintéresser 
des affaires pubHques. 

Nous n'appartenons ni à l'ime ni à l'autre de ces deux 
catégories. J'ai assez dit plus haut le prix que conservait 
pour nous l'indépendance de la pensée et des arts. Je 
tiens maintenant à nous désolidariser formellement de 
tous ceux qui considèrent que la guerre étant finie, il n'y 



10 LA 'NOUVELLE PREVUE FRANÇAISE 

a qu'àn'y plus penser, et qui -croient qu'on- peut limiter 
de nouveau le champ de ses préoccupations a la seule 
esthétique. Non seulement un tel désintéressement 
nous indigne ; mais encore il nous est impraticable. Pas 
de tour d'ivoire. Et d'abord pour cette bonne et élémen- 
taire raison que nous serions absolument incapables de 
nous en- construire une. Une^force qui dépasse infiniment 
nos forces nous tient rivés à l'actualité, nous inspire 
même également à tous le besoin de contribuer person- 
nellement à la solution des grands problèm«s posés par 
la guerre. Aucun de nous qui ne sente une ardente ^en vie 
de travailler dans la mesure de ses moyens à la reconsti- 
tution de la patrie ; certains -même, je le sais, brûlent 
de mettre leur bonne volonté directement au service de 
l'humanité convalescente. 

■Simplement nous prétendons ne pas tout mélanger. La 
vigueur d'im ^.esprit se mesure peut-être à sa capacité de 
maintenir entre ses idées l'éeartement qu'il y a entre les 
choses qu'elles représentent. Nous avons l'ambition de 
nourrir à la fois, conjointes «mais séparées, des opinions 
littéraires et des croyances pohtiques parfaitement -défi- 
nies. Le seul point que nous nous défendions, c'est de 
laisser les unes déteindre sur les autres, pensant que ce 
ne pourrait arriver qu'à leur mutuel désavantage. La 
seule faute que prévoie notre programme serait de 
consentir à leur contamination : mais nous n'y tomberons 
pas. 

Et si l'on objecte que nous nous assignons ainsi une 
tâche surhumaine, impossible, on verra bien. Qu'on -nous 
iasse seulement crédit quelque temps. On verra bien si 
l'esprit français est incapable aujourd'hui ide ces dis- 



LA NOUVELLE REVUE 'FRANÇAISE ^11 

jonctions par lesquelles il a toujours manifesté sa force. 
On verra bien si nous n'avons pas la ressource nécessaire 
pour rester à la fois des écrivains sans politique et des 
citoyens sans littérature. 

Peutrêtre même essaierons-nous de donner dans la 
.iT-evue la preuve de notre double indépendance d'esprit. 
Jjssais que plusieurs d'entre nousTetiendront difficilement 
leurs réflexions sur les événements actuels, i sur le cours 
qu'ils pensent leur voir prendre, sur le sens de la guerre. 
Ge)ne seront jamais tout à fait des professions de foi poli- 
tiques: plutôt une sorte de critique et d'interprétation de 
l'histoire contemporaine, mais à travers lesquelles forcé- 
ment s'entreverra 1 une couleur politique. 

Si je refuse de la définir ici, comme j'ai défini tout à 
l'heure notre couleur littéraire, c'est, il faut l'avouer 
;fenchement, parce que je crains qu'elle ne soit plus indé- 
cise, ou si Ton veut, moins uniforme. Les accidents de la 
guerre nous ont assez différemment modifiés et nous ont 
persuadés, dans l'ordre dont il s'agit, de vérités assez 
diverses. Nous ne savons pas encore si elles sont conver- 
gentes, ou même simplement conciliables. Nous avons 
toutefois l'espoir qu'elles se complètent et qu'au fur et 
à mesure que nous les exposerons ici, elles s'organiseront 
entre elles, comme déjà s'organisent nos idées Htté- 
raires. 

A supposer le pire, on trouvera dans la Nouvelle Revue 
Française plusieurs points de vue sur la politique qui 
pourront se combattre, mais qui garderont entre eux ce 
lien et cette ressemblance d'être tous également réfléchis 
et sincères et de n'entraîner entre ceux qui les défendront 
ni haine, ni intolérance. 



12 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



♦% 



A la rencontre de l'avenir, à la fois avec le plus de liberté 
et le plus de raisonnement possible, à la rencontre de 
l'avenir, d'une âme nette de tout préjugé, mais attentive 
aux moindres signes émis par la réalité, et les analysant, 
et les interprétant : telle pourrait être notre devise. Si 
elle ne se laisse pas résumer en une formule plus brève et 
plus saisissante, ce n'est le fait d'aucune timidité en nous, 
mais plutôt d'une grande ambition : celle de ne rien 
laisser échapper de la nouveauté infiniment riche et 
complexe que la France, à peine remise de son terrible 
émoi, déjà, dans le secret, nous en sommes sûrs, compose 
et prémédite. 

JACQUES RIVIÈRE 



13 



LA MESSE LA-BAS 

FRAGMENTS 

INTROÏT 

Une fois de plus Texil, Tâme toute seule une fois de 
plus qui remonte à son château, 

Et le premier rayon du soleil sur la corne du 
Corcovado ! 

Tant de pays derrière moi commencés sans que 
jamais aucune demeure s'y achève ! 

Mon mariage est en deçà de la mer, une femme et 
ces enfants que j'ai eus en rêve. 

Tous ces yeux où j'ai lu un instant qu'ils me con- 
naissaient, tous ces gens, comme s'ils étaient vivants, 
que j'ai fréquentés, 

Tout cela est pareil une fois de plus à ces choses qui 
n'ont jamais été. 

Ici je n'ai plus comme compagnie que cette aug- 
mentation de la lumière, 

La montagne qui fait un fond noir étemel et ces 
palmiers dessinés comme sur du verre. 



14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et quand la Création après le jour sans heures se 
condense une fois de plus du néant, 

Fidèle à l'immense quai chaque soir je vais revi- 
siter r Océan : 

La mer et c& grand campement tout autour avec 
un milHon de feux qui s'allument, 

L'Amérique avec toutes ses montagnes dans le 
vent du soir comme des Nymphes couronnées de 
plumes ! 

L' Océan ' qui arrive par cette porte là-bas et qui 
tape contre la berge haute. 

Sous le ciel chargé de pluie de tbUtes parts ces chan- 
delles de cinquante pieds qui sautent ! 

Mon esprit n'a pas plus de repos que la mer, c'est 
la même douleur démente ! 

La même grande tache de soleil au miheu sans 
rien ! et cette voix qui raconte et qui se lamente ! 

Voici la contagion de la nuit qui gagne tout le 
ciel peu à peu, 

Le jour après six jours qui fait sept et pas un qui 
ne me rapproche de Dieu. 

Quand mes pieds connaîtront le repos, quand mon 
cœur aura fait alliance avec la nuit, 

Qu'est*ce qui'Comimeîicera pour toujours aussitôt 
que tout sera fini ? 



LA MESSE LA- BAS 15 

Est-ce que je verrai quelque chose pour moi dans 
le ciel se dédoubler comme les feux qui marquent 
l'entrée d'un port,. 

Ou cette étoile près de la Croix^du-Sud qu'on ap- 
pelle Alpha du Centaure ?i 

Vous aurez beau m' avoir mis près de Vous pour 
toujours d'une manière qui est au-dessus du sens, 

Je ne serai pas plus sûr de Vous, mon Dieu, que je 
ne le suis à présent. 

En cette heure vide, où je suis avec Vous, d'autre 
chose que de sa durée, 

Toutes choses dont on dit qu'elles passent, je 
suis Votre témoin qu'elles ont passé. 

Sans doute elles ne passent pas inutiles, elles 
épuisent jusqu'à la<dernière strophe le Poème, 

Jusqu'à ces palmes dans le vent du soir ! le 
spectacle de ce qui est autre chose que Vous* 
même. 

Ce chaos de feuilles et de fougères dans le soleil, 
ce séjour de ma cinquantième année, 

Ce ne serait pas-plus difficile, rien- qu'à l'œil en se 
fermant, de l'abohr, que ce ne fut de la patrie où je 
suis né. 



I. Omnia duplicia, unum contra nnum, et non fecit quidquctn 
déesse (Eccles., XLII, 25). 



l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Ce serait ce visage jadis aimé quand naissait ce 
charmant sourire, 

Que ce ne serait pas plus difficile aux yeux en se 
fermant d'en faire pour toujours un souvenir. 

Qu'est-ce qu'elles feraient, mon Dieu, toutes ces 
pauvres choses qui ne subsistent pas, 

Sinon, par leur nature qui est de naître et de cesser, 
témoigner que Vous êtes ici et là ? 

Dommage qu'elles ne puissent cesser aux yeux sans 
qu'elles déchirent le cœur. 

Mais pour ce qui est de les voir mourir on est aussi 
bien ici qu'ailleurs. 

Là-bas dans le pays que j'ai quitté, l'Europe, on 
trouve que les choses n'allaient pas assez vite. 

Cette espèce de grande Exposition Universelle 
dont ils étaient si fiers, tapageante, point de cesse 
pour eux qu'ils ne l'aient détruite. 

Cette vie de soixante minutes, c'était trop long et 
trop ennuyeux ! 

A nous cette grande Coopérative, la guerre, pour 
détruire toute autre chose que Dieu ! 

Ici je n'entends plus rien, je suis seul, il n'y a que 
ces palmes qui se balancent, 

Ce jardin mystérieux à Votre image et ces choses 
qui existent en silence. 



LA MESSE LA-BAS VJ 

Elles existent pour un moment, mais tout de 
même c'était beau ! 

Il faut ignorer son art pour trouver au Vôtre quelque 
défaut. 

N'avoir écrit une phrase jamais, l'art pour deux 
mots ensemble en une seule image de s'éteindre, 

Pour ignorer que c'est bien, ce papillon sur la rose 
tout-à-coup, muet comme le pinceau du peintre ! 

C'est un mot qu'on nous propose nécessaire et qui 
de lui-même sur la lèvre vient se placer. 

Comment les choses auraient-elles un sens si leur 
sens n'était de passer ? 

Comment seraient-elles complètes, si leur sort 
n'était de commencer et de finir ? 

Et moi-même, qui parle, qu'est-ce qui parle, sinon 
ce qui est immortel en nous et qui demande à 
mourir ? 

Sinon ce qui se meurt d'ennui au miheu de ces 
choses si belles ! 

Si le monde ne parlait tant de Vous, mon ennui ne 
serait pas tel. 

Si leur voix n'était si touchante, si elles ne parlaient 
si bien d'autre chose. 

Les créatures n'auraient pas de question pour nous 
et nous serions en paix avec la rose. 



l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Mais les mots, s'ils ne servent à parler, à quoi est- 
ce qu'ils peuvent servir ? 

Et s'ils ne vous restituent ce qui est en eux, à quoi 
servent le rossignol et le saphir ? 

Pour trouver ce qui avait besoin d'être dit, pour 
nous expliquer de nous-mêmes avec Vous en ce mot 
que nous avons découvert, 

Ce n'est pas trop de fourrager la mer et le ciel et 
d'aller jusqu'au bout de la terre. 

Où est-il, ce mot essentiel enfin, phis précieux que le 
diamant, 

Cette goutte d'eau pour qu'elle se fonde en Vous, 
notre âme, comme l'amante en son amant ? 

Ce mot qui est comme le consentement à la mort. 
Votre présence au delà de toutes les images ! 

Ce n'est pas payer trop cher de mourir, mon Dieu, 
afin que Vous existiez davantage ! 

Mon Dieu, pourquoi nCavez-vous repoussé ? Mon 
âme, pourquoi êtes-vous triste ? 

Que me veut cet ennemi en moi qui s'attarde et qui 
résiste ? 

Debout ! de ce lieu o^ j'étais pour aller à celui où je 
ne suis pas encore, 

Quand la lampe du ciel pâlit, c'est pour cela que je 
me suis levé avec l'aurore : 



LA MESSE LA'BAS IQ 

A l'heure où les grands palmiers se réveillent, tout 
ruisselants de la rosée matinale, 

Et l'on voit une raie d'or, la mer au bout de la 
chaussée coloniale. 

De ce qui n'était que beauté pour passer à ce qui 
est amour. 

Il faut profiter de cet appel qui précède celui du 
jour. 

Le mal que ce serait d'être seul, le bonheur que 
Vous soyez là. 

Si je n'étais là pour Vous le dire, peut-être que Vous 
ne le sauriez pas. 

Pour m'expHquer ce qui fera tout-à-l'heure cette 
beauté profane et visible. 

Il y a quelqu'un là-bas qui m'attend avec une 
suavité indicible. 

C'est peu de Vous connaître si je ne Vous vois, 
peu de Vous voir si je ne Vous touche. 

C'est peu de m' ouvrir les yeux si je ne Vous ouvre 
ma bouche. 

Comme le poisson dans l'eau vive qui avale et 
remonte à contre-courant, 

Celui qui est attaché à Vous remonte au rebours 
du temps. 



20 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Les choses me quittent peu à peu, et moi, je les 
quitte à mon tour. 

On ne peut entrer que nu dans les conseils de 
l'Amour. 

La cloche sonne. Le prêtre est là. La vie est loin. 
C'est la messe. 

a J'entrerai à V autel de Dieu, vers le Dieu qui réjouit 

ma jeunesse. • 



LA MESSE LA-BAS 21 



CREDO 

Celui qui dégageant des choses temporelles ses sens 
et sa pensée peu à peu, 

Refait entre ses puissances l'unité et se met en pré- 
sence de Dieu, 

Il est comme le commandant d'un bateau de 
guerre qui a pris son poste dans le blockhaus, 

Il écoute et tous ses moyens sous lui sont autour 
de lui qui l'attendent, lui-même qui est énergie et 
cause. 

Car, comme l'existence de l'oreille est d'entendre 
et comme celle de l'intelligence est de savoir, 

La fonction de tout être, qui dans une autre volonté 
que la sienne se connaît créature, est de croire. 

Au delà de toute sensation comme au delà de toute 
connaissance, 

L'homme fait remise de lui-même totale à la chose 
dont il a reçu naissance. 

Qui nous attaque, c'est clair ! mais ce n'est pas être 
attaqué que d'être envahi ! 

Et quand on a horreur de la mort, comment faire 
pour se défendre contre la vie ? 



at LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Toutes ces choses que nous aimons tant et qui dans 
le fond nous dégoûtent, 

Quelle joie de s'entendre dire enfin qu'il nous faut 
les abandonner toutes ! 

Puisqu'elles ne nous permettaient pas de passer 
outre et voici la vérité qui est tellement autre et mieux, 

La joie de les avoir, jadis, ne vaudra jamais celle 
que nous avons à leur dire adieu ! 

Autre ? mais ce que nous aimons précisément, 
c'est cet air de parenté sublime. 

De sorte qu'habitants des vallées, cependant nous 
ne sommes pas dépaysés sur la cime ! 

A travers les Articles éternels tout cela qui nous 
est révélé. 

Il nous semble que nous l'avions toujours su, telle- 
ment c'est humain et famiher. 

Et si pour tout nous exphquer on ne nous apporte 
que des mystères, 

Ce sont mystères comme entre les époux et comme 
entre l'enfant et la mère. 

Réels, ceux qu'il nous fallait, source d'intérêt 
dévorant, et de joie poignante, et de vie ! 

La Foi donne leur dignité pour toujours à ces 
choses qui seront éternellement comme ici. 

Pas de ces inventions^blêmes pour nous et les mots 
faits de main d'homme de la philosopihie ! 

De quoi est-ce que le catéchisme nous parle et de 
quoi sont faites nos prières ? 



Î.A MESSE LA- BAS 33 

Un père de qui sont complètement ses fils, des en- 
fants qui sont complètement à leur père, 

Des frères sous le même toit ensemble, une mère 
admirable et charmante, 

(Et comment parlerai- je de Marie jamais sans que 
des larmes montent à ma face pénitente ?) 

Du pain qui est vraiment du pain et qui nourrit, 

De l'eau véritablement qui lave, du feu véritable- 
ment qui échauffe, qui éclaire et qui détruit. 

Des fautes qui sont vraiment péchés et dont nous 
sommes un peu là pour répondre, 

Un Dieu qui s'est fait un homme pour nous et qui 
est capable d'écouter et de répondre. 

Toutes les possibilités du cœur entte Lui et 
nous, 

Vivant, Celui qui nous a aimés pflus que lui-même, 
Sauveur, ami, médecin, conseiller, enfant, frère, père, 
époux ! 

Et bien que ce soit tellement beau, et que ce soit 
vrai, et que le Paradis 

Soit autour de nous à cette heure même avec toutes 
ses forêts attentives comme un grand orchestre 
in visiblement qui adore et qui supplie. 

Toute cette invention de l'Univers avec ses notes 
vertigineusement daiis l'abîme une par une par où le 
prodige de nos dimensions est écrit, 

Cette préparation à travers tous les siècles du corps 
et du sang de Jésus-Christ, 



24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Ce Dieu qui a réussi enfin à se faire homme et le 
Verbe à se faire entendre, 

Ce cri d'entre les quatre membres écart elés qui 
jaillit, ce cœur sur la croix qui se brise dans un su- 
prême effort pour se faire comprendre, 

Tout cela pour nous, aux pieds de notre Néant, 
qui lui demande l\ permission d'exister. 

S'arrêterait devant notre refus et notre mauvaise 
volonté. 

Et de même toute la science et toute l'histoire et 
toute l'exégèse, 

La machine de la controverse et l'énorme appareil 
de la catéchèse. 

L'âme comme par des mains exquises débridée 
et dessinée devant nos yeux fibre à fibre. 

L'enfer et le ciel, tous les deux étemels, et parfaite- 
ment nets, et hvrés au seul choix de l'esprit clair- 
voyant et hbre. 

Tous ces chemins étranges et bénis, corniches, ponts, 
défilés, tunnels, et qui mènent tous à Rome, 

Ne sont là que pour aboutir à notre consentement 
gratuit comme la grâce, tel qu'un pacte conclu 
d'homme à homme. 

Je n'ai pas besoin d'aucune preuve, et l'oreille 
tendue à ce que le prêtre récite. 

Je crois cela, Seigneur, simplement parce que c'est 
Vous qui le dites. 



LA MESSE LA-BAS - 25 



OFFERTOIRE 

Le Curé, (dans cette église de Paris que je sais), 
après qu'il a chanté le Credo, quand il dit : Dominus 
vohiscum, 

Se retourne vers l'assistance qui est de femmes et 
d'enfants et il y a encore pas mal d'hommes, 

Tout cela tout de même qui est là pour dire la messe 
avec lui et qui est son petit troupeau. 

L'un fait semblant de Ure dans un Hvre et l'autre 
est bien embarrassé de son chapeau. 

Ce n'est pas que ce soit intéressant, et ce n'est 
pas positivement que l'on s'ennuie, 

Chacun sait simplement qu'on est là pour attendre 
que ce soit fini, 

Et regarde vaguement le prêtre à l'autel qui tra- 
fique on ne sait pas trop quoi. 



« Le Seigneur est avec vous, mes frères I Mes frères, 
êtes-vous avec moi ? 

Ce n'est pas seulement la patène, ce n'est pas 
seulement le calice avec le vin. 



26 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

C'est toi, mon petit peuple, tout entier, que je 
voudrais tenir et soulever entre mes mains, 

Ces mains, indigne que je suis, dont il dit qu'elles 
sont saintes et vénérables ! 

Voici le plateau qu'on tend, n'as-tu rien que ce 
sou misérable ! 

Cette pièce sans nom sous la crasse à m'ofïrir, 
et le seul porte-monnaie qui s'ouvre ? 

Rien de plus ? quoi, n'y a-t-il personne ici qui 
souffre ? 

Vraiment, quand je me retourne vers vous, ô mes 
frères et mes sœurs. 

Il n'y a pas d'affligés parmi vous ? C'est vrai, il n'y 
a pas de péché et pas de douleur ? 

Point de mère qui ait perdu son enfant ? pas de 
failli sans que ce soit sa faute ? 

Point de jeune fille que son fiancé a lâchée parce 
que le frère a mangé sa dot ? 

Point de malade que le médecin a jugé et qui sait 
qu'il n'y a plus d'espoir ? 

Pourquoi donc frustrer votre Dieu de ce qui est 
son propre et son avoir ? 

Vos larmes et votre foi, votre sang avec le Sien dans 
le calice, 

C'est cela comme le vin et l'eau qui est la matière 
de Son sacrifice ! 

C'est cela qui rachète le mcnde avec Lui, c'est cela 
dont II a soif et faim. 



LA MESSE LA-BAS 27 

Ces larmes, comme de l'argent jeté à l'eau, grand 
Dieu, tant de souffrances en vain ! 

Ayez pitié de Lui qui n'a eu que trente-trois ans 
à souffrir ! 

Joignez votre Passion à la sienne puisqu'on ne peut 
qu'une fois mourir ! 

Et ne l'entendez-vous pas tout bas qui vous parle 
et qui vous dit : 

((Prœbe mihi cor tuum)). Donne-moi ton cœur, ô mon 
iils ! )) 



28 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



PRÉFACE 

Les deux pieds solidement assurés sur la base iné- 
branlable de la Foi, 

Les deux bras de toute leur longueur étendus jus- 
qu'à la mesure de la Croix, 

Le Pontife, au nom de tout ce peuple derrière lui 
qui le députe, lui-même à son offrande réuni, 

L'œil avec tranquillité levé sur Dieu, confesse, 
chante et définit. 

Le Ciel et la Terre font silence pour écouter cette 
voix grêle 

Qui dit les choses Tune après l'autre qu'elle sait et 
Dieu à la portée de notre main devant nous qui est 
réel. 

Et si la Foi encore ne suffit pas à libérer ce corps 
déjà ? Itéré d'une autre balance. 

Si, cette gloire qui empHt l'âme, la chair opaque 
encore suffit à lui opposer résistance. 

Il y a l'esprit trois fois libre déjà qui répète le mot 
trois fois saint. 

Il y a, à tous les Anges mêlée, la voix qui chante 
Alléluia dans le matin. 



LA MESSE LA-BAS 29 

Il y a ces larmes solennelles qui coulent, il y a 
cette face qui se tourne passionnément vers T Aurore ! 

Il y a ces bras qui suffisent à peine à soulever cet 
immense vêtement d'or. 



30 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE: 



LE PAIN BÉNIT 

L'endroit de la messe en France que les petits 
garçons aiment le mieux, 

C'est quand l'enfant de chœur à la fin se détache 
de l'autel et vient vers eux 

Avec une grande corbeille pleine de morceaux de 
pain oii il n'y a qu'à prendre. 

C'est dimanche, quelqu'un déjà ouvre 1 a. porte pour 
sortir, il y a des masses d'oiseaux qui crient et la 
terre est grande ! 

Mais précisément au moment où lui aussi va plonger 
la main dans le panier, 

Avant que, comme Adam dans le Paradis Ter- 
restre, il ait mis ce fruit qu'on lui apporte solennelle- 
ment dans sa bouche et l'ait mangé. 

Qui dira s'il n'est pas un de ces enfants à qui d'un 
seul coup d'avance vient d'être communiquée toute 
la vie. 

Et qui connaît pour la première fois cet étrange 
sentiment fait d'expérience préalable et de langueur 
et d'ennui. 



LA MESSE LA-BAS 3I 

L'idée de quelque chose de meilleur, et de poignant, 
et de seul désirable. 

Dont il sent que toutes les choses autour de lui 
sont essentiellement incapables ? 

C'est cela que ce qu'on appelle l'amour, ou tout 
simplement le plaisir, 

Se charge chez la plupart, de transformer, et de 
faire semblant de satisfaire, et de détruire. 

Mais lui, (pendant qu'il serre ce morceau de pain 
dans sa main et ne songe pas à le porter à sa bouche). 

Sent qu'il est regardé avec attention par quelqu'un 
qui est peut-être prêt à s'avancer, mais encore fa- 
rouche. 

Il sait seulement que celle-ci, parmi les autres pré- 
sences, est là, et rien ne servirait de lever les yeux 
trop tôt. 

Mais dans son cœur déjà se réunit et se prépare tout 
ce qu'il faut 

Pour accueiUir, pendant que les gens déjà se lèvent 
en tumulte et que l'alouette chante éperdument d^ns 
la plaine, 

La main impérieuse pour un autre chemin dans la 
sienne et le sourire de cette soeur soudaine ! 



32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



IN PRINCIPIO ERAT VERBUM 

L'Océan, comme la Vallée en mouvement de la 
Mort, parcouru par les suçoirs des trombes, 

A vu jadis cet homme qui portait le Christ et qui 
avait le nom de la Colombe, 

Quand il tirait à coups de canon sur les noires co- 
lonnes d'eau qui le pressaient comme des géants, 

Et pacifiait la Création déchaînée en lui faisant du 
haut de la poupe lecture de l'Evangile de saint 
Jean. 

Et plus tard pour les navigateurs qui revenaient 
de Mozambique et de Timor, 

Le fait, au-dessus des vapeurs de la cuisine, et des 
armes qu'on astique, et des faibles conversations du 
bord. 

Etait le craquement d'une poulie ou de l'autre là- 
haut, toutes voiles travaillantes dans le grand 
souffle régulier, 

Jour et nuit qui, du Pôle jusqu'à la Ligne, prend 
toute la largeur de la Mer. 

Moi de même aujourd'hui je suis là, et pendant que 



LA MESSE LA-BAS 33 

la plume à la main, je transforme les sacs de sucre 
et de café en milrcis et que je dépouille la Bible, 

Je lève de temps en temps la tête et j'écoute, et 
dans les palmes j'entends le même souffle irrésistible, 

Celui, le même, qui jadis précéda le sommeil de 
l'Auteur du genre humain dans le Paradis, 

Avant qu'Eve lui fût tirée du flanc, sous les 
ombrages de l'Arbre de la Vie. 

Pendant que je dors, ou que je marche, ou que 
j'écris, la Mer ne cesse pas d'être à mon côté. 

Et je ne puis rejoindre la Patrie là-bas de nouveau 
sans que j'aie à la traverser ; 

Là où la terre n'existe plus, là d'où vient ce mouve- 
ment sur la forêt. 

D'une rive du monde jusqu'à l'autre il n'y a de 
chemin pour moi qu'à travers la Paix, 

Cette Paix que le vent sans jamais en émouvoir la 
source ne cesse d'interroger avec mystère ou avec 
furie ! 

Sur les choses qu'il a créées ne cesse pas l'interroga- 
tion de l'Esprit. 

La mer des hommes et des feuilles, il ne cesse de 
la brasser et de la remuer, la mer des peuples et des 
eaux ! 

C'est de lui qu'il est écrit : J'ai cherché en totUes 
choses le repos. 

Et pourtant, ce souffle impatient du monde il y a 
quelqu'un qui a su l'emprisonner. 

3 



34 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Il a suffi naïvement pour le prendre de cette Vierge 
qui lui dit : Mon bien-aimé ! 

Un enfant dort sur son sein et la joue contre sa 
joue. 

« Et le Verbe ^s'est fait chair et il a habité parmi 
nous. » 

PAUL CLAUDEL 
Rio de Janeiro Mai-Décembre igi/j 



35 



RÉFLEXIONS 
SUR L'ALLEMAGNE 



Après avoir lu le livre de Jacques Rivière sur l'Allemand, 
feus la curiosité de rechercher dans mes cahiers du temps 
de guerre les quelques rares pages ayant trait à nos ennemis. 
Je les donne sans y rien changer, bien que certaines des pen- 
sées que j'y exprime aient perdu cet air de nouveauté qu elles 
avaient au temps où je les écrivais ; bien que certaines 
autres ne soient pas encore assez admises pour avoir cessé 
de paraître choquantes. Les considérations d'opportunité 
qui me retinrent de les publier plus tôt sont celles même 
qui me poussent à les publier atijourd'hui. 



* 



Il y a ce que l'on espère ; et il y a ce que l'on craint. 
Il y a ce que l'on voudrait qu'il arrive, et il y a ce que l'on 
croit qui sera. Mais depuis la guerre une confusion s'éta- 
blit de l'un à l'autre. Il est certain que la valeur d'une ar- 
mée dépend de sa confiance en la victoire ; il est certain 
que l'exigence de cette guerre a tout enrôlé dans l'armée. 
Dès lors on n'admet plus d'autre vérité qu'opportune ; 



36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

car il n'est pas de pire erreur qu'une vérité susceptible 
d'affaiblir le bras qui combat. 

A la faveur de cet aphorisme, nous en a-t-on fait voir ! 
Comme si notre cause, pour paraître bonne, avait besoin 
d'être fardée ! Comme si la vérité n'était pas plus encou- 
rageante, plus probante, plus bienfaisante que tous les 
mensonges ! Mais pour peu qu'elle paraisse gênante, on 
la contourne ; et ce faisant on se l'aliène, tandis qu'elle 
venait à nous comme une amie qu'il eût suffi de mieux 
comprendre. 

Et comment ne comprenez-vous pas, vous qui voulez 
rejeter tout de l'Allemagne, qu'en rejetant tout de l'Alle- 
magne vous travaillez à son unité ? 

Quoi ! nous avions un Gœthe en otage, et vous le leur 
rendez ! 

Quoi ! Nietzsche s'engage dans notre légion étrangère, 
et c'est sur lui que vous tirez ! 

Quoi ! vous escamotez les textes où Wagner marque 
son admiration pour la France ; vous trouvez plus avan- 
tageux de prouver qu'il nous insultait ! 

Nous n'avons nul besoin, dites-vous, des applaudis- 
sements d'outre-Rhin. 

Comment ne comprenez-vous pas qu'il ne s'agit pas 
de ce que ceux-ci nous apportent, mais bien de ce que 
ceux-ci leur enlèvent. Et cela n'est pas peu de chose, si 
c'est l'éhte du pays. 

Cela n'est pas peu de chose, — tandis que le meilleur 
de la pensée de la France, que toute la pensée de la France 
travaille et lutte avec la France, — que le meilleur de la 
pensée allemande s'élève contre la Prusse qui mène 
l'Allemagne au combat, 



RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE 37 






Nous avons dans notre jeu les atouts les plus admi- 
rables, mais nous ne savons pas nous en servir. 

Rien ne peut être plus démoralisant pour la jeunesse 
allemande pensante (et tout de même il y en a) que de ne 
pas sentir Gœthe avec soi — (ou Leibniz, ou Nietzsche). 
— On se rend mal compte en France, où nos grands écri- 
vains sont si nombreux et où nous les honorons si mal, 
de ce que peut être Gœthe pour l'Allemagne. Rien ne 
peut lui faire plus de plaisir, à l'Allemagne, qu'une thèse 
comme celle de M. B... qui déjà découvre dans le Faust 
l'invitation à la guerre actuelle. Ce qu'il y a de rassurant 
pour nous dans cette thèse, c'est qu'elle est absurde. Ce 
qui peut, au contraire, désoler la jeune Allemagne pen- 
sante, c'est de sentir que cette guerre monstrueuse où on 
l'entraîne, Gœthe ne l'aurait pas approuvée, non plus 
qu'aucun des écrivains d'hier qu'elle admire. Il est sans 
doute flatteur, capiteux même, de se dire et de s'entendre 
sans cesse répéter que le peuple dont on fait partie est 
désigné pour gouverner la terre ; mais si ce sophisme est 
par avance dénoncé par les plus sages de ce peuple même, 
est-il adroit de notre part de traiter ces sages de brigands, 
d'imposteurs ou de fous ? 

L'écrasement de l'Allemagne ! J'admire si quelque 
esprit sérieux peut le souhaiter, fût-ce sans y croire. 
Mais diviser l'Allemagne, mais morceler sa masse 
énorme, c'est, je crois, le projet qui ralHe les plus 
raisonnables, c'est-à-dire les plus Français d'entre 
nous. Il n'importe pas de l'empêcher d'exister (au 



38 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

contraire : il importe, et même pour nous, qu'elle 
existe), il importe de l'empêcher de nuire, c'est-à-dire 
de nous manger... Diviser l'Allemagne ; et pour la diviser, 
la première chose à faire, c'est de ne pas mettre tous 
les Allemands dans le même sac (et si vous affirmez 
qu'au fond tous se valent, faites attention qu'alors c'est 
que vous croyez le départ entre eux impossible, et qu'ils 
n'accepteront pas, eux, si vraiment ils sont si semblables, 
cette division que vous voudriez leur imposer). Combien 
ne sont-ils pas plus habiles ceux qui, dès aujourd'hui, 
démêlant parmi l'Allemagne moderne l'idée prussienne 
comme un virus empoisonneur, excitent contre cet 
élément prussien l'Allemagne même et, au lieu de 
chercher dans Gœthe des armes contre nous, lisent 
ceci par exemple (l'a-t-on déjà cité ? je ne sais) dans ses 
Mémoires : 

« Au miheu de ces objets, si propres à développer le 
sentiment de l'art (il visite Dresde), je fus attristé plus 
d'une fois par les traces récentes du bombardement. 
Une des rues principales n'était qu'un amas de décombres 
et dans chaque autre rue on voyait des maisons écrou- 
lées. La tour massive de l'éghse de la Croix était cre- 
vassée ; et quand, du haut de la coupole de l'église de 
Notre-Dame, je contemplais ces ruines, le sacristain 
me disait avec une fureur concentrée : « C'est le Prussien 
qui a fait cela. » 

Gœthe et Nietzsche (et à de moindres degrés plusieurs 
autres) sont nos otages. Je tiens que la dépréciation 
des otages est une des plus grandes maladresses à quoi 
excelle notre pays. 



RÉFLEXIONS SUR l'ALLEMAGNE 39 



* 



Oui, vous l'avez bien dit : les Germains sont de piètres 
psychologues ; et leurs plus remarquables erreurs dans 
cette guerre révélatrice sont des erreurs de psychologie. 
Mais il ne suffit pas de constater ceci ; il faudrait expli- 
quer pourquoi. 

Leur puissance au contraire, et ce qu'on pourrait 
appeler leur vertu, vient d'une extraordinaire difficulté 
pour l'individu de leur race à se détacher du commun, 
de la masse, disons le mot : à s'individualiser. Il ne s'op- 
pose à rien, n'a pour ainsi dire pas de forme propre, ou 
si l'on préfère, il attend du cadre sa forme ; de là sa 
soumission à la méthode, aux règles, à toutes les véné- 
rations ; il ne trouve pas d'intérêt à désobéir et n'en 
éprouve pas le besoin. Il croit que c'est parce que sa 
règle est parfaite ; mais c'est aussi bien parce que lui, 
sans règle, est imparfait. 

En littérature, leur impuissance à créer des figures 
est remarquable. Ils n'ont ni dramaturges, ni roman- 
ciers. Le peuple d'alentour ne leur présente pas de figures ; 
en présenterait-il, eux ne sauraient point les dessiner ; 
ils ne savent pas se dessiner eux-mêmes ; et plus absolu- 
ment ils ne savent pas dessiner. 

C'est là que fait failHte leur culture. Le grand instru- 
ment de culture, c'est le dessin, non la musique. Celle-ci 
déséprend chacun de soi-même ; elle l'épanouit vague- 
ment. Le dessin, au contraire, exalte le particuHer, il 
précise ; par lui triomphe la critique. La critique est à la 
base de tout art. 



40 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



* 

* 5 



Vous allez criant que les Allemands nous détestent, 
et faites votre possible pour le mériter, sans comprendre 
que tout au contraire leur secrète faiblesse c'est de ne pas 
pouvoir nous détester. 

Comment ne comprenez- vous pas que toutes les armes 
que vous enlevez à l'Allemagne c'est à la France que vous 
les donnez et que contre l'Allemagne nous ne serons 
jamais trop armés. 

Il ne s'agit pas seulement de se battre, il s'agit d'être 
victorieux. Tâchez tout de même de ne pas préférer à 
la victoire le combat. 



* * 



« Nous aurions été moins éprouvés si nous avions été 
plus nombreux. » C'est ce que je lis au début d'un article 
sur la diminution de la natalité. 

Cette diminution de la natalité française est la preuve 
et non la cause de la décadence de notre pays. Que cette 
dépopulation progressive soit déplorable, il va sans dire, 
et qu'il faille tenter le possible et l'impossible pour 
l'enrayer... Mais l'erreur est de penser que le nombre 
eût suffi là où la qualité manque ; ou que la qualité suffise 
sans l'ordre et la raisonnable disposition. Une semblable 
erreur nous a d'abord fait crier victoire, à l'entrée en 
scène de la Roumanie. Avec un allié de plus, le triomphe 
était assuré ! Il fallut bien se convaincre tout de même 
que le nombre ne fait pas la force ; du moins pas sans 



RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE 4I 

ordination. Les éléments désordonnés, plus nombreux 
ils sont, plus confuse et plus vulnérable est la masse. 

Nous nous sommes blousés avec l'informité de l'Alle- 
magne. Parce qu'en France tout ce qui vit prend aussi- 
tôt contour, l'absence de profil des masses d'outre-Rhin, 
nous a fait croire à de l'incohésion. L'absence de forme 
propre permettait à cette matière allemande élastique 
d'être versée dans tous les trous. En temps de paix déjà 
nous avions vu comme elle pénétrait les spongieux pays 
d'alentour. Précisément elle doit, l'Allemagne, à son 
défaut de contours, sa force d'expansion prodigieuse. 
Elle est de la famille des ficus et comparable au banian 
sans tronc principal, sans définition, sans axe, mais dont 
la moindre ramille (et même détachée du tronc) pousse 
au plus vite, où que ce soit, en haut des bras, en bas des 
racines, et vit, croît, prospère, s'élargit et devient à son 
tour forêt. L'Allemagne se passe des théories de Barrés ; 
elle s'en rit. J'ai toujours dit qu'il était bien fâcheux 
que Barrés ait contre lui la botanique. 






Jacques Rivière, lorsque je vais le voir en Suisse, où 
il achève son temps de captivité, me parle, à propos du 
livre qu'il se propose d'écrire, de l'extraordinaire vo- 
lonté allemande... Il me semble que c'est déprécier quelque 
peu ce mot : volonté, et que ténacité suffirait. Je sais bien 
que les exemples qu'il me donne tendent à prouver sur- 
tout que l'Allemand se donne a à volonté » les sentiments 
qu'il estime opportun d'avoir. Mais pour le reste, je veux 
dire : cette obstination de bœuf qui lui permet de venir 



42 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

à bout de formidables besognes et d'écrire des livres si 
épais — je me souviens du mot de S... que j'allais vgirà 
Zurich deux ans avant la guerre (nous ne parlâmes que 
de la guerre, qu'il prévoyait fatale ; oh ! qu'il connaissait 
bien les Allemands!). Ils sont, me disait-il, « incomparable- 
ment plus bêtes, plus ififormes, plus inexistants que le 
Français ne peut les croire. Mais, et à cause de cela même, 
ils ne sont jamais distraits. Songez à tout ce qui se passe 
dans la tête d'un Français, en travers de son travail, 
quel que soit ce travail. L'Allemand, lui, ne songe à rien ; 
il n'a pas d'existence personnelle ; il est tout à sa tâche. 
Il est capable certains soirs de faire une noce à tout casser, 
de se saouler comme une brute ; mais le lendemain matin 
il se retrouvera devant son comptoir, ou dans son bureau 
comme si de rien n'était. » 

Ils ne sont jamais distraits. Que de fois je me suis sou- 
venu de ce mot. Il me paraît qu'on n'a jamais dit sur 
l'Allemand rien de plus juste. Et quelle explication, 
pour nous Français, qui sans cesse nous laissons distraire 
par déHcatesse, par sensibilité, curiosité du cœur, de la 
chair et de l'esprit, et par cette générosité native, irré- 
pressible qui prend le pas sur nos intérêts. 

* 

Dans un fauteuil, auprès de moi, ma vieille chatte 
allaite les deux petits bâtards qu'on lui a laissés. 

Quand tout serait remis en question (et tout est remis 
en question) mon esprit se reposerait encore aans la 
contemplation des plantes et des animaux. Je ne veux 
plus connaître rien que de naturel. Une voiture de maraî- 



RÉFLEXIONS SUR L* ALLEMAGNE 43 

cher charrie plus de vérité que les plus belles périodes de 
Cicéron. La France est perdue par la rhétorique ; peuple 
oratoire habile à se payer de mots, habile à prendre les 
mots pour des choses et prompt à mettre des formules 
au-devant de la réalité. Pour averti que je sois, je 
n'échappe pas à cela et reste, encore que le dénonçant, 
oratoire... 

La question se posait avant la guerre : une civilisa- 
tion, une culture peut-elle prétendre à se prolonger indé- 
finiment et selon une trajectoire directe ininterrompue ? 
Et comme la réponse est nécessairement négative, cette 
seconde question vient aussitôt en corollaire de la pre- 
mière : notre civilisation, notre culture est-elle encore 
prolongeable ? 

Ce monde neuf où nous entrons fait-il suite au précé- 
dent ? Est-ce que nous continuons le passé ? Mais si 
nous entrons dans une ère nouvelle, qui donc saura 
prétendre que ce chapitre premier du nouveau livre n'est 
pas un chapitre français et d'un nouveau Hvre français. 

Tout ce qui représente la tradition est appelé à être 
bousculé et ce n'est que longtemps après que l'on pourra 
reconnaître, à travers les bouleversements, la continuité 
malgré tout de notre tempérament, de notre histoire. 
C'est à ce qui n'a pas eu de voix jusqu'alors à parler. 
C'est une lâche erreur de croire que nous ne pouvons 
lutter contre l'Allemagne qu'en nous retranchant dans 
notre passé : Rimbaud, Debussy, Cézanne même, peuvent 
ne ressembler en rien au passé de notre tradition sans 
cesser pour cela d'être Français ; ils peuvent différer de 
tout ce qui a représenté la France jusqu'aujourd'hui 
et exprimer encore la France. Si la France n'est plus 



44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

capable de nouveauté, pour quoi serait-ce qu'elle lutte ? 
L'artiste qui, lorsqu'il crée, se préoccupe d'être Fran- 
çais et de faire œuvre « bien française », se condamne à la 
non- valeur. Il ne s'agit plus de ce que nous étions, il 
s'agit de ce que nous sommes. 

A dire vrai, cette culture nouvelle promettait d'être 
non tant spécialement française qu'européenne, il semblait 
qu'elle ne pût pas se passer plus longtemps de la collabo- 
ration de l'Allemagne. Et par certains côtés, cette guerre 
tend à le prouver. Nos plus beaux dons, peut-être avions- 
nous besoin de l'Allemagne pour les mettre en œuvre, 
comme elle avait besoin de notre levain pour faire lever 
sa pâte épaisse. 



* 



C'est une absurdité que de rejeter quoi que ce soit 
du concert européen. C'est une absurdité que de se figurer 
qu'on peut supprimer quoi que ce soit de ce concert. Je 
parle sans aucun mysticisme : l'Allemagne a suffisamment 
prouvé en quoi elle pouvait être utile et nous avons suffi- 
samment démontré ce qui nous manquait. L'important 
c'est d'empêcher qu'elle domine ; on ne peut laisser cet 
instrument de cuivre dominer. Mais il est mystique de 
prétendre que, supprimée, sa voix ne ferait pas défaut 
dans l'orchestre ; mystique de croire que l'on ferait 
mieux de s'en passer — et, par mystique, j'entends : pas 
pratique du tout (c'est vous, je crois, Barrés qui, parlant 
de Michelet, donniez à ce mot-là ce sens.) Mais : doit 
être asservi tout ce qui prétendait asservir. 



RÉFLEXIONS SUR L'ALLEMAGNE 45 

Vous VOUS êtes gaussé de ce que nous appelions notre 
culture européenne, et faute d'entendre ce que nous en- 
tendions par là, vous avez laissé croire et fait croire, et 
cru vous-même ou feint de croire, que nous prétendions 
dénationaliser les littératures, lorsque, au contraire, nous 
ne reconnaissions de valeur qu'aux œuvres les plus pro- 
fondément lévélatrices du sol et de la race qui les portait. 

L'étrange c'est que cette accusation venait de vous 
qui nous reprochiez d'autre part nos tendances individua- 
listes et prétendiez dégonfler l'individu pour le plus grand 
profit de l'État. Nous avons soutenu, tout au contraire, 
que l'œuvre d'art la plus accomplie sera tout aussi bien 
la plus personnelle, et qu'il n'est d'aucun profit pour 
l'artiste de chercher à se résorber dans le flot ; nous 
avons toujours soutenu que ce n'est pas en se banalisant, 
mais en s'individuahsant, si l'on peut dire, que l'individu 
sert l'État ; et de même c'est en se nationalisant qu'une 
littérature prend place dans l'humanité et signification 
dans le concert. La méprise vient de ceci que — convaincu 
de la profonde vérité contenue dans l'enseignement du 
Christ : quiconque veut sauver sa vie la perdra, mais 
quiconque donnera sa vie la rendra vraiment vivante — 
nous avons cru que le sommet de l'individualisme est 
dans le sacrifice (mais volontaire) de l'individu ; que 
l'œuvre la plus personnelle est celle qui comporte le plus 
d'abnégation, et de même la plus profondément natio- 
nale, la plus particuHère, ethniquement parlant, est aussi 
bien la plus humaine et celle qui peut toucher le plus 
les peuples les plus étrangers. Quoi de plus espagnol que 
Cervantes, de plus anglais que Shakespeare, de plus 
italien que Dante, de plus français que Voltaire ou Mon- 



46 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

taigne, que Descartes ou que Pascal, quoi de plus russe 
que Dostoïewsky ; et quoi de plus universellement 
humain que ceux-là ? Je n'ose dire, il est vrai, quoi de 
plus allemand que Gœthe ? Car à l'endroit de l'Alle- 
magne, la Prusse est responsable d'un terrible malen- 
tendu. La Prusse a si bien asservi l'Allemagne qu'elle 
nous a forcés de penser : Gœthe était le moins allemand 
des Allemands. 



* 



S'il me fallait indiquer, de toute la littérature française, 
le livre dont le génie allemand se montrait le plus inca- 
pable, je crois bien que je choisirais les Caractères de La 
Bruyère 1. 11 me paraît que rien n'est plus français, moins 
allemand, que ce que j'appellerai: l'esprit de discrimina- 
tion. N'étant jamais particulier lui-même, l'Allemand ne 
sent la particularité d'aucun être ni d'aucune chose ; il 
n'a jamais su dessiner. La France est la grande école 
de dessin de l'Europe et du monde entier. 

ANDRÉ GIDE 

I. Comme aussi, de toute notre littérature, il me semble que 
le livre que l'on s'imaginerait le plus facilement écrit en Allemagne 
c'est Jean Christophe et de là sans doute son succès d'outre-Rhin. 

C'est ime profonde erreur de croire que l'on travaille à la culture 
européenne avec des œuvres dénationalisées ; tout au contraire, 
plus particulière est l'œuvre, plus utile elle devient dans le concert. 
Il importe de le répéter sans cesse, car une confusion tend à s'éta- 
blir entre culture européenne et dénationalisation. De même que 
l'écrivain le plus individualisé est aussi celui qui présente l'intérêt 
le plus humainement général, l'œuvre la plus digne d'occuper la 
culture européenne est d'abord celle qui représente le plus spé- 
cialement son pays d'origine. 



47 



PALME 



A Jeannie. 



De sa grâce redoutable 
Voilant à peine V éclat, 
Un ange met sur ma table 
Le pain tendre, le lait plat ; 
Il me fait de la paupière 
Le signe d'une prière 
Qui parle à ma vision : 
— Calme, calme, reste calme ! 
Connais le poids d*une palme 
Portant sa profusion ! 



48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Pour autant qu'elle se plie 
A l'abondance des biens, 
Sa figure est accomplie, 
Ses fruits lourds sont ses liens. 
Admire comme elle vibre, 
Et comme une lente fibre 
Qui divise le moment, 
Départage sans mystère 
L'attirance de la terre 
Et le poids du firmament! 

Ce bel arbitre mobile 
Entre l'ombre et le soleil 
Simule d'une sibylle 
La sagesse et le sommeil. 
Autour d'une même place 
L'ample palme ne se lasse 
Des appels ni des adieux... 
Quelle est noble, quelle est tendre! 
Qu'elle est digne de s'attendre 
A la seule main des dieux! 



PALMES 49 

Uor léger quelle murmure 
Sonne au simple doigt de l'air, 
Et d'une soyeuse armure 
Charge l'âme du désert. 
Une voix impérissable 
Qu'elle rend au vent de sable 
Qui l'arrose de ses grains, 
A soi-même sert d'oracle, 
Et se flatte du miracle, 
Que se chantent les chagrins. 

Cependant qu'elle s'ignore 
Entre le sable et le ciel. 
Chaque jour qui luit encore 
Lui compose un peu de miel. 
Sa douceur est mesurée 
Par la divine durée 
Qui ne compte pas les jours, 
Mais bien qui les dissimule 
Dans un suc oie s'accumule 
Tout l'arôme des amours. 



50 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Parfois si. Von désespère. 
Si l'adorable rigueur 
Malgré tes larmes n'opère 
Que sous ombre de langueur. 
N'accuse pas d'être avare 
Une Sage qui prépare 
Tant d'or et d'autorité : 
Par la sève solennelle 
Une espérance éternelle 
Monte à la maturité ! 



Ces jours qui te semblent vides 
Et perdus pour l'univers 
Ont des racines avides 
Qui travaillent les déserts, 
La substance chevelue 
Par les ténèbres élue 
Ne peut s'arrêter jamais 
Jusqu'aux entrailles du monde 
De poursuivre l'eau profonde 
Que demandent les sommets. 



PALMES 51 

Patience, patience, 
Patience dans l'azur ! 
Chaque atome de silence 
Est la chance d'un fruit mûr ! 
Viendra V heureuse surprise: 
Une colombe, la brise. 
L'ébranlement le plus doux, 
Une femme qui s'appuie, 
Feront tomber cette pluie 
Où l'on se jette à genoux ! 

Qu'un peuple à présent s'écroule. 
Palme ! ... irrésistiblement ! 
Dans la poudre qu'il se roule 
Sur les fruits du firmament ! 
Tu n'as pas perdu ces heures. 
Si légère tu demeures 
Après ces beaux abandons; 
Pareille à celui qui pense 
Et dont l'âme se dépense 
A s'accroître de ses dons / 

PAUL VALÉRY 



52 



VIEUX MONDE 

(EXTRAIT DE JEUNESSE) 
A VALERY LARBAUD 

In Sne-ffels Yoculis craterem kem 

delibat umbra Scartaris Julii intra 

calendas descende, audas viator, et 

terreiitre centrum attinges. Kod fcci. 

{Parchemin d'Arne Saknussem.) 

... Dans l'immense toupie nébuleuse, d'où laTrimourti 
sortira sa grosse tête de Cerbère aimable, au centre d'un 
grand coquemar cerclé de lumière et d'ombre, le plasma 
cosmique se condense pour sécréter cette sueur noire : 
les Hommes. 

Les hommes emportés d'étage en étage par la cataracte 
des périodes vers la Mort, depuis la première aventure 
des Mondes. 

Puis, les totons tournèrent moins fort. Les poings de 
ténèbres se détendirent, las de brasser l'or et le bitume. 
La musique des Sphères leva sa main blanche. A l'appel 
d'une voix insensée et pure, la vapeur retint sa fusée 
terrible. Les fantômes se groupèrent, les figures écou- 
tèrent, et, sur un ordre argentin, les soleils qui jouaient 
aux grâces avec la Mort gagnèrent d'un bond radieux leur 
ordre de bataille le long des courbes célestes. 

Dans l'ombre où s'espaçaient les voix, l'on entendit 
sourdement éclore, l'un après l'autre, les archipels. La 
Terre entr'ouvrit sa grenade ignivome. Les volcans sai- 
gnèrent dans l'eau crissante. Et de toutes parts tonnèrent 
les marteaux-pilons de l'invisible chantier des dieux. 

Puis quand la douceur se fut insinuée peu à peu, 



VIEUX MONDE 53 

comme une femme fait entendre une raison spécieuse, 
alors les mers siluriennes cessèrent de valser, s'étendirent, 
et commencèrent leur sombre grossesse. 

Un énorme soleil minium tremblotait dans un ciel 
de plomb. La pluie, la pluie. Des museaux de roc affleu- 
raient. Les premiers songes de la Terre bruissaient. Des 
lampes muqueuses s'allumèrent et commencèrent leurs 
voyages. Des vagins de poix, de houille et de jade 
s'entr'ouvrirent. Des pterichtys pointèrent dans les bas- 
fonds de gélatine. Les terrains, les forêts sortaient. Un 
crapaud géant sonna du cor dans le crépuscule des maré- 
cages. De longues fumées de fougères montèrent à 
perte de vue, comme un geyser d'étoiles vertes. Les 
sigillaires haussaient leurs strobiles de poils. Et des 
arbres prodigieux cloisonnaient le ciel dans leurs serres, 
comme une verrière enivrée de lumière et de silence. 

... Bientôt les mers se peuplèrent d'une fabuleuse ver- 
mine, car les eaux parfaisaient les fruits de la chaleur. 
De grands sauriens où s'imbriquaient des émaux crasseux, 
sautant comme des marsupiaux battus par l'orage, avec 
deux mille dents et des pieds d'oiseaux, se battirent dans 
les grottes sonores en ouvrant d'immenses bouches déplai- 
santes. Les ptérodactyles, oiseaux du lac Stymphale et 
vampires du Kansas, plantés sur les rocs comme des 
haches molles ou fendant le ciel d'un geste croche, frap- 
paient l'air des coups secs de leurs becs de fer. Le gouli- 
phon carnassier courait pataudement dans les forêts 
sohtaires. L'iguanodon l'attendait sans rire, dans quelque 
carrefour, dressé sur la lumière pâle, espérant le découdre 
avec son terrible pouce de corne. Des bêtes étranges, 
couvertes d'une racaille populeuse, écorçaient les arbres 



54 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

en y grattant leur dos hérissé d'alfanges. Le grand serpent 
de mer venait promener son interminable mélancolie dans 
le tiède bassin de la Seine. Et la Lune et Mars étaient 
habités... 

Et puis, le ciel devint plus doux. Les pâturages bleuirent. 
Le mastodonte apparut lentement le long des mamelons, 
comme un immense vaisseau de cuir, secouant dans le 
soleil ses oreilles toutes sonores de parasites. Des potas- 
sons, des dépotâmes et des dilépothèses sortirent des 
fleuves en ouvrant des mâchoires d'orgue. L'hipparion 
bondit sur un pré, boidu comme un cheval antique, et les 
singes commencèrent à se dévider le long des arbres... 

Et j'étais averti par mes sens d'enfant, tâtonnant à 
travers la nuit des époques, et je pressentais que la 
main des dieux modelait sournoisement quelque trem- 
blante merveille au milieu des fanons et des grimaces, 
et ferait sortir quelque jour, pour mes plaisirs, d'une 
vague vermeille, pure comme une amande qui sort de 
sa cosse, sous le dais d'une aurore qui ferait du Monde 
une chambre d'amour, et comme une chose si parfaite 
qu'elle fait pleurer nerveusement et vous donne envie 
de l'adorer ou de la souiller... oh ! la battre et l'em- 
brasser — Vénus Anadyomène ! 

Quelles scènes se sont passées, à la place où tu as ta 
chambre, où tu as songé sous la lampe et trempé ton 
Iront dans tes mains... Un monstre y ronflait sous la mer... 
Et dans ces rues, et sur ces places, tu passes au bras d'un 
ami, vos voix résonnent dans la nuit, et vous rebâtissez 
le monde — et le regard des astres morts ne nous 
arrive qu'aujourd'hui... léon-paul fargue 



55 



LE MIRACLE 

C'est peut-être aujourd'hui que le miracle aura lieu. 

Comme c'est long, mon Dieu ! Comme il faut attendre 
longtemps pour obtenir cette souffrance sans laquelle on 
devra rester à tout jamais privé d'un vrai visage humain ! 

Et ils attendent. 

A la vérité, ils se défendent contre de telles pensées : 
ils sont fiers, ils ont l'air calme et détaché. Ils affectent 
d'espérer la venue du vaguemestre, la distribution de la 
soupe ou le passage de l'infirmier. Mais tout, en eux, 
trahit une attente infinie, obstinée. Ils attendent le mi- 
racle qui se produira sûrement dès que l'on voudra 
bien s'occuper d'eux. 

Et pourquoi le miracle ne viendrait-il pas, dites-moi ? 
Vous avez connu Perdrizet : il n'avait que la moitié d'une 
figure ; son masque s'arrêtait au nez, et, plus bas, il 
n'existait plus que de vagues peaux, avec un orifice 
baveur et bafouilleur. Maintenant Perdrizet a une vraie 
tête ; il a une mâchoire et de la barbe. A le voir de loin, 
on dirait un garçon comme les autres. 

Et vous avez connu Louba ! Son visage s'ouvrait 
comme une fleur horrible ; au fond, on apercevait la 
langue, qui ressemblait à une bête vivante, et de ces 
choses rouges qui demeurent toujours cachées au regard 



56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

des hommes. Maintenant, Louba peut se montrer dans 
la rue sans effrayer les enfants : il a une drôle de petite 
figure plate et rose, et des appareils en métal à la place 
des dents. 

Ceux-là, ils ont été favorisés du miracle. Pourquoi n'y 
aurait-il qu'eux ? Ce n'est pas le courage qui manque, 
ni la patience. La chair est bonne et le sang vigoureux. 
Et s'il faut subir un long supplice, eh bien ! eh bien ! on 
le subira ! 






La salle est une grande salle à colonnettes qu'afflige un 
badigeon plombé. C'est une chose dont on ne peut blâ- 
mer personne : si vous aviez à peindre de tels murs, vous 
seriez vous-mêmes fort embarrassés. Ce n'est pas triste, 
et ce n'est pas souriant non plus ; c'est variable comme 
l'attente et comme l'espoir. La fraîche clarté de Mars 
n'y peut rien : elle n'est là que pour compter les jours. 
Elle vient témoigner avec une sorte d'indifférence. Les 
hommes tirent de leur poche un bout de miroir, et, fur- 
tivement, apprécient l'injuste laideur qui s'est abattue 
sur leur face. 

Pourtant, ils ne sont pas laids. Moi qui les connais, je 
dis qu'ils ne sont pas laids. Ils le savent aussi, et quand 
ils murmurent, avec une voix qui n'a presque plus rien 
pour s'exprimer : « Je suis bien moche », ils ne font pas 
allusion à ce que nous appelions la laideur, avant la 
guerre. 

Ils sont au delà de toute laideur et de toute beauté. 
Ils appartiennent à un monde exceptionnel. Pour la 



LE MIRACLE 57 

plupart, ils ne peuvent plus être laids, car ils n'ont plus 
assez de visage. 

Les gens qui possèdent un nez, une bouche, des mâ- 
choires, des yeux, des oreilles, peuvent en faire un usage 
indigne, ou souffrir d'un arrangement malheureux de ces 
choses précieuses. Ils peuvent avoir des pensées ridicules 
ou déshonorantes et les laisser paraître. Mais les hommes 
d'ici sont terriblement déhvrés de cette servitude : leur 
mutilation les affranchit de la laideur humaine. Parfois, 
cependant, elle leur laisse l'inexpHcable et laborieuse 
splendeur du sourire, car, pour manifester sa pureté, il 
faut à l'âme un moindre appareil que pour traduire ses 
faiblesses. 

Presque tous les hommes sont debout. Certains demeu- 
rent couchés parce qu'ils furent frappés non seulement 
à la tête, mais en outre aux jambes ou au ventre. Les 
autres marchent, écrivent, lisent, se groupent autour 
d'un jeu. Il y en a qui fument, et ils enfoncent le tuyau 
de leur pipe dans une cavité dont on ne peut pas toujours 
dire qu'elle est une bouche. 

Les heureux, les miraculés, on ne les voit plus souvent 
dans ce pavillon ; ils ont été reprendre leur place dans la 
vie. Ils reviennent de temps en temps, poussés par la 
gratitude, ou parce qu'un point de la mystérieuse brode- 
rie réclame les délicates retouches du thauma- 
turge. 

Ceux que voici ont encore tout ou presque tout à 
attendre de l'homme surnaturel qui sculpte dans la chair 
et s'applique aux besognes de Dieu. 



58 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



La salle est grande, mais elle est encombrée. Les 
lits s'y pressent et y forment plusieurs rangées. Chaque 
lit est une petite patrie dans cette cohue. Chaque lit 
porte une charge de bibelots, de souvenirs, de menus 
trésors. C'est au pied du lit que l'on reçoit ses visites. 
C'est sur le lit qu'on rêve à la figure qu'on pourrait avoir 
plus tard. Il est bon de posséder cette patrie minuscule, 
car, en général, on séjourne ici de longs mois : il faut 
beaucoup de temps et d'ingéniosité pour mystifier le 
malheur et lui faire lâcher pied. 

La porte de la salle s'ouvre ; un grand jeune homme 
apparaît. Il a l'air affable et soucieux. Il est escorté 
d'autres personnes vêtues, comme lui, de toile écrue. 
Est-ce un homme comme les autres ? En vérité, non ! 
Il n'est pas semblable aux autres : c'est lui qui fait les 
miracles. 

Il se hâte pour traverser la salle. Il semble que toutes 
les pensées et tous les corps qui remuent dans cette 
enceinte soient brusquement orientés, comme la limaille 
par un pôle d'aimant. Ceux qui gisent sur leur lit, empa- 
quetés dans les pansements, tendent brusquement leur 
regard et leur volonté. Les autres se pressent dans l'allée 
centrale. Beaucoup contemplent sans rien dire celui 
qui doit les sauver ; d'autres l'abordent et lui font, à voix 
basse, une petite confidence qui ressemble toujours à 
une supplication. 

Il écoute, il répond, il promet, il passe. Il voudrait 
dire: « Allez, et que votre visage d'autrefois vous soit 
rendu ! » 



LE MIRACLE 59 



* 
* * 



Ce n'est plus ainsi qu'on fait les miracles. Si la confiance 
était suffisante, comme dans les temps anciens, tous ces 
pauvres gens seraient, dans la même seconde, satisfaits, 
guéris, sauvés. Malheureusement l'époque est dure et les 
hommes sont trop savants. Le miracle se produit 
encore, mais il est aride, il est ingrat. Il ne cède plus au 
simple sourire de l'élu. Il faut le poursuivre à travers 
toutes sortes de souffrances et de délibérations. Il n'éclate 
plus : il vient à nous en rampant. 

Le patient monte sur la table avec une espèce de peur 
enthousiaste. Il s'étend, il tremble un peu, bien qu'il soit 
résolu et semble parfois transporté. Depuis si longtemps 
il attendait son tour ! Il redoute et chérit cette minute. 
C'est que les « mutilés de la face » ne sont pas comme 
les autres. Ce qui leur fut ravi, ce n'est pas une jambe, 
un bras, ce n'est pas une de ces choses si pré- 
cieuses et, malgré tout, un peu étrangères ; c'est 
l'aspect même de leur âme, c'est leur ressemblance 
à la divinité. 

C'est donc cette ressemblance qu'il nous faut recouvrer 
à tout prix. Dix fois déjà nous avons été attachés sur 
cette table qui ressemble à l'autel d'une idole farouche; 
s'il le faut, nous nous offrirons dix fois encore. La pa- 
tience de l'homme savant sera usée avant la nôtre. Nous 
sommes pressés, mais bien davantage résolus. Allez-y, 
Monsieur, et n'ayez pas peur ! Faites tout ce qu'il faut ! 
Et si je viens à crier, des fois, prêtez pas attention, sur- 
tout ! Continuez, continuez ! 



60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



* 
* * 



On ne peut pas toujours faire respirer le bon sommeil 
libérateur : c'est dans le nez, c'est dans la bouche qu'il 
va falloir travailler. On se contente donc d'endormir 
un peu la place où s'évertue l'adroit petit couteau. 

L'homme est lié par les poignets. C'est préférable, 
car avec la meilleure volonté du monde, on peut avoir 
des mouvements nerveux. Les poignets sont attachés, 
mais les doigts libres. Ils étreignent les bords de la table 
de fer, et s'il y a des'moments où les ongles grattent le 
métal, c'est qu'il n'est pas toujours facile de se bien 
contenir. 

Les gens qui ont un os du pied gâté par la carie ne 
sont pas toujours persévérants. Ils voudraient bien gué- 
rir, retrouver la marche alerte et cette gracieuse agilité 
de jadis. Mais, s'ils souffrent trop, ils ressentent vite à 
l'égard de leur pied une rancune mêlée de décourage- 
ment ; ils disent : « Ah ! non ! Tant pis ! laissez cela ! 
j'aime encore mieux mon mal. » 

L'homme dont on sculpte le visage détruit est, lui, 
animé d'ime grande constance. Il gémit à petits coups ; 
il se donne beaucoup de mal pour avaler ou cracher le 
sang qui lui rempUt la gorge. Comme il a peur que le 
chirurgien ne s'arrête avant d'avoir parfait sa tâche, il le 
rassure, il le console, dirait-on. Il murmure: «Ça ne me fait 
pas trop mal. Je dois vous embêter, n'est-ce pas ? Ce 
n'est pas ma faute si je... haa... haa... si je gémis comme 
ça. C'est idiot, mais c'est plus fort que moi. Excusez-moi, 



LE MIRACLE 6l 

monsieur ! Sûrement, ce n'est pas commode pour vous 
de travailler... » 

Parfois, il faut absolument que le faiseur de miracles 
demeure seul en face de l'argile sanglante. Il faut que le 
patient se livre sans conditions et se retire dans les pro- 
fondeurs. Alors on lui enfonce dans le cou un petit tube 
courbe qui ressemble à un poignard. C'est par là que le 
sonmieil lui sera dispensé. 

Il râle un peu, cède et s'efface. Il tombe dans un pro- 
fond oubli du présent. Il retourne à des rêves obsédants. 






Comme elles sont belles, les femmes d'aujourd'hui ! 
Comme elles sont plus gracieuses, plus hardies, plus dési- 
rables que toutes les femmes de jadis ! 

Moi aussi, j'avais une fine moustache audacieuse, et 
je disais de ces choses qu'on peut dire quand on a une 
bouche agréable et de belles dents bien soignées. Moi aussi 
j'ai reçu des baisers. Moi aussi je regardais les femmes 
dans les yeux, et cela me gonflait le cœur d'une joie sau- 
vage, que je ne sentirai peut-être plus jamais. 

Je ne suis pas un aveugle. Il me reste un œil pour voir 
cette chose difforme et monstrueuse qu'est devenue ma 
figure. 

J'ai connu, il y a deux mois, une petite putain. Elle 
sortait avec moi sur le boulevard. Je nouais un triangle 
de drap noir sur mes cicatrices. J'étais fier de ma blessure 
et aussi de ce bout de ruban qu'on m'a donné.. 

La femme n'avait pas assez d'orgueil pour se plaire 
avec moi longtemps. 



62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et puis, ce n'est pas cela, pas cela que je veux. Ni 
Berthe, la dactylographe, avec qui je devais me marier 
autrefois... Ah ! je ne sais pas, je ne sais plus. Et mainte- 
nant, il va falloir vieillir avec ça. 

Pourvu seulement qu'il réussisse ! Pourvu seulement 
qu'il puisse faire quelque chose ! 



* 
* * 



Pendant ce temps, le faiseur de miracles travaille. Il 
ne ressemble pas à un Dieu, mais à un homme, car il 
« cherche en gémissant ». 

Parfois, il est incertain, défiant, mécontent de lui- 
même, mécontent de cette vie qu'il lui faut invoquer 
sans cesse. Tout son effort est une lutte contre d'ironiques 
fatalités. 

Parfois, il est joyeux ; il se sent maître de l'avenir ; 
il a l'air inspiré. Les décisions lui sont légères; il est 
l'heureux ouvrier du destin ; rien ne lui sera refusé. 

Tout le corps de l'homme s'offre humblement. Tout le 
corps veut concourir à restaurer cette face outragée. 
Tout le peuple du corps est là -poui réparer l'insulte, 
pour obtenir justice. 

C'est bon ! Tout le corps sera donc convié. Les jambes 
donneront un peu d'os, la poitrine un petit fragment de 
côte, comme dans l'histoire de notre mère Eve. On 
cherchera de la peau au bras, au sein, partout où elle est 
douce, blanche et souple. La graisse aussi forme de pré- 
cieux petits coussins ; on la prélève, toute chaude, sur 
les cuisses, et on la porte au fond des plaies qu'il faut 
combler. 



LE MIRACLE 63 

Nous ne sommes plus accueillants comme les arbres. 
Nous sommes trop détachés de la commune terre mater- 
nelle. Nous poussons, nous vieillissons dans une solitude 
farouche. Même notre cœur débordant n'empêchera pas 
la vie corporelle d'être un exil sans retour. La chair de 
nos propres enfants s'est à jamais séparée de la vieille 
souche. La pourrait-on maintenant enter sur notre chair 
qui obéit, toute seule, à ses rudes lois ? 

Mais ce qui vient de moi est bon pour moi. Si la peau 
de mon pied est transplantée sur mon front, elle y retrou- 
vera les coutumes du pays natal, elle acceptera peut-être 
d'y subsister, d'y prospérer. 

Tout le corps veut rendre service ; la tête doit 
assumer la plus grande part de besogne. Elle est 
gonflée d'un sang riche et puissant ; ses tissus sont d'une 
étoffe ample et vivace. C'est elle qui doit payer la plus 
lourde contribution. Et puis, il y a des matières rares 
qu'on ne saurait trouver que là. 

Travaillons ! Travaillons ! L'obus, d'un seul coup, a 
fait un vide immense. Pour le combler, il faut réunir 
beaucoup de petits morceaux pleins de vie et de bonne 
volonté. 






Un sourcil, c'est bien utile pour celui qui travaille à de 
rudes travaux. Un sourcil, ce n'est pas seulement un 
radieux coup de pinceau sur votre visage, ô madone ! 
Tout, dans l'apparence de l'homme, est un. ornement, 
mais tout est de grand usage. Pouvez-vous l'oubHer, 
âme ingrate ? 



64 * LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Le faiseur de miracles va prendre un peu de cuir à 
notre tempe et l'étaler, comme ferait un peintre, au-dessus 
de notre œil. Cela nous rendra un sourcil bien marqué, 
bien dru. Oh ! ce n'est pas une chose futile : dans notre 
métier, on transpire abondamment, et les sourcils doivent 
être là pour empêcher la sueur de glisser dans les yeux. 

La moustache ! oui, je sais, vous, monsieiu", vous ne la 
portez pas. C'est que vous avez une bouche bien dessinée. 
Et puis, vous, vous savez que faire de vos mains quand 
vous parlez aux fernmes. Nous, mon Dieu ! nous aimons 
tirer sur une moustache quand nous sommes embarrassés, 
ou quand l'heure de la hberté tarde trop à tomber de la 
pendule du bureau. D'ailleurs, un peu de moustache est 
nécessaire pour cacher toutes ces cicatrices. 

Alors le faiseur de miracles cherche,'furette de-ci,de-là. 
puis, discrètement, il dérobe au menton ou au sommet 
de la tête assez de peau velue pour faire un joli brin de 
moustache. 

— Attendez seulement trois semaines, et vous pour- 
rez déjà tirer dessus, mon garçon I 






Il y a dans Paris, une grande léproserie. Elle est 
comme une citadelle de désolation au cœur même de 
la ville oubHeuse. Là, végètent des malheureux dont les 
maladies hideuses dévorent le visage. Ils ont presque 
renoncé au monde de tous pour vivre dans leur monde 
à eux, où il y a des arbres, des rues, des places publiques 
et des bâtisses vieilles de trois siècles. Ils se marient entre 
eux ; ils ont des enfants qui sont parfois misérables et 



LE MIRACLE 65 

parfois beaux, parce que la vie a d'imprévisibles sursauts. 

Pour nous, nous ne sommes pas des malades. Tout est 
sain, dans notre substance, et c'est justement pourquoi 
nous fûmes choisis, c'est pourquoi nous fûmes frappés. 
Il ne faut pas désespérer de notre corps : il y a quelque 
chose à faire avec lui. 

Nous, nous ne voulons pas demeurer, toute une vie, 
cloîtrés entre ces grands murs, avec notre tourment. Le 
monde nous connaît encore, et il nous attend. Dépêchez- 
vous ! Dépêchez-vous ! Il ne faut pas laisser au monde 
le temps de nous oubUer. La guerre est finie poiu: tous ; 
faites, faites, monsieur, que pour nous aussi elle se ter- 
mine un jour. 



* * 



Et l'homme est reporté dans son lit. Ses rêves s'épuisent 
en balbutiements et en chansons gémissantes. Il va se 
réveiller dans son nouvel aspect, dans sa peau bien tirée, 
bien tendue, cousue de toutes part? comme une pelote 
de tennis. 

Voilà notre projet ! Voilà notre vœu ! Maintenant il 
faut que ça colle ! Il faut que le sang recommence à 
passer dans les petits lambeaux déracinés. Il faut que 
toutes les cellules de la vie s'emparent du morceau d'os 
ou de cartilage et le colonisent, le séduisent, le persuadent. 

Après-demain, on enlèvera le pansement. Le faiseur de 
miracles aura sa figure inquiète, sérieuse des grands jours. 
C'est qu'au fond de lui-même, il n'est sûr de rien : trop 
de forces indisciplinées travaillent de concert avec lui. 

N'en doutons pas, nous verrons sa longue bouche 

5 



66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

affectueuse se fendre pour un sourire content ; toutes les 
petites pièces de la mosaïque seront roses et bien 
vivantes ; elles auront reçu leurs lettres de naturalisa- 
tion. 

Nous patienterons quelques jours encore, et le jeune 
maître, un matin, recouvrira de plâtre notre visage 
nouveau. Nous resterons attentifs et immobiles jusqu'à 
ce que, avec des délicatesses de mouleur, il détache de 
notre chair une empreinte fidèle, irrécusable, plus cons- 
tante mille fois que notre propre souvenir. 



* « 



Il y a, dans cette grande maison du miracle, un petit 
cabinet où tous le? moulages de plâtre pendent, accro- 
chés par centaines au mur glacé. 

C'est dans cette pièce minuscule et terrible que les 
msdtres de l'univers auraient dû venir discuter les choses 
de la paix. 

Blanches, inhumainement pâles, ombrées à rebours 
par la poussière des années, une multitude de têtes en 
plâtre immobihsent, pour l'éternité, des grimaces que 
l'on ne pourrait pas, que l'on ne saurait pas ima- 
giner. 

Une sérénité désolée tombe de ces murs. Parfois, toutes 
ces douleurs difformes semblent se résumer en ime expres- 
sion unique : le divin sourire de la mort. 

Il ne faut pas demeurer là si l'on tient à garder son 
espoir dans le monde. 



LE MIRACLE 67 






Mais ils sont peu nombreux, ceux qui doivent pénétrer 
dans le cabinet des masques. Bientôt, ces témoignages 
s'endormiront dans la poussière, plus puissante que 
toute mémoire humaine. 

La pieuse besogne se poursuit et le miracle s'accom- 
plit chaque jour. 

Chaque jour, la sollicitude de quelques hommes remporte 
de petites victoires, et beaucoup de petites victoires 
vaudront un peu de soulagement et d'oubli. Le temps 
saura sanctifier ces travaux. Rien, dans les œuvres de vie, 
ne se réalise sans le temps ; il a des bienveillances qui 
font songer à Dieu. 

Presque tous les pauvres gens qui sont ici s'en iront, 
im par un, pour rechercher leur ancienne route et pour y 
persévérer. Ils regarderont le monde avec un visage 
schématique et tout neuf, où presque rien de leur ancien 
visage n'aura persisté. 

C'est ainsi qu'ils auront été visités par le miracle. 
Peut-être pourrons-nous les regarder sans trop de honte. 

GEORGES DUHAMEL 



68 



PRIERE POUR 
UN AVIATEUR 



A la mémoire de mon camarade 
de guerre, Pierre goutier. 



Seigneur, le soir est plein d'abeilles ; 
Ces beaux avions murmurants 
Dans ma fidélité réveillent 
L'image d'un de vos enfants. 

Il était gai, pensif et tendre. 
Insouciant et généreux; 
Il feignait de ne pas entendre 
La secrète invite de Dieu. 

Hélas t il aimait trop la vie. 
Celle oti sont les tentations, 
La science, la poésie, 
La volupté, l'ambition. 

Il prenait à deux mains la terre; 
Elle était son contentement : 
Il s'y voyait déjà, couchant 
Près de son corps, son âme fière. 



PRIÈRE POUR UN AVIATEUR 69 

// se disait assez payé 
De ce néant par sa jeunesse; 
Pourtant, dans sa païenne ivresse. 
Il tenait son verre haut levé. 



Son âme appelait, malgré elle, 
Votre ruissellement divin ; 
Seigneur, il lui fallait des ailes. 
Comme aux Anges et comme aux Saints. 

Mais, tout vain du peu que nous sommes 
Il avait placé son désir 
Aussi haut que l'aile de l'homme 
Sur le vent se peut soutenir. 

Pas plus l et, lavé de la houe 
Où s'humiliaient ses espoirs. 
Dans l'azur que fendait sa proue. 
Il vous cherchait sans le savoir... 

Quitte à retomber, jeune Icare, 
Dans un globe de feu cruel. 
Pour avoir effleuré le phare 
De votre inaccessible ciel! 

— Seigneur, l'héroïque envolée 
De cet enfant vers l'idéal 
Finit-elle dans la fumée 
D'un destin précoce et brutal ? 



70 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Seigneur, ne tiendrez-vous pas compte 
De son inconscient amour, 
Et la mort vide qu'il affronte 
Sera-t-elle vide toujours ? 

Seigneur, vous voyez ce qu'il quitte: 
Tout son bien ! rien n'est excepté ; 
Comparez aux siens nos mérites ? 
Nous mourons — pour ressusciter. 



Mais, Seigneur ! tandis que la terre 
Tirait à soi Iç pauvre corps. 
L'âme priait et la prière 
Est bond, soulèvement, essor. 

Au plus haut point de son poème 
La ravissant entre vos mains, 
Vous l'avez surprise en chenmi 
Dans le don parfait d'elle-même. 

HENRI GHÉON 
Devant Hangard, 5 mai 191 8. 



71 



LÉGÈRE ESQUISSE 

DU CHAGRIN QUE CAUSE UNE 

SÉPARATION ET DES PROGRÈS 

IRRÉGULIERS DE L'OUBLI* 



J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en 
face desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à 
plusieurs reprises dans la vie et auxquelles, bien qu'on 
n'ait pas changé de caractère, de nature — notre nature 
qui crée elle-même nos amours, et presque les femmes que 
nous aimons, et jusqu'à leurs fautes — on ne fait pas face 
de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. 
A ces moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée 
dans une balance en deux plateaux opposés où elle tient 
tout entière. Dans l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire, 
de ne pas paraître trop humble, à l'être que nous aimons 
sans parvenir à le comprendre, mais que nous trouvons 
plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il n'ait pas 
ce sentiment de se croire indispensable qui le fatiguerait 
de nous ; de l'autre côté, il y a une souffrance — non pas 

I. Fragment du Tome II de A la recherche du Temps perdu, 
qui paraîtra, dans la première semaine de Juin, aux éditions 
de la Nouvelle Revue Française, sous le titre de A l'ombre des 
Jeunes Filles en fleurs, en môme temps qu'un volume de Pastiches 
et Mélanges et que la réimpression de Du côté de chez Swann. 



72 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

une souffrance localisée et partielle — qui ne pourrait au 
contraire être apaisée que si, renonçant à plaire à cette 
femme et à lui faire croire que nous pouvons nous passer 
d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on retire du plateau 
où est la fierté une petite quantité de volonté qu'on a eu 
la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute dans 
le plateau où est le chagrin une souffrance physique 
acquise et à qui on a permis de s'aggraver, au lieu de la 
solution courageuse qui l'aurait emporté à vingt ans, 
c'est l'autre, devenue trop lourde et sans contre-poids 
suffisant, qui nous abaisse à cinquante. D'autant plus que 
les situations, tout en se répétant, changent, et qu'il y a 
chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu 
pour soi-même la funeste complaisance de compliquer 
l'amour d'une part d'habitude que l'adolescence, retenue 
par trop d'autres devoirs, moins libre de soi-même, ne 
connaît pas. 

Après avoir écrit à Gilberte une lettre où je laissais 
tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée 
de quelques mots placés comme au hasard, et où 
mon amie pourrait accrocher une réconciliation, le 
vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que je 
lui adressais pour la douceur de certaines expressions 
désolées, de tels « jamais plus », si attendrissants pour 
ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les 
lira, soit qu'elle les croit mensongers et traduise « jamais 
plus » par « ce soir-même, si vous voulez bien de moi », 
ou qu'elle les croit vrais et lui annonçant alors une de ces 
séparations définitives qui nous sont si parfaitement 
égales dans la vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne 
sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables, 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L OUBLI 73 

tandis que nous aimons, d'agir en dignes prédécesseurs de 
l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus, com- 
ment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit 
d'une femme à qui, même si nous savions que nous lui 
sommes indifférents, nous avons perpétuellement fait 
tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d'un beau songe 
ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes propos que 
si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une 
femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés 
que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature, 
les premiers physiciens (avant que la science fût constituée 
et eût mis un peu de lumière dans l'inconnu). Ou pis 
encore comme un être pour l'esprit de qui le principe de 
causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas ca- 
pable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et 
devant qui le spectacle du monde serait incertain comme 
un rêve. Certes je m'efforçais de sortir de cette incohérence, 
de trouver des causes. Je tâchais même d'être « objectif » 
et pour cela de bien tenir compte de la disproportion qui 
existait entre l'importance qu'avait pour moi Gilberte 
et celle non seulement que j'avais pour elle, mais qu'elle- 
même avait pour les autres êtres que moi, disproportion 
qui, si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une 
simple amabihté de mon amie pour un aveu passionné, 
une démarche grotesque et avilissante de ma part pour 
le naturel et gracieux mouvement qui vous dirige vers de 
beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans 
l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte 
de Gilberte à un rendez-vous, un mouvement de mau- 
vaise humeur, une hostihté irrémédiable. Je tâchais de 
trouver entre ces deux optiques également déformantes 



74 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

celle qui me donnerait la vision juste des choses ; les calculs 
qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de 
ma souffrance ; et soit par obéissance à la réponse des 
nombres, soit que je leur eusse fait dire ce que je désirais, 
je me décidai le lendemain à aller chez les Swann, heureux, 
mais de la même façon que ceux qui s'étant tourmentés 
longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient pas 
faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez 
eux défaire leur malle. Et, comme, pendant qu'on hésite, 
la seule idée d'une résolution possible (à moins d'avoir 
rendu cette idée inerte en décidant qu'on ne prendra pas 
la résolution) développe, comme une graine vivace, les 
linéaments, tout le détail des émotions qui naîtraient de 
l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde de 
me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant 
de mal que si j'eusse dû réaliser ce projet, et que, puisque au 
contraire c'était pour finir par retourner chez elle, j'aurais 
pu faire l'économie de tant de velléités et d'acceptations 
douloureuses. Mais cette reprise des relations d'amitié 
ne dura que le temps d'aller jusque chez les Swann; non 
pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait beau- 
coup, me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet dès 
le soir même, que c'était vrai, par des gens qui l'avaient 
rencontrée), mais à cause de la façon dont il me le dit : 
« Monsieur, mademoiselle est sortie, je peux affirmer à 
monsieur que je ne mens pas. Si monsieur veut se rensei- 
gner, je peux faire venir la femme de chambre. Monsieur 
pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui 
faire plaisir et que si mademoiselle était là, je mènerais 
tout de suite monsieur auprès d'elle. » Ces paroles, de la 
sorte qui est la seule importante, involontaires, nous don- 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 75 

nant la radiographie au moins sommaire de la réalité 
insoupçonnable que cacherait un discours étudié, prou- 
vaient que dans l'entourage de Gilberte on avait l'impres- 
sion que je lui étais importun ; aussi, à peine le maître 
d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi 
de la haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu 
de Gilberte le maître d'hôtel ; il concentra sur lui tous les 
sentiments de colère que j'avais pu avoir envers mon amie; 
débarrassé d'eux grâce à ces paroles, mon amour subsista 
seul ; mais elles m'avaient montré en même temps que 
je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir 
Gilberte. Elle allait certainement m'écrire pour s'excuser. 
Malgré cela, je ne retournerais pas tout de suite la voir, 
afin de lui prouver que je pouvais vivre sans elle. D'ail- 
leurs, une fois que j 'aurais reçu salettre, fréquenter Gilberte 
serait une chose dont je pourrais plus aisément me priver 
pendant quelque temps, parce que je serais sûr de la 
retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait 
pour supporter moins tristement l'absence volontaire, 
c'était sentir mon cœur débarrassé de la terrible incertitude 
si nous n'étions pas brouillés pour toujours, si elle n'était 
pas fiancée, partie, enlevée. Les jours qui suivirent res- 
semblèrent à ceux de cette ancienne semaine du jour 
de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette 
semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait 
aux Champs-Elysées, je la re verrais comme auparavant ; 
j'en étais sûr ; et, d'autre part, je savais avec non moins 
de certitude que tant que dureraient les vacances du jour 
de l'an, ce n'était pas la peine d'aller aux Champs-Elysées. 
De sorte que durant cette triste semaine déjà lointaine, 
j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'elle 



76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au 
contraire, c'était ce dernier sentiment qui presque autant 
que la crainte rendait ma souffrance intolérable. N'ayant 
pas eu de lettre de Gilberte le soir même, j'avais fait la 
part de sa négligence, de ses occupations, je ne doutais 
pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin. 
Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations 
de cœur auxquelles succédaitun état d'abattement quand 
je n'y avais trouvé que des lettres de personnes qui 
n'étaient pas Gilberte, ou bien rien, ce qui n'était pas 
pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant plus 
cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à 
espérer pour le courrier de l'après-midi. Même entre les 
heures des levées des lettres je n'osais pas sortir, car elle 
eût pu faire porter la sienne. Puis le moment finissait par 
arriver où ni facteur, ni valet de pied des Swann ne pou- 
vant plus venir, il fallait remettre au lendemain matin 
l'espoir d'être rassuré, et ainsi parce que je croyais que 
ma souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi 
dire de la renouveler sans cesse. Le chagrin était peut- 
être le même, mais au lieu de ne faire, comme autrefois, 
que prolonger uniformément une émotion initiale, re- 
commençait plusieurs fois par jour en débutant par une 
émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait — 
elle, état tout physique, si momentané — par se stabiliser, 
si bien que les troubles causés par l'attente ayant à peine 
le temps de se calmer avant qu'une nouvelle raison d'at- 
tendre survînt, il n'y avait plus une seule minute par jour 
où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est pourtant si 
difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma souf- 
france était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 77 

ancien i®' janvier parce que cette fois il y avait en moi au 
lieu de l'acceptation pure et simple de cette souffrance, 
l'espoir, à chaque instant, de la voir cesser, A cette 
acceptation, je finis pourtant par arriver ; alors je compris 
qu'elle devait être définitive et je renonçai pour toujours 
à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amoiu, et parce 
que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de 
moi un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce moment- 
là, et pour qu'elle ne pût croire à tme sorte de dépit 
amoureux de ma part, j'acceptai souvent ses rendez- vous, 
et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne pouvais 
pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé, comme 
j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré 
revoir. Ces expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire 
aux indifférents, persuaderaient mieux Gilberte de mon 
indifférence, me semblait-il, que ne ferait le ton d'indiffé- 
rence qu'on affecte seulement envers celle qu'on aime. 
Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions indéfini- 
ment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de 
goût à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. 
Hélas ! ce serait en vain : chercher en ne la voyant plus 
à ranimer en elle ce goût de me voir, c'était la perdre pour 
toujours ; d'abord parce que, quand il commencerait à 
renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas y 
céder tout de suite ; d'ailleurs, les heures les plus cruelles 
seraient passées ; c'était en ce moment qu'elle m'était 
indispensable et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que 
bientôt elle ne calmerait, en me revoyant, qu'une douleur 
tellement diminuée qu'elle ne serait plus, comme elle 
l'eût été encore en ce moment même, et pour y mettre 
fin, un motif de capitulation, de se réconcilier et de se 



78 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

revoir. Et enfin plus tard quand je pourrais enfin avouer 
sans péril à Gilberte, tant son goût pour moi aurait repris 
de force, le mien pour elle, celui-ci n'aurait pu résister 
à une si longue absence et n'existerait plus ; Gilberte me 
serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne pouvais 
pas le lui dire ; elle aurait cru que si je prétendais que je 
cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la 
voir, c'était à seule fin qu'elle me dît de revenir vite 
auprès d'elle. En attendant ce qui me rendait plus aisé 
de me con 'amner à cette séparation, c'est que (afin qu'elle 
se rendît bien compte que malgré mes affirmations con- 
traires, c'était ma volonté et non un empêchement, non 
mon état de santé, qui me privaient de la voir) toutes les 
fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez 
ses parents, devait sortir avec une amie et ne rentrerait 
pas dîner, j'allais voir Mme Swann (laquelle était rede- 
venue pour moi ce qu'elle était au temps où je voyais 
si difficilement sa fille, et où les jours où celle-ci ne venait 
pas aux Champs-Elysées, j'allais me promener avenue 
des Acacias). De cette façon, j'entendrais parler de 
Gilberte, j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de 
moi et d'une façon qui lui montrerait que je ne tenais 
pas à elle. Et je trouvais, comme tous ceux qui souffrent, 
que ma triste situation aurait pu être pire. Car ayant 
Hbre entrée dans la demeure où habitait Gilberte, je me 
disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette 
faculté, que si jamais ma douleur était trop vive, je pour- 
rais la faire cesser. Je n'étais malheureux qu'au jour 
le jour. Et c'est trop dire encore. Combien de fois par 
heure (mais maintenant sans l'anxieuse attente qui m'avait 
étreint les premières semaines après notre brouille, avant 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'oUBLI 79 

d'être retourné chez les Swann) ne me récitais- je pas la 
lettre que Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporte- 
rait peut-être elle-même. La constante vision de ce 
bonheur imaginaire m'aidait à supporter la destruction 
du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas, 
comme pour les « disparus », savoir qu'on n'a plus rien à 
espérer n'empêche pas de continuer à attendre. On vit 
aux aguets, aux écoutes ; des mères dont le fils est parti 
en mer pour une exploration dangereuse se figurent à 
toute minute et alors que la certitude qu'il a péri est 
acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeuse- 
ment sauvé, et bien portant. Et cette attente, selon la 
force du souvenir et la résistance des organes, ou bien les 
aide à traverser les années au bout desquelles elles sup- 
porteront que leur fils ne soit plus, d'oublier peu à peu 
et de survivre — ou bien les fait mourir. 

D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par 
l'idée qu'il profitait à mon amour. Chaque visite que je 
faisais à Mme Swann, sans voir Gilberte, m'était cruelle, 
mais je sentais qu'elle améHorait d'autant l'idée que 
Gilberte avait de moi. 

D'ailleurs, si je m'arrangeais toujours, avant d'aller 
chez Mme Swann, à être certain de l'absence de sa fille, 
cela tenait peut-être autant qu'à ma résolution d'être 
brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se 
superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont 
absolus, au moins d'une façon continue, dans cette âme 
himiaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés 
de souvenirs différents, est l'intermittence) et me mas- 
quait ce qu'elle avait de trop cruel. Cet espoir je savais 
bien ce qu'il avait de chimérique. J'étais comme un pauvre 



80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

qui mêle moins de larmes à son pain sec s'il se dit que tout 
à l'heure peut-être un riche étranger va lui laisser toute sa 
fortune. Nous sommes tous obhgés pour rendre la réalité 
supportable d'entretenir en nous quelques petites folies. 
Or mon espérance restait plus intacjte — tout en même 
temps que la séparation s'effectuait mieux — si je ne 
rencontrais pas Gilberte. Si je m'étais trouvé face à face 
avec elle chez sa mère, nous aurions peut-être échangé 
des paroles irréparables qui eussent rendu définitive notre 
brouille, tué mon espérance et d'autre part en créant une 
anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus dif- 
ficile ma résignation. 

Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec 
sa fille, Mme Swann m'avait dit : «C'est très bien de venir 
voir Gilberte, mais j'aimerais aussi que vous veniez quel- 
quefois pour moi, pas à mon Ghoufleury où vous vous 
ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais les autres 
jours où vous me trouverez toujours un peu tard. » 
J'avais donc l'air, en allant la voir de n'obéir que long- 
temps après à un désir anciennement exprimé par elle. 
Et très tara, déjà dans la nuit, presque au moment où mes 
parents se mettaient à table, je partais faire à Mme Swann 
une visite pendant laquelle je savais que je ne verrais 
pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle. 
Dans ce quartier, considéré alors comme éloigné, d'xrn 
Paris plus sombre qu'aujourd'hui, et qui, même dans le 
centre, n'avait pas d'électricité sur la voie publique et 
bien peu dans les maisons, les lampes d'un salon situé 
au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était 
celui de ses appartements où recevait habituellement 
Mme Swann), suffisaient à illuminer la rue et à faire lever 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 8i 

les yeux au passant qui rattachait à leur clarté comme à 
sa cause apparente et voilée la présence devant la porte 
de quelques coupés bien attelés. Le passant croyait, et 
non sans un certain émoi, à une modification survenue 
dans cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces 
coupés se mettre en mouvement ; mais c'était seulement 
im cocher qui, craignant que ses bêtes ne prissent froid 
leur faisait faire de temps à autre des allées et venues 
d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées 
donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur 
lequel il se détachait plus distinct et plus explicite. 

Le a jardin d'hiver », que dans ces années-là le passant 
apercevait d'ordinaire, quelle que fût la rue, si l'apparte- 
ment n'était pas à un niveau trop élevé au-dessus du 
trottoir, ne se voit plus que dans les héliogravures des 
Uvres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste avec les 
rares ornements floraux des salons Louis XVI d'au- 
jourd'hui — une rose ou un iris du Japon dans un vase de 
cristal à long col qui ne pourrait pas contenir une fleur 
de plus — il semble, à cause de la profusion des plantes 
d'appartement qu'on avait alors, et du manque absolu 
de styHsation dans leur arrangement, avoir dû, chez les 
maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante 
et délicieuse passion pour la botanique qu'à un froid souci 
de morte décoration. Il faisait penser en plus grand, dans 
les hôtels d'alors, à ces serres minuscules et portatives 
posées au matin du premier janvier sous la lampe allumée 
— les enfants n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il 
fît jour — parmi les autres cadeaux du jour de l'an, mais 
le plus beau d'entre eux, consolant avec les plantes qu'on 
va pouvoir cultiver, de la nudité de l'hiver ; plus encore 

6 



82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

qu'à ces serres-là elles-mêmes, ces jardins d'hiver res- 
semblaient à celle qu'on voyait tout auprès d'elles, figu- 
rée dans un beau livre, autre cadeau de jour de l'an, 
et qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à 
Mlle Lili, l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à tel 
point que, devenus maintenant presque vieillards, ils se 
demandent si dans ces années fortunées l'hiver n'était pas 
la plus belle des saisons. Enfin au fond de ce jardin d'hiver, 
à travers les arborescences d'espèces variées qui de la 
rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de 
ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le passant, se 
hissant sur ses pointes, apercevait généralement un 
homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la bou- 
tonnière, debout devant ime femme assise, tous deux 
vagues, comme deux intailles dans une topaze, au fond 
de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovar — im- 
portation récente alors — de vapeurs qui s'en échappent 
peut-être encore aujourd'hui, mais qu'à cause de l'habi- 
tude personne ne voit plus. Mme Swann tenait beaucoup 
à ce « thé » ; elle croyait montrer de l'originalité et dégager 
du charme, en disant à un homme : « Vous me trouverez 
tous les jours un peu tard, venez prendre le thé », de sorte 
qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots 
prononcés par elle avec im accent anglais momentané et 
desquels son interlocuteur prenait bonne note en saluant 
d'un air grave, comme s'ils avaient été quelque chose 
d'important et de singulier qui commandât la déférence 
et exigeât de l'attention. Il y avait ime autre raison que 
celles données plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient 
pas un caractère d'ornement dans le salon de Mme Swann 
et cette raison-là ne tenait pas à l'époque, mais en partie 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'oUBLI 83 

à l'existence qu'avait menée jadis Odette. Une grande 
cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup pour ses 
amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à 
vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme 
on voit et qui certes peuvent lui paraître, à elle aussi, 
avoir de l'importance, sont celles, en tous cas, qui pour 
la cocotte en ont le plus. Le point culminant de sa journée 
est celui non pas où elle s'habille pour le monde, mais où 
elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être aussi 
élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en 
toilette de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux, 
elle, elle vit dans l'intimité de ses perles. Odette avait 
du reste l'air bien plus jeune que vingt ans plus tôt, 
car, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était enfin 
découvert ou inventé une physionomie personnelle, un 
« caractère » immuable, un genre de beauté, et, sur ses 
traits décousus qui pendant si longtemps livrés aux 
caprices hasardeux et impuissants de la chair, prenant 
à la moindre fatigue, pour un instant, des années, une 
sorte de vieillesse passagère lui avaient composé tant 
bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un 
visage épars, journalier, informe et charmant, avait 
appliqué ce t37pe fixe, comme une jeunesse immortelle. 

Les jours où Mme Swann n'était pas sortie du tout, on 
la trouvait dans une robe de chîuiibre de crêpe de Chine, 
blanche comme une première neige, parfois aussi dans uh 
de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne 
semblent qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et 
qu'on trouverait aujourd'hui peu appropriés à i'hiver, 
et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs 



84 LA NOUVELLE REVUE Ï^RANÇAISE 

tendres donnaient à la femme — dans la grande chaleur 
des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que 
les romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire 
de plus élégant, c'est qu'ils étaient « douillettement 
capitonnés » — le même air frileux qu'aux roses qui pou- 
vaient y rester à côté d'elle, malgré l'hiver, dans l'incarnat 
de leur nudité, comme au printemps. A cause de cet 
étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans 
des enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas 
avertie de votre entrée comme aujourd'hui, continuait 
à lire pendant que. vous étiez déjà presque devant elle, 
ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque, 
à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous 
retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà 
démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule 
à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent 
l'idée que la femme qui les portait devait être une héroïne 
de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons 
guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. 

— On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait 
Mme Bontemps à Mme Swann tandis que Mme Cottard, 
dans sa surprise d'entendre exprimer sa propre impression, 
s'écriait : « C'est ce que je me dis toujours, avec ma petite 
jugeote, dans mon for intérieur ! » approuvée par 
des messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en 
saints, et comme comblés par tant d'honneur, quand 
Mme Swann les avait présentés à cette petite bourgeoise 
peu aimable, qui restait devant les brillants amis d'Odette 
sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la « défensive », 
car elle employait toujours un langage noble pour 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARi^TION ET l'oUBLI 85 

les choses les plus simples. « Voilà trois mercredis que 
vous me faites faux bond », disait Mme Swann à 
Mme Cottard. « C'est vrai, Odette, il y a des siècles, 
des éternités que je ne vous ai vue. Vous voyez que 
je plaide coupable, mais il faut vous dire, ajoutait-elle 
d'un air pudibond et vague, car quoique femme de 
médecin elle n'aurait pas osé parler sans périphrases de 
rhumatisme ou de coliques néphrétiques, que j'ai eu bien 
des petites misères. Chacun a les siennes. Et puis j'ai eu 
une crise dans ma domesticité mâle. Sans être plus 
qu'une autre très imbue de mon autorité, j'ai dû, pour 
faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui , j e crois, cherchait 
d'ailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a 
failli entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme 
de chambre ne voulait pas rester non plus, il y a eu des 
scènes homériques. Malgré tout, j'ai tenu ferme le gou- 
vernail, et c'est une véritable leçon de choses qui n'aura 
pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces histoires 
de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas 
c'est d'être obHgée de procéder à des remaniements dans 
son personnel. » 

— Mais vous me semblez bien belle ? Redfern 
fecit ? 

— Non, vous savez que je suis une fervente de 
Rauthnitz. Du reste, c'est un retapage. 

— Eh bien ! cela a un chic ! 

— Combien croj^ez-vous ?... Non, changez le premier 
chiffre. 

— Comment, mais c'est pour rien, c'est donné. On 
m'avait dit trois fois autant. » « Voilà comme on écrit 
l'Histoire, concluait la femme du docteur. Et montrant 



86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

à Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui avait fait 
présent : 

— Regardez, Odette. Vous reconnaissez ? 

— Qui cultivez-vous, Odette, pour avoir de si belles 
fleurs? Lemaître? J'avoue qu^il y avait l'autre jour 
devant chez Lemaître un grand arbuste rose qui m'a 
fait faire une folie, 

— Non, je n'ai de fleuriste attitré que Debac. 

— Moi aussi, disait W^^ CoUard, mais j'avoue que je 
lui fais des infidélités avec Lachaume. 

— Ah! vous le trompez avec Lachaume,. je k lui 
dirai, répondait Odette qui s'efforçait de « conduire la 
conversation », comme de (c savoir réunir », de a mettre 
en valeur », de s'effacer », de k servir de trait d'union », 
tous ces arts de la m^tresse de maison qui sont, à vrai 
dire, les arts du néant. 

Cependant MmeBontempsqui avait dit cent fois qu'elle 
ne voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée 
aux mercredis, était en train de calculer comment elle 
pourrait s'y rendre le plus de fois possible. Elle ignorait 
que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât 
aucun; d'autre part elle était de ces personnes peu 
recherchées, qui, quand elles sont conviées à des «séries» 
par une maîtresse de maison, ne vont pas chez elle comme 
ceux qui savent faire toujours plaisir, quand ils ont un 
moment et le désir de sortir ; elles, au contraire, se privent 
par exemple de la première soirée et de la troisième, 
s'imaginant que leur absence sera remarquée et se ré- 
servent pour la deuxième et la quatrième ; à moins que 
leurs informations ne leur ayant appris que la troisième 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 8'7 

sera paxticulièrement brillante, elles ne suivent un ordre 
inverse, alléguant que « malheureusement la dernière 
fois elles n'étaient pas libres ». Telle Mme Bontemps 
supputait combien il pouvait y avoir encore de mercredis 
avant Pâques et de quelle façon elle arriverait à en avoir 
un de plus, sans pourtant paraître s'imposer. Elle comptait 
sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir (elle 
était toujours ravie de trouver une amie secourable 
possédant un « automédon ») pour lui donner quelques 
indications. « Oh ! madatme Bontemps, je vois que 
vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal 
de la fuite. Vous me devez une compensation pour 
n'être pas venue jeudi dernier... Allons, rasseyez- vous 
un moment. Vous ne ferez tout de même plus d'autre 
visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez pas 
tenter, ajoutait Mme Swann et tout en tendant une 
assiette de gâteaux : vous savez que ce n'est pas mauvais 
du tout ces petites saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais 
goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles ». « Au contraire 
ça a l'air déHcieux,. répondait Mme Cottard ; chez vous, 
Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je n'ai 
pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je 
sais que vous faites tout venir de chez Rebattet. » 

Le i^^ janvier me fut particulièrement douloureux cette 
année-là. Tout l'est, sans doute, qui fait date et anni- 
versaire,, quand on est malheureux. Mais si c'est, par 
exemple, d'avoir perdu un être cher, la souffrance consiste 
seulement dans une comparaison plus vive avec le passé. 
Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gil- 
berte, ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas 



88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

et constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu 
que le prétexte du i^^ janvier, pour m'écrire : « Enfin, 
qu'y a-t-il, je suis folle de vous, venez que nous nous 
expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous 
voir. » Dès les derniers jours de l'année cette lettre me 
parut probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour 
que nous la croyions telle, le désir, le besoin que nous en 
avons, suffit. Le soldat est persuadé qu'un certain délai 
indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il 
soit tué, le voleur avant qu'il soit pris, les hommes en 
général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette 
qui préserve les individus — et parfois les peuples — non 
du danger mais de la peur du danger, en réalité de la 
croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de 
les braver sans qu'il soit besoin d'être brave. Une confiance 
de ce genre, et aussi peu fondée, soutient l'amoureux qui 
compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que 
je n'eusse pas attendu celle-là, il eût sufii que j'eusse 
cessé de la souhaiter. Si indifférent qu'on sache que 
l'on est à celle qu'on aime encore, on lui prête une série de 
pensées — fussent-elles d'indifférence — une intention 
de les manifester, une complication de vie intérieure 
où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais aussi 
d'une attention permanentes. Pour imaginer au con- 
traire ce qui se passait en Gilberte, il eût fallu que je 
pusse tout simplement anticiper dès ce i^' janvier-là ce 
que j'eusse ressenti celui d'une des années suivantes, et 
où l'attention, ou le silence, ou la tendresse ou la froideur 
de Gilberte eussent passé à peu près inaperçus à mes 
yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à 
chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI 89 

se poser pour moi. Quand on aime, l'amour est trop grand 
pour pouvoir être contenu tout entier en nous ; il irradie 
vers la personne aimée rencontre en elle une surface qui 
l'arrête, le force à revenir vers son point de départ et 
c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que 
nous appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme 
plus qu'à l'aller, parce que nous ne reconnaissons pas 
qu'elle vient de nous. Le i^r janvier sonna toutes ses 
heures sans qu'arrivât cette lettre de Gilberte. Et comme 
j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés par 
l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 
4 janvier j'espérais encore, de moins en moins pourtant. 
Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela 
tenait à ce qu'ayant été moins sincère que je ne l'avais 
cru quand j'avais renoncé à Gilberte, j'avais gardé cet 
espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année. Et le 
voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me pré- 
cautionner d'un autre, je souffrais comme un malade 
qui a vidé sa fiole de morphine sans en avoir sous la main 
une seconde. Mais peut-être en moi — et ces deux expli- 
cations ne s'excluent pas, car un seul sentiment est quelque- 
fois fait de contraires — l'espérance que j 'avais de recevoir 
enfin une lettre avait-elle rapproché de moi l'image de 
Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver 
près d'elle, sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient 
autrefois. La possibiHté immédiate d'une réconcihation 
avait supprimé cette chose de l'énormité de laquelle 
nous ne nous rendons pas compte — la résignation. Les 
neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur 
assurent qu'ils seront peu à peu calmés en restant au 
lit sans recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se 



90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

figurent que ce régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. 
De même les amoureux, le considérant du sein d'un état 
contraire, n'ayant pas commencé de l'expérimenter, ne 
peuvent croire à la puissance bienfaisante du renonce- 
ment. 

A cause de la violence de mes battements de cœur on 
me fit diminuer la caféine, ils cessèrent. Alors je me 
demandai si ce n'était pas un peu à elle qu'était due cette 
angoisse que j'avais éprouvée quand je m'étais à peu près 
brouillé avec Gilberte, et que* j'avais attribuée chaque 
fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir 
mon amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même 
mauvaise humeur. Mais si ce médicament avait été à 
l'origine des souffrances que mon imagination eût alors 
faussement interprétées (ce qui n'aurait rien d'extraordi- 
naire, les plus cruelles peines morales ayant souvent chez 
les amants l'habitude physique de la femme avec qui ils 
vivent), c'était à la façon du philtre qui longtemps après 
avoir été absorbé continue à lier Tristan à Yseult. Car 
l'amélioration physique que la diminution de la caféine 
amena presque immédiatement chez moi n'arrêta pas 
l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait 
peut-être sinon créé, du moins su rendre plus aigu. 

Seulement, quand le milieu du mois de janvier appro- 
cha, une fois déçues mes espérances d'une lettre pour 
le jour de l'an et la douleur supplémentaire qui avait 
accompagné leur déception tme fois calmée, ce fut mon 
chagrin d'avant « les Fêtes n qui recommença. Ce qu'il y 
avait peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en 
fusse moi-même l'artisan conscient, volontaire, impi- 
toyable et patient. La seule chose à laquelle je tinsse. 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI 9I 

mes relations avec Gilberte, c'est moi qui travaillais à les 
rendre impossibles en créant peu à peu, par la séparation 
prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, 
mais ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. 
C'était à un long et cruel suicide du moi qui en moi-même 
aimait Gilberte que je m'acharnais avec continuité, avec 
la clairvoyance non seulement de ce que je faisais dans le 
présent, mais de ce qui en résulterait pour l'avenir : je 
savais non pas seulement que dans un certain temps je 
n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le 
regretterait, et que les tentatives qu'elle ferait alors pour 
me voir, seraient aussi vaines que celles d'aujourd'hui, 
non plus parce que je l'aimerais trop, mais parce que 
j'aimerais certainement une autre femme que je resterais 
à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais 
pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait 
plus rien. Et sans doute en ce moment même, où (puisque 
j'étais résolu à ne plus la voir, à moins d'une demande 
formelle d'explications, d'une complète déclaration d'a- 
mour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune chanc e 
de venir), j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davan- 
tage, je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que 
l'année précédente quand, passant tous mes après-midi 
avec elle, selon que je voulais, je croyais que rien ne 
menaçait notre amitié, sans doute en ce moment l'idée que 
j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour une 
autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre 
Gilberte, mon amour et ma souffrance. Mon amour, 
ma souffrance, où en pleurant j'essayais de saisir juste- 
ment ce qu'était Gilberte, et desquels il me fallait recon- 
naître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et 



92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De 
sorte — c'était du moins alors ma manière de penser — 
qu'on est toujours détaché des êtres; quand on aime, on 
sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans 
l'avenir renaître, aurait même pu, dans le passé, naître 
pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où 
l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son 
parti de ce qu'il y a de contradictoire dans l'amour, 
c'est que cet amour dont on parle à son aise on ne l'éprouve 
pas alors, donc on ne le connaît pas, la connaissance en 
ces matières étant intermittente et ne survivant pas à la 
présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aime- 
rais plus Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner 
sans que mon imagination pût encore se le représenter 
clairement, certes il eût été temps encore d'avertir Gil- 
berte qu'il se formerait peu à peu, que sa venue était 
sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même, 
Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas 
dans son germe ma future indifférence. Combien de fois 
ne fus-je pas sur le point d'écrire, ou d'aller dire à Gil- 
berte : « Prenez garde, j'en ai pris la résolution, la dé- 
marche que je fais est une démarche suprême. Je vous vois 
pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus. » 
A quoi bon ? De quel droit eusse- je reproché à Gilberte 
une indifférence que, sans me croire coupable pour cela, 
je manifestais à tout ce qui n'était pas elle ? La dernière 
fois ! A moi, cela me paraissait quelque chose d'immense, 
parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait sans 
doute autant d'impression que ces lettres où des amis 
demandent à nous faire une visite avant de s'expatrier, 
visite que, comme aux ennuyeuses femmes qui nous 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 93 

aiment, nous leur refusons parce que nous avons des 
plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque 
jour est élastique ; les passions que nous ressentons le 
dilatent, celles que nous inspirons le rétrécissent, et 
l'habitude le remplit. 

D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne 
m'aurait pas entendu. Nous nous imaginons toujours 
quand nous parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit 
qui écoutent. Mes paroles ne seraient parvenues à Gil- 
berte que déviées, comme si elles avaient eu à traverser 
le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à 
mon amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, 
n'ayant plus aucune espèce de sens. La vérité qu'on met 
dans les mots ne se fraye pas son chemin directement, 
n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il faut qu'assez 
de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait 
pu se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, 
malgré tous les raisonnements et toutes les preuves, tenait 
le sectateur de la doctrine opposée pour un traître, 
partage lui-même la conviction détestée à laquelle celui 
qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus. 
Alors le chef-d'œuvre qui pour les admirateurs qui le 
lisaient haut semblait montrer en soi les preuves de 
son excellence et n'offrait à ceux qui écoutaient qu'une 
image insane ou médiocre, sera par eux proclamé chef- 
d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre. 
Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, 
ne peuvent être brisées du dehors par celui qu'elles dé- 
sespèrent ; et c'est quand il ne se souciera plus d'elles, 
que, tout à coup, par l'effet du travail venu d'un autre 
côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait pas, 



^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans 
utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indiffé- 
rence future et le moyen de la prévenir, elle aurait induit 
de cette démarche que mon amour pour elle, le besoin 
que j 'avais d'elle, étaient encore plus grands qu'elle n'avait 
cru, et son ennui de me voir en eût été augmenté. Et il 
est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait, 
par ies états d'esprits disparates qu'il faisait se succéder en 
moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pour- 
tant, un tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, 
par lettre ou de vive voix, à Gilberte, quand assez de 
temps eut passé, me la rendant ainsi, il est vrai, moins 
indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver qu'elle ne 
me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien 
ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui 
dut lui laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. 
Chaque fois que j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle- 
mênae, et jusqu'à M, de Norpois, avaient, par de mala- 
droites paroles, rendu inutile tout le sacrifice que je venais 
d'accomplir, gâché tout le résultat de ma réserve en me 
donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un double 
ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce 
jour-là ma pénible et fructueuse abstention que ces 
fâcheux avaient à mon insu interrompue et par conséquent 
annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir à voir 
Gilberte qui me croyait maintenant non plus dignement 
résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entre- 
vue qu'elle avait dédaigné de m'accorder. Je maudissais 
ces vains havardages de gens qui souvent, sans même 
l'intention de nuire ou de rendre service, pour rien, poor 
parler, ^quelquefois parce que nous n'avons pas p« nous 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L' OUBLI 95 

empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets 
(comme nous), nous causent, à point nommé, tant de 
mal. Il est vrai que dans la funeste besogne accomplie 
pour la destruction de notre amour, ils sont loin de jouer 
un rôle égal à deux personnes qui ont pour habitude 
l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de tout 
défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces 
deux personnes-là nous ne leur en voulons pas comme aux 
inopportuns Cottard, car la dernière c'est la personne que 
nous aimons et la première, c'est nous-méme. 

Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la 
voir, Mme Swann m'invitait à venir goûter avec sa fille 
et me disait de répondre directement à celle-ci, j'écrivais 
souvent à Gilberte, et dans cette correspondance je ne 
choisissais pas les phrases qui eussent pu, me semblait-il, 
la persuader, je cherchais seulement à frayer le Ht le plus 
doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme 
le désir lïe cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire ; 
quand on commence d'aimer, on passe le temps non à 
savoir ce qu'est son amour, mais à préparer les possibilités 
des rendez-vous du lendemain. Quand on renonce, on 
cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui 
à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus 
tendre. On dit des choses qu'on éprouve le besoin de dire 
et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour 
soi-même. J'écrivais : « J'avais cru que ce ne serait pas 
possible. Hélas ! je vois que ce n'est pas si difficile. » Je 
disais aussi « je ne vous verrai probablement plus », je 
le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle 
eût pu croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me 
faisaient pleurer parce que je sentais qu'ils exprimaient 



9^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

non ce que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en 
réalité. Car à la prochaine demande de rendez-vous qu'elle 
me ferait adresser, j'aurais encore comme cette fois le 
courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais 
peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue 
je ne désirerais pas la voir. Je pleurais mais je trouvais 
le courage, je connaissais la douceur, de sacrifier le 
bonheur d'être auprès d'elle à la possibilité de lui paraître 
agréable un jour, un jour où, hélas ! lui paraître agréable 
me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si 
peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait 
prétendu pendant la dernière visite que je lui avais faite, 
elle m'aimât, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on 
éprouve auprès de quelqu'un dont on est las, ne fût dû 
qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte d'indiffé- 
rence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma 
résolution moins cruelle. Il me semblait alors que, dans quel- 
ques années, après que nous nous serions oubliés l'un 
l'autre, quand je pourrais rétrospectivement lui dire que 
cette lettre qu'en ce moment j'étais entrain de lui écrire 
n'avait été nullement sincère, elle me répondrait : « Com- 
ment, vous, vous m'aimiez ? Si vous saviez comme je 
l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez- vous, 
comme elle me fit pleurer. » La pensée, pendant que je 
lui écrivais, aussitôt rentré de chez sa mère, que j'étais 
peut-être en train de consommer précisément ce malen- 
tendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par le 
plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me pous- 
sait à continuer ma lettre. 

Quand Gilberte qui d'habitude donnait ses goûters 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI 97 

le jour où recevait sa mère, devait au contraire être 
absente et qu'à cause de cela je pouvais aller au « Chou- 
fleury » de Mme Swann, je la trouvais vêtue de quelque 
belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en 
velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, 
et qui, non point lâches commes les déshabillés qu'elle 
revêtait ordinairement à la maison, mais combinées, 
comme pour la sortie au dehors, donnaient cet après- 
midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte 
et d'agissant. 

Dans la confusion du salon, venant de reconduire une 
visite, ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir 
à une autre, Mme Swann en passant près de moi me pre- 
nait une seconde à part : « Je suis spécialement chargée 
par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour après-demain. 
Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais 
vous écrire si vous n'étiez pas venu. » Je continuais à 
résister. Et cette résistance me coûtait de moins en moins, 
parce qu'on a beau aimer le poison qui vous fait du mal, 
quand on en est privé par quelque nécessité, depuis déjà 
un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque 
prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence 
d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait 
sincère en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle 
qu'on aime, on ne le serait pas non plus en disant qu'on 
veut la revoir. Car, sans doute, on ne peut supporter son 
absence qu'en se la promettant courte, en pensant au 
jour où on se retrouvera, mais d'autre part, on sent à 
quel point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine 
et sans cesse ajournée sont moins douloureux que ne 
serait une entrevue qui pourrait être suivie de jalousie, 

7 



98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de sorte que la nouvelle qu'on va revoir celle qu'on 
aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on 
recule maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin 
de l'intolérable anxiété causée par la séparation c'est 
le recommencement redouté d'émotions sans issue. Comme 
à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu'on 
complète à son gré de rêveries où celle qui, dans la réalité, 
ne vous aime pas, vous fait au contraire des déclarations, 
quand vous êtes tout seul ; ce souvenir qu'on peut arriver 
en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à 
rendre aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à 
l'entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui 
on ne dicterait plus à son gré les paroles qu'on désire, 
mais dont on subirait les nouvelles froideurs, les violences 
inattendues. Nous savons tous quand nous n'aimons plus, 
que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant 
de souffrances que l'amour malheureux. C'est d'un tel 
oubli anticipé que je préférais, sans me l'avouer, la repo- 
sante douceur. 

D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psy- 
chique et d'isolement peut avoir de pénible, le devient de 
moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle afïai- 
bUt, en attendant de la guérir, cette idée fixe qu'est un 
amour. Le mien était encore assez fort pour que je tinsse 
à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte, 
lequel, par ma séparation volontaire devait, me sem- 
blait-il, grandir progressivement, de sorte que chacune de 
ces calmes et tristes journées où je ne la voyais pas, 
venant l'une après l'autre, sans interniption, sans 
prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de mes 
affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée. 



LE CHAGRIN DE LA SEPARATION ET L OUBLI 99 

Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait 
me déclarer guéri. La résignation, modalité de l'habitude, 
permet à certaines forces de s'accroître indéfiniment. 
Celles, si infimes que j'avais pour supporter mon chagrin, 
le premier soir de ma brouille avec Gilberte, avaient été 
portées depuis lors à une puissance incalculable. Seule- 
ment la tendance de tout ce qui existe à se prolonger, 
est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles 
nous nous concédons avec d'autant moins de scrupules 
de nous laisser aller que nous savons pendant combien 
de jours, de mois, nous avons pu, nous pourrions encore, 
nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où l'on 
épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est 
sans attendre le résultat du traitement et quand déjà 
on s'est habitué à lui, qu'on le cesse. Et un jour où 
Mme Swann me redisait ses habituelles paroles sur le 
plaisir que Gilberte aurait à me voir, mettant ainsi le 
bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps 
comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en com- 
prenant qu'il était encore possible de le goûter ; et j'eus 
peine à attendre le lendemain ; je venais de me résoudre 
à aller surprendre Gilberte avant son dîner. 

Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée 
fut un projet que je fis. Du moment que tout était oublié, 
que j'étais réconcilié avec Gilberte, je ne voulais plus la 
voir qu'en amoureux. Tous les jours, elle recevrait de 
raioi les plus belles fleurs qui fussent. Et si Mme Swann, 
bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop sévère 
ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je 
trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. 
Mes parents ne me donnaient pas assez d'argent pour 



100 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

acheter des choses chères. Je songeai à une grande potiche 
de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie et 
dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait 
venir en lui disant : « A s'est décollée » et qu'il n'en reste- 
rait rien. Dans ces conditions n'était-il pas plus sage de 
la vendre, de la vendre pour pouvoir faire tout le plaisir 
que je voudrais à Gilberte. Il me semblait que je pour- 
rais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper, l'ha- 
bitude m'avait empêché de jamais la voir ; m'en séparer 
eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa 
connaissance. Je l'emportai avec moi avant d'aller 
chez les Swann, et en donnant leur adresse au cocher, je 
lui dis de prendre, par les Champs-Elysées, au coin des- 
quels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries 
que connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit 
séance tenante de la potiche, non pas mille, mais dix 
mille francs. Je pris ces billets avec ravissement ; pendant 
toute une année, je pourrais combler chaque jour Gilberte 
de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans la voiture 
en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement, 
comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, 
au lieu du chemin habituel, descendre l'avenue des 
Champs-Elysées. Il avait déjà dépassé le coin de la rue de 
Berri, quand, dans le crépuscule, je crus reconnaître, très 
près de la maison des Swann mais allant dans la direction 
inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement 
quoique d'un pas délibéré à côté d'un jeune homme avec 
qui elle causait et duquel je ne pus distinguer le visage. 
Je me soulevai dans la voiture, voulant faire arrêter, 
puis j'hésitai. Les deux promeneurs étaient déjà un peu 
loin et les deux lignes douces et parallèles que traçait leur 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI IOI 

lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre 
élyséenne. Bientôt, j'arrivai devant la maison de Gilberte. 
Je fus reçu par Mme Swann : « Oh ! elle va être désolée, 
me dit-elle, je ne sais pas comment elle n'est pas là. Elle 
a eu très chaud tantôt à un cours, elle m'a dit qu'elle vou- 
lait aller prendre un peu l'air avec une de ses amies. » 
«Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Elysées. » 
« Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites 
pas à son père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. 
Good evening ». Je partis, dis au cocher de reprendre 
le même chemin, mais ne retrouvai pas les deux prome- 
neurs. Où avaient-ils été ? Que se disaient-ils dans le soir 
de cet air confidentiel ? 

Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs 
inespérés qui avaient dû me permettre de faire tant 
de petits plaisirs à cette Gilberte que, maintenant, j'étais 
décidé à ne plus revoir. Sans doute, cet arrêt chez le 
marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me faisant 
espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que 
contente de moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas 
fait cet arrêt, si la voiture n'avait pas pris par l'avenue 
des Champs-Elysées, je n'eusse pas rencontré Gilberte 
et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des 
rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule 
le bonheur qu'il avait causé. Il m'était arrivé le contraire 
de ce qui se produit si fréquemment. On désire une joie, 
et le moyen matériel de l'atteindre fait défaut. « Il est 
triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande fortune ». 
Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir 
de cette joie. Pour moi, au contraire le moyen matériel 
avait été obtenu, mais, au même moment, sinon par un 



102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

effet logique, du moins par une conséquence fortuite de 
cette réussite première, la joie avait été dérobée. Il semble, 
d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours. D'ordinaire, 
il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis 
ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons 
de nous évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le 
bonheur ne peut jamais avoir lieu. Si les circonstances 
arrivent à être surmontées, la nature transporte la 
lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer 
assez notre cœur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il 
va posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre 
cœur n'a pas eu le temps de changer, la nature ne déses- 
père pas pour cela de nous vaincre, d'une manière plus 
tardive il est vrai, plus subtile, mais aussi efficace. C'est 
alors à la dernière seconde que la possession du bonheur 
nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même 
que par une ruse diabolique la nature charge de détruire 
le bonheur. Ayant échoué dans tout ce qui était du 
domaine des faits et de la vie, c'est une impossibilité der- 
nière, l'impossibilité psychologique du bonheur que la 
nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit 
pas ou donne lieu aux réactions les plus amères. 

Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient 
plus à rien. Je les dépensai du reste encore plus vite que 
si j'eusse envoyé tous les jours des fleurs à Gilberte, car 
quand le soir venait, j'étais si malhem-eux que je ne pou- 
vais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de 
femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un 
plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus ; 
maintenant retourner dans la maison de Gilberte n'eût 
pu que me faire souffrir. Même revoir Gilberte qui m'eût 



LE CHAGRIN DE LA SEPARATION ET L OUBLI IO3 

été si délicieux la veille ne m'eût plus suffi. Car j'aurais 
été inquiet tout le temps où je n'aurais pas été près d'elle. 
C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle souf- 
france qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, aug- 
mente son pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences 
envers elle. Par ce mal qu'elle nous a fait, la femme nous 
cerne de plus en plus, redouble nos chaînes, mais aussi 
celles dont il nous aurait jusque-là semblé suffisant de 
la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La 
veille, encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je 
me serais contenté de réclamer de rares entrevues, les- 
quelles maintenant ne m'eussent plus contenté et que 
j'eusse remplacé par bien d'autres conditions. Car en 
amour, au contraire de ce qui se passe après les combats, 
on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on 
est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. 
Ce n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je 
préférai d'abord ne pas retourner chez sa mère. Je conti- 
nuais bien à me dire que Gilberte ne m'aimait pas, que 
je le savais depuis assez longtemps, que je pouvais la 
revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas, l'oublier à 
la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit 
pas contre certaines affections, étaient sans aucune espèce 
de pouvoir efficace contre ces deux hgnes parallèles que 
je revoyais de temps à autre, de Gilberte et du jeune 
homme s'enfonçant à petits pas dans l'avenue des Champs- 
Elysées. C'était un mal nouveau qui lui aussi finirait par 
s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à 
mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle conte- 
nait de nocif, comme ces poisons mortels qu'on manie sans 
danger, comme un peu de dynamite à quoi on peut allumer 



104 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sa cigarette sans crainte d'explosion. En attendant, 
il y avait en moi une autre force qui luttait de toute sa 
puissance, contre cette force malsaine qui me représentait 
sans changement la promenade de Gilberte dans le 
crépuscule : pour briser les assauts renouvelés de ma 
mémoire, travaillait utilement en sens inverse mon ima- 
gination. La première de ces deux forces, certes, continuait 
à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des 
Champs-Elysées, et m'offrait d'autres images désagréables 
tirées du passé, par exemple Gilberte haussant les épaules 
quand sa mère lui demandait de rester avec moi. Mais la 
seconde force travaillant sur le canevas de mes espérances, 
dessinait un avenir bien plus complaisamment développé 
que ce pauvre passé en somme si restreint. Pour une 
minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y 
en avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle 
ferait faire pour notre réconciliation, pour nos fiançailles 
peut-être. Il est vrai que cette force que l'imagination 
dirigeait vers l'avenir, elle la puisait malgré tout dans le 
passé. Au fur et à mesiue que s'effacerait mon ennui que 
Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le 
souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter 
qu'elle revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de 
cette mort du passé. J'aimais toujours celle qu'il est vrai 
que je croyais détester. Mais chaque fois qu'on me trouvait 
bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais voulu qu'elle fût 
là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens mani- 
festèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels 
je refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que 
je n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il 
devait y avoir les Bontemps avec leur nièce Albertine, 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI IO5 

petite jeune fille presque encore enfant. Les différentes 
périodes de notre vie se chevauchent ainsi l'une l'autre. 
On refuse dédaigneusement à cause de ce qu'on aime et 
qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal 
aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut- 
être pu, si on avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et 
qui eût ainsi abrégé vos souffrances actuelles, pour les 
remplacer il est vrai par d'autres. Les miennes allaient 
se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir au fond 
de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un 
autre, généralement inspirés par telle espérance ou telle 
crainte relatives à Gilberte. A la Gilberte que je portais 
en moi. J'aurais dû me dire que l'autre, la réelle, était 
peut-être entièrement différente de celle-là, ignorait tous 
les regrets que je lui prêtais, pensait probablement beau- 
coup moins à moi non seulement que moi à elle, mais que 
je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul 
en tête à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles 
pouvaient être ses vraies intentions à mon égard et l'ima- 
ginais ainsi, son attention toujours tournée vers moi. 

Pendant ces périodes où, tout en s'affaibHssant, per- 
siste le chagrin, il faut distinguer entre celui que nous cause 
la pensée constante de la personne elle-même, et celui 
que raniment certains souvenirs, telle phrase méchante 
dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue. 
En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur 
les formes diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, 
la première est infiniment moins cruelle que la seconde. 
Cela tient à ce que notre notion de la personne vivant 
toujours en nous, y est embellie de l'auréole que nous ne 
tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon des douceurs 



I06 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une 
tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que 
l'image d'une personne qui nous fait souffrir tient peu 
de place, dans ces complications qui aggravent un chagrin 
d'amour, le prolongent et l'empêchent de guérir, comme 
dans certaines maladies la cause est hors de proportions 
avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en conva- 
lescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons 
reçoit le reflet d'une intelligence généralement optimiste, 
il n'en est pas de même de ces souvenirs particuliers, de 
ces propos méchants, de cette lettre hostile (je n'en reçus 
qu'une seule qui le fût, de Gilberte), on dirait que la 
personne elle-même réside dans ces fragments pourtant 
si restreints et portée à une puissance qu'elle est bien loin 
d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle 
tout entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas comme 
l'image de l'être aimé, contemplé dans le calme mélan- 
colique du regret ; nous l'avons lue, dévorée, dans l'an- 
goisse aiïreuse dont nous étreignait un malheur inattendu. 
La formation de cette sorte de chagrins est autre ; ils 
nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus 
cruelle souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. 
L'image de notre amie que nous croyons ancienne, au- 
thentique, a été en réalité refaite par nous bien des fois. 
Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de cette 
image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares 
témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé 
continue à exister, sauf en nous à qui il a plu de lui substi- 
tuer un merveilleux âge d'or, un paradis où tout le monde 
sera réconcihé, ces souvenirs, ces lettres, sont un rappel à 
la réalité et devraient nous faire sentir par le brusque mal 



LE CHAGRIN DE LA SEPARATION ET L OUBLI IO7 

qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés 
d'elle dans les folles espérances de notre attente quoti- 
dienne. Ce n'est pas que cette réalité doive toujours 
rester la même, bien que cela arrive parfois. Il y a dans 
notre vie bien des femmes que nous n'avons jamais 
cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu à 
notre silence nullement voulu par un silence pareil. 
Seulement celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous 
n'avons pas compté les années passées loin d'elles, et cet 
exemple qui l'infirmerait est néghgé par nous quand 
nous raisonnons sur l'efficacité de l'isolement, comme le 
sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les 
cas où les leiu-s ne furent pas vérifiés. 

Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, 
l'appétit de nous revoir, finissent par renaître dans le 
cœur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y 
faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le 
temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées 
par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisé- 
ment ce que nous accordons le moins aisément, car notre 
souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir 
finir. Ensuite, ce temps dont l'autre cœur aura besoin 
pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui aussi 
de sorte que quand le but que nous nous proposions 
deviendra accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. 
D'ailleurs, l'idée même qu'il sera accessible, qu'il n'est 
pas de bonheur que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur 
pour nous, nous ne finissions par atteindre, cette idée 
comporte une part, mais une part seulement de vérité. 
Il nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. 
Mais précisément cette indifférence nous a rendus moins 



I08 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

exigeants et nous permet de croire rétrospectivement 
qu'il nous eût ravis à une époque où il nous eût peut-être 
semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni très 
bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité 
d'im être que nous n'aimons plus et qui semble encore 
excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin 
de suffire à notre amour. Ces tendres paroles, cette offre 
d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles nous 
auraient causé, non à toutes celles dont nous les aurions 
voulu voir immédiatement suivies et que par cette 
avidité nous aurions peut-être empêché de se produire. 
De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur survenu 
trop tard, quand op ne peut plus en jouir, quand on 
n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le 
manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule per- 
sonne pourrait en décider, notre moi d'alors ; il n'est plus 
là ; et sans doute suffirait-il qu'il revînt, pour que, iden- 
tique ou non, le bonheur s'évanouît. 

Ainsi, autant que (il y avait quelque temps), de croire 
que j'étais tranquillement installé dans le bonheur, 
j'avais été insensé, maintenant que j'avais renoncé à 
être heureux, de tenir pour assuré que du moins j'étais 
devenu, je pourrais rester calme. Car tant que notre 
cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre 
être, ce n'est pas seulement notre bonheur, qui peut à 
tout moment être détruit ; quand ce bonheur est évanoui, 
quand nous avons souffert, puis, que nous avons réussi 
à endormir notre souffrance, ce qui est aussi trompeur 
et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le calme. 
Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre 



LE CHAGRIN DE LA SEPARATION ET L OUBLI IO9 

état moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, 
dans notre esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la per- 
manence et la durée ne sont promises à rien, pas même à 
la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par l'amour 
sont, comme on dit de certains malades, leur propre méde- 
cin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de 
l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une 
émanation de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver 
un remède. Elle le leur découvre elle-même à un moment 
donné, car au fur et à mesure qu'ils la retournent en eux, 
cette douleur leur montre un autre aspect de la personne 
regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le désir 
de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait 
la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui 
prête on lui en fait un mérite et on en tire une raison 
d'espérer. Mais la souffrance qui s'était renouvelée en 
moi eut beau finir par s'apaiser, je ne voulus plus retourner 
que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord que chez 
ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'at- 
tente — même d'attente inavouée — dans lequel ils 
vivent se transforme de lui-même, et bien qu'en apparence 
identique, fait succéder à un premier état, un second exac- 
tement contraire. Le premier était la suite, le reflet des 
incidents douloureux qui nous avaient bouleversés. L'at- 
tente de ce qui pourrait se produire est mêlée d'effroi, 
d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien 
de nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, 
agir nous-même, et nous ne savons trop quel sera le 
succès d'une démarche après laquelle il ne sera peut-être 
plus possible d'en entamer d'autre. Mais bientôt, sans 
que nous nous en rendions compte, notre attente qui 



IIO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par 
le souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'es- 
pérance d'un avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque 
agréable. Puis la première en durant un peu, nous a 
habitués à vivre dans l'expectative. La souffrance que 
nous avons éprouvée, durant nos derniers rendez-vous, 
survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne 
sommes pas trop pressés de la renouveler, d'autant plus 
que nous ne voyons pas bien ce que nous demanderions 
maintenant. La possession d'un peu plus de la femme que 
nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce 
que nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, 
nos besoins naissant de nos satisfactions, quelque chose 
d'irréductible. 

Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci 
pour me faire cesser complètement mes visites à 
Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'était pas que 
j'eusse encore oublié Gilberte, mais de tâcher de l'oublier 
plus vite. Sans doute, depuis que ma grande souffrance 
était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues 
pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la dis- 
traction qui m'avaient été si précieux au début. Mais la 
raison de l'efficacité du premier faisait aussi l'inconvénient 
de la seconde, à savoir qu'à ces visites le souvenir de Gil- 
berte était intimement mêlé. La distraction ne m'eût été 
utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que la 
présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des 
intérêts, des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. 
Ces états de conscience auxquels l'être qu'on aime reste 
étranger occupent alors une place qui, si petite qu'elle 
soit d'abord, est autant de retranché à l'amour qui occupait 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI III 

l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir, à faire 
croître ces pensées, cependant que décline le sentiment 
qui n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments 
nouveaux introduits dans l'esprit, lui disputent, lui 
arrachent une part de plus en plus grande de l'âme, et 
finalement la lui dérobent toute. Je me rendais compte 
que c'était la seule manière de tuer un amour et j'étais 
encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre 
de le faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui 
naît de la certitude, que, quelque temps qu'on doive y 
mettre, on réussira. La raison que je donnais maintenant 
dans mes lettres à Gilberte, de mon refus de la voir, 
c'était une allusion à quelque mystérieux malentendu, par- 
faitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi et sur 
lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait 
des explications. Mais, en fait, jamais, même dans les 
relations les plus insi^i fiantes de la vie, un éclaircisse- 
ment n'est sollicité par un correspondant qui sait qu'une 
phrase obscure, mensongère, incriminatrice, est mise à 
dessein pour qu'il proteste, et qui est trop heureux de 
sentir par là qu'il possède — et de garder — la maîtrise 
et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il 
de même dans des relations plus tendres, où l'amour a 
tant d'éloquence, l'indifférence sifpeu de curiosité. Gil- 
berte n'ayant pas mis en doute ni cherché à connaître 
ce malentendu, il devint pour moi_^quelque chose de réel 
auquel je me référais dans chaque lettre. Et il y a dans 
ces situations prises à faux, dans l'affectation de la froideur, 
un sortilège que vous y fait persévérer. A^ force d'écrire : 
« Depuis que nos cœurs sont désunis » pour que Gilberte 
me répondît : « Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous », 



112 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

j'avais fini par me persuader qu'ils l'étaient. En répétant 
toujours : « La vie a pu changer pour nous, elle n'effacera 
pas le sentiment que nous eûmes », par désir de m'entendre 
dire enfin : « Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment est 
plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait 
changé en effet, que nous garderions le souvenir du senti- 
ment qui n'était plus, comme certains nerveux pour 
avoir simulé une maladie finissent par rester toujours 
malades. Maintenant chaque fois que j'avais à écrire à 
Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé et 
dont l'existence désormais tacitement reconnue par le 
silence qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, 
subsisterait entre nous. Puis Gilberte cessa de s'en tenir 
à la prétention. Elle-même adopta mon point de vue ; et, 
comme dans les toasts officiels, où le chef d'Etat qui est 
reçu reprend à peu près les mêmes expressions dont vient 
d'user le chef d'Etat qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais 
à Gilberte : « La vie a pu nous séparer, le souvenir du 
temps où nous nous connûmes durera », elle ne manqua 
pas de répondre : « La vie.a pu nous séparer, elle ne pourra 
nous faire oublier les bonnes heures qui nous seront tou- 
jours chères » (nous aurions été bien embarrassés de dire 
pourquoi « la vie » nous avait séparés, quel changement 
s'était produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un 
jour où je lui disais dans une lettre que j'avais appris 
la mort de notre vieille marchande de sucre d'orge des 
Champs-Elysées, comme je venais d'écrire ces mots : 
« J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela 
a remué bien des souvenirs », je ne pus m'empêcher de 
fondre en larmes en voyant que je parlais au passé, et 
conrnie s'il s'agissait d'un mort déjà presque oubhé, de 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI II3 

cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de 
penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. 
Rien de plus tendre que cette correspondance entre amis 
qui ne voulaient plus se voir. Les lettres de Gilberte 
avaient la délicatesse de celles que j'écrivais aux indiffé- 
rents et me donnaient les mêmes marques apparentes 
d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle. 

D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit 
moins de peine. Et comme elle me devenait moins chère, 
mes souvenirs douloureux n'avaient plus assez de force 
pour détruire dans leur retour incessant la formation du 
plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je regret- 
tais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la 
diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, 
pour ne pas m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais 
plus et que j'avais déjà presque oubliée. On construit sa 
vie pour une personne et quand enfin on peut l'y recevoir, 
cette personne ne vient pas, puis meurt pour nous et on 
vit prisonnier, dans ce qui n'était destiné qu'à elle. Si Venise 
semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour 
moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer 
à Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer 
à ces visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, 
j'entendais quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. 
Je commençais du reste à y trouver tel ou tel plaisir où 
Gilberte n'était pour rien. 

Quand le printemps approcha ramenant le froid, au 
temps des Saints de glace et des giboulées de la Semaine 
Sainte, comme Mme Swann trouvait qu'on gelait 
chez elle, il m' arrivait souvent de la voir recevant dans 
des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparais- 

8 



114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sant sous le blanc et brillant tapis d'un immense manchon 
plat et d'un collet, tous deux d'hermine, qu'elle n'avait 
pas quittés en rentrant et qui avaient l'air des derniers 
carrés des neiges de l'hiver plus persistants que les autres 
et que la chaleur du feu ni le progrès de la saison n'avaient 
réussi à fondre. Et la vérité totale de ces semaines gla- 
ciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi dans 
ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs 
plus enivrantes, celles, par exemple, des « boules de neige » 
assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme 
les arbustes linéaires des préraphaélites, leurs globes 
parcelles mais unis, blancs comme des anges annonciateurs 
et qu'entourait une odeur de citron. Car la châtelaine 
de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas 
dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont 
pas séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend 
à le croire le boulevardier qui jusqu'aux premières cha- 
leurs s'imagine le monde comme renfermant seulement des 
maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se contentât 
des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et 
que par l'intermédiaire de sa fleuriste « attitrée » elle ne 
comblât pas les lacunes d'une insuffisante évocation à 
l'aide d'emprunts faits à la précocité méditerranéenne, 
je suis loin de le prétendre et je ne m'en souciais pas. 
Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, 
qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, 
les boules de neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée 
de la maîtresse de maison d'autre but que de faire, sur 
les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur » 
avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent 
que l'Enchantement du vendredi saint figure un miracle 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET L'OUBLI II5 

naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on 
était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de 
corolles d'autres espèces dont j'ignorais les noms et qui 
m'avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes prome- 
nades de Combray, rendit le salon de Mme Swann aussi 
virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, 
aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit rai- 
dillon de Tansonville. 

Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. 
Son souvenir risquait d'entretenir le peu qui subsistait 
de mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne souf- 
frisse plus du tout durant ces visites à Mme Swann, je 
les espaçai encore et cherchai à la voir le moins possible. 
Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter Paris, 
me concédai- je certaines promenades avec elle. Les beaux 
jours étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais 
qu'avant le déjeuner Mme Swann sortait pendant une 
heure et allait faire quelques pas avenue du Bois, près 
de l'Etoile et de l'endroit qu'on appelait alors, à cause des 
gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne connais- 
saient que de nom, le « Club des Pannes » — j'obtins de 
mes parents que le dimanche, — car je n'étais pas libre 
en semaine à cette heure-là, — je pourrais ne déjeuner 
que bien après eux, à une heure un quart, et aller faire 
un tour auparavant. Je n'y manquai jamais pendant ce 
mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez des 
amies. J'arrivais à 1-Arc-de-Triomphe vers midi. Je faisais 
le guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le 
coin de la petite rue par où Mme Swann qui n'avait que 
quelques mètres à franchir, venait de i^ hez elle. Comme 
c'était déjà l'heure où beaucoup de promeneurs rentraient 



Il6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

déjeuner, ceux qui restaient étaient peu nombreux et 
pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un 
coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante 
conune la plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, 
Mme Swann apparaissait, épanouissant autour d'elle une 
toilette toujours différente mais que je me rappelle sur- 
tout mauve ; puis elle hissait et déployait sur im long 
pédoncule, au moment de sa plus complète irradiation, 
le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même 
nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. 

Mme Swann se tournait vers moi : « Alors, me disait- 
elle, c'est fini ? Vous ne viendrez plus jamais voir Gil- 
berte ? Je suis contente d'être exceptée et que vous 
ne me « dropiez » pas tout à fait. J'aime vous voir, mais 
j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. 
Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi. Enfin, je ne 
veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à 
ne plus vouloir me voir non plus ! » « Odette, Sagan qui 
vous dit bonjour », faisait remarquer Swann à sa femme. 
Et, en effet le prince faisant comme dans ime apothéose 
de théâtre, de cirque, ou dans im tableau ancien, 
faire front à son cheval, adressait à Odette un grand 
salut théâtral et comme allégorique où s'amplifiait 
toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur 
inclinant son respect devant la Fenune, fût-elle incar- 
née en une femme que sa mère ou sa sœur ne 
pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout moment, 
reconnue au fond de la transparence hquide et du vernis 
lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, 
Mme Swann était saluée par les derniers cavaliers attar- 



LE CHAGRIN DE LA SÉPARATION ET l'OUBLI II7 

dés, comme cinématographiés au galop sur l'ensoleille- 
ment blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms, 
célèbres pour le public — Antoine de Castellane, Adal- 
bert de Montmorency et tant d'autres — étaient pour 
Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la 
durée moyenne de la vie, — la longévité relative, — est 
beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations 
poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis 
si longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais 
alors à cause de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que 
j'éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de 
cadran solaire les minutes qu'il y a entre midi un quart 
et une heure, au mois de mai, à me revoir causant ainsi 
avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le 
reflet d'un berceau de glycines. 

J'étais arrivé à une presque complète indifférence à 
l'égard de Gilberte, quand deux ans plus tard je partis 
avec ma grand'mère pour Balbec. Quand je subissais le 
charme d'un visage nouveau, quand c'était à l'aide d'une 
autre jeune fille que j'espérais connaître les cathédrales 
gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me disais 
tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour 
d'une certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose 
de bien réel, puisque si des associations de rêveries agréa- 
bles ou douloureuses peuvent le lier pendant quelque 
temps à une femme jusqu'à nous faire penser qu'il a été 
inspiré par elle d'une façon nécessaire, en revanche si 
nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de 
ces associations, cet amour comme s'il était au contraire 
spontané et venait de nous seuls, renaît pour se donner 
à une autre femme. Pourtant au moment de ce départ 



Il8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

pour Balbec et pendant les premiers temps de mon séjour 
mon indifférence n'était encore qu'intermittente. Sou- 
vent (notre vie étant si peu chronologique, interférant 
tant d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais 
dans ceux, plus anciens que la veille ou l'avant-veille, 
où j'aimais Gilberte. Alors ne plus la voir m'était sou- 
dain douloureux, comme c'eût été dans ce temps-là. Le 
moi qui l'avait aimée remplacé déjà presque entièrement 
par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup 
plus fréquemment par une chose futile que par une chose 
importante. Par exemple, pour anticiper sur mon séjour 
en Normandie j'entendis à Balbec un inconnu que je 
croisai sur la digue dire : « La famille du directeur du 
ministère des Postes. » Or (comme je ne savais pas alors 
l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce 
propos aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une 
vive souffrance, celle qu'éprouvait un moi, aboli poiur une 
grande part depuis longtemps, à être séparé de Gilberte. 
C'est que jamais je n'avais repensé à une conversation 
que Gilberte avait eue devant moi avec son père, relative- 
ment à la famille du « directeur du ministère des Postes ». 
Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois 
générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois 
plus générales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit 
tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est juste- 
ment ce que nous avions oublié (parce que c'était insigni- 
fiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). 
C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est 
hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de 
renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première 
flambée, partout où nous retrouvons de nous-mêmes ce 



LE CHAGRIN DE LA SEPARATION ET L OUBLI IIQ 

que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait 
dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle 
qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous 
faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux 
dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli 
plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli seul que 
nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous 
fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être 
l'était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus 
nous, mais lui, et qu'il aimait ce qui nous est maintenant 
indifférent. Au grand jour de la mémoire habituelle, les 
images du passé pâlissent peu à peu, s'effacent, il ne reste 
plus rien d'elles, nous ne le retrouverons plus. Ou plutôt 
nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme 
« directeur au ministère des Postes ») n'avaient été soi- 
gneusement enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose 
à la Bibliothèque nationale un exemplaire d'un livre qui 
sans cela risquerait de devenir introuvable. 

Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte 
ne furent pas plus longs que ceux qu'on a en rêve, et 
cette fois au contraire parce qu'à Balbec, l'Habitude an- 
cienne n'était plus là pour les faire durer. Et si ces effets 
de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle 
obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus 
en plus indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le 
changement d'habitude, c'est-à-dire la cessation momen- 
tanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de l'Habitude 
quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise, 
elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfini- 
ment. Chaque jour depuis des années je calquais tant 
bien que mal mon état d'âme sur celui de la veille. A 



120 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Balbec un lit nouveau à côté duquel on m'apportait le 
matin un petit déjeuner différent de celui de Paris, ne 
devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon 
amour pour Gilberte : il y a des cas (assez rares il est vrai), 
où la sédentarité immobilisant les jours, le meilleur moyen 
de gagner du temps, c'est de changer de place. Mon voyage 
à Balbec fut comme la première sortie d'un convalescent 
qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il est 
guéri, 

MARCEL PROUST. 



121 



LETTRES OUVERTES 



A JACQUES RIVIÈRE 

Mon cher Rivière, 

Je me réjouis que tant de lecteurs aient pu trouver 
contentement parfait dans votre livre. Je comprends 
de reste le soulagement qu'il leur donne après les im- 
précations pathétiques et incohérentes auxquelles l'état 
de guerre nous avait accoutumés. J'y retrouve avec 
émotion les qualités exquises de votre critique, vos scru- 
pules, votre pertinence et votre subtilité ; mais, de même 
que vous écriviez ce livre, ainsi que l'annonce votre pré- 
face, pour le plus grand soulagement de votre esprit, 
de même, c'est pour soulager le mien que je vous écris 
à mon tour, car, il faut que je vous l'avoue : votre livre 
m'a laissé mal à l'aise. 

Vous y présentez plus d'un fait que notre presse pré- 
férait laisser de côté, passer sous silence, ou nier, parce 
qu'il lui semblait de nature à tempérer le sentiment de 
haine contre nos ennemis, sentiment que l'on estime 
indispensable à la victoire. 



122 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Cet extrême malaise que nous causait la constatation 
de certaines manifestations d'apparentes vertus chez 
ceux que nous devions et que nous voulions haïr, vous 
l'avez pourtant ressenti. Désireux de retrouver 
comme vous dites « l'aisance de votre souffle et le bon 
fonctionnement de votre cerveau », vous avez cherché et 
vous avez trouvé une explication, une interprétation de 
ces faits qui les rendît d'autant plus haïssables qu'ils 
risquaient de nous apparaître, au premier abord, plus 
dignes d'estime. Certains esprits vous en sauront le plus 
grand gré. Mais il advient parfois, tant votre explication 
des faits est subtile, que l'esprit l'oubUe peu de temps 
après la lecture, pour ne plus se souvenir que des faits 
eux-mêmes. C'est parce que nous risquons d'en être dupes 
que vous faites bien de nous avertir. Mais vous ne nierez 
point que votre interprétation ne vous ait coûté parfois 
quelque gêne. A vrai dire je ne suis même pas sûr que 
vous ayez toujours raison, et l'extrême intérêt que l'on 
prend à vous Hre, vient, sans doute, de ce que, souvent, 
en peignant l'Allemand et en vous opposant à lui, vous 
vous peignez du même coup vous-même. Ce n'est point 
seulement de l'Allemand qu'il s'agit dans votre livre, 
c'est aussi de la réaction française. Vous y motivez 
admirablement nos raisons d'inadmission en face des 
vertus allemandes. 

Me permettrez- vous au surplus de vous dire que votre 
connaissance du peuple allemand est peut-être encore 
un peu jeune ? Non point que je pense que le nombre 
des années doive vous inviter à la modifier beaucoup 
par la suite ; mais sans doute serez- vous amené à retrouver 
chez d'autres peuples, que vous ne connaissez encore 



LETTRES OUVERTES 123 

qu'imparfaitement, certains de ces traits que vous marquez 
dans votre livre comme particuliers à la race allemande 
et dont il suffirait sans doute de dire qu'ils sont particu- 
lièrement étrangers aux races latines et à la française. 
Voici ce que m'écrit à ce sujet un Anglais de grande 
culture qui vient de lire votre livre : 

« Cette incapacité d'objectivité que signale Jacques 
Rivière, ne me paraît point particulièrement propre à la 
race allemande ; sous une forme ou sous une autre nous 
retrouvons ce défaut, ce malaise dans toutes les nations 
du Nord. J'ose affirmer que l'on peut le retrouver égale- 
ment, bien que sous une tout autre forme, en Amérique 
et s'il ne vous apparaît pas d'abord en Angleterre, 
c'est peut-être seulement grâce à cette infime minorité 
de gens qui mènent la civilisation anglaise, mais qui 
demeurent en violente réaction contre les sentiments et 
l'attitude de la masse de leurs contemporains ». 

Il m'arriva dans la seconde année de cette guerre de 
lire à une Danoise francophile de mes amies, une page de 
mon journal, qui, je crois, vous intéressera. 

La voici : 

Rainer Maria Rilke est venu, hier matin (26 janvier 
1914) me soumettre quelques passages de sa traduction de 
mon Enfant Prodigue qui ne le laissaient pas satisfait. 

J'ai eu plaisir à revoir sa délicate figure. Je sais lire à 
présent, à travers l'insignifiance des traits, la pureté et 
la sensibilité de son âme. Heureux de trouver dans ma 
bibliothèque le grand dictionnaire de Grimm, il l'ouvrit 
à l'article Hand et se plongea dans une patiente recherche 
oii je V abandonnai quelque temps. S'amusant à traduire 
quelques sonnets de Michel- Ange, il m'a raconté son em- 



124 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

barras devant le mot palma et sa surprise de s'apercevoir 
que la langue allemande avait bien un mot pour désigner 
le dos de la main, mais nul mot pour en désigner l'intérieur. 

— Tout au plus, peut-on dire Handflaechen : la plaine 
de la main. L'intérieur de la main, une plaine ! s'écria-t-il. 
Par contre, Handruecken est d'emploi constant. Ainsi, ce 
qu'ils considèrent c'est le dos de la main, cette surface sans 
intérêt, sans personnalité, sans sensualité, sans douceur, 
cette surface qui s'oppose, de préférence à la paume tiède, 
caressante, douce, où se raconte tout le mystère de l'individu ! 

A force de fouiller dans le Grimm, il découvrit enfin le 
mot : Handteller, avec quelques exemples empruntés au 
xvi® siècle. 

— Mais, disait-il, c'est la paume d'une main qui se 
tend pour quêter, pour mendier, qui fait office de sébile. 
Quel aveu dans cette insuffisance de notre langue ! 

Une fois de plus, je pouvais constater l'irritation si 
révélatrice d'un écrivain allemand contre sa propre langue; 
irritation que j'ai déjà notée par ailleurs et que je ne sache 
pas qu'aucun écrivain d'aucun autre pays ait jamais 
connue. (Il est bon de noter ici que Rainer Maria Rilke, 
un des plus grands poètes de l'Allemagne actuelle, est 
de race tchèque.) 

— Mais, s'écria mon amie danoise, après que je lui eus 
donné lecture de cette page, mais nous non plus, hélas ! 
nous n'avons pas de mot... mais dans aucune des langues 
Scandinaves il n'existe de mot spécial pour désigner la 
paume de la main. Les remarques philologiques de 
Rilke que vous rapportez, sont en effet révélatrices, mais 
faites attention que les conclusions que vous en tirez, 
débordent la race allemande et que si vous prétendez en 



LETTRES OUVERTES 125 

faire une arme, celle-ci blessera du même coup nombre de 
vos amis véritables. 

Fouillant d'anciens carnets, j'ai ressorti pour vous, 
quelques notes sur l'Allemagne (v, page 35) où les lec- 
teurs de notre revue puissent voir combien ma pensée, 
au cours de cette guerre, avoisina souvent la vôtre. Je 
n'ai certes point la prétention d'y aboutir à aucune for- 
mule définitive, mais me tiendrai pour satisfait si, par elles 
et par cette lettre ouverte que j'y joins, j'invite d'autres 
esprits, qui se sont tus jusqu'aujourd'hui, à donner enfin 
leur avis, ici même ou ailleurs, sur des questions urgentes 
qui méritent, entre toutes, de nous occuper aujourd'hui. 



Il 
A JEAN COCTEAU 

Mon cher Cocteau, 

Je vous ai déjà dit le plaisir que j'avais pris à lire 
le Cap de Bonne-Espérance ; celui plus vif encore à vous 
l'entendre Hre, car vous le lisez avec un talent prestigieux. 

J'attendais le Coq et l'Arlequin avec une extrême 
impatience, où se mêlait, il faut bien que je vous l'avoue, 
une sensible appréhension. Je pressentais que j'allais 
trouver la clef, non de votre talent, car le talent est « de 
l'homme même», mais de votre esthétique et l'expHcation 
de ce qui en vous me déconcerte, précisément parce que 
je le sens concerté. Ce n'est point que je ne reconnaisse, et 
depuis longtemps, la justesse de vos maximes, mais cer- 



126 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

taines d'entre elles me paraissent bien moins en rapport 
avec celui que vous êtes, qu'avec celui que vous voudriez 
qu'on vous crût. Je me dis bien qu'en vous écrivant ceci 
je vais soulever chez vous une protestation très vive ; 
pourtant je ne crois pas me tromper. Et je ne prétends 
pas que vos aphorismes ne soient pas sincères — non — 
mais que très sincèrement vous vous trompez sur 
vous-même. 

Je crois, par exemple, que vous n'avez rien à gagner 
à chercher à peindre avec peu de couleurs. Les plus plai- 
santes lignes de vous sont, au contraire, celles où 
vous vous abandonnez au charmant démon des analogies, 
qui me semble particuhèrement votre don poétique*. 

I. Par exemple : Cette exquise description d'une danse moderne 
que je ne puis me retenir de citer, bien que vous ayez cru devoir 
la reléguer en note, par raffinement de coquetterie peut-être, ou 
plutôt, j'en ai peur, parce que vous craigniez de laisser paraître 
avec trop d'évidence vos dons les plus réels et c'est là ce que je 
vous reproche précisément : 

« Voilà comment était cette danse : 

« Le band américain l'accompagnait sur les banjos et dans de 
grosses pipes de nickel. A droite de la petite troupe en habit noir, 
il y avait un barman de bruits sous une pergola dorée, chargée de 
grelots, de tringles, de planches, de trompes de motocyclette. 
Il en fabriquait des cocktails, mettant parfois un zeste de cym- 
bale, se levant, se dandinant et souriant aux anges. 

» M. Pilcer, en frac, maigre et maquillé de rouge et Mlle 
Gaby Deslys, grande poupée ventriloque, la figure de porce- 
laine, les cheveux de maïs, la robe en plumes d'autruche, dansaient 
sur cet ouragan de rythmes et de tambour une sorte de catas« 
trophe apprivoisée qui les laissait tout ivres et myopes sous une 
douche de six projecteurs contre avions. 

» La salle applaudissait debout, déracinée de sa mollesse par 
cet extraordinaire numéro qui est à la Folie d'Offenbach ce que le 
tank peut être à une calèche de 70, » 



LETTRES OUVERTES 127 

De même, lorsque vous dites qu'un artiste ne doit 
point « sauter des marches », que prétendez-vous et qu'a- 
vez- vous jamais fait que cela ? Je vous l'ai dit souvent : 
chaque fois que je parle avec vous, je songe au dialogue 
entre l'ours et l'écureuil. Où je me traîne, vous bondissez. 
Certes, je ne vous reproche pas de bondir ; mais de vou- 
loir nous persuader et d'être persuadé vous-même que 
vous êtes un logicien. Je vous reproche de sacrifier vos 
qualités les plus charmantes et les plus brillantes au 
profit d'autres plus pesantes que, peut-être, vous n'avez 
point. 

Il faut enfin que je vous avoue la gêne que j'éprouve 
à hre votre « défense » de Parade. En général, il ne me 
pardt ni bien séant ni bien adroit pour un artiste d'expli- 
quer son œuvre ; d'abord, parce qu'il la limite du même 
coup, et que, lorsque cette œuvre est profondément 
sincère, elle déborde la signification que l'auteur lui-même 
en peut donner ; et puis je tiens que la meilleure explica- 
tion d'une œuvre ce doit être l'œuvre suivante. Dans ce 
cas particuher de Parade, ma gêne est augmentée par le 
fait que le lecteur de vos exphcations ne peut se reporter 
à la pièce, de sorte que le plus courtois que l'on peut 
faire c'est de l'acquitter par défaut. 

Mais si le public et les critiques ont fait à Parade 
l'accueil contre lequel vous protestez, je voudrais être 
plus assuré que c'est à cause de leur sottise ; les commen- 
taires que vous en donnez me paraissent justifier moins 
votre pièce, que leur incompréhension. Pouviez- vous 
raisonnablement espérer qu'ils comprissent, ces specta- 
teurs, que le vrai spectacle n'était point celui que vous 
leur présentiez ?... Et même il me paraît que votre erreur 



128 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

n'est point seulement dans la mise en valeur d'une donnée, 
mais dans cette donnée même : le vrai spectacle est à 
l'intérieur. 

Car si, selon l'opinion des mystiques, cela est vrai de 
ce monde apparent et de toute la comédie humaine, 
l'œuvre d'art, par contre, n'a d'autre raison d'être préci- 
sément et d'autre but que de révéler, de mettre en parade 
cette secrète réalité, et n'y manque point sans faillite. 

Mais, sans doute, cette gêne même que je vous peins, 
aiguise le grand amusement que je prends à votre petit 
livre, et puisque « le pire sort d'une œuvre c'est qu'on 
ne lui reproche rien», ainsi que vous le dites, je m'assure 
que vous prendrez ces quelques remarques aussi amica- 
lement que je vous les écris. 

ANDRÉ GIDE. 



129 



REFLEXIONS SUR 
LA LITTÉRATURE 

ROMANS PENDANT LA GUERRE 

A l'époque d'Agadir je crois, Charles Péguy mettait l'un 
de ses cahiers sous l'invocation de Saint Louis de Gonzague 
en souvenir d'un mot qui lui est attribué. Il jouait à la 
balle dans une cour de séminaire et quelqu'un demanda : 
« Si nous apprenions que c'est maintenant le jugement 
dernier, que ferions-nous ? — Moi, dit Louis de Gonzague, 
je continuerais à jouer à la balle. >> En ce temps-là, chacun 
se demandait : « Et si c'était la guerre ? » Et Péguy répondait : 
«Moi, si c'était la guerre, je continuerais à faire les Cahiers. » 
Evidemment Péguy, en ce qui le concernait, n'était pas 
prophète; quand il y eut la guerre, le lieutenant Péguy quitta 
les Cahiers, et se fit bravement tuer. C'est qu'aucune imagi- 
nation humaine ne peut égaler cette œuvre de la nature, la 
courbe d'une destinée vivante. Le Saint Louis de Péguy 
m'évoque le sort d'un journaliste sportif qui, avant 19 14, avait 
appelé la guerre « une pâle image du rugby >>. Il fut blessé au 
genou dans l'une des premières batailles, soigné dans un hôpital 
par un médecin qui adapta à sa blessure un drain parti- 
culièrement ingénieux. Trop ingénieux, car ce major, soucieux 
d'en obtenir la gloire et le galon, découvrait devant tout 
venant et particulièrement devant les huiles le malade et 
l'appareil auxquels il avait donné tous ses soins : le sports- 

9 



130 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

man allait sans doute guérir, mais, à force d'être mis à nu et 
expliqué à des of&ciers considérables, il attrapa une bronchite 
dont il mourut. 

Aujourd'hui cependant, sous un ciel plus indulgent et 
dans le premier printemps de la paix, il est permis peut-être 
de le voir sans nuages et de le dire sans remords : il y avait 
même sous les obus, les bombes, les gaz empoisonnés, de 
Vultima ratio regum et du jugement dernier des peuples, 
un jeu de balles idéal qui s'accomplissait solitairement en 
quelques têtes, le schématisme d'un certain rugby dont 
il ne faut pas médire puisqu'il se confond par un côté avec 
les valeurs supérieures de la guerre elle-même. Jofifre 
n'avait pas peut-être un génie guerrier napoléonien. 
Pourtant après Charleroi il sauva la situation en exécutant 
avec lucidité et sang-froid un thème classique de 1 École de 
guerre sur la couverture de Paris, il continua les grandes 
manœuvres, comme Louis de Gonzague eût continué à jouer 
à la balle : le génie de Galliéni, l'allant des chefs et la furia 
francese firent le reste. En 19 18, Foch dut se maintenir la 
mentalité froide d'un joueur d'échecs : « J'aime mieux jouer 
ma partie que la sienne », dit-il de Ludendorfî au moment le 
plus critique de l'avance allemande. Peut-être l'imagination 
est-elle plus frappée par l'élan d'une troupe d'attaque ou par 
es combats singuliers en plein ciel d'un aviateur de chasse 
Peut-être aussi vaut-il mieux, pour la majorité d'une troupe 
chercher à agir que « chercher à comprendre » et peut-être 
Péguy a-t-il en effet mieux servi en se faisant tuer qu'en 
continuant les Cahiers. Toujours est-il qu'au sommet de la 
guerre, comme au sommet de quoi que ce soit, il faut placer 
ce qu'Aristote met au principe des choses, l'intelligence 
calme, libre et maîtresse d'elle-même qui continue un jeu 
commencé, et comme Archimède jusque dans le sac de sa 
ville persiste à tracer sur un sable fragile les figures d'une 
géométrie éternelle. 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE I3I 

Nous avons vu, ces cinq ans, la littérature (puisque c'est 
elle qui est en jeu en ces lignes) suivre l'une ou l'autre des 
deux directions esquissées dans ce vieux cahier prophétique 
de Péguy : ou bien continuer à jouer à la balle, ou bien de- 
mander, tantôt réellement et tantôt plus métaphori- 
quement, de la poudre et d'autres balles. Je crois que dans 
son ensemble elle a confirmé le mot de Péguy et la table 
des valeurs à laquelle j'ai fait allusion. 

Evidemment, il ne faut pas exagérer. Si nous regardons 
la poésie, nous voyons que MM. de Régnier et V:élc-Griffin 
s'étant à peu près tus et le poète inattendu sur lequel quel- 
ques-uns comptaient n'ayant point jailli de la guerre, 
trois poètes ont ajouté considérablement, sinon en volume 
du moins en poids, à une œuvre déjà estimée : Claudel, 
Gasquet, Valéry. (Je n'oublie pas le charmant Paul Fort; 
mais il est moins un poCte que la poésie difiuse de ce 
temps : comme la roue du moulin on l'entendrait s'arrêter 
mieux qu'on ne l'entend tourner, il se fond dans l'élément, 
l'air, le paysage.) Tous trois ont reçu, en deux sens différents, 
leur impulsion de la guerre. Tandis que Claudel et Gasquet 
ont écrit des poèmes de guerre dignes de ce qu'ils avaient 
4éjà fait de plus beau, Valéry a été pousré par la guerre 
même à rêver au son du canon un Divan oriental-occidental, 
pris dans le cercle et les froides pierreries de l'Hérodiademal- 
larméenne, une épure étoilce de poésie essentielle. Et quand 
on se réfère au passé de la poésie lyrique, cette dernière di- 
rection est peut-être, en ces circonstances, la plus normale : 
un soleil d'Austerlitz reste unique dans le ciel, où il n'y a 
point place pour deux soleils, mais il suscite comme une 
image alternée et rivale le clair de lune de Chateaubriand, 
dont nous n'avons pas fini d'exploiter l'héritage et de repro- 
duire les attitudes. 

Hors de la poésie on trouverait encore l'occasion de 
rendre diverses sortes d'hommages à la littérature de 



132 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

guerre. Il semble qu'elle ait eu surtout une valeur pragma- 
tique et documentaire. Pragmatique par les services qu'elle 
a rendus. Les articles quotidiens que deux de nos principaux 
chefs de file, MM. Barrés et Maurras, ont réunis en volumes, 
furent comme celui d'un bon officier ou d'un bon soldat 
de l'excellent service journalier, et même un beau tour de 
force de journalistes professionnels : mais ils n'appartiennent 
pas comme le Jardin de Bérénice ou l'Avenir de l Intelligence 
au monde des œuvres que l'on relit. (On tirerait pourtant, 
avec du soin, de V Ame Française pendant la guerre, une antho- 
logie admirable.) Ils nous font sentir assez bien la marge 
qui sépare le monde de l'action et le monde de l'écrit, les 
lois différentes qui régissent l'un et l'autre. Des romans 
ont pu rendre des services du même ordre ou d'un autre 
ordre. Le succès du Feuqm fut bien en son temps le journal 
vrai d'une escouade a contribué lui-mêrrje à le rendre moins 
vrai, il a été certainement pour quelque chose dans les 
améliorations matérielles qui ont rendu plus supportable, 
après les affaires de Champagne, la vie physique et morale 
du soldat : il a obligé les grands chefs à lire une sorte de 
cahiers du poilu en somme plus efficaces et plus salutaires 
que le jeu de la voie hiérarchique; il a travaillé pour sa 
part à la formation de cette armée propre, aux joues ver- 
meilles, bien nourrie et mieux abreuvée, l'armée du roi 
pinard et de la reine Madelon, dans les bras de qui, en 
novembre, se jetaient les Alsaciennes. C'est ainsi que 
I3 diable porta sa pierre à Dieu. 

Valeur documentaire aussi. Mais ici ne nous pressons pas 
et ne confondons pas documentaire et historique. Nous 
avons déjà pu mesurer l'écart énorme entre ce qui fut 
écrit par l'auteur pour être publié et les carnets ou les cor- 
respondances que les familles ont divulgués après la mort de 
celui qui les nota. Le carnet d'Amédée Guiard, le recueil de 
lettres sans nom qu'a publiées et préfacées M, André Che- 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE I33 

vrillon dépassent de beaucoup en accent et en sincérité, 
toutes les œuvres « anthumes » (j 'exhume ce mot d'Alphonse 
Allais, fort inattendu ici, voilà un cas où l'on s'aperçoit 
que le mot manquait en effet à la langue). Mais les œuvres 
de notre génération n'ont pas encore beaucoup d'années à 
demeurer anthumes. La vraie physionomie morale de la 
guerre ne se dégagera que dans un demi-siècle, lorsque se 
liront, se publieront, se compareront, avec la masse et le 
recul nécessaires, les milliers de carnets et de correspondances 
conservées dans les familles, les liasses subsistantes des 
cinq ou six millions de lettres quotidiennes envoyées du front 
ou au front et d'où sortiront probablement des chefs-d'œuvre. 
Alors, pourra se dresser dans son ampleur, en dehors de tout 
souci d'apologétique et d'action, la vraie carte des Familles 
spirituelles de la France. 

La vraie littérature de la guerre, on ne la lira elle aussi que 
dans cinquante ou cent ans. La grande guerre ne se conçoit que 
comme un fait historique, et un fait n'est historique vraiment 
que s'il a un avant et un après, s'il possède ses trois dimen- 
sions. Laissez-lui le temps d'acquérir la troisième et ce n'est 
pas seulement l'histoire, c'est le rêve, c'est l'art, c'est la 
création esthétique qui pourront s'installer dans leur domaine, 
se sentir les coudées franches, respirer à pleins poumons, 
créer dans l'espace avec les matériaux d'un chantier intégral. 



* 



Aussi, et sauf quelques exceptions qui confirment la règle, 
la littérature normale — et la meilleure — fut-elle, ces cinq 
ans, du côté de ceux qui continuèrent à jouer à la balle. J'ai 
déjà noté la logique avec laquelle M. Paul Valéry fut conduit 
par l'atmosphère même de ces années à reprendre dans une 
mine obscure le filon d'or de la poésie mallarméenne. Ainsi 
l'on peut dire très vigoureusement et il semble qu'on pouvait 



134 LA NOU\^LLE REVUE FRANÇAISE 

prévoir a priori que la vraie littérature de guerre serait celle 
de la vie intérieure. Un Homme libre est évidemment une 
lecture mieux appropriée à la vie de tranchée que l'Union 
sacrée ou la Croix de Guerre, et je sais bien que dans toute 
ma vie militaire je n'ai fait volontiers que des lectures de 
cet ordre. On lit pour sortir de soi ; mais quand on mène une 
vie dont l'essence est de vous sortir de vous, on lit pour 
rentrer en soi. Il y a peut-être un peu d'intempérance et 
pas assez de paix véritable dans cette capitale Possession 
du Monde qui fourmille d'admirables pages, mais M. Duhamel 
dont l'œuvre et le nom vont grandir beaucoup a écrit 
vraiment en ce beau livre de vie intérieure une œuvre que 
lui imposait son temps. 

Parmi ces livres de la vie intérieure, meubles d'art propres 
à une époque de guerre, je ne veux retenir aujourd'hui que 
les romans. D'ailleurs le roman seul entre dans la vie inté- 
rieure avec tout le recul, l'indépendance et les moyens d'ani- 
mation nécessaires pour la disposer sur le plan complet et 
vivant d'une œuvre d'art. Quelle marge n'y a-t-il pas entre 
la Nouvelle Héloîse et les Rêveries d'un promeneur solitaire 
et même les Confessions \ J'ai retenu, dans la production 
récente, trois œuvres caractéristiques, de premier ordre 
toutes trois, et dont les auteurs ont atteint un point de per- 
fection qui ne leur était pas habituel. (Mais à qui la 
perfection est-elle habituelle ?) C'est le Justicier de 
M. Paul Bourget, Solitudes de M. Edouard Estaunié, et 
Fumées dans la campagne de M. Edmond Jaloux. 

Lorsque je lus \e Justicier, j'avoue que je ne l'attendais pas. 
Dès le début, M. Bourget comme journaliste (c'était son 
devoir) et comme romancier (c'était son droit) s'était mis en 
plein dans la littérature de guerre. Il était même, je crois, 
arrivé bon premier pour publier un roman sur la guerre : le 
Sens de la Mort, roman à thèse très artificiel selon une de ses 
vieilles fonnules ; il avait continué par Lazarine et Némésis, 



REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 135 

ce dernier simplement curieux, d'une imagination épaisse 
et mal venue. Mais du Justicier l'éloge le plus haut et le plus 
vrai qu'on puisse en faire, c'est qu'il nous donne une autre 
Echéance, cette Echéance qui frappa justement Brunetière 
d'admiration, d'une admiration dont parlant à quelqu'un 
il concluait ainsi les raisons ; « Car vraiment on ne peut 
savoir la mesure d'un romancier que lorsqu'il a écrit une 
histoire sans amour, tout aussi bien que l'on ne saurait 
obtenir celle d'un critique tant qu'il ne s'est pas expliqué 
sur le xviie siècle. » Si M. Bourget nous donne une troisième 
nouvelle de la même valeur, leur recueil en un volume 
demeurera classique. 

L'immense ressource, chez M. Bourget, c'est que, derrière 
ses partis pris rigides et les manies après tout un peu exté- 
rieures de son dogmatisme étroit, il demeure une tête par- 
faitement équilibrée et toujours intelligente, un travailleur 
avisé, méthodique et sage, qui jusqu'ici n'a donné aucun 
signe de déclin : lorsqu'il publie un roman médiocre ou mau- 
vais, il ne tarde pas à en écrire un bon. Le public ne peut 
d'ailleurs jamais compter sur la critique pour le guider dans 
cette production mêlée : tout ce qu'on pourrait faire, ce serait 
écrire un petit indicateur, une sorte de Baedeker qui dési- 
gnerait les endroits où l'on est sûr de trouver, après chaque 
roman bon ou mauvais de M. Bourget, l'article de lancement 
et l'article de dénigrement systématique. Pourtant rien ne 
serait plus intéressant que de marquer de façon désintéressée 
les réussites et les échecs d'un grand travailleur, roi uste- 
ment doué, qui occupe aujourd'hui la place centrale du 
roman français. 

A quiconque est sensible au plaisir de l'ouvrage bien fait 
et porté à l'estime de l'artiste qui sait son métier, le Justicier 
donne une satisfaction telle qu'on ne voit pas comment il 
serait possible, dans cet ordre, d'aller plus loin. Le procédé 
ordinaire de M. Bourget y apparaît à plein : trois enveloppes 



136 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

concentriques, moulées l'une sur l'autre et qui ne font qu'un 
seul être vivant, et qui sont une histoire habilement posée 
et savamment nouée, un drame individuel de conscience, une 
question sociale. C'est la construction du Disciple, de l Etape, de 
l'Echéance. On aurait profit à démonter l'œuvre de M. Bourget 
en se plaçant à chacun des trois points de vue successifs. Dans 
le Justicier le dernier élément occupe en étendue le moins 
de place, mais vraiment en qualité il domine et c'est lui 
qui donne à tout le récit son allure et son sens, c'est lui qui 
eût mérité à ce morceau une place de choix dans la biblio- 
thèque positiviste de Comte. Cette question sociale, cette 
thèse est simple. M. Bourget y renouvelle en somme la doc- 
trine de l'Etape, selon laquelle la famille, et non l'individu, 
constitue la réalité sociale, M. Bourget reprend même un 
type de l'Etape, le vieux professeur républicain et stoïcien, 
entre deux fils dont l'un se construit au delà de lui et dont 
l'autre se défait, se dégrade en deçà, et l'Etape n'était pas 
du tout un mauvais roman, mais la courte nouvelle du Jus- 
ticier dépasse de beaucoup l'Etape, d'abord parce que la 
réussite de métier est meilleure, et ensuite, et surtout pour 
deux raisons qu'il importe d'indiquer. 

La première est que, dans son travail probe et persévérant 
pour enrichir son métier et pour nouixir son œuvre, M. Bour- 
get a fait récemment une découverte. Je ne veux pas dire 
que tout soit toujours bon dans les contributions que M. Bour- 
get demande incessamment à son carnet de notes, à ce que 
le Dorsenne de Cosmopolis appelle son crachoir; dans 
son beau Démon de midi n'avait-il pas l'idée de verser tout un 
dictionnaire étymologique des noms propres ramassés on 
ne sait où, et fort déplacé? Ce que M. Bourget paraît avoir 
récemment acquis, de beaucoup plus solide et plus fructueux, 
c'est le goût et le sens du symbole. Il semble avoir été frappé 
au cours de la guerre par le rapport des événements actuels 
avec certains mythes antiques, avec les éléments fondamen- 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE I37 

taux de la tragédie grecque. Il en a tiré sa Nêmêsis, œuvre 
assez curieuse, mais où l'architecture symbolique s'édifie 
bien laborieuse et bien bizarre, et dont les côtés fâcheux 
m'ont rappelé parfois le Phalène. Il a remis ensuite son sym- 
bolisme sur le métier, et le Justicier est né. Au milieu du 
Justicier se pose, comme sa figure principale, son personnage 
le plus vrai, de la façon à la fois la plus simple et la plus pro- 
fonde, un tombeau, celui où le «justicier» finit par faire porter 
ses deux fils, et dans lequel se réconcilie, s'éclaire et se dé- 
finit la pleine et grave réalité d'une famille humaine. On a 
prononcé à ce propos le nom de Fustel de Coulanges et 
rappelé la Cité antique : c'est très juste. Le tombeau du 
Justicier m'évoque l'église de l'Annonce faite à Marie 
et le symbolisme de M. Bourget me paraît ici, par sa source 
traditionnelle comme par le sens même de son art, assez 
parent de celui de Claudel. 

En second lieu, la conclusion de M. Bourget, d'une si 
large, abondante et grave générosité, contraste heureusement 
avec le caractère un peu étroitement agressif de ses romans 
analogues qui, malgré leurs tendances très positives, sont 
en somme écrits surtout contre quelque chose ou contre 
quelqu'un. L'esprit, lancé sur cette ligne, ne s'arrête plus, 
et quand nous avons fermé un livre qui nous laisse tant 
de profondes pensées, nous allons sur sa pente plus loin qu'il 
ne va et nous nous retournons comme pour voir si M. Bour- 
get ne va pas prendre la même route. Puisque cette haine 
du père s'est apaisée après la mort dans l'intelligence, 
puisque l'homme de colère a déposé devant la vérité pos- 
thume son injurieux fardeau, puisque le même tombeau» 
par une loi supérieure à l'individu, doit réunir ceux que 
l'erreur de la vie sépara, ce qui est vrai d'une famille 
n'est-il pas vrai d'une nation, ce qui est vrai d'une nation 
n'est-il pas vrai de l'humanité ? Il est nécessaire peut-être de 
se croire justicier devant un homme comme devant un 



138 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

peuple comme il était nécessaire que l'abbesse de Jouarre 
gardât à la société la chasteté qu'elle lui avait promise : 
mais l'homme doit-il se coucher dans le tombeau en serrant 
encore sur son visage, comme les morts de Mycènes, ces 
masques d'or ? Rien ne vaut dans la nouvelle de M. Bourget 
la résonnance infinie qu'elle laisse après elle, et, dans notre 
nuit actuelle, la durable phosphorescence de son symbole. 
Comme M. Bourget, M. Edouard Estaunié me paraît avoir 
écrit, dans les trois nouvelles, reliées par le même fil, de 
Solitudes, son chef-d'œuvre. Le cas de M. Estaunié est fort 
intéressant. Ingénieur, il n'a cessé de pratiquer scm métier 
et il est aujourd'hui, je crois, directeur général des Télé- 
phones ; il figure dans ces deux ou trois cents chefs techniques 
de services, signalés par la parabole saint-simonienne, qui 
font marcher la machine matérielle de la France. Ses 
premiers romans, à caractère autobiographique, sur l'édu- 
cation des collèges de Jésuites et sur les déboires de l'ingé- 
nieur pauvre, paraissaient l'orienter vers une transposition 
littéraire de sa vie professionnelle, mais il n'a pas tardé à 
suivre la direction inverse et à faire de son œuvre littéraire 
son alibi, sa seconde nature. Il semble, au premier abord, 
bien bizarre que le même personnage qui chasse à coup de 
sonneries la solitude des maisons et la paix des cabinets de 
travail, nous ait donné cette analyse parfaite et profonde 
de la solitude. Mais, en ces pages minutieuses et tristes, 
en cette aiguille de glace et de diamant qui fouille si loin, 
c'est encore l'analyse et l'instrument scientifiques que nous 
reconnaissons, et ce roman de M. Estaunié rejoint ainsi de 
façon frappante la poésie de Sully-Prudhomme. 

M. Estaunié n'a pas écrit là une œuvre d'analyse person- 
nelle, il n'a point tiré de lui-même, comme Vigny, pour s'en 
plaindre ou s'y plaire, sa propre solitude. Il a fait, en tech- 
nicien, en psychologue, en connaisseur minutieux de ce 
réseau téléphonique qu'est le système nerveux, une étude 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE I39 

objective, admirable de science et de détail. Je ne veux pas 
résumer ses trois nouvelles, d'une lecture passionnante et 
d'un art supérieur, mais je puis en résumer le schème théo- 
rique. Le malheur de l'homme est d'être s seul. Vœ soli ! 
Mais la vraie solitude n'est point l'absence de société hu- 
maine. Un être peut vivre heureux et occupé dans une soli- 
tude matérielle complète qu'il peuplera à sa guise : telle 
solitude d'enfant, de vieille fille, de moine, d'artiste, est 
une solitude animée, bruissante de choses et d'êtres, peut-être 
sur terre la figure la plus juste du bonheur égal et constant. 
Cette solitude, M. Estaunié la reconnaît de loin, mais ne 
s'en occupe pas. Elle n'intéresserait pas son goût d'analyse 
aiguë et cruelle, pas plus qu'un avare pur, vivant seul avec 
son or, n'intéresserait la comédie de Molière. La solitude 
dramatique, pour M. Estaunié, ne commence qu'avec la 
présence d'autrui. La vraie, l'horrible solitude, démon 
torturant de l'humanité, ne s'installe ni chez celui qu'on 
pourrait appeler le solitaire professionnel qui, l'ayant prise 
comme vaccin, est immunisé contre son mal, ni chez l'homme 
des sociétés et des foules. Elle s'établit dans une maison, entre 
deux êtres qu'elle repousse chacun en lui-même et qu'elle 
crucifie. C'est, à proprement parler, une maladie de l'amour, 
comme la jalousie, une maladie qui d'on ne sait quel fond 
obscur peut apparaître tout à coup en plein bonheur. Un 
lago invisible s'établit à côté de l'Othello envahi par ce 
supplice de la solitude et lui peint désormais Desdémone à 
sa fantaisie. Ce démon de la solitude tel que le suscite M. Es- 
taunié, nous pouvons aussi le comparer au démon de la 
perversité d'Edgar Poe : nous sommes sur les mêmes terres 
mystérieuses de la nature humaine. Et l'on n'en sort que 
par la mort, le crime ou le suicide. M. Estaunié, en réalisant 
ce démon, en lui faisant dévorer lentement ses victimes, a 
jeté dans les abîmes de la vie intérieure un coup de sonde 
saisissant. 



140 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Fumées dans la campagne, de M. Edmond Jaloux, n'a rien 
d'un coup de sonde et paraît venir au monde dans un 
paysage harmonieux, attendri et doucement triste de Pro- 
vence. M. Jaloux, jusqu'ici, demeurait l'auteur de ce beau 
récit intérieur, frémissant et plein, Le reste est silence, auquel 
Fumées dans la campagne, après dix ans, donne un admirable 
pendant. De l'un à l'autre, M. Jaloux, semble-t-il, a perdu et 
gagné : on ne retrouve pas toujours dans Fumées ce nombre 
grave, cette musique extérieure autour d'une intériorité 
lourde, comme un bruissement d'abeilles autour du poids 
de miel, que l'on aimait dans Le reste est silence. Fumées, 
plus étendu, plus détendu, comporte au contraire quelques 
espaces traînants et quelques négligences, mais il l'emporte 
par le détail, l'exactitude et surtout l'intelligence aiguë de 
l'analyse. Celui qui sait goûter les pures qualités classiques, 
le vrai travail bien fait, le roman construit, la savante com- 
position dans une lumière bien comprise, aimera ce livre et le 
relira. L'art de M. Jaloux, dans Fumées, me rappelle d'assez 
près celui de Tourguenefï, injustement oublié aujourd'hui, 
dont Taine apparentait l'art à celui des Grecs. Ce n'est pas 
un hasard si le titre de Fumées, le motif de vie et d'art auquel 
il correspond se retrouvent dans un roman de Tourguenefï, 
dont le sujet est d'ailleurs tout à fait différent de celui de 
M. Jaloux. 

« Il regardait les fumées bleues qui montaient, montaient 
sans fin dans l'air lourd ; — On dirait vraiment, dit-il, 
qu'elles sont alimentées par un brasier énorme. Et pourtant, 
si nous nous approchions de ces feux, si nous soulevions 
les feuilles encore intactes, nous verrions qu'il n'y a, au fond, 
qu'un foyer bien pauvre, à demi éteint, qui consume lente- 
ment les dernières fibres sèches. Il en est ainsi de presque 
toutes les destinées humaines. Considérées à distance, elles 
font un certain effet. On croirait presque, à notre éclat, 
qu'il y a en nous une belle flamme dévorante, qui brûle 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE I4I 

notre vie et fait flamber nos passions et, dessous, on ne 
trouverait rien qu'une cendre à peine chaude, qui nourrit 
mal nos pauvres désirs, tout le reste s'évapore en fumée... » 
Hiéroglyphe bleu, motif musical sur lequel chacun peut 
dép-oyer le roman de ses destinées et des destinées du groupe 
auquel l'a associé la vie ! M. Jaloux a fait monter ses fumées 
dans le ciel mélancolique et noble de la campagne aixoise; 
il y a construit minutieusement, et avec une science achevée 
des plans, du relief et de la vie, les petites marionnettes hu- 
maines qui y font quelques tours et s'en vont. Comme d'ordi- 
naire, dans tout roman qui s'énonce à la première personne, 
le personnage le plus vivant n'est pas celui qui raconte, 
Raymond. Et pourtant... Plutôt, il nous paraît le personnage le 
moins construit, parce qu'il a pour fonction, dans la texture du 
roman, non de se construire, mais de construire les autres ; 
il n'y représente pas le vivant, mais la vie ; il n'est pas poussé 
volontairement en lumière, mais il fait corps avec l'organi- 
sation, la respiration même du récit, il nous figure exacte- 
ment le tas de bois qui s'échauffe et brûle de l'intérieur. La 
plus belle fumée du livre, c'est ce Provençal traité posément, 
discrètement, dans le mode mineur, avec une mesure 
et une minutie discrète auxquelles un connaisseur sourit de 
plaisir, Maurice de Cordouan. Les personnages de M. Jaloux 
témoignent d'une belle et pleine valeur humaine, mais ils 
paraissent garder aussi toute la valeur de documents exacts 
sur leur milieu local. 

* * 

J'ai voulu tirer de la production de ces dernières années 
trois romans (on n'en doublerait pas facilement le nombre) 
que l'on met à part pour les relire, et dont on découvrira 
mieux, à chaque lecture, la solidité. On ne saurait rien ima- 
giner, en apparence, de plus différent que la concentration 



142 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

laborieuse et magistrale de M. Bourget; la percée méthodique » 
aiguë, impitoyable, de M. Esta unie; le récit appliqué, spa- 
cieux, égal et plein de M. Jaloux. Et pourtant, si je me 
reporte d'un coup d'œil aux épithètes qui sont venues ici 
sous ma plume, je vois qu'elles ont un trait commun et qu'une 
même racine, sous des synonymes, se retrouve en les trois 
écrivains. C'est de l'art volontairement construit et char- 
penté, de l'art équilibré et prévu, et en somme et surtout 
intelligent. Quelles que soient, dans tous les ordres, les 
valeurs que ces années tragiques ont pu promouvoir à la 
lumière, on n'en voit pas de supérieures à cette intelligence 
ordonnatrice, substance de toute qualité humaine. Je ne 
veux pas dire que le problème de l'intelligence, de son 
primat ici ou là, soit résolu, ni surtout qu'il soit simple. Mais 
cela c'est une autre histoire, et je n'ai pas à sortir 
aujourd'hui du court secteur où j'ai essayé, sans vouloir 
conclure trop avant, de repérer quelques points. 

ALBERT THIBAUDET 



143 



NOTES 

La Nouvelle Revue Française ne prétend pas embrasser 
par sa critique l'ensemble de la production contemporaine. 
Elle y fait un choix très réfléchi et ne s'impose aucun compte 
rendu de pure courtoisie. Ses notes ont toujours pour but, 
soit de définir et de classer brièvement une œuvre que l'actua - 
lité ou sa propre valeur mettent au premier plan, soit de 
marquer, à propos d'un livre ou d'une manifestation artis - 
tique, qui peuvent être parfois de second ordre, un point 
de vue ou une idée dont ses collaborateurs sont pénétrés. 

Beaucoup de productions relativement importantes peuvent 
évidemment de cette façon échapper à sa prise. Mais pour 
remédier dans la mesure du possible aux inconvénients d'un 
tel système et pour mieux documenter son lecteur, la Nou- 
velle Revue Française se propose de publier dans chacun de 
ses numéros un court « mémento critique », dans lequel 
seront signalés tous les ouvrages offrant un titre sérieux à 
l'attention. 

Peut-être même entreprendra-t-elle de mentionner, au 
fur et à mesure de ses découvertes rétrospectives, tous ceux 
des ouvrages parus pendant la guerre qui lui sembleront 
mériter d'y survivre. 

* 
* * 

NOS MORTS : EMILE VERHAEREN. 

EmileVerhaerenestmortle 27novembre 1916. Par l'ardeur 
de son âme, le don total de son être et la puissance de son 
verbe, à lui seul il sut représenter, durant cette formidable 
guerre, tout son pays. 



144 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

En reprenant sa tâche, la Nouvelle Revue Française, qui 
eut l'honneur de le compter au nombre des siens, tient à 
rendre un pieux hommage à cette admirable figure d'un 
grand artiste qui sut être en même temps un grand cœur. 



* 
* * 



CHARLES PÉGUY, ALAIN FOURNIER. 

La Nouvelle Revue Française donnera bientôt des frag- 
ments de la Note sur Descartes, à laquelle Péguy travaillait 
d' arrache-pied au moment de la mobilisation et qu'il desti- 
nait à notre numéro de septembre 19 14. Il est probable 
aussi qu'elle publiera un peu plus tard des fragments du 
roman et de la pièce qu'Alain Foumier venait de mettre sur 
le métier, quand la guerre le prit. 

Ainsi s'offrira une occasion toute naturelle de parler de 
nos deux disparus. Nous l'attendrons; car seule elle nous 
permettra de pénétrer dans l'intimité de leur talent et de 
faire revivre avec précision leur mémoire. 

Mais nous ne pouvons reprendre aujourd'hui notre tâche 
d'écrivains sans méditer un instant sur leur sacrifice, sans nous 
le représenter par le dedans, sans comprendre avec le désespoir 
qu'il faut, combien toute récompense que nous y pourrons 
imaginer restera à jamais lointaine, impuissante, dérisoire. 

« Morts pour la France ». Il faut ôter à ce titre splendide 
ce qu'il a pris, pour avoir été mérité, hélas ! par trop de 
gens, de trop courant, de trop naturel. L'ingratitude du cœur 
humain est si profonde et si active qu'elle a bien vite rendu 
ces quatre mots synonymes des plus ordinaires ; on ne réalise 
plus ce qu'ils contiennent ; on a mis sous eux une de ces 
« idées toutes faites » que Péguy détestait plus que tout au 
monde ; on s'en sert même, dans bien des cas, pour expédier 
plus vite et plus commodément les mémoires qu'on n'a pas 
la force de soutenir. 

On ne se représente plus assez, déjà, ce que c'est que de 



NOTES 145 

«mourir pour la France », ce que c'est que de choisir la mort 
et de la choisir non pas par dépression, ni désespoir, mais dans 
un moment où l'on est en pleine possession de ses facultés, où 
on les sent à leur place, prêtes à s'exercer encore. On ne se 
représente pas ce que c'est que de choisir la mort, non pas en 
public et avec la perspective d'immenses suffrages, mais au 
coin d'un bois, loin des siens, entouré de quelques hommes 
qui ne vous verront peut-être même pas tomber, qui ne sau- 
ront rien redire que peut-être : « Le lieutenant, j 'crois bien 
qu'il y est resté >>, — de la choisir avec l'idée que personne 
jamais ne comprendra rien à votre dernière heure, avec 
l'idée que les gens se rassureront sur ce que vous êtes « mort 
en gloire >> et « dans la furie du combat ». On ne se représente 
pas ce que c'est que de mourir «pour la France », c'est-à-dire, 
si chère soit-elle et si vivante tant que nous vivons, pour une 
entité malgré tout, et qui peut-être, chez certains, au moment 
où ils auraient le plus besoin de son assistance, parce que le 
cerveau n'est plus libre, se dérobe, se fait hypothétique, les 
laisse seuls. 

On ne se représente pas... Et pourtant c'est tout cela qu'il 
faut nous représenter, si nous voulons vraiment comprendre 
ce que nos héros ont fait pour nous et mesurer à quel trésor 
presque monstrueux d'abnégation nous sommes redevables 
de vivre encore, de penser, de juger, de jouir. C'est tout 
cela qu'il ne faut pas que nous perdions un seul instant de 
vue si nous voulons rendre à Péguy et à Alain Fournier 
le véritable hommage que nous leur devons. 

JACQUES RIVIÈRE 



* 
* * 



ADRIEN MITHOUARD. 

L'occasion se représentera de tracer la noble et douce 
figure d'Adrien Mithouard et de fixer la place qu'il doit 
prendre parmi les conducteurs de la pensée française, de la 



146 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fierté française, de l'art français, avant cette guerre qu'il 
avait prévue. On montrera comment le point de vue de 
Mithouard tentait d'embrasser le champ le plus vaste, 
soit qu'il mariât, dans son classicisme, la cathédrale, Nicolas 
Poussin et Renoir, soit qu'il étendît la terre natale et son 
amour pour elle jusqu'aux marches de l'Occident. Catho- 
lique romain, il fut l'homme de toute la France, de toutes ses 
époques et de tout son rayonnement, il s'efforça de faire de 
sa cause la cause de l'Europe et de la Chrétienté. Il semblait 
entre tous désigné, durant nos épreuves, pour la représenter 
devant le monde, en qualité de « maire de Paris ». Il le fut. A 
défaut du titre, il en eut le prestige et la force d'âme. Par sa 
bouche, Paris parla vraiment français. A une époque où 
l'éloquence eut tant d'occasions de se montrer, telle de ses 
harangues se place parmi les plus belles, tout à côté de celles 
de nos grands chefs militaires, des ordres du jour de 
Joffre, de Foch et de Pétain, de l'allocution immortelle 
du général FayoUe aux hauts notables de Mayence. 
C'est que son métier n'était pas de parler ; il pariait 
comme il écrivait, pour agir, dans la conviction de l'acte. 
C'est qu'il voyait les choses de plus prés et qu'il les 
étreignait avec plus de virilité et de tendresse que ne le pourra 
jamais faire un politicien ou un orateur de métier — je ne 
dis pas un politique. Laissant de côté les vertus privées 
qu'ont appréciées ses amis et les talents que les amis de l'art 
regrettent, j'estime qu'il convient de saluer aujourd'hui sa 
mémoire dans le rôle civique qu'il tint jusqu'à la mort. 
Adrien Mithouard se montra digne de la France, quand juste- 
ment elle atteignait au plus haut point de dignité. 

HENRI GHÉON 

BELPHÉGOR (Essai sur l'esthétique de la présente 
société française) par Julien Benda (Emile-Paul, 19 18). 
Nous n'avons pas toujours été tendres ici pour M. Benda. 



NOTES 147 

Peut-être même avons-nous fait preuve envers lui de quelque 
injustice. Pour un peu son dernier livre me donnerait des 
remords de la façon par trop fraîche dont nous avons accueilli 
les précédents. 

On ne peut pourtant pas dire que son aspect soit beaucoup 
plus avenant. M. Benda, pas plus cette fois que les autres, 
ne vient au lecteur le sourire aux lèvres. Il reste résolument 
rechigné et s'occupe de se montrer sans cesse aussi désobli- 
geant que possible. Il a trop peu de violence pour faire un 
satirique : il y a quelque chose en lui de trop confortable ; 
pour rien au monde il ne se donnerait la peine de rugir. 
Et non plus il n'a pas la fibre morale assez sensible pour 
s'élever jusqu' à la véritable indignation. Simplement il n'aime 
pas ses contemporains et il s'applique méthodiquement à le 
leur faire voir. Une petite rancune bien logée habite son cerveau 
et lui dicte un tas de jugements désagréables sur leur compte. 
Il leur revaut en détail et avec précision tout ce que le siècle 
lui a fait. Je ne puis m 'empêcher d'apercevoir à la racine de 
toute sa critique ce « ressentiment » que Nietzsche, en une 
générahsation peut-être un peu hasardeuse, dénonce comme 
la passion fondamentale de l'âme juive. 

Mais, si déplaisante que puisse être une telle inspiration, 
il n'en faut pas méconnaître la valeur : elle met M. Benda 
sur la voie de plus d'une vérité que la bienveillance ne lui 
eût sans doute jamais enseignée. « La haine donne du génie », 
écrit-il dans Belphégor. Et la mauvaise humeur donne de la 
perspicacité. A force d'en vouloir à son époque, M. Benda 
arrive à distinguer ses tares réelles. Activée et comme ven- 
tilée par sa rancune, son intelligence pénètre fortement jus- 
qu'à l'essence de notre présente mentalité esthétique et en 
saisit d'emblée le défaut. 

Il est certain que la part faite à la sensibilité, aussi bien 
dans la perception que dans l'élaboration artistique, est 
devenue aujourd'hui exorbitante. D'une part le lecteur, 



148 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

l'auditeur, le spectateur ont pris Thabitude de ne présenter 
à l'œuvre d'art que la surface la plus susceptible à la fois et 
la plus informe de leur âme, de ne tendre vers elle que leurs 
antennes les plus instinctives et de ne la saisir que par un 
quelque chose qui n'est même plus l'esprit de finesse, mais 
une intuition à peine distincte de la volupté. On étonnerait 
beaucoup l'élite du public .contemporain si on lui disait qu'il 
peut y avoir en face de l'œuvre d'art une autre attitude que 
de frémir à son contact, que de la deviner, que d'aller la 
chercher à tâtons, et dans un enivrant à peu près, par le 
cœur et par les sens. 

Mais on étonnerait encore bien davantage sans doute le 
créateur, si on lui disait qu'il a à tenir compte d'autres indi- 
cations que de celles que lui fournit sa sensibilité. Il en est 
venu peu à peu à penser que tout son génie consistait dans la 
qualité plus ou moins originale de ses sensations ou de ses 
impressions. La façon dont sont tressées les fibres de son 
nerf optique, ou le rythme inédit 'des battements de son cœur: 
voilà ce qui forme à son avis non pas seulement l'essentiel, mais 
le tout de ses dons. Quand il compose, il croit devoir n'écouter 
que cette voix raf&née, capricieuse, incohérente, qui monte 
des entrailles de son esprit : les harmonies éloignées, difficiles, 
problématiques parfois, à tout prix nouvelles qu'elle lui 
dicte, s'il parvient à les noter, il est content. Suivre son 
instinct jusqu'où il voudra bien le conduire, obéir plus loin 
qu'on n'a su faire jusqu'à lui à son système nerveux, se rendre 
sensible à des rapports qui avaient jusque là défié l'aper- 
ception : voilà toute sa tâche, c'est à quoi s'applique et se 
borne toute son ambition. 

Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de nier que l'art ait 
son origine et sa fin principales dans notre sensibilité. Malgré 
tout c'est bien dans « le charme de sentir >> qu'il prend nais- 
sance et c'est bien « le charme de sentir » qu'il doit première- 
ment nous faire éprouver. M. Benda va trop loin quand il 



NOTES 149 

affirme que « l'émotion esthétique est le type de l'émotion 
à base intellectuelle ». Il va trop loin aussi quand il introduit 
plus ou moins ouvertement cette idée que l'artiste doit être 
d'abord une intelligence. (Peut-être est-ce sa cause person- 
nelle qu'il plaide ici secrètement et n'insiste-t-il si fort sur 
ce point que pour se prouver à lui-même que son insuffi- 
sante sensibilité, dont il ne peut manquer d'avoir conscience, 
ne l'empêche pas d'être un artiste.) 

En tous cas, même s'il mêle à sa thèse quelque exagération, 
M. Benda a raison quand il se scandalise de cette opinion 
aujourd'hui courante que l'artiste n'a rien à faire qu'à sentir 
avec le plus d'intensité possible et que son œuvre n'est rien 
déplus que le prolongement, l'épanouissement de son émo- 
tion. Il touche vraiment le point sensible et le défaut 
capital de tout notre système esthétique actuel quand il 
nous reproche de nous montrer persuadés « que le « pur 
exercice » de l'émotion en est aussi l'intellection » : « Leur 
argument, écrit-il, en ce -désir que la réelle intelligence 
d'im sentiment soit prolongement du sentiment lui-même, 
c'est que — historiquement — ceux qui montrèrent, sur 
tel sentiment humain, les vues les plus profondes sont des 
êtres qui ont éprouvé ce sentiment, qui l'ont vécu. Admettons 
le fait. Mais la vraie question, ici, est celle-ci : l'activité par 
laquelle ils formèrent ces vues profondes sur un état du cœur 
est-elle de même nature que celle par laquelle ils le vécurent ? 
Peut-on passer de l'une à l'autre par « dilatation », c'est-à- 
dire par continuité ? Ou bien y a-t-il entre elles deux, et 
malgré que la première requière peut-être la seconde comme 
antécédent nécessaire, une dualité d'origine, un hiatus ? 
C'est là de ces questions qu'il suffit qu'on pose pour qu'on les 
résolve. J'admets qu'une Lespinasse trouve cette vue pro- 
fonde sur un mouvement humain : « La plupart des femmes 
n'ont pas besoin d'être aimées ; elles veulent seulement être 
préférées », parce qu'elle a vécu le tourment d'aimer sans 



I50 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

retour ; je ne crois pourtant pas qu'elle la trouve par un 
pur prolongement de son action de soufïrir, mais bien en fai- 
sant appel à une tout autre fonction, qui est une faculté 
singulièrement aiguë de former des concepts et de les lier 
entre eux ; j'ose croire (qu'on me pardonne cette lèse-démo- 
cratie) que la petite ouvrière sans culture, qui n'a pour elle 
que sa douleur, pourra la « dilater » jusqu'à la fin de ses 
jours sans trouver jamais rien de pareil. » (Pages 94-95.) 

Un peu plus loin M. Benda remarque la «haine» des esthètes 
d'aujourd'hui « pour la transcendance de l'auteur par rapport 
à son sujet ; haine toujours vive, quelque sujet que traite 
l'artiste, parce que toute transcendance implique jugement 
et liberté d'esprit ; mais qui s'exaspère tout particulièrement 
quand ce sujet est le cœur humain. C'est ce qui apparaît en 
toute lumière dans leurs sorties contre l'analyse, qu'ils 
n'aiment déjà guère quand elle s'applique au monde ina- 
nimé, mais qu'ils poursuivent de leur furie, quand elle 
s'attaque à l'âme humaine. » (Page 99.) 

Ici M. Benda nous rend un signalé service en énonçant, 
dans son langage un peu raide mais au moins précis de phi- 
losophe, le préjugé qui embarrasse toute la création contem- 
poraine et qu'il nous faut au plus tôt secouer, si nous vou- 
lons qu'elle se développe harmonieusement dans de nouvelles 
voies. C'est le préjugé de l'immanence de l'auteur à son œuvre» 
C'est un fait, que depuis le romantisme, les artistes et les écri- 
vains ont travaillé à se rapprocher de plus en plus de la chose 
qu'ils avaient à exprimer et à se confondre de plus en plus 
avec elle. Ils ont compté comme un progrès chaque intermé- 
diaire intellectuel qu'ils ont cru pouvoir supprimer entre eux 
et elle. En particulier, quand cette chose était le cœur humain, 
au lieu d'en entreprendre l'étude, comme eût dit Stendhal, 
ils se sont appliqués uniquement à l'épouser avec le plus 
d'étroitesse et d'aveuglement possible. Leur idéal constant 
a été non pas de comprendre et de décrire de mieux en mieux 



NOTES 151 

les passions, mais de les subir et de les mimer de plus en plus 
près. Le lyrisme a presque partout remplacé l'analyse. Il 
est devenu la forme normale de l'expression psychologique. 

Nous avons fait du chemin depuis Stendhal. Le langage 
n'est plus le moyen d'élucider et de fixer les différents aspects 
de la sensibilité. Il n'est plus un moyen du tout ; il est un 
effet. Il résulte directement des mouvements émotionnels 
auxquels toute la fonction de l'écrivain consiste désormais 
uniquement à se prêter. Il ne les traduit plus qu'en les imi- 
tant. Pour le perfectionner, on cherche non pas à le rendre 
plus clair, plus explicite, plus logique, mais au contraire à 
l'appliquer plus étroitement sur la chose qu'il a à exprimer 
et à le faire adhérer plus complètement à son essence parti- 
culière. Le rêve, c'est qu'il se fasse aussi obscur qu'elle. On 
attend, on désire qu'il perde toute sa vertu d'abstraction et 
qu'il devienne sourd et brut comme elle. C'est pourquoi, à la 
limite, il n'est même plus nécessaire d'employer des 
mots formés, reconnaissables ; des bruits, des cris suffisent ; 
ou cette « onomatopée abstraite » que Marinetti définit 
« l'expression sonore et inconsciente des mouvements plus 
complexes et mystérieux de notre sensibilité >> et dont il 
donne cet exemple savoureux : « Dans mon poème Dunes, 
l'onomatopée abstraite ran ran ran ne correspond à aucun 
bruit de la nature ou du machinisme, mais exprime un état 
d'âme. » Le futurisme dans ses pires extravagances reste 
parfaitement conséquent avec la tendance générale de l'art 
contemporain. 

Il est bien évident que nous sommes perdus si nous ne 
mettons pas un terme à cette tendance, si nous ne cessons pas 
immédiatement de vouloir identifier la parole avec la chose 
qu'elle a à traduire, si nous ne dégageons pas l'auteur de 
cette sorte d'ensevelissement dans sa matière où il est 
tombé. Il faut que le créateur fasse appel de nouveau à cette 
faculté de a former des concepts et de les lier entre eux », 



152 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

que M. Benda a raison de croire seule capable de nous fournir 
une haute littérature psychologique. Il faut, au moment où 
lès plus belles qualités françaises semblent se réveiller, que 
nous retrouvions le secret de la transcendance et le goût de 
l'analyse. 

Mais justement je suis persuadé que ce renouveau est 
déjà commencé et je reproche vivement à M. Benda d'y 
fermer les yeux. C'est ici que sa misanthropie, après l'avoir 
servi, le perd. Il a trop de désir de nous surprendre en faute 
pour s'apercevoir du moment où nous n'y sommes plus. Il 
est visible qu'il ignore, ou qu'il comprend mal, le rôle que 
tous les jeunes artistes s'accordent aujourd'hui pour attri- 
buer à l'intelligence dans la composition de l'œuvre d'art. 
Et je ne dis pas d'ailleurs que l'emploi qu'ils lui réservent soit 
tout à fait approprié. (Il y aura bien des choses à dire là-dessus.) 
Mais enfin c'est un signe. 

C'était un signe aussi, et que M. Benda n'aurait pas dû 
méconnaître, que l'application qu'a toujours montrée la 
Nouvelle Revue Française^ dès avant la guerre, à défendre 
et à faire valoir les vertus intellectuelles en art. Sans oser 
nous inculper formellement, par plusieurs passages empruntés 
à des collaborateurs importants de notre recueil, M. Benda 
semble insinuer que nous sommes tous ici de purs « émoti- 
vistes ». C'est un point que je ne lui accorderai jamais. Sans 
doute nous n'avons jamais eu une doctrine d'ensemble 
qui fût parfaitement cohérente. Nous avons même refusé d'en 
avoir une. Mais enfin si quelqu'un a travaillé à désembourber 
la littérature du Symbolisme, à la faire sortir du lyrisme pur 
et inarticulé, à rendre de la faveur aux genres qui exigent 
du raisonnement, de la composition et de l'artifice, c'est 
bien nous. On verra peu à peu l'importance de ce que nous 
avons réalisé dans ce sens. Quand l'art intellectualiste, 
aujourd'hui en bouton, se sera complètement épanoui, on 
s'apercevra que nous en avons été les précurseurs véritables 



NOTES 153 

et on reconnaîtra,. en particulier, j'en suis sûr, dans l'évolu- 
tion d'un André Gide, un des plus curieux et des plus savants 
efforts qui aient jamais été tentés par un écrivain pour 
discipliner sa sensibilité et lui faire produire, sous l'action de 
l'intelligence, des fruits dont elle ne semblait pas d'abord 
capable. jacques rivière 

EXPOSITION BRAQUE (Galerie Léonce Rosenberg). 

Aucune œuvre mieux que celle de M. Braque ne permet de 
comprendre à la fois l'importance et rinsuJB&sance de ce 
que le cubisme nous apporte. Elle constitue, avec celle de 
Picasso, une sorte de « rappel à l'ordre » et tout peintre, en 
l'analysant, doit sentir, s'il est sincère, qu'il lui faut, pour 
trouver son salut, tenir compte, tout au moins dans une 
certaine mesure, des recherches dont elle témoigne et dont 
elle est le résultat. 

L'atmosphère de la galerie L. Rosenberg n'est pas encore 
celle d'une crèche où s'ébattent des naissances ; elle est mo- 
rose et pesante comme celle d'un hypogée. On assiste réelle- 
ment à la mort de quelque chose, et on participe aussi à ce 
gr and recueillement qui précède les éclosions. Les promesses 
spirituelles y sont certes moins affirmées que les renonce- 
ments : « Je ne sais pas encore ce qu'il faut faire, dit souvent 
l'un des principaux cubistes, mais je commence à savoir ce 
qu'il ne faut pas faire. » Le cubisme est, comme toutes les 
formules de transition, autant destructif que constructif. 

Qu'est-ce que les cubistes, et en particulier M. Braque, ont 
détruit, et dans quelle mesure ce qu'ils ont supprimé était-il 
haïssable? L'amateur, qui a dans l'œil les gammes colorées 
i mpressionnistes et pcst-impressionnistes,"ainsi que la facture 
lâchée et chanceuse si fort en honneur de nos jours, ne man- 
quera pas d'être révolté, offusqué par les toiles du peintre 
austère qu'est M. Braque. Ici, plus de ces subtils rapproche- 



154 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ments de tons faux, acides, de ces déliquescences colorées, 
cultivées avec tant de talent par les « fauves » dont le maître 
est Matisse. M. Braque réalise des harmonies saines, pleines, 
par tons rompus, il se sert d'accords- types, empruntés d'ail- 
leurs au répertoire des peintres en bâtiment, derniers héri- 
tiers de la tradition picturale, disent les cubistes. En effet, 
ces artisans, mieux que les peintres de l'Ecole, connaissent 
les formules, les procédés élémentaires de la peinture. Leur 
demander les moyens de réintégrer celle-ci dans ses limites 
propres est un acte d'humilité qui commande le respect, si 
on considère que M. Braque possède une habileté qui eût 
pu lui permettre d'être un puissant et charmant peintre 
« baroque ». 

Mais où la révolte de l'amateur impressionniste devient 
intolérable, c'est lorsqu'il constate le renoncement total 
de M. Braque à l'éclairaga. La rupture avec l'école pré- 
cédente est ici affirmée avec violence. Les formes baignent 
dans une atmosphère idéale, absolue. Le tableau est constitué 
par le développement plastique d'une lumière dont le cer- 
veau du peintre est l'unique foyer. Vérité éternelle, enseignée 
par les Musées, niée par l'impressionnisme et que Cézanne a 
rappelée aux jeunes peintres lassés de la poursuite de cette 
chimère : la fixation des phénomènes lumineux. Suivons 
attentivement l'efîort de M. Braque, rejetant l'étude des 
propriétés photographiques de la couleur, délivrant le ton 
prisonnier de l'accidentel et essayant de lui donner un sens 
général, une valeur pure. 

Mais la conquête la plus importante qu'aient faite les 
cubistes est la composition. Depuis l'impressionnisme, les 
plus savants tableaux réalisaient tout au plus un « arrange- 
ment » qu'une fantaisie du peintre ou du hasard eût pu trans- 
former en un autre, aussi plaisant. Ici tous les éléments sont 
réunis avec une rigueur sans défaillances. Un tableau cubiste 
est une véritable conglomération d'objets en un tout indé- 



NOTES 155 

faisable, dont on ne peut rien retirer ni à quoi l'on ne peut 
rien ajouter sans le détruire. 

Aux qualités essentiellement cubistes de constructeur, 
M. Braque joint une adresse singulière à manier la matière 
picturale. Les « cuisines » de Gustave Moreau broyant des 
pierres précieuses sont jeux faciles à côté de l'extraordinaire 
raffinement auquel il arrive. Chez lui le sable, la crasse, le s 
matières les plus terrestres sont ennoblies avec une science 
indépassable. 

Nous serons moins satisfaits si nous analysons 1' « écri- 
ture » picturale de M. Braque. Si ses accords de tons sont les 
plus prévus (ce qui à mon avis est une vertu), son dessin est 
au contraire inattendu, surprenant : il le découvre à neuf 
dans chaque toile. J'ai noté autant de façons de représenter 
un verre, par exemple, que de tableaux. Ceci s'expliquerait 
si le but du peintre était d'analyser difîérents verres, pris 
dans la réalité immédiate. Mais il ne s'agit, pour le cubiste 
pur, que d'exprimer le verre « en soi ». Force nous est donc 
de constater, chez cet artiste si soucieux de nécessité, un 
curieux relâchement de la discipline, lorsqu'il crée ses 
formes. L'explication de cette anomalie n'est pas difficile 
à trouver : les cubistes ont borné leur effort à l'étude de 
la seule nature-morte, dont on connaît les sempiternels 
éléments : guitare, bouteille, verre, pipe, etc. Les motifs 
étant limités à l'extrême, force fut, afin d'obtenir la variété 
indispensable, de ne point soumettre le dessin des objets 
à des lois aussi rigoureuses que la couleur. Donc, point de 
règles fixes pour exprimer la forme du verre, mais une liberté, 
qui, chez d'autres, pourrait être baptisée fantaisie, mais que 
l'atmosphère disciplinée de l'école nous oblige à qualifier 
d'anarchie. En somme les tableaux cubistes sont construits 
surtout par la couleur. La forme des objets épouse les con- 
tours des nappes colorées qui réagissent les unes sur les autres 
selon la plus ou moins grande puissance expansive du ton. 



156 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Violence grave : la forme est ici, comme dans l'impression- 
nisme, subordonnée à la couleur, donc détournée de son rôle 
traditionnel, qui est de constituer l'architecture préalable 
du tableau, de conserver, malgré ce qu'en disent certains 
peintres cézannisants, une relative indépendance, d'être 
le support indestructible d'une couleur, hélas ! périssable. 
Les cubistes, partant d'une conception sans conteste plus 
élevée que celle des impressionnistes, arrivent, par leur renon- 
cement à la hiérarchie des valeurs dont l'homme est le 
sommet, à un nivellement des motifs picturaux aussi insup- 
portable que la confusion impressionniste. En effet, de 
suppressions en suppressions, ils ont éliminé le portrait, le 
nu, le paysage. Obéissant à une espèce de dialectique néga- 
tive et poussant plus loin dans un autre domaine leurs sacri- 
fices par en haut, ils ont non seulement accordé à la couleur 
la prédominance sur le dessin, mais aux moyens mêmes la 
prédominance sur le but. Ils ont été ainsi aux extrêmes 
limites de leur hiérarchie à rebours ^ 

Mais il ne sied sans doute pas de trop s'alarmer des man- 
ques de mesure des cubistes, à une heure où toutes les lois 
picturales sont à redécouvrir. Souhaitons-leur plus de santé 
morale. Rendons grâce à l'effort d'artistes qui ont donné à 
nouveau droit de cité à la volonté intelligente. Ce sont presque 
les seuls qui puissent raisonner sur la peinture et justifier 
leurs raisonnements par des œuvres suf&santes. Avouons 
enfin qu'il était peut-être nécessaire qu'ils insistassent un 
peu lourdement sur leur langage aux dépens de la chose dont 
on doit parler. Car sans leurs sermons, nous eussions certaine- 
ment mis plus de temps à accomplir cet effort vers l'intellec- 

I. Si j'ai noté avec sévérité la faute qui consiste à humilier le 
dessin, langage spirituel, devant la couleur, langage sensuel, 
c'est que je ne partage pas l'opinion d'esprits simplistes, qui ne 
voient dans l'organisation d'un tableau cubiste qu'un jeu déco- 
ratif, comparable à celui que réalise un t.ipis. 



NOTES 157 

tualisation de l'art, qui doit faire de nous, à nouveau, non 
les jouets des phénomènes, mais des législateurs, des classi- 
ficateurs de phénomènes ; en un mot : des Constructeurs . 

ANDRÉ LHOTE 
♦ ** 

PREMIER REGARD SUR L'ALLEMAGNE 
C'est une tâche bien malaisée de reparler de l'Allemagne 
depuis que, pour tant de gens, elle est devenue la « Bochie ». 
Il y a tout à parier que neuf lecteurs sur dix trouveront que 
« c'en est assez comme cela », qu'on a eu assez de mal à en 
finir avec elle, à la « retrancher de l'être », comme disait 
Péguy, et qu'il est au moins prématuré de rappeler qu'elle 
vit encore. Et pourtant elle vit encore; c'est un fait. A la 
place où était l'Allemagne de 19 14, il existe quelque chose, 
une masse nombreuse, dense, énorme, avec laquelle il faudra 
malgré tout terriblement compter, à propos de laquelle il ne 
faudra pas un instant perdre de vue le mot de Nietzche: « En 
défaveur de la guerre on peut dire : elle abêtit le vainqueur, » 
qui s'est si exactement vérifié pour elle-même précisément, 
après 1870. Ce qui restera de l'Allemagne après la saignée réelle 
et financière de la guerre, après le démembrement territorial 
et politique, la ruine matérielle que lui apporteront les con- 
ditions du traité de paix, sera assez existant encore, assez 
redoutable pour qu'elle continue à servir de stimulant à 
l'énergie, à la vigilance nationale françaises. Il est donc néces- 
saire, plus que jamais, d'ouvrir les yeux, d'être aux écoutes, 
et dans tous les domaines, — spécialement dans celui qui est 
le plus dif&cile à circonscrire, à approcher par les méthodes 
scientifiques, celui de l'opinion, des états d'âme, de l'évolu- 
tion psychologique, de ce que les Allemands appellent d'un 
joli mot «Stimmung>>, et d'un mot pédant « Weltanschauung ». 
L'un et l'autre trouvent leur expression malgré tout la plus 
adéquate dans la production littéraire, bonne ou mauvaise, et 
dans la presse quotidienne. Etre aux aguets, c'est ce que nous 



158 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

nous proposons ici; et si nos moyens d'investigation, dans un 
pays et à une époque où les questions économiques ont une 
influence aussi prédominante, nous ouvraient quelques pers- 
pectives sur cette sphère, jusqu'ici en dehors de s préoccupa- 
tions de la Nouvelle Revue Française, nous ne négligerions pas 
de signaler ce que là aussi nous aurions pu voir ou entendre. 

Qu'un rapide coup d'œil en arrière et sur les quatre années 
de guerre, nous soit d'abord permis pour établir plus faci- 
lement la situation présente : 

Le phénomène le plus frappant est celui-ci : que dès le 
commencement de la guerre tous les éléments avancés 
jeunes, les seuls qui semblent porter le peu de puissance ger- 
minative encore constatable dans l'intellectualité allemande 
des trois derniers lustres — se sent résolument détournés 
du militarisme, de l'impérialisme, qu'une partie d'entre eux 
combat ouvertement, tels les groupes de V Action, du 
Siurm, des Weisse BlaetterK D'autres, et jusqu'à l'affectation, 
ont ignoré la guerre, la reléguant au rang des contingences 
qui n'influencent en rien ni l'art ni la haute intellectualité . 

Dans les revues qui correspondraient le plus, comme ton, 
comme moyenne d'opinion (pour autant qu'on puisse risquer 
la comparaison, et j'en demande d'avance pardon à qui de 
droit, mais il faut bien donner un fil indicateur) à ce que sont 
en France la Revue des Deux Mondes, voire l^Revue de Paris 
(ceci indique assez le côté approximatif de ma comparaison), 
telle la Neus Deutsche Rundschau, des opinions souvent 
opposées se faisaient jour. Il y avait même parfois lieu de 
s'étonner de la liberté que la censure allemande laissait 
prendre dans le domaine de la spéculation, des considéra- 

I. Die weissen Blaetter, revue interdite dès la première année de 
guerre ; depuis éditée à Zurich, elle est dirigée par René Schickele 
auteur allemand-francophile et pacifiste, né à Strasbourg, révo. 
lutionnaire comme tendance, c'est certainement une des plus 
intéressauntes revues littéraires allemandes d'aujourd'hui. 



NOTES 159 

tions générales. Il est vrai qu'elles étaient le plus souvent 
rédigées en un style si abstrait, si talmudique qu'elles ne 
pouvaient aller qu'à un public extrêmement restreint et que 
surtout elles ne risquaient guère d'entraîner. J'ai dit « talmu- 
dique » et ceci m'amène à signaler la proportion, j'allais dire 
la prépondércLnce de l'élément juif dans la vie intellectuelle 
allemande. Cette proportion est tellement importante qu'on 
se l'exagérera difficilement ; critique, théâtre, journalisme, 
production littéraire ( belle tristique, proprement dite) sont 
envahis par les Israélites ; ils sont partout, avec leur esprit 
souple tour à tour et incisif, apportant comme un levain 
indispensable autant que dangereux à l'informe pâte alle- 
mande, leur sens critique, le sentiment aigu qu'ils ont du 
défaut de la cuirasse, leur flair, leur don d'insinuation, de 
pénétration psychologique, leur sensualité; certains traits 
de leur caractère ressemblent à ceux du caractère allemand 
et les renforcent : l'utilitarisme, l'absence de tradition, de 
convention, d'entrave (Vorausseizimgslosigkjù). 

Pour ne citer que les noms les plus célèbres : Rathenau, 
Harden, Max Reinhardt, Siegfried Jacobson, Liebermann, 
Werfel, K^rl Stemheim, Emile Ludwig sont juifs. J'en ajou- 
terais des douzaines au courant de la plume. C'est un cha- 
pitre sur lequel il y aura beaucoup à dire dans la suite. 

Rien de plus frappant que le contraste de la littérature 
de guerre en Allemagne et en France. La médiocrité de la 
forme, la vulgarité de la pensée, l'absence de facultés plas- 
tiques, autant qu'émotives, est ce qui caractérise le livre de 
guerre allemand en même temps qu'un manque total d'origi- 
nalité. Il n'en est presque pas un que, même parfaitement 
neutre de sympathie, on puisse lire sans éprouver une sorte 
de répugnance. 

Ce qui a paru en France de plus médiocre, de plus courant, — 
et Dieu sait combien difficilement se satisfont, même du meil- 
leur, ceux qui se sont battus, paraît encore d'une qualité 



l60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

exquise en regard de la moyenne de la production allemande . 
C'est ainsi que j'ai entendu, en Suisse, un représentant attitré 
de ce groupe nombreux d'intellectuels de gauche pacifistes, 
prôner le livre de Barbusse comme l'un des plus beaux qui 
ait été jamais écrit et faire un cas énorme de son pendant 
austro-allemind Menschen im Krieg de Latzko, qui m'a 
paru comme une hideuse et honteuse caricature du Feu. 
Cependant si l'on concluait de là que la jeunesse allemande 
est allée à la guerre avec moins d'enthousiasme, moins 
d'exaltation et moins d'esprit de sacrifice que celle des 
autres pays, on risquerait de se tromper du tout au tout. 

Depuis l'armistice, il n'y a plus aucun groupe qui fasse 
noyau, qui reflète une partie importante et coordonnée de 
l'opinion. La déroute est telle, partout, qu'il est presque im- 
possible de parler même de grands courants, et ceci est très 
difficile à comprendre pour des Français habitués à se sentir 
comme une « nation individu » ; l'absence de continuité de la 
conscience nationale, dans le temps et dans l'espace, fait 
de l'Allemagne un agglomérat plutôt qu'un organisme. 
« L'Allemand, disait Bismarck, qui le connaissait un peu, 
n'a pas de conscience nationale, il n'a qu'un sentiment 
dynastique». Cela a pu se modifier depuis 1870, mais cer- 
tainement beaucoup moins qu'on ne le croit. Or, un agglo- 
mérat est à la fois plus et moins dangereux qu'un individu ; 
en tout cas il est beaucoup plus difficile de prévoir et de 
définir ses réactions ? 

Nous nous réservons d'entrer par la suite plus avant dans 
le détail de la production littéraire et théâtrale autant qu'ar- 
tistique pendant la guerre, là où elle nous en semblera valoir 
la peine, de signaler les courants d'idées qui nous paraissent 
les plus curieux ; plus d'un se perdra dans le sable: rien dans 
ce pays n'a encore, ou n'a plus forme assurée. 

ALAIN DESPORTES 

LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD. 
FONTENAY-AUX-ROSES. IMP. L. BELLENAND. 



^-x 



i6i 



NOTE CONJOINTE 
SUR M. DESCARTES ET LA 
PHILOSOPHIE CARTÉSIENiNE 

(fragments) 

C'est le 2 juillet 1914 que je vis Péguy pour la dernière 
fois. Comme je l'interrogeais sur son travail, et en particu- 
lier sur les progrès de cette Note conjointe sur M. Descartes 
qu'il nous avait promise pour notre numéro de septembre : 
{(. Il y a eu un moment pénible, me répondit-il, et oti ça 
« tirait » un peu. Mais maintenant ça se met à foisonner : 
je ne sais pas jusqu'où, ça ira ! » 

En réalité, d'après les renseignements que j'ai pu recueillir 
depuis, à ce moment-là, il n'avait pas encore pris la plume. 
Il ne faisait donc allusion qu'au travail qui se faisait dans 
son esprit et qui venait d'atteindre son point de parfaite 
maturité. Les nombreux soucis que lui donnaient comme 
toujours les Cahiers, l'avaient d'ailleurs empêché de se 
mettre plus tôt à l'ouvrage. Comme pour toutes les grosses 
besognes qu'il voulait entreprendre, il avait attendu « les 
vacances ». Ce qu'il nous a laissé de la Note sur M. Des- 
cartes (environ 300 pages) fut donc ainsi entièrement rédigé 
entre le 2 juillet et le 2 août ; il y travailla encore le matin 
de ce fameux dimanche, « premier jour de la mobilisation 
générale », mais s'interrompit au milieu d'une phrase et, 
bien que son livret militaire ne le convoquât que deux jours 
plus tard, partit, laissant sur sa table la page commencée. 

II 



l62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Péguy a écrit son Descartes sur le verso des feuilles 
d'adresse qui servaient à V envoi des Cahiers aux abonnés. Il 
avait un gros tas de ces feuilles à sa gauche, oîi il puisait au 
fur et à mesure de ses besoins, et il en formait un autre à sa 
droite avec les pages qu'il venait de couvrir de son écriture 
fine, haute et serrée. Sur cette même table où s'élaborait 
ainsi le Descartes, Clio, simplement repoussée vers le bord, 
attendait depuis plusieurs mois que revinssent pour son 
auteur les loisirs et l'inspiration qui lui avaient donne 
naissance et permettraient de l'achever. 

La Note conjointe sur M. Descartes fut d'abord conçue 
comme un simple renvoi de la Note sur M. Bergson, et le 
manuscrit est en effet paginé : i » , 2* , 3* , etc. Ce ne fut 
que devant le flot grandissant de ses pensées que Péguy se 
décida à leur accorder l'autonomie. Mais par son titre, 
l'ouvrage trahit encore cette origine comme latérale et parasite 
qu'il a eue et qui fut celle de tant d'autres productions de 
son auteur. 

Malgré la difficulté qu'il y a à découper une œuvre de 
Péguy, nous devons nous résigner à ne donner de celle-ci, 
dans cette revue, que des fragments. Nous tâcherons de 
choisir les plus significatifs. Voici d'abord le début, indis- 
pensable pour faire assister à l'ébranlement et à la mise 
en train de la pensée, qui, chez Péguy, sont toujours si 
émouvants. 

* * 

MAIS L'ORDRE QUE J'AI TENU EN CECI A 
ÉTÉ TEL. Nous verrons plus tard quel a été cet ordre. 
Nous avons bien le temps de le voir. Ce qui importe, ce 
qui a marqué le monde c'est cette résolution de tenir un 



NOTE SUR M. DESCARTES 163 

o dre. Et c'est de l'avoir annoncé en de tels termes. 
Premièrement j'ai tâché de trouver en général'^ les prin- 
cipes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut 
être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet que 
Dieu seul qui Va créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines 
semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. 
Après cela, j' ai examiné quels étaient les premiers elles plus 
ordinaires effets qu'on pouvait déduire de ces causes ; et il 
me semble que par là j'ai trouvé des deux... 

Eh bien ! je dis : qu'importe. Nous savons bien qu'il ne 
les a pas trouvés, les cieux. On les avait trouvés avant 
lui. Ou plutôt ils s'étaient trouvés tout seuls. La création 
a eu besoin de soii Créateur, pour être. Pour devenir, 
pour naître, pour être faite. Elle n'a pas eu besoin de 
l'homme, ni pour être, ni même pour être connue. Les 
cieux se sont bien trouvés tout seuls. Et ils ne se sont 
jamais perdus. Et ils n'ont pas besoin de nous pour se 
retrouver perpétuellement dans leurs orbes. 

On les avait trouvés avant lui. Eux-mêmes ils s'étaient 
trouvés avant lui. Je dis : qu'importe. L'audace seule 
m'intéresse. L'audace seule est grande. Y eut-il jamais 
audace aussi belle ; et aussi noblement et modestement 
cavalière ; et aussi décente et aussi couronnée ; y eut-il 
jamais aussi grande audace et atteinte de fortune, y eut- 
il jamais mouvement de la pensée comparable à celui de 
ce Français qui a trouvé les cieux. Et il n'a pas trouvé 

I. Je n'ai pas besoin de dire que je cite ce Descartes d'après 
l'édition la moins savante que j'ai pu trouver. Ce n'est pas à un 
vieux typographe comme moi qu'il faut venir raconter ce que 
c'est qu'une édition savante. 



l64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

seulement les cieux. Il a trouvé des astres, une terre. 
Je ne sais pas si vous êtes comme moi. Je trouve prodi- 
gieux qu'il ait trouvé une terre. Car enfin, s'il ne l'avait 
pas trouvée. Et non seulement une terre mais même sur 
la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux et quelques 
autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et 
les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître. 
Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles..., alors, mais 
alors seulement il ne les a plus trouvées et il a eu besoin 
que la discrimination de l'expérience vînt au devant de 
lui. Jusqu'alors, (dit-il) (croit-il), il n'en avait pas eu 
besoin. Il suivait la route royale, qui ne trompe pas. 
C'est seulement en arrivant dans cette forêt de Fontaine- 
bleau qu'il a hésité à la Croix du Grand- Veneur. 

Il est permis de se demander, (nous l'avons fait nous- 
mêmes), si cette discrimination de l'expérience n'était 
pas venue au devant de lui et s'il n'avait pas eu besoin 
qu'elle vînt au devant de lui beaucoup plus tôt. Qu'im- 
porte. Il croit, il veut avoir déduit tout cela, et de Dieu 
même, à peine en passant par les principes ou premières 
causes, à peine en s'aidant des idées innées, de c&s certaines 
semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes, et 
qui elles-mêmes sont déduites, ou sensiblement, des 
principes et de Dieu. Nous savons bien qu'il n'eût pas 
trouvé les cieux et les astres et une terre s'il n'en avait 
pas entendu parler. Je dirai plus. Nous savons bien qu'il 
n'eût pas trouvé les principes mêmes ou premières causes 
de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde et qu'il 
n'eût pas trouvé les idées innées, ces certaines semences 
de vérités qui sont naturellement en nos âmes s'il n'en avait 
pas aussi entendu parler, c'est-à-dire s'il n'avait pas eu. 



NOTE SUR M. DESCARTES 165 

comme tout homme, une certaine expérience des opé- 
rations de la pensée, je dirai même une certaine expérience 
de l'événement des opérations de la pensée. Je dirai plus. 
Nous savons bien qu'il n'eût pas trouvé Dieu même s'il 
n'en avait pas entendu parler, et s'il ne l'avait pas entendu 
parler, c'est-à-dire s'il n'avait pas eu, comme tout homme 
réellement métaphysicien, comme tout homme né méta- 
physique, (et il faut le dire, comme tout homme né chrétien 
et Français), une certaine expérience de Dieu. J'irai 
jusqu'à dire : une certaine expérience de l'événement de 
Dieu. L'expérience n'est pas venue au devant de lui 
seulement jusqu'au commencement des choses qui étaient 
plus particulières. Elle est venue au devant de lui jus- 
qu'au commencement du commencement. Qu'importe. 
Descartes, dans l'histoire de la pensée, ce sera toujours 
ce cavalier français qui partit d'un si bon pas. 

Ces grandes philosophies sont d'immenses et d'heureuses 
et profondes explorations. Les sots croient qu'entre 
elles, elles se contredisent. Les sots ont raison. Elles se 
contredisent. Les sots croient qu'en elles-mêmes souvent, 
à l'intérieur d'elles-mêmes elles se contredisent. Les sots 
ont raison. Souvent elles-mêmes à l'intérieur d'elles- 
mêmes elles se contredisent. Les unes disent que l'éléphant 
est un animal énorme, les autres que l'éléphant est un 
animal un peu moins énorme. Oui, mon ami, car les 
unes parlent de l'éléphant d'Afrique, et les autres de 
l'éléphant d'Asie. 

Ces grands philosophes sont des explorateurs. Ceux 
qui sont grands ce sont ceux qui ont découvert des conti- 
nents. Ceux qui ne sont pas grands ce sont ceux qui n'ont 



l66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

pensé qu'à se faire recevoir solennellement en Sorbonne. 

Il y a un certain monde, un univers de la pensée. Sur 
la face de ce monde peuvent se dessiner des géographies. 
Dans la profondeur de ce monde peuvent s'approfondir 
et se graver des géologies. Le public pour ainsi dire 
toujours croit et les philosophes presque toujours croient 
qu'ils se querellent les mêmes terres. Ni les uns ni les 
autres ils ne voient pas qu'ils s'enfoncent dans des conti- 
nents disparates. 

C'est déjà beaucoup que d'avoir découvert l'Amérique. 
C'est beaucoup que d'avoir pénétré au cœur de l'Afrique. 
Que celui qui a découvert l'Amérique soit donc intitulé 
Américain. Et que celui qui a pénétré au cœur de l'Afrique 
soit salué du titre de deuxième, ou de cinquième, ou de 
sixième Africain. Sextus aut septimus ille Africanus. 
Tandis que si nous voulons que l'un, et que l'autre, et 
que chacun de tous ait découvert « la terre », évidemment 
nous risquerons de briser l'Américain sur l'Afrique, et sur 
l'Amérique, l'Africain. 

Il y a une certaine éternité temporelle et spirituelle 
des philosophies qui vient de là. Il faut bien qu'un jour 
l'histoire arrive à se ranger à la géographie, comme la 
géographie s'est rangée à la géologie. On peut vous 
arracher le temporel que vous avez. On peut peut-être 
vous arracher le spirituel que vous avez. On ne peut pas 
vous arracher d'avoir eu ni le temporel ni le spirituel que 
vous avez eu. On peut abdiquer du temporel et peut-être 
du spirituel que l'on a. On ne peut pas abdiquer d'avoir eu 
ni le temporel ni le spirituel que l'on a eu. Il ne peut y avoir 
ici aucun désistement. Rien ne peut ôter à Christophe 
Colomb d'avoir découvert l'Amérique. C'est toujours 



NOTE SUR M. DESCARTES 167 

l'histoire de ce malheureux garçon qui parlait de donner 
sa démission d'ancien élève de l'École Polytechnique. 

C'est ce qu'on aime généralement à nommer la justice 
de l'histoire. Je ne crois pas du tout à l'histoire. Je crois 
peu aux justices temporelles. Et j'ai toujours pensé que 
la meilleure réparation c'était de ne pas être vaincu. Il 
vaut mieux parler d'une sorte de ventilation pour ainsi 
dire infaillible qui fait qu'en fin de compte la balle est 
de la balle et l'avoine est de l'avoine : 

A vous, troupe légère, 
Qui d'aile passagère 
Par le monde volez, 
Et d'un sifflant murmure 
L'ombrageuse verdure 
Doucement ébranlez : 

Jeux rustiques d'un Vanneur de Blé, aux Vents. 
C'est par de tels jeux rustiques, en définitive, que les 
grandes philosophies reviennent aux grands philosophes. 

Comme les continents, comme les grandes explorations 
revenaient aux grands explorateurs. 

Il y a des zones immenses de pensée, il y a des climats 
de la pensée. Il y a un monde, un univers de la pensée 
et dedans il y a des races de la pensée. Une grande philo- 
sophie se reconnaît à ceci, qui ne va pas sans un certain 
appareil. 

Deux amis se promènent. Deux et non pas trois, car 
à trois on ne sait plus ce que l'on dit. A trois on est orateur, 
on est sérieux, on est sentencieux, on est éloquent, on 
est prudent, (tous les vices). A trois on est circonspect ou 



l68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

on fait le téméraire. (Cela revient au même). On craint ou 
on brave. (C'est le même sentiment). On fait le moral, 
ou l'immoral. (C'est la même chose). Trois, c'est le com- 
mencement du parlementarisme. 

Deux amis sortent de cette petite boutique. Ils vont 
se promener. L'écrasant tracas de cette vie de Paris, 
toute de labeur, leur laisse le temps de quelque respiration. 
Ils ont trois quarts d'heure, cinquante minutes devant 
eux. A trois on est forcé de parler. Mais à deux on peut 
causer. Et comme la tentation de la philosophie est la 
plus présente pour qui en a une fois pris le goût, ils parle- 
ront sans conviction de quelques bas événements tem- 
poraires, puis ils seront bien forcés de causer de philo- 
sophie. 

Qu'ils soient ou qu'ils ne soient pas du même tempéra- 
ment de pensée, cela n'a aucune importance. Evidemment 
il vaudrait mieux qu'ils fussent de tempéraments adver- 
saires. Le dialogue en serait peut-être plus poussé. Mais 
(en philosophie) on arrive à s'entendre même avec ses 
amis, et même avec ses alliés. 

Voici nos deux hommes sortis de cette honorable 
boutique. Ni l'un ni l'autre, ils n'ont part aux accroisse- 
ments des puissances temporelles. Ni l'un ni l'autre, ils 
n'ont part aux accroissements des puissances spirituelles. 
Ni l'un ni l'autre ils n'exercent aucunes magistratures. 
Ils ne sont que ce qu'ils sont. Ils ne valent que ce qu'ils 
valent. Ni l'un ni l'autre ils n'ont part aux accroisse- 
ments des puissances intellectuelles. La Sorbonne leur 
a conféré une licence d'enseigner dont ils usent tant qu'ils 
peuvent. Peu. Mais ils ne s'y sont jamais fait faire 
docteurs. 



NOTE SUR M. DESCARTES 169 

Les voilà bien les hommes dans la rue. Une pente 
fatale leur fait descendre le boulevard Saint-Germain. 
De quoi parleraient-ils qui fût plus pressant que le pro- 
blème de l'être. L'un est le seul adversaire de Bergson qui 
sache de quoi on parle. L'autre est, après Bergson, et 
j'oserais presque dire avec Bergson, le seul bergsonien 
qui sache aussi de quoi on parle. Il a été l'élève et plus 
que l'élève de Bergson à l'École Normale. Il a gardé pour 
Bergson une fidélité filiale. 

Nous les supposerons également de bonne foi. Non par 
vertu, mais par bonne foi. Ils commencent donc par 
mettre dans le même sac les bergsoniens et les antiberg- 
soniens. Et ce n'est pas un sac de valeurs, je vous prie de 
le croire. Cette opération faite, ils se retrouvent, ils se 
trouvent ce qu'ils sont. L'un est (en philosophie) un 
critique acharné de sévérité absolue. L'autre est un bon 
chrétien. Il est même plus bon chrétien qu'il ne voudrait. 
Je veux dire que ça lui coûte plus cher qu'il ne voudrait, 
d'être bon chrétien. Celui qui n'est pas chrétien est beau- 
coup plus fort en mathématiques. Celui qui est chrétien 
est malheureusement devenu très fort en beaucoup de 
choses qui ne sont pas en iques. Celui qui n'est pas chrétien 
est animé contre Bergson d'une véritable animosité per- 
sonnelle, inépuisable. L'autre essaie vainement de l'en 
guérir. Et ne s'en console pas. L'autre, (le bergsonien), a 
constamment l'impression, et le dit à l'autre, (à l'anti- 
bergsonien), qui le sait, et qui le dit, qu'un homme manque 
à leur entretien, qu'il y faudrait un homme qui viendrait 
en tiers, et que cet homme est précisément Bergson. Lui 
seul préside en pensées à leur entretien. Lui seul saurait 
mesurer le jeu. (Ce jeu grave). Lui seul saurait évaluer. 



170 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

lui seul saurait goûter, lui seul saurait apprécier. Lui seul 
saurait se réjouir de telle déliaison, entrer dans telle vue, 
pénétrer dans telle profondeur. Il manque, et on ne parlera 
que de lui. 

On voudrait assez qu'il fût le juge du camp. Qui le 
voudrait. L'un ; et peut-être encore plus l'autre. Le partisan 
peut à la rigueur se passer de la présence du patron. Quoi 
de plus doux pour l'adversaire en pensée que de sentir la 
présence de l'adversaire. Il y a tel coup, dans cette par- 
faite escrime, qui ne pourrait être démontré que par lui. 

Nous les supposerons quadragénaires, (nos deux 
hommes), c'est-à-dire d'im autre monde, d'un autre uni- 
vers, d'une autre création que s'ils ne l'étaient pas. Car 
à quarante ans on sait, depuis cinq ans, qui on est. 
Nous les supposerons débarrassés de tout, ayant com- 
plètement oublié l'école, sans souci de la gloire, natu- 
rellement, sans idée de briller, sans pensée même de 
paraître. Ils suivent seulement leur pente. Ils aiment 
de philosopher comme un vice. C'est la seule façon 
d'aimer. 

Nous les supposerons animés de ce certain sentiment 
qui les fait également et profondément et pour ainsi dire 
mutuellement respectueux de la pensée. Ils auront ce 
certain goût propre à la pensée sur lequel rien ne donne 
le change et qui divise les hommes en barbares et en culti- 
vés. Ils auront ce goût propre qui est en même temps une 
gourmandise et une passion profonde, à nulle autre pareille. 
Une passion d'un certain goût propre sur lequel, et sur 
laquelle rien ne peut tromper. Une passion qui comme un 
vice rassemble, et du plus loin, les êtres apparemment 
les plus hétéroclites ; et les plus hétérodoxes. Mais ils se 



NOTE SUR M. DESCARTES I7I 

comprennent à de certains signes. Et ils s'entendent avant 
que de parler. Et ils se trouvent avant que de se cher- 
cher. 

Un goût secret les rassemble ou si vous voulez les 
assemble des coins les plus secrets et de préférence des 
partis les plus contraires. Je ne dis pas seulement des 
partis politiques les plus contraires, je dis aussi des partis 
intellectuels les plus contraires, des partis spirituels les 
plus contraires. Ils aiment les beaux joueurs. Ils aiment 
mieux les partenaires que les partisans. Ils se reconnaissent 
entre eux avant que de s'être dit un mot. Ils ont un goût 
secret pour l'adversaire. Ils ont un mépris secret pour le 
partisan. L'adversaire n'est pas seulement utile. Il n'est 
pas seulement le point d'appui et le fleuret indispensable. 
Il n'est pas seulement l'inévitable complice. Il est infi- 
niment plus et infiniment mieux. Il n'est pas seulement 
l'amateur. Les partisans sont des amateurs. Mais l'adver- 
saire est le professionnel. Il est celui qui sait de quoi on 
parle. Il aime ce que l'on connaît si bien ( la thèse adverse, 
toujours présente). Et il connaît si bien ce que l'on aime, 
la chère thèse de pensée infiniment plus profonde que 
ce que l'on en fait voir, infiniment plus filleule et plus 
affectueusement fomentée que ce qu'on en peut laisser 
voir. Et il connaît si bien les rebords de la mauvaise foi, 
et que d'aimer, c'est de donner raison à l'être aimé qui a 
tort. 

Et que c'est de défendre ce que l'on sait bien qui est 
indéfendable. 

Tous les deux nous les supposerons éclairés de ce 
mutuel regard, entendus de cette mutuelle entente, 
animés de ce mutuel respect. Tous les deux et l'un vers 



172 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

l'autre ils sont mutuellement complices de ceci : qu'ils 
savent l'incomparable dignité de la pensée, qu'envers et 
contre tout le reste du monde, envers et contre tous 
les barbares ils savent que rien n'est aussi grave et 
aussi sérieux que la pensée. 

Ils ne seront donc pas émus de ce qu'il peut y avoir de 
comique et d'apparemment détaché dans leurs propos. 
Tous les deux classiques, (comment peut-on ne pas être 
classique), ils savent que rien n'est aussi grave et aussi 
sérieux que le comique, et que rien n'est aussi parallèle 
et aussi apparenté au tragique. D'autre part une longue 
expérience de la peine et de la fidélité leur a de longue 
date enseigné ce qu'il y a d'attachement douloureux et 
jaloux sous ces détachements de circonstance. Et que ce 
n'est pas une élégance et une politesse mais une secrète 
décence et la plus grande pureté. 

Ils sont mutuellement respectueux encore en un double 
et en un triple sens. Respectueux de la pensée, en elle- 
même, comme étant incomparablement digne et d'un 
prix incomparable. Respectueux de la pensée comme d'une 
sorte d'œuvre et d'opération statuaire qu'il faut se garder 
comme d'un crime de déflorer. Respectueux de la pensée 
comme de la plus belle et de la plus chère et la plus 
secrète création. La saluant partout où elle est. Non pas 
seulement d'un salut d'escrime, mais d'un salut de culte 
et d'estimation singulière. 

Étant respectueux de la pensée, ils sont natiu-ellement 
respectueux des personnes. Ils seraient volontiers kan- 
tiens sur ce point, bien qu'ils n'aiment pas Kant. Ou 
plutôt ils aimeraient bien Kant. Mais c'est lui qui ne se 
laisse pas aimer. Et puis Koenigsberg est bien loin. 



NOTE SUR M. DESCARTES 173 

Régis mons. Et puis Koenigsberg est bien dur. Si encore 
il était né à Weimar. 

Ils ont aussi cette idée que Kant il ne savait pas. Que 
c'est entendu, qu'il s'est bien appliqué. Mais que tout de 
même il manquait par trop de ce qu'il faut, d'un certain 
temporel, d'une vie. et de cette fortune et de cette grâce 
qui consiste à être malheureux d'une certaine sorte inex- 
piable. 

Ils ont cette idée que Kant c'est très bien fait mais que 
précisément les grandes choses du monde n'ont pas été 
des choses très bien faites. Que les hautes fortunes 
n'ont jamais couronné les parfaits appareils de méca- 
nismes. Que les réussites inoubliables ne sont jamais 
tombées sur les impeccables serrureries. Que quand c'est 
si bien fait que ça ça ne réussit jamais, ça ne reçoit jamais 
ce gratuit accomplissement, ce gracieux couronnement 
d'une haute fortune. Que quand c'est si bien fait que ça 
il manque justement de ne manquer de rien, ce on ne sait 
quoi, cette ouverture laissée au destin, ce jeu, cette ouver- 
ture laissée à la grâce, ce désistement de soi, cet aban- 
donnement au fil de l'eau, cette ouvertvue laissée à 
l'abandonnement d'une haute fortune, ce manque de 
surveillance, au fond, ce parfait renseignement, cette 
parfaite connaissance de ce que l'on n'est rien, cette 
remise et cette abdication qui est au fond de tout véritable- 
ment grand homme. Cette remise aux mains d'un autre, 
ce laissons aller, ce et puis je ne m en occupe plus qui est 
au creux des plus hautes fortunes, Kant s'en occupe tout 
le temps. Du kantisme. Ce n'est pas la manière de réussir 
dans le monde. Les vers les plus beaux ne sont pas ceux 
dont on s'est occupé tout le temps. Ce sont ceux qui sont 



174 l'A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

venus tout seuls. C'est-à-dire, en définitive, ceux qui ont 
été abandonnés. A la fortune. 

Respectueux, épris de la pensée, respectueux des per- 
sonnes, nos deux hommes évitent avec un soin jaloux de 
se blesser l'un l'autre. Ils aimeraient mieux peut-être ne 
pas s'engager à fond dans l'idée qui leur est la plus chère, 
masquer jusqu'à une autre fois, remettre à plus tard, 
plutôt que de blesser l'autre. Ils veillent à ceci avec une 
attention scrupuleuse, avec une rouerie méticuleuse, 
avec une tendre et mélancolique, avec une sournoise et 
infaillible habileté. Ils ont quarante ans. Ils savent qu'une 
blessure ne se guérit jamais. Et que la plus imperceptible 
est aussi celle qui ne pardonnera pas. Par ailleurs ils 
savent que l'amitié est d'un prix unique, qu'elle est infini- 
ment rare, que rien ne la remplace ; qu'elle est infiniment 
sensible. 

Respectueux de la pensée, respectueux des personnes 
je dirai qu'ils en sont venus à respecter leur propre per- 
sonne. Non point au sens kantien, naturellement. Il 
s'agit bien de Kant. Kant à leurs yeux n'est plus qu'im 
officiel, un malheureux professeur attentif. Il s'agit bien 
de cela. De même qu'ils ont une peur maladive de se 
blesser l'un l'autre, ils ont la même peur maladive de 
se blesser chacun soi-même. Une longue expérience de 
peine, une fièvre incoercible, une incapacité de cicatri- 
sation, la contusion toujours présente d'une impérissable 
meurtrissure leur ont appris que la blessure que l'on se 
fait soi-même est la plus inguérissable de toutes. Comme 
elle est de toutes la mieux placée, la seule bien placée. 
Par besoin de nous mettre au centre de misère. Et pour 
bien nous placer dans l'axe de détresse. Ils savent que la 



NOTE SUR M. DESCARTES I75 

blessure qu'on se fait à soi-même est la seule savante 
et la seule infaillible. Et qu'elle fait mal. Et que ça 
fait mal, d'avoir mal. Se vaincre soi-même, disent les 
manuels. Se vaincre soi-même ils savent que c'est la 
seule manière infaillible d'être vaincu. La seule savante. 
La seule parfaite. La seule hermétiquement jointe, sans une 
cassure, sans un raccord, sans une échappatoire. La seule 
vraiment affreuse et pour tout dire la seule authentique. 

Celui qui est chrétien notamment a pris au sérieux 
tout ce qu'il y avait dans le catéchisme. Quand il était 
petit. Cela l'a mené loin. Il ne s'est point servi des règles 
du catéchisme pour vitupérer les autres. Et pour faire 
l'examen de conscience des autres. Il s'en est servi pour 
se faire beaucoup de mal. Et pour tenir constamment 
son propre examen de conscience. Tout ce qu'il peut 
faire c'est peut-être de ne point le regretter. 

Se vaincre soi-même, la seule défaite qui soit exacte 
et la seule aussi qui soit totale. La seule manière irrévo- 
cable d'être vaincu. Quand on est vaincu par les autres 
ils peuvent se tromper (ils sont hommes). Ils ne savent 
pas bien où faire mal. Quand on se vainc soi-même, on 
sait où se faire mal avec une affreuse exactitude. 

Se vaincre soi-même : être vaincu inexpiablement; la 
pire défaite ; la seule défaite et qui compte ; la seule aussi 
dont on ne se relève jamais. 

Nos deux hommes sont mélancohques. Comment ne le 
seraient-ils pas. Ai- je dit qu'ils avaient passé la quaran- 
taine. L'un d'un an et de quelques mois, l'autre de 
quelques emnées. Qu'importe. Quand on est sur la pente 



176 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

redescendante, quand on descend sur cette pente qui 
aboutit à un seul point, qu'importe qu'on ait passé de 
quelques mois ou de quelques années la ligne de faite, 
la ligne de partage des jours. 

Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Tout ce 
qu'ils aiment est dangereusement menacé. Souvent ils 
se demandent, non pas l'un à l'autre, mais chacun à soi- 
même, si tout n'est pas perdu. Ils voient ce peuple fran- 
çais menacé de toutes parts, trahi de toutes mains, se 
trahissant soi-même. Or ils savent qu'il n'y a jamais eu 
que deux réussites dans le monde, et que, dans le monde 
antique ce fut le peuple grec, et que dans le monde 
moderne ce fut le peuple français. Etant entendu que le 
peuple juif est et fut et sera toujours une longue race 
et la race même de la non réussite et que le peuple romain 
était destiné à se faire la voûte d'une immense rotonde. 

Comment ne seraient-ils point mélancoliques. Ils 
savent que rien n'est fragile, que rien n'est précaire conmie 
de telles réussites. Ils voient qu'on en a fait une. Et c'est 
la Grèce. Ils voient qu'on en a fait une autre. Et c'est 
la France. Ils se demandent d'où il en viendrait jamais 
une autre. Et ils savent bien que de nulle part il n'en 
viendrait jamais une autre. 

Ces deux réussites, les seules qui se soient jamais pro- 
duites dans l'histoire du monde, leur paraissent d'un prix 
infini. Une tendresse anxieuse, dissimulée et comme 
résignée chez le Juif, (résignée à la dispersion), inexpiable 
et comme forcenée chez le chrétien, les groupe autour de 
la culture antique et française comme autour d'une sur- 
vivance tous les jours plus dangereusement menacée. 
Ici éclate la différence internelle de leurs deux races. 



NOTE SUR M. DESCARTES 177 

Tout Juif procède d'un certain fatalisme. Oriental. 
Tout chrétien (actuel, français) procède d'une certaine 
révolte. Occidentale. Contrairement à ce que l'on croit, 
contrairement aussi aux plus fausses, aux plus spécieuses 
des apparences le Juif, quand on le connaît bien, trouve 
toujours que c'est encore bien comme ça, que c'est tou- 
jours ça de pris, qu'on est bien heureux d'avoir au moins 
eu ça, et qu'il est même étonnant qu'on l'ait eu. Le chré- 
tien, toujours inconsolé, n'en a jamais assez. Un Dieu 
est mort pour lui. Il regarde et trouve toujours qu'on est 
bien malheureux. 

Tous deux sont fatigués, ne l'ai-je point dit. Non point 
tant de travail peut-être que d'un incurable souci. Le 
creusement de l'incurable souci du peuple d'Israël, ce 
creux de moelle qui court au long du creux de la tige de 
cette longue race. Et par Jésus la greffe incurable de ce 
souci sur les troncs plus drus de la force française. Ainsi 
est née la plus belle race de peine qui soit jamais venue 
au monde. Et ceci aussi est la réussite rare entre ces 
quelques réussites. Pour obtenir une mélancolie de cette 
profondeur incurable, aussi creuse et aussi mortellement 
gravée il fallait cette greffe et ce sauvageon, il fallait 
cette race et il fallait cette autre race, il fallait cette âme 
et il fallait cette autre âme et ce corps mortel, il fallait 
im virus aussi antique introduit dans un corps jeune et 
sain et il faut le dire sans défense. Il fallait un virus aussi 
acre et aussi sacré, macéré dans la seule race d'Orient 
qui eût été créée contre l'Orient, concentrée par une 
reconcentration de trente et de quarante siècles dans le 
secret de cette race, brusquement inséré dans une race 
neuve, dans tant d'innocence et tant de pureté, dans 

12 



178 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

tant de grâce et de désarmement, dans cette moelle et 
dans cette tendresse, dans tant de nouveauté, dans 
tant de sève et tant de sang, dans un si beau corps 
temporel, dans une si belle force matérielle, dans tant 
d'audace et aussi tant d'âme inoffensive, il fallait tout 
cela, il fallait l'opération de cette greffe unique pour que 
l'unique inquiétude judaïque devînt l'unique inquiétude 
chrétienne et pour que la royale sagesse et la royale 
tristesse du roi Salomon devînt la tragique et plus que 
royale détresse d'un Pascal. Il fallait tout cela, cette 
macération trente et quarante fois séculaire dans le creux 
d'une race graduellement vaccinée, ce brusque éclatement 
dans une race saine et jeune et qui ne s'y attendait pas. 

Eh quoi, dira-t-on, tout cela pour ces deux malheureux 
qm descendent cette rue et qui n'ont qu'une manie, celle 
de philosopher. Voyez-les qui descendent, avec leurs airs 
entendus. Regardez-les dans cette rue de la Sorbonne 
où ils ne coudoient bientôt plus que des étrangers. Quoi, 
dites-vous, tant d'affaires pour ces malheureux honmies, 
philosophi philosophantes, de l'espèce la plus commune. 

Oui, tout cela pour l'un , et tout cela pour l'autre. 
Pour le plus commun des Juifs Moïse a rapporté les tables 
de la loi. Et pour le chrétien de l'espèce la plus ordinaire 
Jésus est mort. Il n'y a que deux sortes de juifs : ceux 
qui sont dévorés de l'inquiétude judaïque et qui jouent 
tant de pauvres comédies pour le nier; (et pour se le 
nier à eux-mêmes) ; ceux qui sont dévorés de l'inquiétude 
judaïque et qui ne songent pas même à le nier. Et il n'y a 
que deux sortes de chrétiens : ceux qui sont dévorés de 



NOTE SUR M. DESCARTES 179 

l'inquiétude chrétienne et qui jouent tant de pauvres 
comédies pour le nier; (et pour se le nier) ; ceux qui 
sont dévorés de l'inquiétude chrétienne et qui ne songent 
pas même à le nier. Ni l'une ni l'autre de ces deux fois, 
ni la foi judaïque, ni la foi chrétienne ne sont des sortes 
d'apparaux réservés aux êtres extraordinaires. Elles sont 
en un sens, et Pascal l'avait fort bien dit, tout ce qu'il y 
a de plus commun. Le même débat étemel et le même 
débat capital se joue dans la vie de tous les jours, dans 
l'homme de tous les jours. Moïse est tous les jours pour 
le Juif. Jésus est tous les jours f>our le chrétien. 

Portant de si hautes destinées nos philosophes des- 
cendent. Ici encore éclate la différence et la contrariété 
de leurs deux races. Le Juif trouve naturel d'être malade. 
Fils et pour ainsi dire cellule et fibre élémentaire d'une 
race qui souffre dans les siècles des siècles et qui vaincra 
l'irnivers à force d'avoir été malade plus longtemps que 
les autres, il dit, il sait que le travail spirituel se paye 
par ime sorte propre de fatigue inexpiable. Il trouve même 
que c'est juste. Il trouve même que c'est encore très bien 
comme ça. Il compte les jours où il va bien. Il les admire. 
Il trouve qu'on a encore bien de la chance. (Au fond, il ne 
le dit pas, mais il est un vieux Juif, et il trouve que le 
Seigneur est encore bien bon comme ça, de ne pas être 
pire). Il compte les jours où il a pu travailler. En somme, 
il y en a beaucoup. 

k. Sournois, rebelle, fils de la terre, le chrétien vit dans une 
révolte constante, dans une rébellion perpétuelle. Élevé 
dans une maison où sa mère a travaillé pendant quarante 
et cinquante ans dix-sept heures par jour à rempailler 



l80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

des chaises, iJ n'a jamais accepté, il n'a jamais reconnu 
que cette partie de la carcasse qui se nomme le cerveau 
ne se conduisît pas et ne fût pas aux ordres comme cette 
partie de la carcasse qui se nomme les doigts de la main. 
Comme ses ancêtres (immédiats) (anciens et immédiats) 
(lointains et immédiats) travaillaient dans les vignes et 
dans les moissons des seize, dix-huit heures par jour, 
dans les pleins jours d'été, dans les grands jours de juillet, 
d'août et de septembre, de la première aube qui est 
presque à deux heures du matin jusqu'au dernier crépus- 
cule qui est presque passé neuf heures du soir, ainsi il 
voudrait continuer, il voudrait en faire autant, lui aussi 
il voudrait faire des coups de force. De là les accidents. 
Il voudrait faire des drames et des tapisseries, des dia- 
logues et des notes comme on rempaille des chaises, et 
que la ligne vînt après la ligne et le vers après le vers 
conMne le cordon venait après le cordon L'insensé. Il 
voudrait faire à sa table de travail, sur ces soixante-dix 
décimètres carrés recouverts de grosse toile verte, ce que 
ses ancêtres ont fait dans les immenses plaines du Val 
et sur les côtes de Saint- Jean-de-Braye : des journées sans 
nombre et des journées sans limites. Des journées pour 
ainsi dire sans vieillissement. Des journées sans limitations 
que les limitations mêmes du soleil. Des journées où c'était 
le vigneron qui fatiguait la vigne, où l'échiné lassait le 
cep, où le moissonneur épuisait la moisson. Je dis plus : 
où le moissonneur lassait la moisson. Des journées où 
l'homme lassait la terre. Où l'homme lassait l'âge, et 
tout ce qu'il y a d'étemel. Voilà ce qu'il voudrait faire, 
le sot. Il n'accepte pas sa déchéance. Il sait, mais il ne 
veut pas savoir qu'il y a dans la plume un virus qu'il n'y 



NOTE SUR M. DESCARTES l8l 

a point dans la houlette et la houe. Il sait, il ne veut pas 
savoir, il se ment, (il le sait), il ne veut pas savoir qu'il y a 
dans la plume un venin, un mystère, une réprobation, 
un épuisement qu'il n'y a point dans la charrue et la 
herse. Comme ses ancêtres il voudrait être le roi, et comme 
ses ancêtres un roi absolu. Comme ils commandaient à 
leur tête et aux individus nommés muscles, ainsi il 
voudrait commander au cerveau et aux individus nommés 
nerfs. Il y trouve la différence. Comme ils se battaient 
contre le tour de reins lui il se bat contre son foie. Il y 
trouve la différence. Il est le premier de sa race qui est 
forcé de filer doux. Il est le premier de sa race à qui la car- 
casse n'obéit pas. Il est le premier de sa race qui est vaincu. 

Le Juif est vaincu depuis septante et nonante siècles : 
là est son éternelle force. Et là aussi sa victoire étemelle. 
Le Juif est malheureux depuis Eve et depuis Adam et 
par l'expulsion il a figuré la dispersion : là est son éter- 
nelle patience et comme une sorte de bonheur. Le Juif 
est forcé de filer doux dans les siècles et dans les siècles : 
de là le raidissement éternel de leurs nuques. Quand donc 
ils s'en vont tous les deux le Juif essaie de calmer le 
chrétien, de remontrer tout cela au chrétien, que c'est 
encore très bien ainsi, qu'il faudrait pourtant s'y habituer. 
(Et le Juif dit cela au chrétien, mais il sait très bien qu'il 
parle, en ceci, au chrétien une langue étrangère et que 
le chrétien ne l'entend même pas.) (Mais il continue tout 
de même, parce qu'il faut bien, parce que c'est aussi 
bien ainsi, de parler, de dire cela, de parler ainsi.) Le 
chrétien regarde les jours où il va bien : il n'y en a pas. 
Il regarde les jours où il travaille : quel mince réseau. 



l82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

(Quand il aurait tant à dire, quand il se sent plein d'œuvres 
qui jamais ne seront conduites sur les cortèges, sur les 
zébrures du papier). Il ne regarde pas les jours de bonheur: 
il n'y en aurait pas ; ce ne seraient même pas ces clous 
qui paraissaient nombreux le long du mur et qui ne sont 
plus rien dans le creux de la main. Par un obscur besoin 
de compensation qui est au fond de toutes les morales et 
peut-être de plus que les morales, par une sorte de rageuse 
et de sournoise opiniâtreté de talion contre soi-même 
et au fond d'apaisement des dieux il n'a pas cessé d'espérer 
sourdement qu'en sacrifiant le bonheur il aurait au moins 
le travail. Mais au fond il sait très bien que l'on n'a ni 
l'un; ni l'autre. 

Parce que ça serait trop beau . 

Jésus a pu greffer l'inquiétude juive dans le corps 
chrétien. Il fallait cela pour que la dévoration de cette 
inquiétude, atténuée dans une race atténuée, émoussée 
dans une ancienne race, habituée dans une race habituée, 
gagnât dans une nouvelle race, et presque instantanément, 
une profondeur enfin incurable. Et Jésus n'a pas pu (ou 
n'a pas voulu) greffer la patience juive dans le corps chré- 
tien. Il fallait cela aussi, il fallait doublement cela pour 
que fût produit un Pascal, pour que fussent obtenus ce 
puits de détresse, ce désert de sable, cet abîme de 
mélancoHe. 

Et le Juif et le chrétien savent très bien qu'en matière 
de patience, ou plutôt sur le chef de la patience le Juif 
est toujours plus chrétien que le chrétien. Les inquiétudes 
du Juif sont devenues 4 base de patience. Elles sont 
alUées, elles sont en ménage avec la patience, elles sont 



NOTE SUR M. DESCARTES 183 

conjointes avec la patience. Le chrétien est dévoré 
d'une sourde révolte, d'une mauvaise volonté de rural, 
d'une rébellion sournoise de paysan. Il est le paysan qui 
regarde la grêle ravager sa récolte et lui hacher son blé. 
Il veut bien regarder. Il veut bien que la grêle tombe. 
(Surtout parce qu'il ne peut pas faire autrement). L'année 
prochaine il ressèmera du blé. Quand même il y aurait de 
la grêle tous les ans, il ressèmera du blé toutes les années 
prochaines, toutes les années suivantes. Seulement il 
ne veut pas être content : 

Nous sommes ces soldats qui marchaient par le monde 
Et qui grognaient toujours mais n'ont jamais plié. 

Au fond il est permis de se demander si cette constante 
révolte, si cette sournoise rébeUion paysanne n'est pas 
plus dans l'ordre chrétien qu'une certaine catégorie 
de la patience. Combien de patiences ne sont que des 
moyens de ne pas souffrir, patientiae non patiendi. Les 
patiences de souffrir, patientiae patiendi, les patiences 
combattives, les patiences débattues, ies patiences 
querellées ne sont-elles pas, n'entrent-elles pas infiniment 
plus profond dans l'ordre chrétien que tant de patiences 
qui ne sont peut-être qu'anesthésiques et que sans doute 
il faut ranger dans la catégorie de la paresse. 

Je ne dis pas cela pour les patiences juives. Elles sont 
tout autres. Elles sont trop à base d'inquiétude, elles sont 
trop liées à l'inquiétude pour entrer jamais dans la caté- 
gorie de la paresse. D'ailleurs les Juifs n'entrent jamais 
dans la catégorie du péché. S'ils entraient dans la 
catégorie du péché, ils ne seraient pas juifs, ils seraient 



184 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

chrétiens. Ils ne seraient pas de l'ancienne loi, ils seraient 
de la nouvelle. Tout ce qu'ils peuvent faire c'est 
d'entrer dans la catégorie de la désobéissance à la loi 
de Moïse. 

Je n'en dirai point autant de la loi nouvelle. Je n'en 
dirai point autant des chrétiens. Combien de patiences, 
(secrètement orgueilleuses d'être des patiences) , (et d'avoir 
vaincu l'impatience), (et d'avoir vaincu la colère), ne sont 
que des détournements de l'épaule pour ne pas recevoir 
le coup. Combien de patiences ne sont plus que la plus 
savante, la plus impeccable tricherie avec la peine, c'est- 
à-dire avec l'épreuve, c'est-à-dire avec le salut, comme il 
y a une autre patience, (la même), qui est la plus savante 
et la plus implacable tricherie contre la race. 

Combien de patiences ne sont que des inventions 
anesthésiques, des gardes tenues infailliblement contre 
la peine, contre l'épreuve, contre le salut ; contre Dieu. 
De mornes et sournoises abdications de la condition 
même de l'homme. Des platitudes calculées pour que le 
destin passe par dessus, ne pouvant nulle part accrocher 
sa prise. Des mornes et des sourds et des sournois nivelle- 
ments pratiqués pour que Dieu même porte à faux. 

Des envasements égalitaires, des enhsements démo- 
crates pour que nul ne dépasse, pour que rien ne dépasse 
dans personne et qu'ainsi le sort, et qu'ainsi la peine, et 
qu'ainsi l'épreuve, et qu'ainsi le salut ; et qu'ainsi Dieu 
ne puisse pas jouer. 

Telles sont les impiétés de toutes ces patiences. Telles 
sont les impiétés de toutes ces prudences. Ou plutôt telle 
en est la centrale impiété. Et je ne crois pas qu'il y en 
ait de plus grande. Telles sont leurs sagesses. Pauvres et 



NOTE SUR M. DESCARTES 185 

mornes, plates et sournoises sagesses. Ce sont des patiences 
de ne point patienter. Car patienter c'est souffrir, et 
patienter tout de même. Patienter, c'est endurer. Ne pas 
souffrir, refuser toute matière à la souffrance, refuser à la 
souffrance ces points d'alignements infaillibles qu'elle 
prend sur nous, ce n'est pas seulement tricher, ce n'est 
pas seulement se dénaturer, et ce n'est pas seulement se 
disgracier : c'est ne pas patienter. — Est-ce que tu crois 
que je vais endurer ça ? disaient les bonnes femmes quand 
j'étais petit. Ça, c'était n'importe quoi; tout ce qui n'allait 
pas; tout ce qui leur déplaisait; que la voisine leur avait 
dit un mot de travers ; que leur progéniture, (elles en 
avaient), leur avait manqué de respect, (ça s'était vu). 
Elles étaient dans la saine tradition française et je dirai 
dans la saine tradition de la paroisse française. 

Elles ne voulaient pas endurer. C'est qu'en bonnes 
Françaises elles se représentaient fort bien ce que c'est 
qu'endurer. Tolerare, pati, tolerare tamen. 

Dans le latin, dans le grec, et jusque dans l'allemand 
tolérer c'est porter, supporter, élever, soutenir, soulever 
un fardeau de peine. Tolerare, tollere, tulisse] tuli, 
(t) latum; et il y a, dit Bréal, « des traces nombreuses d'un 
verbe *tulo. La racine correspondante en grec est zal ou 
tXïj, d'où rdàdç « celui qui supporte », rXvjvat « supporter », 
T£T>ïjjca « j'ai supporté », nol<)-r\a<; « qui supporte beau- 
coup ». — ... — Tolero ne vient point directement de 
tollo, mais d'un substantif perdu *tolus, *toleris. — 
Gothique thulan « supporter », d'oii l'allemand Ge-dul-d 
patience » (sur les consonnes germaniques, v. decem). 

Tâ^atva, c'est celle qui supporte. Tâ),atva, malheu- 
reuse, répète inlassablement le chœur antique. En 



l86 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

français, endurer, c'est trouver que c'est rudement dur. 
Mais en français, c'est surtout ne pas endurer. (Je veux 
dire c'est endurer parce qu'on ne peut pas faire autrement 
et en dedans, comme disaient ces bonnes femmes, ne 
pas durer, et comme elles disaient encore : se manger 
les sangs). 

Endurer ce n'est pas ne pas avoir des dents. C'est en 
avoir et endurer qu'on vous les arrache. Et ensuite ce 
n'est pas n'en avoir jamais eu. C'est en avoir eu et avoir 
enduré qu'on vous les ait arrachées. Le martyr dans 
l'arène n'est pas celui qui n'avait pas de membres. C'était 
celui qui en avait et qui endurait qu'on les lui arrachât. 
Et nous qui n'avons à donner, ou plutôt à ne nous laisser 
prendre que de misérables jours, endurer, ce n'est pas 
ne pas avoir de ces misérables jours, c'est endurer que, 
cela même, on vous les arrache. 

Ainsi semblables, ainsi différents ; ainsi ennemis, 
mais ainsi amis; ainsi étrangers, ainsi compénétrés; 
ainsi enchevêtrés ; ainsi alliés et ainsi fidèles ; ainsi con- 
traires et ainsi conjoints nos deux philosophes, ces deux 
comphces, descendent donc cette rue. Une autre diffé- 
rence, profonde, marche entre eux mais ne les disjoint 
pas. C'est une différence entre deux remontante, une 
autre différence de race, plus subtile, une scission de fis- 
suration peut-être encore plus disjoignante. Le Juif sait 
lire. Le chrétien, le catholique ne sait pas lire. 

Dans la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent 
le Juif peut remonter de génération en génération et il 
peut remonter pendant des siècles : il trouvera toujours 
quelqu'un qui sait lire. Quand il remonterait à quelque 



NOTE SUR M. DESCARTES 187 

marchand de bœufs des plaines de la puUa ou à quelque 
marchand de chevaux des immensités du tchernosioum, 
quand il remonterait à quelque marchand d'allumettes 
du Bas-Empire ou d'Alexandrie ou de Byzance ou à 
quelque Bédouin du désert, le Juif est d'une race où 
l'on trouve toujours quelqu'un qui sait lire. Et non 
seulement cela, mais hre pour eux ce n'est pas lire un 
livre. C'est lire le Livre. C'est lire le Livre et la Loi. Lire, 
c'est hre la parole de Dieu. Les inscriptions mêmes de 
Dieu sur les tables et dans le hvre. Dans tout cet immense 
appareil sacré le plus antique de tous, lire est l'opération 
sacrée comme elle est l'opération antique. Tous les Juifs 
sont lecteurs, tous les Juifs sont liseurs, tous les Juifs 
sont récitants. C'est pour cela que tous les Juifs sont 
visuels, et visionnaires. Et qu'ils voient tout. Pour ainsi 
dire instantanément. Et que d'un seul regard ils par- 
courent, ils couvrent instantanément des surfaces. 

Peut-être une pénétration plus profonde et pour ainsi 
dire moelleuse est-elle réservée à celui qui ne sait pas 
lire (on m'entend bien) et peut-être une troisième dimen- 
sion est-elle accordée à celui qui n'est pas visuel. Quoi 
qu'il en soit, et l'introduction de ce battement, ou plutôt 
de la considération de ce battement, est d'une consé- 
quence presque infinie, dans la catégorie sociale à laquelle 
nous nous référons, et qui est peut-être la seule impor- 
tante, le cathohque, ou plutôt commençons par l'autre 
bout, le Juif est un homme qui lit depuis toujours, le 
protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catho- 
lique est un homme qui lit depuis Ferry. 

Un autre jour, et que je ne tiendrai pas à nous entre- 
tenir uniquement de Descartes, il faudrait essayer de 



l88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

retenir et d'examiner quelques conséquences de ce 
classement. Elles me paraissent infinies. Nul peut-être 
ne peut le sentir autant que moi. Quand je suis en pré- 
sence de Pécaut, je suis en présence d'un homme qui lit 
depuis Calvin. Quand je suis en présence de M. Benda, 
je suis en présence d'un homme qui lit depuis toujours. 
Quand je suis en présence de moi, je suis en présence d'un 
homme qui lit depuis ma mère et moi. 

Quand je suis en présence de Pécaut je suis en présence 
d'un homme qui lit depuis le seizième siècle. Quand je suis 
en présence de M. Benda, (et peut-être de Bergson), je suis 
en présence d'un homme qui lit depuis les siècles des 
siècles. Quand je suis en présence de moi, je suis en 
présence d'un homme qui lit depuis 1880 (Voir l'argent, 
l'argent suite et surtout voir le cahier de M. Naudy). 

Ou si l'on veut le Juif est lettré depuis toujours, le 
protestant depuis Calvin, le cathoHque depuis Ferry. 

Ou si l'on veut le Juif est alphabet depuis toujours, le 
protestant depuis Calvin, le catholique depuis Ferry. 

Ce que voyant le catholique fait un retour sur lui-même- 
De quelque côté qu'il remonte il est inalphabet à la 
deuxième génération. Ni ceux du Bourbonnais, ni ceux 
peut-être de la Marche, ni ceux du Val de Loire et des 
premiers coteaux de la Forêt d'Orléans, aucun de ses 
grands-pères, aucune de ses grand 'mères ne savait hre 
ni écrire. Et ils ne comptaient que de tête. (C'est dire 
qu'ils comptaient mieux que vous et moi). Le catholique, 
le français, le paysan se retourne vers sa race et de quelque 
côté qu'il remonte il se heurte, aussitôt après son père, 
aussitôt après sa mère, à ce quadruple front d'illettrés. Ni 
son grand-père, ni sa grand 'mère paternelle ; ni son 



NOTE SUR M. DESCARTES 189 

grand-père, ni sa grand'mère maternelle. Il les reprend 
dans l'autre sens. Ni ses deux grands-pères ; ni ses deux 
grand'mères. Il les reprend dans l'autre sens. Ni la 
lignée de son père ; ni la lignée de sa mère. Et il serait 
bien embarrassé de remonter plus haut. Étant pauvre 
et français, catholique et paysan il n'a pas de papiers de 
famille. Ses papiers de famille, ce sont les registres des 
paroisses. Aucune famille discernée dans cette innom- 
brable ascendance. Aucune tenure dans cette longue race. 
Rien qui laisse trace dans les papiers des notaires. Ils 
n'ont jamais rien possédé. Pauvres et peuple ils ont 
laissé aux Juifs, aux protestants, aux cathohques bour- 
geois d'avoir une généalogie inscrite. 

L'homme s'attarde, il considère longuement ce classe- 
ment du monde et ce classement du monde lui parait 
nouveau. D'un côté ensemble tous les Juifs, tous les 
protestants, toute la noblesse et bourgeoisie catholiques 
(gens d'épée, gens de robe, gens des charges, hobereaux, 
fermiers, tous propriétaires, propriétaires de batailles, 
propriétaires de charges, propriétaires de terre) qui ont 
tous leurs papiers de famille et en quelque sorte leurs 
titres de propriété, — et lui qui n'a jamais rien eu, lui 
cathohque et pauvre, lui qui n'a jamais rien été, étant chez 
lui, lui dont tous les papiers de famille ce sont les registres 
des paroisses, lui dont les titres de propriété ce sont les 
registres des paroisses, et lui qui jusqu'au jugement ne 
sera jamais couché que sur les registres des paroisses. 

Il s'arrête un peu ici. Il aperçoit une grande division 
du monde. D'im côté le notaire (sous toutes ses formes), 
de l'autre ces misérables registres des paroisses. D'un 
côté le notaire, c'est-à-dire aussi l'ofi&cier de l'état-civil, 



IÇO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

le maire, l'échevin, c'est-à-dire aussi le greffier. C'est- 
à-dire aussi l'agent de change. Et la corbeille et la coulisse. 
Et le grand-livre de la dette publique. (Et les inscriptions 
du Comptoir d'Escompte). De l'autre ces misérables 
registres des paroisses. 

C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription historique. 
De l'autre ces misérables registres des paroisses. 

C'est-à-dire d'un côté toute l'inscription temporelle. 
De l'autre ces misérables registres des paroisses. C'est- 
à-dire le livre des baptêmes. 

L'homme se retourne vers sa race et aussitôt après son 
père et sa mère il voit s'avancer ce front de quatre et 
aussitôt après, aussitôt derrière il ne voit plus rien qu'une 
immense masse et une innombrable race, aussitôt après, 
aussitôt derrière il ne distingue plus rien. Pourquoi ne 
pas le dire, il s'enfonce avec orgueil dans cet anonymat. 
L'anonyme est son patronyme. L'anonymat est son 
immense patronymat. Plus la terre est commune, et plus 
il veut être poussé de cette terre. Plus la nuit est opaque, 
et plus il veut être sorti de cette ombre. Plus la race est 
commune et plus il a de joie se rète et il faut le dire 
un secret orgueil à être un homme de cette race. Il est 
bien le même homme dans le goût de sa race qu'il est 
dans le goût de tout. Il est bien le même homme qui ne 
s'est jamais vêtu que d'une étoffe commune, qui n'a 
jamais écrit que sur du papier commun, qui ne s'est 
jamais assis qu'à une table commune. Et ce goût du 
conunun et du pauvre, qui est chez nos riches le crime le 
plus affreux, et la plus ignominieuse indécence, étant 
la plus monstrueuse affectation, la plus criminelle et 



NOTE SUR M. DESCARTES IQI 

la plus monstrueuse dérision, la simulation la plus frau- 
duleuse et justement celle à qui il ne sera point pardonné, 
— n'est pour le pauvre que la plus dénuée décence. Ce 
qui chez le riche n'est que la plus graveleuse et la plus 
perverse invention de l'orgueil et de la perversité, 
(Tolstoï), n'est chez le pauvre que la plus pauvre décence. 
Ainsi notre homme ne veut être qu'un arbre dans cette 
immense forêt, un épi commun dans cette immense 
moisson. 

Un citoyen de l'espèce commune, un chrétien de la 
commune espèce. 

Le citoyen dans le bourg ; le chrétien dans la paroisse. 

Et un pécheur de la plus commune espèce. 

Il regarde vers sa race et comme dans le passage de la 
mer Rouge une muraille de vague masquait l'énorme 
Océan suspendu derrière, ainsi cette muraille de quatre, 
ses deux grands-pères, ses deux grand'mères, lui masque 
le silence d'une innombrable race. C'est comme une 
paroi de l'Océan même. Et comme on ne sait rien de 
cette énorme masse qui est derrière la paroi, sinon que 
c'est de l'eau, ainsi il ne sait rien de cette immense race 
qui est derrière cette muraille de quatre, sinon que c'est 
de la chrétienté. 

Et il s'enfonce avec joie dans cet énorme anonymat. 

Il regarde vers sa race. Cette muraille même, cette 
muraille de quatre, elle se présente, cette muraille d'illettrés, 
ce rang de quatre, il se présente lui-même conmie un mur 
de silence. Et il remonte, et il se plonge non pas seule- 
ment avec joie dans cet énorme anonymat. Il s'y enfonce 



192 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

avec une joie secrète. Mais il s'y enfonce aussi avec une 
sorte d'accomplissement, de couronnement, de plénitude 
d'humilité. Et ne s'y enfoncerait-il pas avec un couronne- 
ment et une plénitude d'orgueil. 

Et plus encore peut-être avec on ne sait quel goût et 
quelle réussite et quelle plénitude d'anéantissement. 

Quand il est fatigué, et il l'est toujours, il se dit que 
le paysan aussi est toujours courbaturé ; et qu'il n'en 
travaille pas moins ; et qu'il n'en travaille que mieux. 
Ce n'est pas seulement une consolation, c'est une théorie. 
Il a inventé cette théorie, qu'on travaille mieux quand 
on est au moins un peu fatigué. Comme il l'est toujours 
beaucoup, il manque un peu de compétence en matière 
d'im peu de fatigue. Et il manque tout à fait de l'autre 
terme de la comparaison, qui est de savoir ce que serait 
et ce que ferait quelqu'un qui ne serait pas fatigué du 
tout. Il a exposé longuement sa théorie. Il prétend que 
la fatigue du matin est la tradition du travail de la veille 
au travail du lendemain, que ce résidu de la fatigue du 
matin est la légation de la fatigue et du travail de la 
veille à la fatigue et au travail du lendemain, qu'elle 
est comme un ferment aigri, comme le levain de la 
veille et qui fera lever le pain du jour. C'est une belle 
théorie, pour les gens fatigués. Il prétend que le paysan, 
que le voiturier se réveille toujours avec les reins cas§és, les 
jambes raides, et des courbatures qui lui font jurer le 
nom^du Seigneur,^mais^qu'il se lève tout de même et qu'à 
midi il n'y pense plus. (Ce qui enlève un peu de sa raison 
à la comparaison, c'est que lui, à midi, il y pense encore). 
Telle est sa théorie de la fatigue et du travail. Il a beau- 



NOTE SUR M. DESCARTES I93 

coup de théories. Ce qu'il y a de plus fort c'est qu'avec 
tant de théories il travaille tout de même, et beaucoup. 
Et il produit tout de même, et beaucoup. Et quand il 
travaille et quand il produit, on ne s'aperçoit pas qu'il 
a des théories. Il a cette théorie que ce restant de la 
fatigue de la veille est ce qui opère d'un jour à l'autre, 
d'un jour sur l'autre, la continuité de l'œuvre. 

Quand il est vraiment fatigué, son appareil mental lui 
refuse tout service. (Comme à tout le monde, mais il a 
encore cet orgueil de vouloir que ce soit beaucoup plus 
et pour ainsi dire beaucoup plus éminemment qu'aux 
autres). Et son appareil d'écriture lui manque le premier, 
sa machine à écrire, et lui manque carrément, tout ce 
qu'on apprend chez Janet, sa machine à faire la graphie, 
ses images visuelles et appareils moteurs. Il veut y voir 
une rançon justement de ce que ses grands-pères ne 
savaient ni hre ni écrire. Sa race n'a pas encore eu le 
temps de s'habituer. Ni les images visuelles n'ont eu le 
temps de lui entrer dans la mémoire. Ni les appareils 
moteurs n'ont eu le temps de lui entrer dans la main. Il 
est le premier de sa race qui écrit. Comment s'étonner 
que sa race en lui ne sache pas encore écrire, ou enfin 
ne sache pas bien. Qu'elle ait si souvent et tant de manques 
dans l'écriture. Tant de défaillances. Tant de défauts. Ce 
sont les ratés d'une machine non assouplie, non habituée, 
non entraînée, et qui n'est mise en branle que depuis une 
ou deux générations. Mais plus affreux sera ce défaut, 
plus affreuse sera cette rançon, plus précieuse sans doute 
sera le bien dont elle sera la rançon, et ce bien sera juste- 
ment d'être sorti d'une race, de tremper directement 

13 



194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

dans une race encore toute plongée dans le secret de ne 
pas savoir lire, dans le silence et l'ombre de n'avoir jamais 
porté la main sur une plume. 

Mettre la main à la plume, ce solennel propos du troupier 
légendaire lui paraît plein d'un sens mystérieux. Mes 
chers parents, je mets la main à la plume, c'est pour vous 
dire que le capitaine... Il entrevoit à ces mots un sens redou- 
table. Ainsi passé son père, qu'il n'a pas même connu, 
passé sa mère nul de sa race n'a jamais mis la main à la 
plume. Et sa mère même a une écriture si gauche, si 
maladroite, si peuple et si manuelle, si peu écrivain. Il 
est le premier, et comme seul. Lui-même si maladroit. Et 
vraiment si peu habitué. Avec ses gros doigts maladroits 
où toutes les engelures de l'enfance ont laissé leurs diffor- 
mités. 

Cette plume, son instrument propre, elle lui paraît 
un instrument dangereux. Il la découvre un instrument 
dangereux. Mais il a des compensations. Quand ça marche 
bien, quand les mécanismes sont montés, quand il écrit, 
il ne trouve pas que c'est un instnmient dangereux. 
Quand ça ne marche plus, quand les mécanismes sont 
démontés, quand il est sans nerf devant son papier 
commun, il peut se dire que c'est très bien de ne pas 
savoir écrire, d'être un mécanisme démonté, parce que 
c'est un brevet d'inhabitude. (L'habitude étant, dans 
ce système, le plus dangereux, le seul dangereux ennemi). 
Un brevet d'être nouveau. 

Il y a dans l'écritiu-e un durcissement propre. Il y a 
dans l'imprimé un vieillissement propre. Les jours où il 
ne peut pas travailler l'homme se dit que c'est la preuve 
que par la nouveauté de sa race intellectuelle il échappe 



NOTE SUR M. DESCARTES I95 

à ce durcissement, à ce vieillissement. Que c'est la preuve 
qu'il n'est pas un être habitué. 

Quoi qu'on écrive, (et ce serait une autre question), il 
y a dans l'écriture même un durcissement. Quoi qu'on 
fasse imprimer, (et ce serait une autre question), il y a 
dans l'imprimé un vieillissement et une vulgarité. (Le vul- 
gaire, dans ce système, étant le contraire du commun) . 
(Le vulgaire est de la foule, le commun est au contraire 
du peuple). Les jours où ça va bien, notre homme fait 
comme tout le monde. Il écrit et fait imprimer. Les jours 
où ça va mal, il se rappelle qu'écrire et faire imprimer 
sont les premiers durcissements et vieillissements de 
la mort. 

Quoi qu'on écrive, il y a dans l'écriture un durcissement 
qui ne sera plus assoupli. Quoi qu'on fasse imprimer il y 
a dans l'imprimé un piétinement de mémoire que nulle 
abrogation n'effacera jamais. On a trop foulé ce sentier. 
(Quand même ce seraient de belles traces). On a trop 
marché sur cette route. (Quand même ce seraient des armées 
victorieuses). Quand l'homme était cendre et poudre, 
son néant même était grand. Son néant même était beau. 
C'était encore de la terre. Et même quand il était de la 
boue sa bassesse même était grande. Cette boue, c'était 
encore du limon de la terre. Le creux même de la route 
était encore de la terre et l'ornière delà route était comme 
un siDon. Nos malheureuses mémoires modernes ne sont 
plus que des macadams. Et toujours les encombrements 
de ces trains de bagages. 

Il y a un raidissement de l'inscription, il y a un durcisse- 
ment de l'écriture ; et il n'y a pas seulement une dureté 
de l'imprimé : il y a les innombrables duretés superposées 



196 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

des innombrables imprimés. Tout homme moderne 
est un misérable journal. Et non pas même un misérable 
journal d'un jour. D'un seul jour. Mais il est comme un 
misérable vieux journal d'un jour sur lequel, sur le même 
papier duquel on aurait tous les matins imprimé le journal 
de ce jour-là. Ainsi nos mémoires modernes ne sont jamais 
que de malheureuses mémoires fripées, de malheureuses 
mémoires savatées. 

L'illettré des anciens temps lisait au livre même de la 
nature. Ou plutôt il était du livre même, il était le hvre 
même de la création. Le lettré de tous les anciens temps 
était im homme de livre(s) et lui-même il était un ou 
quelques livres. Le moderne est un journal, et non pas 
seulement un journal mais nos malheureuses mémoires 
modernes sont de malheureux papiers savates sur lesquels 
on a, sans changer le papier, imprimé tous les jours le 
journal du jour. Et nous ne sommes plus que cet affreux 
piétinement de lettres. 

Nos ancêtres étaient du papier blanc et le lin même 
dont on fera le papier. Les lettrés étaient des hvres. Nous, 
modernes nous ne sommes plus que des macules de jour- 
naux. 

Pris d'une sorte de profond effroi devant son métier 
propre et devant ce que ce métier est devenu et devant 
la condition faite aux hommes de son temps, l'homme se 
retourne vers sa race non plus même avec cette secrète 
joie, non plus même avec ce secret orgueil, mais avec ime 
peureuse, une timide reconnaissance d'avoir au moins 
im peu échappé à cet avilissement, c'est-à-dire d'y avoir 
si longtemps totalement échappé dans le passé de sa 



NOTE SUR M. DESCARTES I97 

race. Et il a l'impression que ce qu'il tient de cela, ce 
n'est rien moins que ceci : c'est d'être récemment sorti 
des mains de son créateur. 

Dans le silence et l'ombre de l'âme illettrée quelle est 
donc cette vertu profonde ; et surtout quelle est cette 
grâce profonde. N'est-ce pas la vertu même et la grâce du 
désarmement de l'ombre. N'est-ce pas la grâce même du 
détendement de la nuit. Les lettres ne sont-elles pas toutes 
des lettres d'affiches lumineuses. Les lettres ne sont-elles 
pas toujours des rampes de gaz. Les lettres ne sont- 
elles pas toujours alternatives. Les lettres ne sont-elles 
pas toutes des enseignes lumineuses et des appareils de 
publicité lumineuse et les lettres ne sont-elles pas toutes 
et toujours intermittentes. Les lettres ne sont-elles pas 
toujours celles qui brisent et qui criblent et qui crèvent la 
nuit. 

Les lettres ne sont-elles pas toujours de ces lettres 
articulées qui découpent dans la nuit des publicités 
monstrueuses. L'homme se retourne vers sa race, vers 
cette longue nuit non troublée. Comme ce silence et cette 
ombre sont plus près de la création. Comme ils sont 
seuls nobles. Comme ils sont seuls près de la création. Tout 
le reste est industrie. Tout le reste est fatras. Tout le reste 
est alphabet. 

L'homme se retourne vers l'innombrable, vers le tacite, 
vers l'immense océan de sa silencieuse race. Quelle réserve 
(Et lui qu'en a-t-il fait). Quel trésor secret. (Et lui ne 
l'a-t-il pas dilapidé). Mais surtout quel mystérieux pro- 
longement. Comme ces océans qui se prolongent de lati- 
tude en latitude, ainsi le silence premier, rompu de toute 
part ailleurs, s'est prolongé d'âge en âge dans le silence 



igS LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de l'ignorance de l'âme. Et cette silencieuse race est le 
seul écho que nous puissions percevoir du silence premier 
de la création. 

Silence de la prière et silence du vœu, silence du repos 
et silence du travail même, silence du septième jour mais 
silence des six jours mêmes ; la voix seule de Dieu ; silence 
de la peine et silence de la mort ; silence de l'oraison ; 
silence de la contemplation et de l'offrande ; silence de la 
méditation et du deuil ; silence de la solitude ; silence de 
la pauvreté ; silence de l'élévation et de la retombée, 
dans cet immense parlement du monde moderne l'homme 
écoute le silence immense de sa race. Pourquoi tout le 
monde cause-t-il, et qu'est-ce qu'on dit. Pourquoi tout 
le monde écrit-il, et qu'est-ce qu'on publie. L'homme se 
tait. L'homme se replonge dans le silence de sa race et de 
remontée en remontée il y trouve le dernier prolongement 
que nous puissions saisir du silence étemel de la création 
première. 

Comme tout homme de ce temps et digne du nom 
d'homme, comme tout homme de ce temps honteux de 
son temps, fier de sa race, tournant le dos à tout un monde 
l'honune se retourne vers sa race. Qu'en reste-t-il au 
monde. Qu'en reste-t-il en dehors de lui ; et en lui qu'en 
reste-t-il. Il se retourne, il veut au moins se retremper 
. dans la mémoire qu'il en a. Derrière sa mère, derrière son 
père, qu'il n'a pas même connu, cette muraille, cette 
silencieuse paroi, ce rang de quatre illettrés. Et une parole 
remonte à l'homme du fond des temps : La lettre tue. 

Littera occidit. Littera necat. Comme tant d'autres i! 
savait ce mot de meurtre et il ne savait pas que c'était 



NOTE SUR M. DESCARTES IQQ 

un mot de meurtre. Il répétait ce mot de meurtre et il 
ne voyait pas que c'était un mot de meurtre. Il n'avait pas 
pris littéralement cette rédargumentation de la lettre. 
Il n'avait pas pris au pied de la lettre cette rédargumen- 
tation de la lettre. 

Cette parole que la lettre était un instrument de meurtre 
et peut-être le seul instrument de meurtre. 

Et que dans la lettre était l'appareil même de la 
mort. 

Et comme échappé d'un immense danger il considère 
ses ancêtres qui ne connaissaient pas la lettre. Un mot 
de sa grand'mère, oublié quarante ans, lui remonte sou- 
dain : Je ne sais pas mes lettres, ou : Je n'ai jamais su mes 
lettres, ou : On ne m'a jamais appris mes lettres, disait-elle 
un peu honteuse (ou animée de quel secret orgueil) ; 
car en même temps elle se considérait un peu (et même 
beaucoup) comme une curiosité, comme une rareté, 
comme un être d'un autre temps. (Elle ne croyait pas si 
bien dire. Elle était rudement d'un autre temps). Elle 
était fort intelligente. Elle voyait bien à quoi elle assistait. 
Elle voyait bien toute la montée de l'enseignement pri- 
maire. Elle voyait bien que tout le monde allait à l'école. 

— Je n'ai jamais été à l'école, disait-elle. Ou de pré- 
férence : 

— On ne m'a jamais envoyée à l'école. Quelquefois elle 
expHquait : 

— A cet âge là je travaillais. Ou de préférence : 

— A cet âge-là tout le monde travaillait. 

Je voudrais bien savoir s'il y a un âge, à présent, où 
tout le monde travaille ; et à quel âge tout le monde 
travaille. 



200 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Elle n'avait pas été à l'école, mais elle avait été au 
catéchisme. 

Elle disait encore : 

— On ne savait même pas ce que c'était qu'une école. 
Elle disait encore. 

— Je ne sais même pas lire les noms des rues. 

Et elle disait encore : 

— Je ne sais pas lire le journal. 

Le journal, la plus grande invention depuis la création 
du monde et certainement depuis la création de l'âme, 
car il touohe, il atteint à la constitution même de l'âme. 
Le journal, seconde création. Spirituelle. Ou plutôt 
commencement, point d'origine de la décréation. Spiri- 
tuelle. 

Point d'origine d'une deuxième création. Ou plutôt 
point d'origine d'ime dégradation, d'une déformation, d'une 
altération qui constitue réellement le commencement 
de la décréation. Au moins de la décréation de la création 
éminente, de la création essentielle, de la création centrale, 
de la création profonde qui est la création spirituelle. 
Et en elle, par elle, des autres. Et ici il faut bien s'en- 
tendre. 

Je suis convaincu qu'il y a des bons et des mauvais 
journaux. Je suis convaincu surtout qu'il y en a des mau- 
vais. Et il y a aussi ceux qui sont bons' et mauvais. Dans 
des proportions variées. J'admets qu'il y ait tout un 
échelonnement. J'admets que nous ferons une table des 
valeurs. Eh bien ! ce que je dis, c'est que ce n'est pas cette 
table des valeurs qui m'intéresse. 



NOTE SUR M. DESCARTES 201 

C'est le registre même où il se fait qu'elle est une table 
des valeurs. 

Je suis convaincu qu'il y a des bons et des mauvais 
imprimés. Et peut-être beaucoup d'entre-deux. Je suis 
convaincu qu'il y a une bonne et une mauvaise presse ; 
et peut-être beaucoup d'entre-deux. Ce qu'il y a de bon, 
c'est que la bonne presse est quelquefois mauvaise et 
peut-être souvent ; et que la mauvaise presse n'est 
jcimais bonne. C'est toujours le même système de l'irré- 
versibilité et de la dégradation continue. On perd tou- 
jours. On ne gagne jamais. Eh bien ! ce que je dis c'est que 
les mauvais journaux font infiniment plus de mal comme 
journaux que comme mauvais, la mauvaise presse fait 
infînitivement plus de mal comme presse que comme 
mauvaise. Et c'est ici enfin que nous rejoignons notre 
Bergson : une mauvaise idée toute faite est infiniment 
plus pernicieuse comme toute faite que comme mauvaise ; 
une idée fausse toute faite est infiniment plus fausse 
comme toute faite que comme fausse. 

(à suivre) Charles péguy 



ao2 



AMOUR COULEUR DE PARIS 



Toîd le meilleur de l'azur, 
N'en reste-t-il quune cendre — 
Soir impalpable — 

et des murs ? 

Pourtant les vitres encore 
Te font des sources de ciel, 
Tremblantes, mais non taries; 

Du ciel pour une heure encore, 

Du bleu qui serre le cœur. 
Amour couleur de Paris. 



AMOUR COULEUR DE PARIS 203 



II 



Les ombres peuvent descendre 
La rue et Vâme sont prêtes. 



Mais il faudra que tes yeux 
Me regardent de tout près 
Pour que je les reconnaisse. 

Il faut te pencher un peu 
Maintenant que c'est la nuit 

Te pencher sur mon épaule, 
Amour couleur de Paris. 



JULES ROMAINS 



204 



EXPLICATIONS 

Une longue confiance dispense de vieux amis, des col- 
laborateurs fidèles, de s'expliquer encore entre eux sur 
les termes et les raisons de leur accord. Mais essaient-ils 
de les expliquer au public ? Toute formule appellera 
complément, ou bien retouche. Plus je relis le pro- 
gramme publié ici-même dans le numéro du i®'* juin, 
plus il me semble que l'expression dépasse et fausse un 
peu la pensée de l'auteur. Il ne faudraitt pas — notre 
directeur tout le premier ne voudrait point — qu'elle pût 
donner le change sur notre pensée à tous. L'occasion 
s'offre ainsi de préciser des réflexions générales que nous 
devons retrouver maintes fois sur notre route : Comment 
ne pas nous demander, d'abord, si r« indépendance » de 
l'art a rien à faire avec sa « gratuité » ? Et comment, 
s'il est question d'alléger « l'exigence de la guerre sur nos 
esprits », ne pas nous entendre pour éviter toute attitude, 
tout essai d'influence où la France pourrait perdre sans 
que l'art ait chance d'y rien gagner ? 

Tout art n'est pas gratuit, la chose est sûre. Et peut-il 
exister même un art Httéralement, absolument gratuit ? 
On s'entend bien, sans trop de peine, sur l'indépendance 
de l'art : une œuvre « y est » ou « n'y est pas »; elle « existe » 
ou « n'existe pas » ; la tendance que par ailleurs on jugera 



EXPLICATIONS 205 

la plus fâcheuse n'empêche pas une œuvre d'exister ; 
et la tendance réputée la plus noble ne fera pas, à elle seule, 
qu'une œuvre existe. Pourtant nous ne sommes pas 
des êtres sans tendances ; nous sommes fils de la terre. 
C'est la vie en nous qui demande à se traduire en art 
aussi bien qu'en pensée. L'art insatiable se nourrit de 
toute la vie : de toute la vie extérieure et de toute 
la vie intérieure ; de tous les spectacles, de toutes les 
tendances. Ce n'est pas cela qui dispose, mais c'est 
cela seul qui peut proposer. L'art n'est donc pas « indépen- 
dant » en ce sens qu'il se nourrirait de lui-même ; il est 
« autonome », c'est-à-dire qu'il a ses lois et ses exigences 
propres: rien, en droit, n'est exclus de l'art; mais aussi 
rien n'accède à l'art sans se pUer à ses conditions spéci- 
fiques. Plus la vie est intense, plus elle a de peine à se 
plier : trop riche, le spectacle trouble la vision ; trop 
forte, la tendance égare l'expression. Mais où l'art est le 
plus difi&cile, c'est là qu'il est le plus grand, le plus beau. 
Nul artiste ne commence par jeter sur le monde un 
regard préalablement « dépouillé » ; ce serait im regard 
terne, indifférent, sans choix. Le regard, qu'un intérêt 
oriente et trouble d'abord, ne « se dépouille » que dans 
l'acte même de la vision, et pour mieux voir. Une disci- 
pUne peut l'y aider : ce n'est pas pour rien que, depuis 
la Renaissance, on a tant réfléchi sur l'art ; ce n'est pas 
pour rien que s'est élaborée la distinction de l'éloquence 
et du lyrisme, ni que s'est formée la^notion^d'une « poésie 
pure », ou même la doctrine de « l'art pour l'art ». Tout de 
même, la poésie ne date pas de Baudelaire ; et l'art ne 
date pas de la Renaissance. Si la méthode faisait tout, 
Flaubert n'aurait pas à se sentir petit devant Homère ou 



206 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Cervantes. La « pureté» de l'art a dépendu, dépend encore 
de partis pris autrement larges. De même qu'une grande 
âme, tendant au bonheur, ne le veut pas trouble et pré- 
caire, obtenu par chance ou par fraude, pareillement le 
grand artiste ne veut pas une admiration de connivence 
et de complaisance, une rencontre facile — soit par chance, 
soit par fraude — avec un faux goût que satisferait tout 
rappel de beautés connues, d'émotions déjà classées. Il 
veut une puissance honnête, et qui dure. Plus simplement 
— Rivière l'a fort bien dit — « il ne veut rien d'autre que 
ce qu'il fait ». Il ne louche donc pas à côté, vers des res- 
sources étrangères ; comme il ne supprime rien de ce 
que commande son vrai propos. L'exclusive ardeur du 
génie, cette « érosion de l'accidentel » dont parle Nietzsche, 
a plus fait qu'aucune esthétique et plus fait qu'alicune cri- 
tique pour enseigner aux artistes la pureté des moyens. ^ 
Telle est la sincérité de l'art. La sincérité pure et 
simple, la franchise est autre chose ; et chacune à son 
tour fait tort à l'autre, l'artiste devant borner ses aveux, 
ses confidences, aux limites de son propos. Or, dans notre 
littérature française, qui fut une des plus agissantes, 
des plus constamment tendues vers l'action, cette «absence 
d'hypocrisie » dont Rivière la loue à bon droit a-t-elle 
attendu, pour paraître, le prétexte d'un art gratuit ? 
Le chrétien qui veut s'humiUer tel qu'il est, l'antichrétien 
qui s'accepte et s'af&rme tel qu'il est, sont hommes fort 

I. Evidences;' mais'auxquelles on ne s'ouvre pas vite, quand 
à vingt ans, on a reçu d'abord l'empreinte de Flaubert. Il faut 
alors quelque travail pour ajuster ses doctrines aux préférences les 
plus nettement senties, et ne pas humilier Lucien Leuwen ou Le 
Lys dans la Vallée devant Madame Bovary ou Salammbô. 



EXPLICATIONS 207 

tendancieux ; et c'est leur tendance même qui les porte 
à la franchise. Notre sincérité leur doit beaucoup. Pour 
sincèrement se connaître, faudrait-il donc ne tendre à 
rien, ne rien vouloir ? N'est-ce pas, encore ici, l'ambition 
des conquêtes durables qui se traduit par une horreur des 
faux-semblants ? — Certes, il n'est pas aisé de se découvrir 
^ oi-même, ni comme individu ni comme peuple, à la lumière 
de fournaise d'une guerre ou d'une révolution. Mais, 
ainsi que pour l'art, le résultat vaut bien la peine : où 
la sincérité coûte le plus, c'est là, non pas ailleurs, qu'elle 
a le plus de prix. 

Personne en cette Revue ne traitera de gratuites des 
œuvres dont la tendance, tout simplement, lui agrée ; et 
le mot « gratuité », sous la plume de Rivière, n'avait 
certainement qu'un sens tout relatif. J'entre dans ce sens ; 
j'accorde que l'art domine avec moins d'effort une matière 
peu riche ou d'avance épurée ; j'accorde (encore qu'on 
puisse le contester) que sa nature propre se révèle surtout 
dans ses jeux les plus libres, les plus légers, et que, par 
leur exemple, le respect de la forme se maintient, s'affine, 
et profite à des travaux plus lourds de vie. La littérature 
de paix — j'entends celle de tous les siècles — en cela 
nous offre assez de modèles, assez de leçons. D'autres 
modèles seront les bienvenus ; devons-nous craindre d'en 
manquer ? — La thèse ici soutenue semblait être : que 
l'exigence de la guerre sur les esprits, appelle, pour contre- 
poids, la recherche volontaire d'une certaine gratuité. 
Or, quand bien même j'accepterais la thèse, je trouverais 
à redire aux considérants. 

D'abord, je ne consens point qu' « un des méfaits 



208 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

les plus graves de la guerre soit d'avoir préoccupé les 
esprits ». Cette guerre qui nous coûte dix-sept cent mille 
hommes, qui a mis notre avenir en suspens, et l'y laisse, 
a bien fixé, durant cinq ans, toujours sur les mêmes 
images, nos sentiments et nos idées ; elle a presque 
suspendu, pour tout le reste, le travail intérieur des 
esprits. Mais la véritable « préoccupation », ce serait, dans 
un même travail continué, l'intervention d'idées étran- 
gères qui la faussent, produisant un désarroi des argu- 
ments, des habitudes, des principes et des méthodes. A 
ce compte, la grande guerre a « préoccupé » la pensée 
française dix fois moins que la longue querelle janséniste, 
et, je crois, un peu moins que l'Affaire Dreyfus. Nous 
sommes loin d'y avoir pensé positivement dans la mesure 
de son importance. Ne risquant pas d'y penser trop, 
risquant d'y penser trop peu, nous devons y penser bien. 
Et je ne consens donc point davantage que le 
« détournement » du génie français, son absorption dans 
une tâche, doive s'appeler une déformation i. Ce qui 
déforme l'esprit, c'est de penser tout ensemble à ce qu'on 
fait et à ce qu'on ne fait pas. Plus d'un esprit s'est déformé 
sans doute. Ceux qui constamment ont pensé en deçà, au 
delà de la guerre, au-dessus, au-dessous, à côté, ne sont 
pas les moins prêts à chercher maintenant, dans l'art, 

I. Peut-être Rivière en veut-il surtout à la « littérature de 
guerre ». Ce que j'en ai lu ne me rend pas glorieux; ce que j'en 
ai lu ne me fait pas honte. Même si l'on met à part de beaux livres, 
comme ceux de Duhamel, cette littérature apparaît monotone, 
inégale, bien réduite par tant d'absences ; mais plus franche, plus 
simple qu'on ne l'eût attendue ; plus pauvre, non plus impure 
que la littérature du temps de paix. Je vois, sur une jachère, 
quelques essais de culture; non pas un vaste champ empoisonné. 



EXPLICATIONS 209 

autre chose que l'art. Mais ceux « dont toutes les idées 
ont été tournées dans un seul sens » ne se trouvent point 
mal préparés à ce qu'est pour vous, Rivière, le travail 
de création : « ne rien sentir, ne rien vouloir d'autre que 
ce qu'on fait ». 

Je ne consens point qu'une pensée que domine encore 
l'idée de la guerre soit nécessairement prise sous « un 
esclavage intellectuel ». Voici justement le temps où une 
telle pensée, n'étant plus astreinte à l'obligation directe 
de servir, peut, comme toute autre pensée, « pousser 
droit ». Voici le temps où elle n'est plus arrêtée sur son 
objet par une pression du dehors, et ne peut s'y 
maintenir qu'en vertu d'une exigence intérieure ; où ce 
qui naîtra d'elle a donc chance d'accroître « les produits 
naturels de notre inspiration». Mais c'est aussi le temps de 
l'expérience véritable, qui, en présence de tels événements, 
ne relève pas tant de la sensation que de la mémoire encore 
toute chaude. C'est le temps du témoignage, non pas seule- 
ment du témoignage sur ce qu'on a vécu et sur ce qu'on 
a vu, mais sur ce qu'on a pensé, sur ce qu'on pense, au 
voisinage du fait. Ce temps, il ne faut pas le perdre, parce 
qu'il passera très vite. Bientôt commencera Tère de la 
légende et de l'histoire. Penser la guerre, alors, sera la 
reconstruire, avec une vraisemblance plus ou moins 
assurée, selon que les témoignages — au sens où je prends 
ce mot — seront plus ou moins exacts et complets. Ne 
décourageons aucun témoignage, et ne faisons pas exprès 
de distraire aucun témoin ! 

Car je ne consens pas, surtout, que les puissances d'oubli 
aient besoin d'être aidées. La vie continue d'elle-même ; 
il n'en coûte pas tant de se remettre à vivre. Vraiment, 

14 



210 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

devant ce bel été, dans les rues ou sur les routes, devant 
les femmes qui passent ou les enfants qui jouent, et chez 
vous, devant un beau livre retrouvé, vous pensez souvent 
à la guerre, sans vous forcer, malgré vous ? Pour moi, 
j'oublie, mon cher Rivière ; vous oubliez ; je ne vois per- 
sonne qui ne soit tenté d'oublier. Car tout agit dans le 
sens de l'oubli : pour bien sentir et comprendre ce que la 
guerre a changé, ou bien ce qui existait avant elle et tou- 
jours mais qu'elle nous a montré sous un éclair soudain, 
il faudrait sans cesse creuser sous l'apparence et rétablir 
à grand'peine un enchaînement de rapports secrets. 
D'un côté, ce qui a le plus de pouvoir sur l'homme : les 
sensations, l'action présente, les habitudes. De l'autre, ce 
qui n'a nul pouvoir, sinon celui que l'homme veut bien 
lui donner : des souvenirs pâlissants, des idées peu mûres 
et mal affermies... Il est superflu d'accourir au secours 
du parti le plus fort. 

Combien il me plairait de reconnaître, dans les dernières 
pages du programme, une réponse anticipée à toutes mes 
objections! Loin de se désintéresser des graves problèmes 
posés par la guerre, la Nouvelle Revue Française, il est 
vrai, promet aux discussions politiques et sociales l'accueil 
qu'une revue httéraire aurait plein droit de leur refuser. 
Pourtant un malentendu reste à craindre : la guerre, avec 
tout ce qui s'y rattache, c'est « problèmes » — pourrait- 
on croire — c'est « discussions », donc politique et jour- 
nalisme. Le reste est « littérature » ; le reste appartient à 
l'art ; car l'art, c'est le naturel ; et le naturel c'est le 
gratuit. — Cela, nul de nous ne saurait le penser. Vous 
ne le pensez pas, Rivière. Je me garderais de douter, 
même si vous ne m'en aviez rien dit, de l'accueil que vous 



EXPLICATIONS 211 

réservez à toute belle œuvre inspirée par la guerre. Vous 
n'entendez point qu'on en doute. Le commun souci de ne 
pas tout mélanger nous force donc à nous expliquer 
mieux, afin que les lignes de distinction entre les idées 
passent exactement par les justes points. 

Ecartons une fois de plus, si vous y tenez, une confusion 
dont tout le passé suf&sait à nous défendre : on le sait bien, 
que cette Revue ne confondra point l'art avec le civisme, 
et que les croyances politiques n'y déteindront point sur 
les opinions littéraires. Mais gardons qu'un lecteur mal 
averti ne nous prête une confusion pire : la différence, 
commune à tous sujets, entre l'art vrai et l'art faux n'a 
rien à faire avec ime différence entre des sujets, entre des 
tendances, entre des sources d'inspiration esthétiquement 
« pures » ou « impures ». Il n'y a point de source déjà si 
pure que l'art n'ait chaque fois à la clarifier ; ni de source 
si trouble qu'il ne la clarifie. On reviendra sans nous aux 
sources éternelles. Mais la source neuve et qui tarira, nous 
n'avons qu'un temps pour y boire ; et son eau, trop tard 
et trop loin puisée, n'aurait plus les mêmes vertus. 

MICHEL ARNAULD 



212 



DIALOGUES DES OMBRES 
PENDANT LE COMBAT 

I 

SCIPION, TÉRENCE. 

TÉRENCE. — Puisque la bataille a repris, je pensais 
bien, Scipion, vous trouver sur cette roche avancée, 
contemplant la cohue de ceux que le combat fait refluer 
vers nous. 

Scipion. — Combien crois-tu qu'il en soit tombé, depuis 
le petit jour ? 

TÉRENCE. — Je regarde s'écouler ce fleuve, tous ces 
visages pareils, ces yeux ouverts, ces bouches qui crient, 
ces ennemis mêlés un instant, comme de l'huile battue 
dans de l'eau, et qui déjà se séparent en deux courants 
hostiles... 

Scipion. — Combien sont-ils tombés, crois-tu, en cette 
seule matinée, en ces sept ou huit heures qui auront un 
grand nom dans l'histoire ? 

TÉRENCE. — Ah! Scipion, que peut bien vous importer? 
Craignez-vous qu'ils ne soient plus nombreux qu'à 
Numance et qu'en regard de ces nouvelles batailles, vos 
victoires ne paraissent rapetissées ? Je vous vois ces yeux 
durs et distants que nous vous connaissions bien, les 
jours où la fortune ne vous paraissait pas assez docile. 

Scipion. — Tu croyais savoir Ure en moi, Térence, et 



DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT 213 

tu t'imaginais grand connaisseur d'âmes, parce que tu 
avais placé quelques paroles assez vraisemblables dans la 
bouche de tes marionnettes et que tu avais joliment dé- 
duit les réflexions d'un valet qui va passer sous les verges. 

TÉRENCE. — Hé! Scipion, ce peu que je savais du cœur 
humain, vous éprouviez quelque orgueil à le partager. 
Il fut un temps où il ne vous déplaisait pas que l'on vous 
crût pour quelque chose dans l'invention de mes fables 
comiques. Et quand on insinuait que votre affranchi 
s'était borné à mettre en vers les idées que vous lui jetiez, 
vous protestiez avec un sourire si détaché que les gens 
se récriaient sur votre tact, sans croire devoir cesser de 
louer votre bel esprit. 

Scipion. — Ahçà, Grec, oses-tu prétendre que j'aurais 
été jaloux de ton écritoire ? Cesse de bourdonner autour 
de moi comme une mouche. Regarde les remous de ces 
ombres. L'univers chancelle selon que grossit l'un de ces 
deux courants et qu'avec lui s'échappe la force d'une des 
armées. Que viens-tu me rappeler tes masques ? 

TÉRENCE. — Vous m'étonnez, Scipion, car je ne croyais 
pas que l'odeur d'une bataille pût ainsi changer votre 
appréciation des hommes ; mais je reconnais bien votre 
promptitude à ressaisir l'avantage et votre passion de 
dominer. Maître... s'il vous plaît que je vous appelle 
ainsi, je ne vous marchanderai pas ce titre, bien que vous 
le réclamiez soudain avec une âpreté qui, pour des yeux 
perspicaces, n'est pas trop bon signe. Voulez-vous que 
je vous écoute comme un de vos centurions qui se tient 
à trois pas, raidi par la crainte et le respect ? Mais quand 
je vous parlerais à genoux, empêcherais- je qu'il y ait eu 
des temps où les copistes de mes pièces croyaient vous 



214 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

faire honneur en citant votre nom dans une note margi- 
nale ? Scipion, Scipion, le jour où l'on n'a plus eu peur 
de Carthage et où l'on ne s'est même plus soucié de 
Rome, c'est moi qui ai maintenu votre mémoire. Vous 
avez marché devant mon cortège de musiciens et de 
costumiers, et votre souvenir n'est resté vivant que grâce 
à ce doute qui flottait toujovus : ne serait-ce pas lui qui a 
conçu le Phormion et combiné l'intrigue de l'Eunuque ? 

Scipion. — Plutôt mille fois disparaître dans la nuit 
totale! Ah! tu as des raffinements dans l'insulte et tu 
peux te vanter d'être le seul qui m'ait fait monter aux 
yeux des larmes de dépit. Dieu soit loué, je ne suis jamais 
tombé si bas, que je sois devenu ton camarade et que nous 
ayons mêlé nos ratures sur un même texte ! Si une seule 
syllabe de tes pièces est vraiment de moi, je te le demande 
en grâce : rejette-la ou crie dans toutes les oreilles que 
j'en suis innocent. Tu me dois cette réparation ! 

TÉRENCE. — Tout blessant que vous vous efforciez 
d'être, j'aime, Scipion, ce langage orgueilleux et je ne puis 
réprimer un battement de cœm" chaque fois que j 'entends 
cette voix nette et forte. Et vous le voyez : malgré le 
rang que quelques-uns m'ont concédé, je me tiens derrière 
vous, déférent et docile... 

Scipion. — Ah ! présomptueux jusque dans ton 
humilité ! Oublies- tu que, vivant, jamais tu n'as pu sou- 
tenir mon regard ? 

TÉRENCE. — Oubliez-vous que vos yeux sont éteints, 
Scipion, et qu'ils ne forcent plus personne à baisser les 
paupières ; tandis qu'il me suffit à moi d'une demi- 
douzaine de bateleurs pour que mes comédies, dans leur 
fleur même, toutes riantes et vivantes... 



DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT 215 

SciPiON. — Assez ! j'ai appris la patience, bien qu'elle 
ne me fût pas naturelle. Mais parce que je me délecte 
d'un melon particulièrement doux, faut-il que je m'inté- 
resse au jardinier et supporte ses commérages ? Tais-toi 
et me laisse en paix contempler ce grand spectacle. 

TÉRENCE. — Je ne dirai plus rien, puisque ma gratitude 
même ne parvient qu'à vous offenser. Regardez tout ce 
groupe qui a bondi d'un seul coup dans la mort, des 
enfants presque... 

SciPiON. — Et qui vont rentrer dans l'obscurité, 
comme Scipion et Sylla, c'est bien ce que tu veux dire ? 
dans les ténèbres où l'on trouve les fidèles compagnons 
et où s'en va toute grandeur qui n'est pas bavarde? 
Allons, Grec, tu t'oublies. Je t'ai dit d'évaluer le nombre 
de ceux qui tombent. Tiens-toi là et compte. Mon cœur 
se serre à la vue d'une bataille aussi disputée. 



II 

Arnauld, Racine. 

Arnauld. — Ils ont pris Fismes et menacent Reims. 
Le pays tout entier monte en fumée ! 

Racine. — Mon Dieu, que vos colères sont terrifiantes ! 
« Ils ont pris Fismes », dites-vous ? J'entends vos paroles 
et n'ose les comprendre. Ils ont pris et détruit la ville ? 

Arnauld. — Ah! cœur trop passionné, que le chagrin 
saisit avec l'impétuosité de la tempête ! Les lieux que 
vous aimiez ne sont pas encore en péril. 

Racine. — Hélas! ce n'est pas pour ces Ueux que je 
me désole. Les maisons devenues la proie du feu, on pourra 



2l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

les rebâtir ; les ombrages détruits repousseront d'eux- 
mêmes; mais à la blessure qui m'est infligée, il n'y a point 
de remède ! 

Arnauld. — Enfant cher entre tous, quel coup vous 
vient frapper dans mes nouvelles ? 

Racine. — Puisque le sacrifice avait été complet, 
sans duplicité et sans esprit de retour, pourquoi Dieu 
me l'impose-t-il une seconde fois ? 

Arnauld, — De quel sacrifice parlez- vous, et s'il 
était réellement accompli dans votre cœur, comment 
serait-il à recommencer ? 

Racine. — Ahl qui peut se vanter de connaître son 
cœur ? J'avais déchiré tous les hens qui retenaient le 
mien au monde. J'avais brûlé tous ceux de mes vers 
qui peignaient la passion avec ces mille excuses qu'invente 
une âme complice. Vous vous rappelez m' avoir trouvé un 
soir devant les cendres de ma cheminée, dans l'exaltation 
d'un bonheur qui me couvrait le visage de larmes. J'ai 
cru passer mon âge mûr dans le calme port de la Grâce, 
mais maintenant je n'ose plus sonder le passé, tant j'ai 
peur d'y trouver déjà ce désir inquiet qui vient d'être à 
jamais déçu et qui me jette dans l'aiïreuse amertume 
où vous me voyez. 

Arnauld. — Vous calomniez cette égalité d'âme qui 
fut le triomphe de vos années vieillissantes. 

Racine. — Savais-je qu'une main trop zélée avait pris 
copie de ces vers et que, de cette Alceste que j'avais cru 
détruire, il subsistait des scènes entières, dans le grenier 
d'une humble maison — hélas, qui ne sont plus que cendre 
à leur tour. Pourquoi Dieu a-t-il exigé cela ? Je n'avais 
rien écrit de plus puissant ni de plus tendre. 



DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT 217 

Arnauld. — Cessez, cessez ! Vous allez vous meurtrir 
d'horribles blasphèmes ! Vous étiez un gibier dont les 
chiens ne lâchent plus la piste et qui sent venir l'essouffle- 
ment. Toute joie vous était pleine d'épines. Conçoit-on 
créature plus misérable et plus déchirée que vous ne 
l'étiez alors ? Etait-ce payer trop cher la hbération de 
votre âme ? 

Racine. — Mon âme... ah! qu'allez- vous me faire dire ? 
Mon âme était-elle vraiment si précieuse qu'elle valût 
un tel sacrifice ? 

Arnauld. — Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-lui ! 

Racine. — Qu'importe aujourd'hui que j'aie ou non 
triomphé de ma misère ? Les hommes ont maudit mon 
affreux courage et c'est au moment où je m'élevais au 
niveau des grands cœurs que j'ai perdu ma royauté. 

Arnauld. — Royauté exécrable dont vous-même 
vous avez eu peur, quand vous avez découvert qu'elle 
avait conduit vos pieds dans le crime et qu'elle vous 
avait fait le compagnon d'empoisonneurs ! Ah ! jour 
béni où vous vous êtes lavé de cette lèpre ! 

Racine. — Hélas ! il ne fallait pas en guérir. 



III 

Vauvenargues, de Seytres. 

De Seytres. — As-tu remarqué ce jeune homme à 
peine plus âgé que moi et dont le regard est à la fois si 
charmant et triste ? Il a sur la manche un petit galon 
de sergent. Pourquoi est-il affligé ? Je ne l'étais pas, moi. 



2l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

malgré les terribles souffrances de ce siège de Prague. 
N'avait-il point, pour le soutenir, une amitié comme la 
nôtre, ou bien est-ce déjà plus cruel de mourir à vingt 
ans qu'à dix-neuf ? 

Vauvenargues. — N'as-tu pas prêté attention à cette 
feuille de papier repliée qu'il tient à la main, toute couverte 
de notes au crayon ? Peut-être se sentait-il le cœur plein 
de choses que jamais plus il ne pourra dire. 

De Seytres. — Ah! grand ami, quel chagrin j'éprouve 
à sa vue ; il avait peut-être du génie comme toi. 

Vauvenargues. — Ou peut-être aurait-il grossi le 
nombre des auteurs inutiles et vaniteux. Qu'importe, 
puisqu'il a su bien se battre. 

De Seytres. — Jamais je ne prendrai mon parti de 
l'imaginer méchant écrivain. Vois comme il penche sa 
tête ensanglantée d'une manière grave et touchante. 

Vauvenargues. — Nous avons conçu de l'admiration 
et même de la tendresse pour de méchants écrivains, et il 
y en a d'admirables qu'il nous faut désormais hsdr. Cela 
est dur à concevoir, mais ne serait-ce pas qu'il y a quelque 
chose d'encore plus grand que la pensée ?... 

IV 

Hugo, Péguy. 

Hugo. — Puisqu'ils ont quitté Laon et qu'il va bien 
falloir qu'ils abandonnent Lille et Vouziers ; puisque la 
clarté revient dans nos cœurs, laisse-moi t'avouer, Péguy, 
une ombre qui obscurcit un peu ma joie : je suis jaloux 
de toi, mon garçon, jaloux de cette mort qui t'immobili- 



DIALOGUES DES OMBRES PENDANT LE COMBAT 219 

sant au plus haut que tu aies jamais atteint, colore 
d'héroïsme ton œuvre entière. 

PÉGUY. — Avouez plutôt, grand-père, vieux mahn 
— vous permettez que je vous appelle vieux malin, car 
vous savez de reste en quelle vénération je vous ai 
toujours eu — avouez que ma mort vous contrarie quelque 
peu, car personne ne parlera plus de vous comme il m'est 
arrivé de le faire. Vous voici de nouveau entre les sacris- 
tains de votre église et les roquets qui vous sautent aux 
jambes. 

Hugo. — Certes, je te regrette, car nous étions du même 
sang, et l'amour te faisait discerner des beautés qui passent 
l'intelligence des déhcats. Ils me méprisent parce qu'il 
m'arrive de ronfler un peu quand je dors et que j'ai des 
mains de maçon... Mais il ne s'agit pas de cela. Oui, mon 
ami, je te disais que je suis jaloux de ta mort, car notre 
instant suprême donne un sens à toute notre vie. Faire 
une bonne mort, tout est là. C'est une de ces injustices 
contre lesquelles il est vain de ratiociner. J'avais de mon 
mieux préparé la mienne ; mais cet enterrement m'a peu 
profité ; il ne m'a même pas profité du tout. Toi, au 
contraire, tu auras éternellement à la bouche le cri que 
tu as poussé en entraînant tes hommes contre les mitrail- 
leuses. Tous tes combats, les meilleurs comme les moins 
bons, participeront à la sainteté de cet assaut. Et toutes 
tes pensées, même les plus reculées, celles du petit étu- 
diant en Sorbonne ou de l'écoher d'Orléans, seront éclairées 
par ce soleil de la Marne. Que sont les privilèges de la 
naissance devant ceux de la mort ? C'est ce que tu as 
bien compris, toi, mon petit, et c'est ce qu'à Paris ils 
ignoreront toujours. 



220 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

PÉGUY. — Oui, je me le redis, grand-père, et c'est 
assurément une belle pensée à remuer dans la solitude 
de son cœur. Mais il faut bien que je vous le confesse : 
ce cri qui part de toutes les gorges, maintenant qu'on a 
les crocs bien plantés dans leurs chairs et qu'on les fait 
reculer pas à pas — vous verrez qu'on va les flanquer 
dans la Meuse — ce merveilleux bonheur où les âmes 
déhvrées tournoient comme des brindilles dans un feu de 
la Saint-Jean, eh bien! n'est-ce pas, vous le devinez : il 
me fait chagrin tout de même. Un arbre a du moins la 
voix de ses feuillages, et je donnerais tout l'éclat que la 
mienne a pris dans le passé, pour pouvoir entonner 
maintenant le Te Deum. — Il ne faut pas être rosse pour 
les confrères, mais enfin il n'y avait que nous deux pour 
parler dignement de ces grandes choses. 

Hugo. — Ceux d'aujourd'hui ont la voix grêle. Je les 
trouve un peu nains dans ce déchaînement de Titans. 

PÉGUY. — Pour ça, vous y allez un peu fort, vieux 
burgrave. Que diable, nous ne sommes plus au temps des 
armées de métier. Tous sont partis, je veux dire presque 
tous. Ils ont été occupés à autre chose qu'à composer 
des poèmes. Vous savez qu'il y faut du temps et du 
silence ; et nous pouvons le dire entre nous : l'inspiration, 
c'est une digestion légère, un juste équilibre entre le 
travail et le loisir. On n'a pas tout cela facilement dans im 
gourbi. Il faut être juste, même envers eux, et leur faire 
encore un peu de crédit. Mais s'ils ne se désenrouent pas 
quand on sera sur le Rhin... 

(Novembre-décembre 1918) jean schlumberger 



221 



POEMES 



CROISADE 

Et voici les Américains 

croisés aux couleurs de la terre 

qui réveillent V armée dans son linceul de ciel 

Ils ont allié leur âme au fer de leurs canons 

et leur or est fondu avec leur soleil neuf 

Amis il faut sauver le sépulcre du Christ 

Holà! ho! du vaisseau 
France pays des tombeaux 
Et le bateau de chair vive 
aborde à V aimable rive 
Ça de la tranchée sépulcrale 
ressuscite d'entre tes morts 
peuple-Christ 
mon peuple triste. 



222 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



ROMANCE 

J'avais mêlé la France aux traits de son visage. 

ma patrie ! si je défaille 

pardonne 

en somme 

vaille que vaille 

au long des ans, au long des guerres 

n'ai-je été un bon militaire ? 

J'ai vu la face endolorie 
de mon aimée, de ma patrie 
grands yeux que remplit 
Quelque larme, eau claire 
lac comble, urne amère. 

Vous Français peuple triste adonné au désir 
j'ai rejeté la femme qui veillait sur mon cœur 
j'avais senti la France au fond de la douceur 
dont m'accablaient ses bras 
peuple jamais las 
d'une volupté fine. 

Gloriole cocasse discipline 
Aujourd'hui, je te soumets 
mon regret. 



POÈMES 223 



GUERRE FATALITÉ DU MODERNE 

Guerre intrusion de l'âme 

La matière est bousculée par l'âme 

L'âme brandit son corps contre le fer. 

J'ai vu le royaume des hommes entre la mer du nord 

et les montagnes centrales. 

La force des peuples coulait par toutes les routes. 

Là les hordes des mâles se sont exilées. 

Il en est toujours qui se rejettent hors des villes. 

Ces années-ci beaucoup encore se sont arrachées à la 

soumission de la jouissance. 

Ils sont venus par les mers tachées d'huile et ils poussent 

leurs troupes à travers les décombres de ce continent. 

Ce sont les hommes de main, les exécuteurs de la vie. 

Leur chant triste et forcené se lève. 

Dans cette aire oîi nous nous tenons tout a été abattu. 

Nos canons ont nié un horizon de maisons. 

D'abord nous avons enfoncé les toits dans les murs, 

l'illusion des portes a été soufflée et le ciel a dilaté les 

fenêtres dans une dérision. 

La colère des obus a fait éclat chez les épiciers et la 

honteuse obésité des édredons crève par les brèches. 



224 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Ces maisons avaient assez duré. Les bâtisses maçon- 
nées sans amour ont été aplaties. 
Des hommes sont restés debout parmi les gravats avec 
leurs canons ardents à interroger le ciel. 
Ces étranges chantiers s étendent aux portes de la cité 
d'Europe. 

On trébuche dans la ferraille. 

La terre dans ses remous roule les cadavres parce qu'ils 
ne sont pas voués au repos et que la mort nest pas une fin. 
Dans les coins les saisons mordent hâtivement aux 
trophées. 

force de l'homme dans l'espace épuré. 

Sous le ventre de nos armées qui rampe vite sur dix 

millions de roues, les villes de plâtre tombent en poudre. 

Nous traînons parmi nos rangs d'étonnants équipages. 

La terre s'use sous notre foulement métallique. 

D'un ongle de fer nous faisons sauter la pellicule 

d'humus. 

Les végétations se corrodent, la craie s'aigrit, les chênes 

sont des échardes. 

Les routes s'effritent sous les infifiis monômes râpeux. 

Le pneu coriace et verruqueux échine la côte. 

Le fleuve de stérilité déborde et les pistes ravageuses 

effrangent la motte de la campagne. 

Bottes et sabots roulent chaudement et la roue choie 

inépuisablement. 



POÈMES 225 

La force exaspérée imprime un monstrueux vestige. 

Le corps du fer pèse et la courbe de la terre plie. 

Je vous annonce la venue du royaume humain. 

Sous nos pieds la terre sémacie comme le corps oublié 

dans la méditation. 

Il se confirme que la tenace usurpation de l'homme sur 

les anciens règnes approche de son triomphe. 

Les pierres, les plantes et les bêtes sombrent dans 

le déluge humain. 

La poussière se fait chair et ne veut pas retourner en 

poussière. 

De gros os de fer^s' implantent dans le ciment impour- 

rissable. 

PIERRE DRIEU LA ROCHELLE 



15 



226 



NUIT A CHATEAUROUX 



De Melun je filai sur Provins. Dans le périmètre du 
Grand Quartier Général, il n'y a pas de troupes ni de 
convois étrangers. Les routes qui partent en éventail 
de Foch ou de Pétain, sont pures, pendant quarante kilo- 
mètres, de toute autre race que la française, et Provins 
était ainsi au centre de la seule de nos provinces recon- 
naissables. Tout un après-midi je fus dans une guerre sou- 
dain française. Quel repos ! J'étais un interprète qui 
revient dans son vrai pays. J'étais un interprète dont l'amie 
étrangère parle soudain la langue. Je n'avais plus à pré- 
parer en moi, d'une traînée lointaine de poussière, d'une 
foule encore indistincte, la traduction qui m'en donnerait 
au passage une automobile américaine, un bataillon por- 
tugais. Pour la première fois tous les saints que je recevais 
étaient les mêmes que les miens. Au lieu des corps opaques 
en Europe — Siamois, Indous, — qui me renvoyaient 
rudement mes regards, des artilleurs français, la capote 
en tr 'ouverte, des fantassins, sous un sac dont je connais- 
sais les moindres objets, l'épaisseur des moindres vête- 
ments, tous ces gens pour moi transparents, et à travers les- 
quels — l'auto allait vite — je pouvais au besoin suivre le 
paysage. Je ne voyais plus le visage composite de la 
guerre, mais ses traits nets et simples, et elle ressemblait à 
la paix. 



NUIT A CHATEAUROUX 227 

C'était r après-midi. L'auto donnait dans l'épaisse 
chaleur la buée que font les hommes dans le froid. C'était 
juillet, où l'ombre est chaude comme une couverture. 
Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois, pour dis- 
paraître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, 
comme si on rabaissait le soleil. C'était l'été, un été 
sans instinct, sans réflexe ; il fallait au moins des oiseaux 
pour remuer les feuilles, des poissons pour rider l'eau, au 
moins une jeime fille nue pour rider le cœur ; et il n'y eut, 
dans ces villages et ces forêts, qu'une nymphe de plâtre. Les 
bicychstes n'évitaient notre roue qu'à la seconde juste où 
nous étions sur eux ; le chien étendu en travers delà route, 
la tête vers l'accotement, se contentait de ramener sa queue, 
puis de fermer les yeux par peur de la poussière. Dans tant 
de soHtude, la voiture devait se frayer un chemin en tou- 
chant vraiment chaque être, comme dans une foule. 
Nourris de coulommiers et de brie, abreuvés de vouvray, 
les piétons aujourd'hui ne se garaient que contre la mort, 
chacun avec le geste de défense qu'a son âge, les enfants 
se protégeant la joue de leur bras, les femmes rougissant, 
et ils attendaient de l'auto une gifle, une caresse. A ma 
gauche, l'attaché mihtaire serbe peu à peu s'assoupissait, 
puis, au moment où il fermait les yeux, piquait du nez, 
relevait la tête en se tâtant et ne se garait du sommeil, lui, 
qu'après l'avoir heurté. Tout ce que j'inventais pour le dis- 
traire était de tendre le doigt vers les châteaux blancs dans 
la verdure. Alors, il regardait et disait oui. Pas un qui lui ait 
fait dire non, qui ait été vert dans des arbres blancs, violet 
dans des arbres noirs. Des ramiers volaient, mais perpen- 
diculairement aux routes, et plus lourds sur ces chemins 
volants que n'empruntent point les télégrammes... L'at- 



228 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

taché serbe approuvait... Pas un seul château argenté 
dans des arbres rouges... Le chauffeur bavard conduisait 
la tête tournée vers moi, et il ne pouvait non plus, car 
j 'affectais d'être rassuré, lire les tournants ou les caniveaux 
sur mon visage... Parfois il s'inquiétait d'un pneu arrière, 
et tous quatre nous nous penchions de tout le corps hors 
de la voiture emportée sans maître, comme quatre pou- 
pées... Le planton pompait sans relâche à je ne sais quelle 
pompe, aiïolé comme si nous faisions eau... De sa main 
droite, à bras tendu, car nous allions droit vers l'ouest, 
l'attaché serbe projetait sur son visage, cherchant surtout 
à couvrir un de ses yeux, un tout petit cercle d'ombre... 
Je lui montrais les topinambours de l'an dernier, rouilles 
par l'automne, les silos de betteraves, pourries par l'hiver ; 
il approuvait : je ne croyais pas les Serbes aussi lâches 
devant les saisons... Puis vint ce village où la fontaine est 
surmontée d'une nymphe nue, et une vieille femme y 
lavait un bonnet, une chemise mauve, des bas, tout le 
linge de la nymphe, des draps de nymphe avec de grandes 
initiales. Puis parut le poste fixe de défense contre avion, 
et le potager s'étalait chaque semaine davantage autour de 
la tour de planches... Puis le poste mobile, où les observa- 
teurs n'ont pas la ressource de planter, et dorment, les 
yeux fermés dès qu'ils ne regardent plus le ciel... Mais 
soudain la terre fléchit, l'horizon fut crénelé de tours et 
de dômes, planton et chauffeur ceignirent leur étui vide 
de revolver, y firent disparaître leurs bérets, coiffèrent 
leur casque comme des aviateurs ; les autos qui allaient 
sur Paris laissaient un vrai reflet d'or, contenaient im 
képi de général ; c'était le Grand Quartier, c'était Provins. 
Il fallut s'arrêter aux portes. Nous étions à la fin de ce 



NUIT A CHATEAUROUX 229 

mois où un lieutenant italien avait pu conduire, de Mo- 
dane au front de l'Aisne, Lina Pellegrini déguisée en 
matelot. Il avait remarqué que les marins, on ne saura 
jamais pourquoi, pouvaient sans qu*on leur demandât 
aucun permis aller jusqu'aux tranchées et, dans les tran- 
chées, jusqu'aux sapes. Une heure Lina avec ses jumelles de 
théâtre regarda la guerre, vit seulement une musaraigne, 
frémit, grimpa en criant sur le parapet car un rat passait ; 
et conduite au colonel, éclata de rire en montrant ses dents 
qui la dénonçaient plus que n'eût fait chez d'autres la 
poitrine. Elle avoua qu'elle n'était pas matelot, retira 
ses mains de ses poches, laissa tomber ses cheveux, 
mit un corset — reprit toutes les habitudes qu'on a 
sur la terre et pas sur la mer — n'affecta plus de marcher 
en écartant les genoux comme si elle sentait le globe rouler, 
et fut reconduite en Italie — la plus belle Italienne ! - — 
avec im papier du Quartier Général qui la disait indési- 
rable. Des officiers, disciplinés, se la passaient dans les 
gares régulatrices, sans donc la vouloir, mais en la cares- 
sant — et l'itinéraire capricieux de son voyage, les cinq 
villes, Modane, Bourg, Chalon-sur-Saône, Troyes et 
Provins, où l'on ne sait distinguer entre une Bolonaise et 
un marin, — d'ailleurs, tout est logique, les cinq villes les 
plus éloignées de la mer, — fut désormais semé de postes 
et de plantons. La voiture dut suivre un dédale à angles 
droits marqués de ces flèches tirées du carquois des gen- 
darmes, qui ne saluaient qu'après nous avoir inspectés et 
reconnus semblables à eux-mêmes... 

Provins d'ailleurs semblait une ville folle. Au bruit de 
notre moteur, chefs et soldats se dissimulaient dans les 
portes cochères, ou cachaient de leur main sur eux, comme 



230 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Vénus surprise, je ne sais quel insigne ou quel trait dé- 
fendu, mais pas à la même place de leur corps, et pour 
chacun cette étrange pudeur changeait d'objet. Le soleil 
était ardent, et je vis pourtant deux colonels relever leur 
col et le maintenir avec force. Les sous-intendants ré- 
pondaient à notre salut d'un bras court et sans élan, 
comme pour contenir des cartes cachées dans leurs man- 
chettes. Les ordonnances couraient avec des dolmans et 
des pantalons, ainsi qu'au rugby les managers quand un 
joueur a déchiré son maillot ou sa culotte. Mais ce n'était 
point que le Grand Quartier eût dans un effort craqué sa 
casaque, point que chaque officier d'état-major eût senti 
soudain combien artificielle est la mode qui consiste à se 
couvrir, combien parfois au-dessous de ses vêtements l'on 
est, dans l'état-major, petit et nu. Ce n'était pas pour faire 
des mannequins, tromper l'ennemi, et laisser rapporter 
à l'Allemagne atterrée par l'avion qui chaque matin faisait 
sa visite qu'au lieu de douze cents, ils étaient deux mille 
officiers, maintenant, occupés malicieusement, sur les 
bords de la Voulzie, à lui vouloir du mal. C'était que le 
général Anthoine arrivait, et qu'il interdisait, dans son 
premier ordre du jour, sous peine d'exclusion, d'envoi 
au front, de mort, les cols rabattus, les pantalons relevés, 
les manteaux à martingale. Des commandants de chasseurs 
à pied qui n'avaient pas le passepoil jaune réglementaire 
restaient immobiles à leur table, comme en des habits que le 
moindre mouvement découdrait à toutes les coutures. Au 
risque d'être dégradés, les chefs d'escadrons s'entassaient 
dans le train de quatre heures pour aller rechercher dans 
leur vieille cantine de Paris un col en celluloïd et leur vieux 
képi rouge, car le général avait ordonné le képi rouge à 



NUIT A CHATEAUROUX 23I 

partir de midi, et l'avion allemand à midi avait pu voir 
Provins subitement fleuri de toutes ses roses. Les aspi- 
rants de hussards, dont les brandebourgs sont tressés des 
cheveux de leur bien-aimée, les prétendaient à haute voix, 
ingrate excuse, tressés en cheveux de Chinoise. Par les 
fenêtres, on voyait les tailleurs couper d'un seul coup de 
ciseaux les rebords des pantalons. Le général Anthoine 
arrivait ; les caoutchoucs privés de martingale flottaient 
autour des maigres généraux ; dans les manches des 
médecins-majors remontaient les beaux mouchoirs 
de soie comme dans les manches des jeunes filles, ces 
longs épis barbus qu'on y glisse l'été. Seul le colonel Carrie 
allait à son bureau le front serein, avec des souliers pou- 
laine vernis, étreints par des guêtres patte d'oie bleues à 
bandes carmin, avec une culotte kaki passepoil vert, 
avec un dolman noir à col rouge, écusson mauve, et 
à gigantesques crevés bleus garnis de trente boutons 
d'or, avec un fez, un manteau couleur grenade rejeté sur 
l'épaule et doublé de crème ; et il souriait, et il marchait 
au milieu de la chaussée ; et ce n'était pas qu'il fût le 
plus brave ; c'était que sa tenue était réglementaire. 

Ainsi se passa ma soirée... dans les transes. J'avais 
im col rabattu, les sentinelles me rendaient les hon- 
neurs avec pitié. J'évitais les cours intérieures, les 
façades. Je remis mes ordres par les fenêtres qui don- 
naient sur les routes, sur la campagne. Mes renseignements 
sur les canons portés et les fourrages américains, je les 
pris par-dessus des barrières, disparaissant au moindre 
bruit, comme un espion. A la direction de l'infanterie, 
centre du Grand Quartier, je pénétrai, malgré la canicule, 
en manteau, les autres officiers à cols rabattus m'imitaient. 



232 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

et l'on approche avec moins de précautions du pôle. Sur le 
fauteuil à pivot de Joffre, où Joffre parvenait à ne jamais 
tourner et, quel que fût le visiteur, parlait devant lui, 
dans la glace, et parfois rudement, à un brave reflet de 
Joffre, le général Anthoine tournait déjà à toute allure, 
comme une loterie, et celui de nous qui le gagnait n'était 
pas fier. Puis il sortit, pour faire museler les chiens civils, 
et je regagnai le coiffeur en m' abritant tous les quinze 
pas dans une porte comme à Paris les jours de raids. 

Enfin le soir tomba, et nous nous retrouvions dans les 
tonnelles, au bord de la Fausse Voulzie. La journée de 
bureau close, tous les ofiiciers venaient se mettre au frais 
dans les grands fossés de Provins, au frais et au repos, dans 
les plus larges tranchées de France, les plus tranquilles. La 
Fausse Voulzie dévalait et l'on entendait un murmure là 
où elle se heurtait à la vraie Voulzie. L'hôteHer plongeait 
dans la rivière les bouteilles de Graves gris. Pierrefeu, 
près de moi, rédigeait le communiqué, mais pour la pre- 
mière fois depuis mars tout sur le front était calme, et, 
de tant de téléphones, un seul prévoyait pour la nuit du " 
travail : une reconnaissance commandée par le lieute- 
nant Michel... Ainsi nous savions le nom du seul officier 
qui fût en guerre aujoiurd'hui... Ainsi, seul, de tant 
d'armées, Michel avait aujourd'hui avancé son dîner, 
renoncé à sa manille ; lui seul, assoiffé de vengeance, 
d'une main qui jamais ne caresserait plus, ouvrait l'étui 
de son revolver, mettait la crosse à nu, la caressait ; 
lui seul, une minute avant le coucher du soleil, impatient 
de son dernier jour, fermait les yeux une minute pour 
n'avoir désormais à regarder que dans la nuit ; lui 
seul, Michel, auquel son colonel enfin a parlé douce- 



NUIT A CHATEAUROUX 233 

ment et comme si ce nom était un prénom, voit sa 
montre arrêtée, frémit, hâtivement la remonte, à 
mesure reprenant courage ; on lui remet un petit dic- 
tionnaire de poche, on lui apprend trois, quatre mots 
allemands comme à ceux qui jadis allaient vraiment 
en Allemagne ; lui seul, toute la nuit, va se pencher 
doucement, doucement, sur la tranchée allemande, la 
tête la première, la bouche ouverte, comme pour boire à 
un gué... Mais Pierrefeu refuse de donner à la France le 
nom de celui auquel le général vient de remettre, avec 
mille recommandations, comme si c'était le flambeau 
de la guerre — attention, qu'il ne la casse pas, qu'il ne la 
casse surtout pas ! — la meilleure lampe électrique de la 
brigade... 

* 
* * 

Le lendemain, à cinq heures, je compris pourquoi le 
colonel directeur de l'infanterie, pendant tout le dîner 
prévenant, m'avait soudain demandé à voix basse si 
j'aimais Falconnet, m'approuvant à voix haute de l'aimer, 
puis à voix haute si j'aimais Natoire, me blâmant à 
voix basse de le haïr. Je compris pourquoi il les défen- 
dait et louait comme s'ils formaient un couple inséparable, 
déjouant les tentatives où j'essayais d'unir Falconnet à 
Fragonard, et Natoire à Houdon. Son planton vint 
demander si j'emporterais à Limoges, où était sa femme, 
deux objets détournés de Paris par crainte des obus, mais 
que le général Anthoine ne tolérerait certes plus dans son 
bureau, une petite Délie de Falconnet, la Découverte de 
Moïse enfant, par Natoire, et il parut lui-même bientôt, 
portant l'un de la main droite, l'autre de la gauche, et il 



234 l'A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

venait vers moi, raide comme un I, me prouvant que 
tous deux du moins avaient même poids. Il tint, pour 
me convaincre, à déplier le Moïse, enroulé dans des 
cartes de fronts qui ne servaient plus, et justement orien- 
tales, Dardanelles, Basse-Serbie, il l'ajustait dans le 
matin, changeant de hauteur et de place, quand se 
dérobait le gouffre de lumière qu'il voulait aveugler avec 
un Natoire. Nous étions à l'heure exacte où fut sauvé 
Moïse, on comparait la Voulzie au Nil, on voyait que 
Natoire utilisait pour son aurore un vieux coucher de 
soleil. Puis je partis, tenant sur mes genoux la petite 
Délie, ainsi qu'un enfant rapporte de la ville un bocal de 
poissons rouges, prenant toute la journée la France de 
biais, et gardant sur nos voitures, nos uniformes, les mêmes 
écharpes transversales d'ombre et d'éclat, jockeys fidèles. 
Or, le soir même, j'étais étendu dans un lit, à l'hôpital 
de Châteauroux, avec des ballons de glace sur le ventre, 
et l'on craignait une appendicite aiguë. J'étais dans une 
chambre à deux lits, peinte en blanc, près d'un adjudant 
blessé qui s'occupait à tuer les innombrables mouches 
avec une orange en caoutchouc. Souvent, et sans qu'on 
pût le prévoir, car la salle était arrondie aux angles, l'orange 
partait par la fenêtre dans la rue, et toujours, sans qu'il 
fût besoin de sonner ou de crier, elle revenait, parfois au 
bout de quelques secondes à peine, parfois d'un long mo- 
ment. Parfois une main qu'on voyait la posait sur le 
rebord, main tantôt grande, tantôt petite et comme d'un 
être plus ou moins lointain, et la balle venait à nous en 
roulant. Vers quatre heures, à la sortie du pensionnat, 
revinrent par des mains égales, des cerises, des fleurs, des 
journaux. Puis l'infirmi ère-major entra prendre mon 



NUIT A CHATEAUROUX 235 

nom ; son dernier poste avait été Cognac, garnison des 
Tchéco-Slovaques : 

— Nasdar ! dit-elle en entrant. 

— Sdar ! répondit mon voisin. 

Et tous dans l'hôpital étaient ainsi dressés : c'est le salut 
des généraux et des soldats tchéco-slo vaques... Elle me fit 
épeler mon nom comme on l'ordonne aux aphasiques, dire 
ma naissance, comme aux alcooHques, mon âge, comme 
à ceux qui vont périr de vieillesse, me rassura et disparut. 

— Dobra notché, cria-t-elle de la porte, car elle avait 
habité Hyères, garnison des Serbes, qui se souhaitent ainsi 
bonne nuit. 

— Tché, cria mon voisin. 

... Ainsi j'étais dans Châteauroux, où je fus interne 
sept ans et où jamais je n'étais revenu depuis les prix de 
rhétorique. Mon dernier soir dans cette ville, j 'étais coiffé 
de neuf couronnes. Or... la fenêtre, aujourd'hui, donnait 
sur le Jardin pubhc, sur les faubourgs et les prairies de 
l'Indre, comme autrefois celle de mon dortoir, et de Châ- 
teauroux, depuis dix-huit ans inconnu, je reconnaissais 
chaque bruit : ce gHssement que je croyais de la rivière 
lointaine et qui était d'un petit canal tout proche; cet 
ébranlement, le même, quand passait le train, car j'étais 
de nouveau parallèle à la ligne Paris-Montauban ; ces 
battoirs là-bas qui battaient autour de ce que je 
croyais un étang et qui était, je le comprenais ce soir, la 
soirée heureuse ; mes amis qui maintenant peuplaient la 
ville faisaient juste, juste le même bruit que leurs pères ; 
ces écoles de clairons, qui s'exerçaient dans le silence du 
crépuscule, pour entendre l'écho de letus fautes ; ce froisse- 
ment dont je n'ai jamais trouvé la cause, comme une lutte 



236 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de grandes herbes, même l'hiver ; cette voix d'enfant, 
du même enfant ; et cette auto, et pourtant alors il 
n'était pas d'autos; et ce ronflement d'avion en retard; 
et tous ces bruits du soir résonnaient en moi plus encore, 
me faisaient mal, puisque j'avais grandi, grossi, puisque 
j'étais plus près d'eux d'un centimètre, j'étouffais dans 
cette gaine trop étroite ; et jusqu'au pas, jusqu'aux 
murmures des balayeurs soudanais dans l'escalier étaient 
pour moi un souvenir aigu, tant le son de cette ville était 
resté le même. 

On frappa. La porte était un simple battant sans serrure. 
Par en haut, nous apercevions les cheveux, par en bas les 
pieds des passants. — Voici le docteur, voici l'économe, 
disait mon voisin en voyant les souhers. Il reconnaissait 
aussi les nations. Parfois ces pieds étaient de face, c'est 
qu'on allait entrer. Seule l'infirmière qui apportait le 
dîner entrait à reculons, à cause du plateau, appuyant 
du dos contre la porte. 

— Voici un Américain, dit mon voisin. 

Un Américain en effet venait à mon ht. Comme on 
découvre parfois, en Amérique, au fond d'ime coque 
étrange, une châtaigne semblable aux nôtres, au fond 
du mot qu'il prononça, je reconnus mon nom, et il me 
tendit une lettre : 

— Je vois votre nom sur la feuille d'entrée, disait la 
lettre. Etes-vous l'ancien élève de la pension Kisshng, 
à Mxmich? Je suis Pavel Dolgorouki. 

Pavel Dolgorouki ! Mon meilleur ami pendant mes 
années de Munich. Nous nous étions rencontrés à la gare 
même, nous heurtant de face, venus l'un vers l'autre 
de Moscou et de Paris sur le même axe étroit... Sa 



1 



NUIT A CHATEAUROUX 237 

valise était égarée, et toute la première semaine de notre 
amitié, il porta mes vêtements du dimanche... Déjà 
l'Américain, voyant ma joie, dégrafait comme une 
noiirrice son sein gauche et en dégageait un stylo... 
J'écrivis donc au-dessous des deux lignes, avec la même 
encre, et ma phrase en paraissait ime traduction : 

— Viens vite. Je ne peux bouger. Depuis seize ans sans 
nouvelles de toi, car tu n'as jamais répondu à ma carte de 
Besançon... quelle joie de te voir! 

L'adjudant mon voisin m'expliqua l'Amérique. Elle est 
le contraire de la France. L'hôpital avait des infirmières 
jusqu'à minuit : l'annexe américaine des infirmiers ; à 
partir de minuit, des infirmiers : l'annexe, des infirmières. 
On s'y reposait le samedi et les hommes s'y promenaient 
tout nus, leur serviette à toilette autour du cou. On y 
demandait aux entrants, non point, comme aux Français, 
au cas où ils mourraient, le nom de celui qu'ils aiment le 
plus, mais le nom de celui qu'ils aiment le moins, pour 
qu'il pût avec sang-froid prévenir tous les autres. 

Pavel Dolgorouki à seize ans ! Je revoyais, toute ronde 
et comme si elle était seule, sa tête... L'impression que 
donne une main blanche sortant du vêtement, chez lui sa 
têtela donnait. Toujours d'ailleurs il tournait cette tête vers 
ce qu'il y avait de clarté dans la pièce ou dans le jardin, 
vers la lampe ou vers le soleil, d'un mouvement lent et 
sincère, comme s'il arrivait à une vérité et non à la lu- 
mière ; s'il avait parfois à choisir entre deux lampes, deux 
rayons, on pouvait être sûr, quand il s'installait sous l'un 
d'eux, que celui-là était le plus fort ; je ne vois son visage 
que miroitant et de plusieurs couleurs ; grâce à lui il 
n'est pas une nuance du jaune au rouge que je n'aie vue 



238 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sur des joues heureuses, car dans notre barque du Stern- 
bergersee, j'ai suivi sur les siennes à peu près cent cou- 
chers de soleil; toujours sous une projection de lune, 
d'allumette; dans l'ombre il se taisait, attendant un bec 
de gaz pour me répondre; souvent, de sa main droite, il 
battait un peu la clarté devant ses yeux, comme on 
essaye un bain... 

L'Américain revenait et me tendait la feuille. 

— Cher Jean, disait Pavel, quelle malchance ! Je ne 
poiurrai te voir. J'ai la jambe en mauvais état ; on m'em- 
barque demain à six heures pour Bourges, où l'on m'opère. 
Mais écris-moi, écrivons-nous, je te réponds... 

Pavel avait de grands cheveux blonds qu'il gommait, 
et il semblait toujours, au bal ou au réfectoire, arriver 
d'une plongée. A chaque instant il secouait la tête, habi- 
tude du temps où ses cheveux étaient bouclés, mais 
c'était ses yeux seulement qu'il secouait, et un peu ses 
lèvres ourlées, et un tout petit peu son nez... relevé à 
peine. Ses jambes ? il les croisait sans cesse et frappait 
son genou pour en contrôler le réflexe ; jamais la jambe 
ne remuait; il n'y avait aucun réflexe en Pavel; il ne 
fermait pas les yeux si on le menaçait subitement du 
poing ; il ne s'écartait pas si on feignait de lui lancer une 
pierre ; il avait passé son enfance dans un palais, admiré 
de tous, et y avait pris la confiance d'un chat couché 
dans la vitrine d'un magasin ; il ne courait pas en voyant 
un accident ; il n'avait aucune pitié en voyant un pauvre, 
de haine en voyant un lâche, et quand ses amis aux 
trains partaient pour toujours, il les saluait par des gam- 
bades, comme s'ils arrivaient, tout triste... 

Neuf heures avaient sonné ; la lune se levait, et tout ce 



NUIT A CHATEAUROUX 239 

qu'il y a d'amoureux et de modeste sur terre, tout ce 
qu'écrivit sur le Berry, d'une encre invisible, le jour, la 
nostalgie ou la candeur : le cours de l'Indre trompeuse, 
les bassins ovales du château Raoul, éclatantes voyelles, 
à sa lumière devenait soudain visible. L'adjudant déjà 
dormait. Pour qu'il ne fût point dérangé, je fis éteindre 
les lampes, à part celle de mon lit, et apporter un paravent. 
C'était le paravent dont on sépare d'habitude, quand 
l'agonie approche, le malade mourant de son voisin. Sur 
ime face, il était vert avec des oiseaux japonais ; de 
l'autre, jaune sans dessin... J'imagine qu'on place les 
oiseaux du côté du mourant... et j'écrivis à Pavel... 

Mon cher Pavel, 

C'est cela, bavardons toute la nuit par lettres. J'ai 
déjà fait cela tout le jour, au Mont des Oiseaux, avec mon 
voisin de Ht, qui était sourd tout à fait. Nous voilà de- 
venus — sale guerre! — sourds ou invisibles. Mais te 
rappelles-tu qu'à la pension Kissling nous passions le 
cours de botanique, face à face, à nous écrire? En ouvrant 
les enveloppes, nous nous collions les doigts à la gomme 
toute fraîche. Tu me demandais, par le langage des muets, 
l'orthographe des mots français que tu connaissais mal, 
avec le signe de détresse quand c'était un nom propre, et 
je savais toujours cinq ou six mots de ta lettre (le mot 
«parages » et le mot « œdème » entre autres, que tu t'obsti- 
nais à employer) avant de la recevoir. Je t'avertis que tu 
commets toujours la même faute sur mon nom. Il se ter- 
mine par un x et non par un double z... Te rappelles- tu 
aussi les lettres que nous nous adressions et que nous al- 
lions déposer tout exprès, à la grande poste, pour l'expé- 



240 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

rience, dans la boîte de l'étranger. Elles nous revenaient 
toujours par la distribution du soir, glissées sous notre 
porte, à nos pieds, plus infaillibles qu'un boomerang, et 
sans que jamais le postier munichois ait eu soudain cet 
éclair qui rend exotique une ville à son habitant même ; 
avec je ne sais quoi pourtant de leur séjour de quelques 
heures parmi ces lettres en route pour Melbourne, pour 
l'Ouganda surtout et les colonies allemandes, pour Samoa. 
Tu as presque la même écriture ; un peu plus grosse 
cependant, et tu mets des ^ sur ton double n comme si 
tu revenais d'Espagne ou du moyen âge. 

Mon infirmière va dans ce que tu appelais tes 
parages. Je lui donne ce mot. Comment es-tu ? As-tu 
changé ? Pourquoi m'as-tu laissé partir sans me dire 
adieu ? 

Mon cher Jean, 

Toi, tu n'as pas changé. Toujours tu me fais des 
reproches. Tu oublies que tu t'amusais à me donner de 
fausses orthographes et que par tes conseils j'ai écrit pen- 
dant dix ans le mot russe avec un c. Maintenant encore 
je me retiens difficilement de mettre une cédille sous l's. 
Ce que tu appelles un double z est un x russe. Pour l'affaire 
des adieux, apprends que je suis revenu la veille de ton 
départ, en cachette, de Garmisch, avec Yourf . Je suis resté 
une bonne heure sous ta fenêtre, je n'ai pas osé monter 
à cause du père KissUng. Moi j'aurais deviné que mon meil- 
leur ami était dans la rue, avec un chien lapon, dont il 
maintenait la gueule, par crainte des aboiements, chaque 
fois que de ton rez-de-chaussée, du café Stéfanie, un des 
peintres polonais sortait, craquant des allumettes pour 



NUIT A CHATEAUROUX 24I 

son dernier cigare. Yourf détestait les allumettes. J'ai 
repris le train de deux heures pour Schliersee; nous 
sommes arrivés sur la montagne juste pour le lever du 
soleil, et Dieu sait, en le voyant paraître, ce qu'a pu 
aboyer Yourf. Je n'ai pas trop changé ; toi sûrement pas, 
je te vois trop bien encore. Parles-tu toujours en écar- 
tant des deux mains l'échancrure de ton gilet, comme 
notre sainte de la Theatinerkirche qui s'ouvre ainsi la 
poitrine et montre tout son cœur. On ne voyait d'ailleurs 
le tien qu'à moitié. A la grande poste justement, quand 
tu avançais à petits pas vers le guichet des lettres 
restantes, pris entre le groom des Quatre-Saisons et une 
vendeuse de Wertheim amie des seconds ténors, tu deve- 
nais soudain irascible, tu m'éloignais... Un vrai œdème!... 
Ou bien le dimanche, quand il pleuvait sur la Bavière 
et qu'assis à ta fenêtre nous passions la journée, avec 
une jumelle et im chronomètre, à chercher celui des 
tramways circulaires qui faisait le plus vite le tour de 
Munich, tu me dictais les numéros et les temps d'un 
langage si dur que j'avais envie de mettre des cédilles 
sous chaque chiffre. Je pensais que tu serais un grand 
ministre et je t'espionnais d'après la Vie de Gladstone 
enfant volée au père Kisshng. Mais jamais tu ne faisais 
les choses comme Gladstone. Tu ne préférais pas l'encre 
rouge et le papier oignon. Tu ne te fâchais pas avec ta 
fiancée au sujet des pois de senteur. Glasdtone aimait 
scier les bûches, abattre les arbres ; je te promenai 
dans les bois de Lockham, sans résultat. Gladstone 
aimait la liberté, tu étais un tyran, tu m'éloignais 
à ton gré de la Spatenbraù pour me trainer au 
Luitpold, sans voir que c'était m'éloigner de Fanny, 

16 



242 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

que j'aimais, pour me donner à Mitzi... Pauvre 
Mitzi!.,. 
Ton infirmière repart. A tout à l'heure. 

Mon cher Pavel, 

Te rappelles-tu comme je t'enviais, à chaque fête, de 
partir pour Lucerne? Tu rapportais d'ailleurs de la Suisse 
tout ce que les autres rapportent de la mer, des coquil- 
lages, des étoiles sèches, des bérets de marin, et une fois 
une perle vraie pour ma cravate. Te rappelles-tu, pendant 
la guerre japonaise, quand tu restas trois mois sans rece- 
voir d'argent de poche ni de lettres, et que tu écrivis un 
programme des dix grandes aventures de ta vie, racon- 
tant chacune pour dix sous et la vendant écrite pour un 
mark? J'achetai «Premier Aiguillage », où ta nourrice te 
perd à la gare de Berlin et où tu es retrouvé sous la 
locomotive, criant à cause de la chaleur. Je désirais « Pre- 
mier ébat du cœur », mais tu le donnas à Borel. J'ai 
toujours cru — tu disais non — que tu avais une 
préférence pour Borel. Avoue-la aujourd'hui. Je peux te 
dire maintenant qu'il te volait. Il passait la main sous le 
volant de ton casier, le soulevant à peine, et puisait à 
ton chocolat. Sans mesure : dans une seule étude, il vola 
dix tablettes et il allait les manger loin de toi : c'était sa 
seule pudeur. Je m'assis à la dixième sur le casier ; je 
sentis son poignet craquer. Il ne poussa pas un cri et je 
n'osai le dénoncer... 

Que de progrès tu as fait en français! Tu n'as pas 
encore employé une seule fois le nom des saisons. Te rap- 
pelles-tu que tu parlais d'elles si souvent, c'était ton 
seul vocabulaire, que le père Kissling te forçait à 



NUIT A CHATEAUROUX 243 

ajouter entre parenthèses une courte description chaque 
fois que tu prononçais le mot été ou le mot printemps... 
Au printemps (quand les feuilles poussent). En été 
(quand le blé mûrit). Tu affectais de te tromper et tu 
appris tous les fruits des tropiques pour les loger dans 
l'hiver. C'était justement l'hiver, il te conduisit, furieux, 
à la fenêtre, te montra la neige, te la fît toucher, tu bondis 
et revins im quart d'heure après, chargé de bananes, 
d'ananas et de mangues, mais enrhumé pour quatre 
jours. Nous nous amusions aussi à lui donner de faux 
renseignements sur ces quatre saisons. L'été (quand les 
femmes meurent). Le printemps (quand les enfants nais- 
sent). 

Dis-moi tout ce qui est arrivé à la pension après 
mon départ. As-tu revu Mimi Eilers ? 

Mon cher Jean, 

Je ne suis resté que vingt jours à Munich après toi. 
Voici les dernières nouvelles, elles datent de seize ans. 
Mais cela prolongera ton passé de trois semaines. 
La Vierge forte est retournée à Halle avec toutes les pho- 
tographies des tableaux de la Pinacothèque où l'on voit 
des héros grecs de face. Tous les Bellérophon et les 
Icare de profil, elle les a dédaignés. Tu te rappelles d'ail- 
leurs que dans la rue elle nous accueillait avec des clameurs 
de joie si nous marchions droit sur elle, et nous saluait à 
peine si nous l'effleurions de côté. Les Grizzi devaient 
partir, le frère peintre pour Florence, le frère électricien 
pour Fribourg, mais leur mère arriva de Rome, ravis- 
sante, avec des malles à couronne de comtesse, et l'élec- 
tricien partit pour Florence, le peintre pour Fribourg, 



244 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

on n'a jamais su pourquoi. Fedia Botkine ne m'a jamais 
écrit; je sais que son père a été ministre à Amsterdam, 
puis à Tokyo, puis à Lisbonne : je suis ainsi sa trace sur 
tant de mers, sans savoir ce qu'il devient, par son gros 
père, comme im sous-marin par sa bouée. De Miss Isaacs, 
j 'ai l'impression parfois de recevoir des nouvelles ; c'est 
faux : c'est sa photographie que je transmets de porte- 
feuille usé en portefeuille neuf, et que je revois ainsi tous 
les deux ou trois ans ; elle est assise sous les arcades 
du Jardin anglais; elle sourit, on ne voit aucune feuille, 
aucun arbre, mais on devine que c'est l'été (quand les 
Américaines ont trente-deux dents) et qu'elle suce 
de la glace. Notre maître de déclamation Vogelmann- 
Vollrath, que tu n'appelais jamais que par la traduction 
française de son nom : l'homme-oiseau plein de conseils, 
était très malade à mon départ. J'ai depuis seize ans 
l'impression qu'il n'a plus qu'un jour à vivre. 

De Mimi Eilers je ne sais qu'une seule chose, et je 
viens de l'apprendre à la minute même, car jusqu'ici je 
n'y pensais point : elle a trente ans aujourd'hui. Je me suis 
brouillé avec elle le jour même où j'ai réussi à lui parler. 
A l'exposition du corps de l'archiduchesse Gisèle, je l'avais 
aperçue, après moi dans la file. C'était le premier cadavre 
qu'elle voyait ; j'attendis : je voulais saisir sur son visage 
le premier reflet que jamais y jeta cette sinistre aventure. 
Ce fut un reflet tout rose : elle se savait observée et se 
protégea de la mort par la pudeur. Je l'approchai à la 
sortie, dans le salon en papier mâché de la Résidence. 
Mais nous avions eu le tort de l'accabler toute la semaine 
de ces cartes postales allemandes gaufrées, sur lesquelles 
elle pouvait reconnaître avec les doigts, même en refusant 



I 



NUIT A CHATEAUROUX 245 

de les lire, des cœurs percés de flèches, des Tyroliens étrei- 
gnant des Tyroliennes, et elle m'échappa. Je la rattrapai. 

— Bonjour, mademoiselle. 

— Passez votre chemin, monsieur. 

Elle allait trop vite pour qu'on la dépassât, et j'étais 
pressé. Je marchai donc malgré moi tout près d'elle : 

— Comme vous êtes jolie, mademoiselle ! 

— Que vous l'ayez remarqué m'en dégoûte, monsieur. 
On voyait qu'elle avait pour maîtresse de français, 

MUe Kolb, si énergique dans son vocabulaire et dont cha- 
que phrase contenait le mot « ignoble » ou le mot 
« dégoûtant ». J'étais déconcerté; devant la maison du 
vieux Possard je dis, car je ne trouvais plus d'inspiration 
que dans les objets extérieurs, et rien dans le mobilier de 
mon âme : 

— Tiens, le vieux fou déjeune ! 

— De plus fous sont en liberté, monsieur. 

Devant la fleuriste, devant la brasserie, je lui tendis 
ainsi le mot « fleur », le mot « saucisse blanche » sur les- 
quels elle se jetait comme un serpent qu'on agace d'un 
bâton. Ou bien, si ma phrase avait trois parties, elle 
répondait à chacune, et dans l'ordre. 

— Qu'il fait beau, quel soleil agréable, mademoi- 
selle Mimi. 

— Qu'il fasse beau excite mon dégoût, monsieur. 
Ce soleil me fait vomir. Que vous m'appeHez par mon 
nom me rend répugnante à moi-même. 

— Au revoir, mademoiselle. 

— A ne jamais vous revoir, la vie serait une 
infection ! 

Alors, je m'en repens, je la pris par le bras, je la forçai à 



246 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

me regarder, j'étais timide, si timide! mais je ne sais ce 
qu'elle découvrit sur mon visage, le premier qu'elle vit de 
face après la face de la mort. Je la tenais juste d'un doigt : 
elle se débattait violemment et sans pouvoir se libérer. 
Je ne l'effleurais que du bout de ma plus faible pensée : 
tout son cœur, tout son cerveau se révoltaient sans mesure 
et en vain. Elle m'entraîna ainsi jusqu'à sa porte, comme 
un oiseau son faible piège. Je ne l'ai plus revue. 

J'ai demandé à mon Américain comment tu étais 
fait. Il n'a même pas pu me dire si tu avais de la barbe. 
Laisse-le te regarder de près. 

... Si j'ai changé? Dis-moi d'abord un peu comment 
j'étais à seize ans. Donne-moi un peu de mes nouvelles. 
Je n'ai ni photos, ni lettres de ce temps-là et tu es, — avec 
moi, que je ne crois pas, — le seul témoin que je rencon- 
trerai jamais. 

Cher Pavel. 

Comment tu étais fait ? Te rappelles-tu ce bal masqué 
où Julia von Lilienkron me confia son collier pour une 
semaine. Ce soir-là, je revins seul ; ce collier, à moi, 
me donnait l'humeur vagabonde ; j'avais un peu pressé 
Julia sur mon cœur, et pendant qu'elle dansait ses 
pyrrhiques avec la marque imprimée de toutes ses perles 
autour de sa gorge, comme si on l'avait retirée à temps, 
par ses pieds nus, de la mâchoire d'un monstre, je longeai 
risaar, les balustrades du Maximihaneum, et tout chemin 
enfin qui me laissait un côté libre. Je rentrai ; je déposai 
le collier sur mon bureau, dans une boîte de verre. La 
lune l'inondait, jamais colHer en pension ne fut nourri 
aussi abondamment. Je me mis à écrire; la boîte était à 



NUIT A CHATEAUROUX 247 

la place de l'encrier, dès que je cherchais de l'encre, ma 
plume s'y heurtait. J'écrivis ton portrait, le dos à la 
fenêtre ; du café Stéphanie sortaient peu à peu les habi- 
tués, Wedekind et sa femme, et j 'entendais plus clairement 
la voix de sa femme, car il la portait toujours à caHfour- 
chon sur son dos ; Kurt Eisner, qui soufflait pour le net- 
toyer dans son fume-cigarettes jusqu'à ce qu'il sifflât — 
parfois, les jours de grande fumerie, je n'entendais le sifflet 
que de très loin, près de l'Académie ; Max Halbe avec 
LiU Marberg, et j'entendais tout près la voix du gros Halbe 
comme si cette fois c'était Lili qui le portait sur ses 
épaules. J'écrivais lentement; pour chaque phrase sur toi, 
je devais céder ainsi tout un écrivain bavarois, parfois 
avec son supplément. J'écrivais le prologue d'un roman 
appelé Pavel et Régina : 

« Pavel, disait le premier chapitre, ne pardonnait 
jamais une phrase méchante prononcée devant lui. 
Enfant, alors qu'il n'avait point encore le droit de 
parler à table, si l'un des convives attaquait un 
absent, il frémissait, ses dents claquaient, il donnait 
tous les signes que provoque le vrai venin. Ses 
gouverneurs avaient dû veiller à ne jamais porter de 
jugements siu: ses amis ; on ne condamnait point, on 
n'exécutait point autour de lui. Les domestiques renvoyés 
partaient pour cause d'héritage, de noces... Ses maîtres 
s'habituaient à lui parler sans rigueur des défauts, des 
crimes. Si l'un d'eux décrivait un péché mortel, il sur- 
veillait les yeux de Pavel, excusant le péché à la première 
larme, à la première pression de son âme. Les méchants 
donc y gagnaient. Des travers intolérables vivaient en 
paix autour de lui. En somme il avait ses pauvres, mais 



248 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

c'était la vanité, le vol et la luxure (feorel en un mot). 
Il était curieux de l'entendre discuter l'histoire avec 
Régina, qui ne voulait connaître des héros et des rois 
que leur mort, alors que lui ne les connaissait que de 
leur naissance à une période brumeuse où ils disparais- 
saient sans périr. 

« Pavel était beau. La mode n'y était pour rien, ni son 
âge. Tous ses portraits d'enfant étaient beaux — ses 
portraits de vieillesse aussi, sa mère, son grand-père — 
et Régina ne pouvait éprouver de défiance pour une beauté 
qu'il portait comme on porte un grand nom. Sa prunelle 
surtout était si large que Régina n'avait qu'à s'asseoir à 
peu près en face, pour se servir avec lui, tendrement 
économe, d'un seul regard. 

« Pavel avait des tics. Il touchait ce qu'il admirait. 
Si l'un de ses amis étrennait une cravate, toute la journée 
il le tenait par cette laisse même, l'étranglant. Dans les 
pinacothèques, il arrivait à toucher du doigt, en dépit des 
gardiens, ses tableaux préférés, d'un geste sûr, comme s'ils 
avaient vraiment un point sensible. Régina redoutait qu'on 
fît devant lui l'éloge de ses cheveux, ou de ses bottines, car 
il arrivait aussitôt et les touchait. Le pianiste qui jouait 
du Mozart avait toutes les peines à l'empêcher de taper 
sur la note qui lui avait plu dans la précédente phrase, 
et, ses mains occupées, défendait le piano des épaules 
ou des avant-bras. 

« Pavel était généreux ; il passait les journées à main- 
tenir l'équihbre entre les prévenances du monde et ses 
réponses. Il était peu d'oiseaux qu'il n'eût suivi des yeux 
jusqu'à ce qu'ils disparussent, m'empêchant de parler ; peu 
de petits Turcs bossus rêvant sur les ponts de l'Isar 



NUIT A CHATEAUROUX 249 

près desquels il ne se fût accoudé une minute, une seconde 
s'il était pressé, composant malgré lui son corps sur le 
leur, se voûtant ; ou bien il se libérait des objets en pro- 
nonçant en français le nom de leur couleur : rouge, Ten- 
tendis-je un jour crier du haut du Maximilianeum ; bleu, 
vert! Et l'écho nous revenait. C'était que Pavel se Hbé- 
rait, non pas d'un perroquet, mais de Munich tout 
entière, toits, tramways et arbres, et il descendait tout 
léger... » 

Je n'allai pas plus loin cette nuit-là, Pavel. Le jour me 
surprit, et j'entrai dans ta chambre. Tu venais du bal 
Goethe, où tu avais figuré en Goethe centenaire. Fauteuils, 
tables, ht, tout dans ta chambre était jonché des défroques 
de la vieillesse, de perruques, de joncs à bec, de culottes 
puce, de tabatières... Toi, endormi, tu éclatais, tes yeux 
fermés dans de beaux sourcils neufs : de ce passage dans 
la vieillesse, il ne te restait qu'un peu de rouge aux joues. 

Voilà ton portrait. Et le mien ? 

Cher Jean, 

Pourquoi me rappelles-tu mes retours du bal masqué ? 
Pourquoi étions-nous ces jours-là, sous nos loups, si 
graves ? Pourquoi ne me semble-t-il avoir porté les 
vérités de notre enfance que sous ces déguisements ? 
Les balayeuses à jupon vert sous leur chapeau à 
queue de chamois arrosaient déjà à flots le macadam ; 
les becs de gaz se reflétaient sur le dernier fond des rues 
inondées et, dans l'avenue des Théatins, copiée sur Venise, 
nous paraissions marcher sur les eaux. Un vieux professeur 
rentrait à la dérobée, et ses lunettes flamboyaient tout à 
coup — comme les yeux des chats qu'effraie la nuit une 



250 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

auto. A travers les jardins royaux et les places semées de 
palais grecs, byzantins, florentins, qui semblaient, eux aussi, 
déguisés pour la nuit, nous rentrions sous ces masques que 
nous dictait je ne sais quel indéfinissable contraste; toi en 
pâtre suisse et moi en Bettina Brentano ; toi en Agamem- 
non et moi en bouc de Goya ; ou, simple échange, toi en 
Russe et moi enBreton ; chacun agrippé à l'arme ou au bâton 
de l'autre, et nous avions tous les silences, tous les attache- 
ments et les éloignements subits que peuvent avoir entre 
eux des gens qui se tiennent par des épées ou par des 
thyrses. Des mandolines résonnaient au loin, étouffées, 
car il gelait et les musiciens pour rentrer avaient mis leurs 
gants. Quand la sentinelle du duc Cari Théodor avait 
le pantalon noir des Prussiens, nous criions : Vive la Ba- 
vière, et nous nous sauvions, enjambant les tuyaux 
d'arrosage en soulevant nos manteaux et nos traînes, 
comme des dames... 

Ou bien tu parlais, avec tes mots français si purs. 
Je te prenais le bras, car on ne pense jamais mieux à toi 
que si l'on te prend et te serre. Je me disais que douce est 
la certitude de posséder un ami qui, devant la mort, devant 
le mal, devant un supplice honteux, se plaindrait dans 
un langage noble, ne pourrait appeler à son secours que 
les dieux honnêtes, les hommes honnêtes. Jamais un juron 
dans ton langage ; tu donnais je ne sais quel honneur aux 
noms propres et c'est depuis toi qu'ils me laissent dans la 
bouche leur sens ancien, comme un noyau. Aussi je ne 
m'étonnais pas de te voir inspirer tant de confidences ; moi, 
je n'avais pas de pensées secrètes, mais tous mes mouve- 
ments secrets arrivaient près de toi à ma surface. Si 
souvent quand j'entrais dans ta chambre, un visiteur 



NUIT A CHATEAUROUX 25 1 

OU une visiteuse se taisait brusquement, tendait une main 
vive vers son chapeau ou son pardessus, comme si je 
l'avais surpris nu ; il venait de mettre en gage un secret. 
Dès lors, entre vous deux, se jouait une intrigue qu'il ne 
soupçonnait pas toujours. En toi le secret grandissait, tu 
savais par des phrases hostiles le défendre contre son 
maître, quand il avait démérité. S'il le négligeait, l'oubliait, 
cela allait mieux encore ; tu l'adoptais pour toi-même. 
J'étais irrité de te voir accepter sans choix tous ces 
dépôts ; de te voir parler avec complaisance à des imbé- 
ciles, à des inconnus, comme si tu supposais à leurs actes 
vulgaires une raison. En chaque indifférent, en chaque 
médiocre, tu respectais un secret possible, et, moi, tu 
semblais me juger non d'après ce visage, que toi-même 
disais franc, non par mon langage un peu simple, ou par 
ces douze aventures de ma vie qui me rapportèrent douze 
marks, mais par quelque qualité étrange, que tu finirais 
bien un jour par connaître, et qui était la clef de cette 
clarté, de cette simphcité... Ne t'en prends qu'à toi, 
alors que ma mère était Russe, si je t'ai avoué qu'elle 
était Persane — un jour àTegernsee où tu semblais chercher 
des ombres sur mon visage et où j'avais honte de ma peau 
blanche, — ce jour-là où la kronprinzessin voulut jouer 
avec nous au tennis, et où nous relancions la balle douce- 
ment, doucement, car elle portait un fils. 

C'est ainsi que s'écoula la première veille. Déjà les 
blessés endormis sur leur côté droit se tournaient pénible- 
ment sur le gauche, sur le cœur, et commençaient la part 
inspirée de leur nuit. C'est ainsi que nous oubHions tous 
deux de nous parler de la guerre, et des seize ans passés. 



252 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Chacun interrogeait avidement ce miroir inespéré qui 
lui renvoyait son image, un miroir ami, une image jeune. 
Et les réponses nous perçaient ou caressaient comme 
un feu de lentille. Tous deux vêtus à nouveau de 
chemises raides de lycéen, tous deux anonymes, rasés 
de frais, épurés aussi par le mal, nous étions aussi 
nets qu'il le faut pour se renvoyer des souvenirs. A ce 
monde, à ce présent nous appartenions aussi peu que 
possible, et l'on entendait juste les bruits que fait la 
terre quand le temps suspend son cours : les vraies glaces 
sur les commodes craquer, les infirmiers américains poser 
des tasses sur le pavé du couloir... Dans ce même Ht où 
les enfants berrichons ambitieux s'étendent tout droits et 
dorment tendus sur je ne sais quel méridien, voilà que nous 
retrouvions, cette fois, le passé ; un passé que nous nous 
entendions à ne pas détruire, à garder intact en ne 
prononçant pas le nom d'un nouvel ami, à ne pas décolorer 
en disant le nom d'une nouvelle ville ; en n'y mêlant rien 
des seize autres années ; en craignant toute nouvelle de 
nous-mêmes, comme si elle dût être décevante, comme s'il 
était évident qu'en vieiUissant on démérite ; comme s'il 
était la règle que deux jeunes gens impétueux et parfaits 
devinssent, une fois écoulés dix ans de paix et six ans 
de guerre, des hommes paresseux et des lâches... 

Minuit sonna. La grande horloge de l'hôpital était entre 
nos deux chambres. Chacun, effleuré par une onde diffé- 
rente, par une caresse autre du temps, se sentit soudain d'un 
autre âge que l'autre. Un long moment les infirmiers nous 
abandonnèrent, car c'était leur relève. Nous attendions, 
énervés, comme deux amis au téléphone dans un danger 
quand la demoiselle coupe le fil. Il y avait aussi à lutter 



NUIT A CHATEAUROUX 253 

contre le sommeil ; je m'endormis ; une minute, comme si 
la téléphoniste s'était trompée, j'eus à parler avec un 
enfant situé juste aux Antipodes, dont le bras s'allongeait 
vers moi, s'allongeait, un peu coudé pour épouser la 
courbe de la terre ; puis, cette fois la téléphoniste s'était 
trompée de plusieurs chiffres, avec moi-même général 
entrant dans Munich ; sans qu'il y eût aucun étendard 
autour de moi, j'avais le visage martelé sans répit comme 
quand j 'étais soldat près du porte-drapeau et que le vent me 
poussait dans les joues les franges de métal ; vingt filles 
munichoises, leurs coques sur les oreilles, inclinaient jusqu'à 
terre leurs têtes pâles, pâles, et comme elles restaient 
courbées une minute les relevaient rouges, rouges... 
Mais jamais ami ne fut réveillé plus doucement ; l'en- 
voyé de Pavel était maintenant une infirmière ; de sa 
main elle ouvrit elle-même mes yeux, jamais téléphoniste 
ne redonna plus tendrement un fil. Digne de Jackson-Ci ty, 
sa patrie, seule ville du monde où la place publique soit 
entourée de sept temples pour les sept modes d'amitié. 
Miss Daniels s'amusa de notre aventure et s'y engagea 
comme esclave ; elle promit de nous empêcher de dormir; 
par des tisanes, par du rhum nous drogua comme des 
coureurs, et prit sur elle, voyant ma soif, d'ouvrir une 
bouteille de Champagne. Le bouchon sauta, et réveillé par 
ce bruit qui, dans les hôpitaux, annonce une mort pro- 
chaine, derrière le paravent mon voisin se retourna soudain 
comme un dormeur derrière le bouclier de tranchée sur lequel 
une balle ricoche. . . Mais toute femme, mais une Américaine 
même, est trop faible pour maintenir à leur distance 
deux âmes d'hommes qui s'appellent et s'évitent. Miss 
Daniels me regarda, et en se penchant, pour tout rapporter 



254 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

à Pavel, elle toucha mes cheveux, mon poignet, regarda ma 
feuille de fièvre. Pavel sut que je n'étais pas chauve, il 
sut combien de fois mes artères battaient par minute et, 
à un dixième près, ma chaleur ; elle apporta des fleurs, 
remua quelques meubles, installa dans la chambre je ne 
sais quelle ressemblance avec la chambre de Pavel. Elle 
découvrit le Natoire, le déroula, disparut avec lui, et au 
retour étendit près de moi, sur mon lit même, tout gon- 
flés encore d'air et s'affaissant comme arrachés à im 
fantôme, les habits de Pavel. 

Un uniforme lamentable. Un vieux pantalon, avec 
une jambe coupée, avec des pièces neuves comme on 
en met aux panneaux dans les cibles, et l'on devinait 
maintenant que les Allemands visaient Pavel aux 
jambes. Une capote un peu plus neuve, mais délabrée 
aux coudes : la guerre usait les vêtements de Pavel 
aux mêmes places que la pension Kissling. Pavel au com- 
bat s'accoudait, comme à la fenêtre de Schwabing, 
prenait sa tête dans ses mains. Quand miss Daniels 
fut partie, je fouillai cet uniforme, ainsi que je le 
faisais parfois d'un mort, devant les lignes, la nuit, 
m'étendant contre lui, parallèle, caché par lui — et quand 
une douleur traversait mon côté droit, m'arrêtant une 
minute, rigide et la main soudain immobile dans une 
de ses poches, comme autrefois quand une balle pas- 
sait dans le voisinage. Il s'agissait, il s'agissait juste- 
ment d'identifier Pavel. 

C'était peut-être Pavel. Mais rien, comme d'ailleurs 
jadis dans ses vestons, qui aidât à le reconnaître. Il dé- 
chirait ses lettres dès qu'il les avait lues, ses photographies 
dès qu'il les avait vues et c'est encore dans la glace qu'il 



NUIT A CHATEAUROUX 255 

se regardait le plus longuement. Rien qu'on n'ait pu trouver 
dans la poche du premier tué venu, à part justement un 
petit miroir cerclé d'or, tout ce que contiennent les poches 
d'un soldat : du côté droit, ce dont on a besoin à chaque 
heure, ce qu'on atteint facilement, un porte-monnaie 
décousu dont on pouvait obtenir les sous en le secouant 
comme une tirelire ; un gros couteau de l'armée suisse, pays 
où l'on mange ; un mouchoir tout rouillé, rouge et vert, 
à dessins anglais, pays des rhumes ; du côté gauche, ce 
qui n'est nécessaire que toutes les semaines, tous les 
mois : un jeune porte-monnaie en cuir violet ; un petit 
couteau damasquiné de l'armée norvégienne, pays où 
l'on sculpte ; un mouchoir de pur fil, celui que l'on garde 
pour la blessure ou pour une rencontre, gris sur les deux 
faces, à l'intérieur tout blanc comme un Uvre. J'étais 
ému de voir Pavel croire encore, comme un simple soldat, 
malgré l'âge, malgré la guerre, que tout objet a deux 
buts — couteau ou bourse — orner, servir. Le tout sau- 
poudré de ces grosses miettes de pain, si dures, de ces 
fragments de chocolat, de ces graines de riz, qui font que 
des moineaux se mêlent aux corbeaux pour picorer les 
cadavres. Le tout mélangé de ces correspondances du 
tramway Montparnasse, de ces bonnes aventures données 
par des sourds-muets et disant, au-dessous d'un dessin de 
taureau : Votre caractère est affable... si tristes quand 
on les retrouve dans sa poche à l'étranger, plus tristes 
encore dans les goussets des morts. Il manquait seulement 
le livret militaire, que Pavel avait dû déchirer le jour de 
la mobilisation après y avoir contrôlé soigneusement ses 
noms et s'il savait nager. Tous ces objets enfin qui, sur 
mon Ht maintenant rassemblés paraissaient les rouages 



256 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

d'une horloge démontée, et que j e remis chacun dans la poche 
exacte, bon horloger après quatre ans, sans qu'il m'en 
restât un seul inutile et mystérieux. Cher Pavel, anonyme 
et parfait dans les combats, ainsi que tous, comme 
une montre ! 

La lune était couchée ; toutes les lumières étaient mortes ; 
il n'y avait plus de clair, dans l'hôpital et dans Château- 
roux, car miss Daniels ne se souciait pas de tomber ou de 
se heurter, que le court chemin qui menait sinueusement, 
par des escaliers et par des angles droits, de chacune de 
nos deux chambres à un ami inaccessible... 



* 

* * 



Une femme curieuse ne tourne pas en vain autour de 
deux cerveaux. 

— Et dans la vie, qu'as-tu fait ? m'écrivit enfin Pavel. 
Car, un peu ivre de Champagne, il laissait miss Daniels 

faire un trajet pour une seule phrase. 

— Rien d'irrémédiable, Pavel, j'ai voyagé. Je ne 
suis pas marié. Je travaille... En te quittant j'ai préparé 
plusieurs diplômes en Sorbonne et à Harvard ; il y a 
deux ou trois petits arpents de science ou d'art où je 
détiens, plus qu'aucun homme au monde, la vérité et 
où je reçois désormais ceux qui s'y aventurent : la question 
des salaires agricoles dans l'arrondissement de Lapalisse, 
les rapports métriques entre les hymnes d'Alamanni et 
les odes pindariques de Ronsard, avec une annexe sur 
les rythmes mouvants de Platen ; la distinction dans les 
dialogues de Léon Hébreu entre les degrés du demi-cercle 
et du cercle entier des choses. Voilà les trois petits fonds 



I 



NUIT A CHATEAUROUX 257 

de la connaissance humaine où je suis le seul à avoir pied... 
Et toi ? 

Miss Daniels courut. 

— Je suis comme quand tu m'as connu. J'ai voyagé. 
Je suis célibataire... Je travaille. 

Ainsi par peur d'être déçus, nous nous entêtions à 
vouloir rester l'un pour l'autre ce que nous étions autre- 
fois et nous avions toujours ce moyen de nous dire sem- 
blables l'un à l'autre. Parler de nos métiers ? Comment 
supposer qu'ils soient deux métiers égaux, comme nos 
destins autrefois. Pourquoi prouver à l'un qu'il avait 
perdu la course ? Du moins, chacun derrière le mot céli- 
bataire et le mot travail, nous étions à l'abri... Ou plutôt, 
je le compris plus tard, chacun craignait peut-être de 
rencontrer en l'autre un homme mûr, alors que lui-même 
ne l'était pas. La seule ressemblance entre Pavel et moi 
était que le sort nous avait désignés, avec peu d'autres, 
pour une jeunesse vivace, parfaite, que dès dix-sept ans 
nous avions reconnue, à ce point ménagée et soignée que 
nos défauts et nos qualités de quinze ans n'étaient pas 
devenus ceux des hommes, mais de gigantesques défauts 
et quaUtés d'enfant... Ou plutôt... Mais ae cela je parlerai 
un autre jour... 

— Cher Jean, m'écrivit Pavel, miss Daniels m'avoue 
que tu as fouillé mes poches. Il manquait mon porte- 
feuille. Je t'envoie le seul papier qu'il contînt. Il te 
renseignera mieux sur moi qu'un éphéméride, Mais 
envoie-moi une lettre du tien — tu en avais toujours 
cinquante, — au hasard... 

La lettre que m'envoyait Pavel était usée aux pHs ; 
il l'avait recollée, à défaut de papier gommé, avec de 

17 



258 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

vrais timbres ; l'enveloppe était rongée sur tout son 
contour, comme si l'on avait dû ouvrir au coupe-papier 
les quatre tranches pour l'avoir. 

Pavel, disait la lettre, je vais ruiner en une seule fois 
« tous vos projets, je n'irai pas demain à l'exposition de vos 
« paysages ; je n'irai pas non plus après-demain voir votre 
« marchand de couleurs ; le mois prochain je ne vous 
« épouserai pas; je n'aurai pas, le jour de mon mariage, 
« une robe dessinée par vous ; je ne m'étendrai pas dans ce 
« lit dont vous a\âez fait le plan ; je ne regarderai pas 
« avec vous, d'un balcon, cet horizon de Florence dont vous 
« m'avez, un jour, tracé la ligne au crayon, ni même celui 
« de Rome, plus beau, que vous avez tracé à l'encre, ni cette 
« troisième ville non plus dont j'ai oublié le nom, la plus 
« belle, dessinée à la sépia. Je n'aurai pas constamment d'un 
« de mes objets, d'un de mes enfants, ces croquis qui, pour 
« moi, les redressent et les corrigent, car vous peignez 
« toujours debout et vous êtes plus haut que moi. Je ne 
« cueillerai jamais ces grosses châtaignes de Russie dont 
« vous m'avez dessiné les coques. Je ne verrai plus de 
« peintres, ni vous, ni mes amis. Je vais vivre désormais 
« sans être vue, j'épouse im ingénieur. Quelquefois, de 
« loin en loin, d'un œil fugitif , de votre œil, je regarderai 
« ce que je pourrai voir de moi, mes genoux, mes mains... 
« Pardonnez-moi. J'étais déjà fiancée et n'ai pas osé 
« vous le dire... 

Or j'avais la même, lettre dans ma ceinture... 

— Mon cher Pavel, 

Avec quoi m'écris-tu ? Est-il possible qu'avec un stylo 
tu fasses autant de pâtés et d'éclaboussures. Tu dois être le 



NUIT A CHATEAUROUX 259 

blessé de France qui a le plus de taches d'encre à ses draps. 

Ci-joint une lettre... 

« Jean, disait la lettre, vous savez maintenant à quoi 
« j'ai employé chaque heure de ma journée. J'y ai fait 
« tenir un enterrement, un baptême, un mariage. Cela ne 
« vaut évidemment pas une mort, une naissance, des 
« aveux. Mais, même caressée à travers des voiles ou des 
« tentures, la vie a son prix. Entre ces cérémonies, car 
« vous ne supposez pas qu'elles aient eu lieu dans la même 
« famille, j'ai pris le temps de songer à vous. Vous avez 
« rendu ma pensée paresseuse, elle ne dépasse plus le pre- 
« mier cercle de mon cœur. J'avais pris dans la voiture, 
« non pas vos derniers vers, mais ce cahier de vos devoirs 
« de classe, quand vous étiez en quatrième. J'adore la 
« narration du petit naufragé, quand le jeune tigre est 
« devenu une accorte tigresse et s'entend enfin avec le 
« chien. J'adore le discours de Thémistocle aux trirèmes, 
« lorsqu'il déclare faire plus de cas de sa mère la Carienne 
« que de la belle Léocratida. Il est de la fin de juillet, il 
« a toute la vieillesse, toute la sagesse de la quatrième. Il 
« dédaigne les prosopopées, si belles en janvier; les transi- 
« tions par des phrases sur la nature, si neuves au trimestre 
« de la Toussaint. Vous avez eu la jeunesse et la vieillesse 
« de chaque année d'enfant, vous l'aurez de chaque âge. 
« Vous êtes au fond le seul homme que j'aie jamais vu, le 
« seul qui me semble à la fois achevé et périssable. Jamais 
« plus vous ne serez redistribué aux éléments, vous voulez 
« bien, n'est-ce pas, que je profite, autant que je le peux, 
« avec un peu de désespoir, de votre dernière vie... De 
« notre dernier mois aussi, car — le saviez- vous — je 
« me marie à Pâques. » 



200 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

C'est ainsi, par hasard, mai? par la main à chacun la 
plus douce et amère, que le métier de chacun fut révélé. 
Le même, au fond, pour tous deux. Je suis certes le 
poète qui ressemble le plus à un peintre. Je ne peux écrire 
qu'au milieu des champs ; trouver des rimes qu'en voyant 
des objets semblables ; atteindre le mot qui fuit que si 
un homme fait un geste, que si un arbre s'incline. D'un 
index qui laisse les autres doigts tenir la plume, je dessine 
dans l'air, avant qu'elle ait sa vraie forme, chaque phrase ; 
j'écris malgré moi le nom de chacun de mes amis avec 
son écriture même, et mes manuscrits semblent pleins 
de leurs signatures ; les jours où il pleut, je me sens libre 
de mon métier comme les aviateurs, comme les peintres ; 
j'écris devant les femmes comme devant un modèle ; 
pas un mot sur elles que j'aie écrit à plus de cinq mètres 
d'elles. Maintenant même, dans cette chambre dont 
on emportait le paravent, car le vent de la mort, c'était 
bientôt l'aurore, devait souffler dans une chambre voisine, 
j'écrivais àPavelles yeux fixés sur mon voisin endormi. 
Il respirait régulièrement, et ces deux gros poumons 
attisaient mon cœur. Il se découvrait soudain la 
poitrine, je voyais une poitrine semblable à toutes les 
autres, des épaules semblables à toutes les épaules, 
il devenait soudain mystérieux, anonyme, et c'était 
comme si un modèle se voile le visage. Il ridait son front 
une seconde, et c'était comme si un modèle prend son 
rouge sans y penser et, sans qu'il s'en doute, s'ajoute une 
couleur ; et dès que miss Daniels était là, les mots ne me 
venaient plus, comme les teintes à celui qui peint entre 
deux lampes. 

Pavel parut moins satisfait que moi. II avait bu 



NUIT A CHATEAUROUX 201 

presque à lui seul la seconde bouteille de Champagne et 
cela aussi expliquait son agitation. 

— Ah ! tu es poète ? m'écrivit-il. Je ne sais si j'ensuis 
heureux ou déçu. Tous les camarades que j'ai laissés 
étudiants en droit, en pharmacie, en histoire, un sort 
veut que je les retrouve en architectes, en sculpteurs, 
en graveurs. A la seconde rencontre, leur métier est moins 
matériel encore, ils sont musiciens, poètes. En quel élé- 
ment seront-ils à la troisième ? Si j'aperçois dans un salon 
une brave tête de banquier, de secrétaire d'ambassade, 
à mesure que j'avance vers elle, ses yeux se voilent, son 
menton s'allonge, et j'apprends que c'est une tête de 
peintre, de médailler. Je parle à mon voisin de table, c'est 
un orateur qui me répond. Il y a trop d'écho pour moi 
dans ce monde. Voilà que tu m'obhges aux mêmes pré- 
cautions ; tu es poète, je suis peintre, que d'histoires ! 
Notre cœur à tous deux ne s'arrête que sur les cinq ou six 
mêmes phrases de la musique, sur les cinq ou six mêmes 
poèmes ; nous nous rencontrons sur une terrasse de plus 
en plus étroite ; il faut nous saluer maintenant, nous 
enlacer avec les gestes mesurés de deux acrobates qui se 
retrouvent, après vingt ans, au faîte d'une flèche de tour... 
D'ailleurs je me console de ne pouvoir approcher les 
hommes... Tant pis ! 

Car enfin tu les as vus ? Nous avons beau jouer à 
reprendre notre âge blanc de Munich, tu as appris depuis 
comment ils sont faits, hein ? tu les as vus ? Tu as vu ces 
tristes méplats de leurs tempes, ces joues de pierre 
ponce, usées comme s'ils passaient leur vie, depuis 
leur naissance, à se frotter à d'autres méplats, à d'autres 
joues ? Du haut du tramway, tu les as vus pousser leurs 



202 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

jambes de droite et de gauche, dès qu'une goutte de pluie 
les effleure, comme le protozoaire qu'un doigt d'homme a 
touché ? Tu as vu leur ardeur, leurs salutations mutuelles, 
dès qu'ils se mettent à vingt dans un bureau de poste pour 
retrouver une pièce de dix sous égarée par une vieille 
dame sous la plaque du guichet, et ces joies quand on la 
retrouve ? Tu as vu les groupes d'orateurs bruns, sem- 
blables à des corbeaux mouillés, du jardin Bourbon 
surveiller le pont de la Concorde. Tu as vu de grands 
omnibus combles de facteurs remonter la rue de Rennes, 
et redescendre, inexplicable relève, combles d'externes 
de Stanislas ! Tu as vu les trains de banheue escaladés 
par des milliers d'innommables jaquettes, fendues en 
deux pans que le vent écarte, tristes coccinelles attirées 
par Chat ou. Tu as vu les quarts d'agent de change revenir 
de leur sixième de chasse, tout fiers, avec un merle et 
un écureuil entiers. Tu as vu les chefs de bureau 
sortir du ministère des Finances, faussement neufs, 
invraisemblablement soustraits à la dignité d'homme, 
que semble toucher pour la première fois l'air de la rue, 
fragiles comme une pendule qui se promène sans son 
globe. Tu as vu ceux qui ont l'index plat à force de mettre 
leurs souliers sans corne à chaussure, ceux qui ne savent 
que faire ae leurs mains, de leurs pieds, — qui voudraient 
être des boules, — qui les cachent dans leurs poches ou 
les poussent dans l'ombre, comme les mauvais peintres 
les mains de leurs personnages. A l'enterrement de sa 
fille chérie, tu as vu, avant le défilé, le père, une minute 
droit et digne comme une statue, dos à la sacristie... 
droit et fier... puis le premier gagnant de la course des 
condoléances l'atteint, comme l'eau lâchée sur un moulin. 



NUIT A CHATEAUROUX 263 

et dès lors, il se baisse et se relève sans arrêt. Tu as vu 
les maîtres de forges, entrant dans leur chapelle, faire un 
signe de croix précis, et les quatre vis qui maintiennent 
le visage et la poitrine des maîtres de forges contre leur 
cœur sont resserrées pour une semaine. Tu as vu les 
bugles, dans Tristan, qui soufflent une note tout d'un 
coup, qui sont un peu plus rouges en reposant leur bugle, 
comme par pudeur, comme un enfant qui a dans un 
salon voulu dire un mot sur Yseult. Tu as vu les violon- 
cellistes, décharnés et coudés comme une mère débar- 
rassée de la veille d'un fils, qui discutent avec de grands 
gestes, qui hurlent, et c'est qu'ils sont du même avis. Tu 
as vu les spécialistes en pharmacie se placer juste en face 
des palais Louis XV, Louis XIV, et les ajuster à leur 
vue comme un vérascope : alors les spécialistes voient 
tout. Avant la guerre, tu ne les connaissais que de vue, 
tous ceux-là, tu ne les avais touchés qu'aux mains, 
mais depuis quatre ans tu les soulèves, tu les pèses. Tu 
les connais maintenant comme tu connaissais les femmes 1 
Pas une part de toi qui n'ait touché un homme, tu as 
dormi contre le ventre d'un mineur, ta tête dans des 
granges a été prise entre le dos d'un chocolatier et les 
genoux d'un notaire ; tu connais leur poids, et le poids 
aussi d'un bras ou d'un pied seul, séparé d'eux. Eh bien ? 
Au revoir, mon cher petit Jean. Les coqs chantent. 
Des volets s'ouvrent. J'entends une seconde par la 
fenêtre ces gémissements du voisin que j'entends le jour 
par la porte. Miss Jackson éteint notre chemin lumineux, 
et chaque commutateur craque comme si elle écrasait 
un gros insecte flamboyant. Les amis que j'ai eus 
depuis notre départ ? Pourquoi te les nommer ? 



264 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

La plupart sont tués maintenant, et seront désormais 
étendus entre nous, les pieds vers Munich, la tête vers 
Châteauroux. Mes amies ? Te dire que le mot Pavel a été 
lié syllabe par syllabe, des années, des mois, au mot 
Gilberte, au mot Renée ? Les Allemands ? La guerre ? 
Non. J'ai à te dire, tout au plus, les deux premières 
phrases échangées avec celle dont tu as lu la lettre, 

« — Comme vous avez l'air belle, Irène ? 

« — Il vous plaît à penser, petit Pavel. 

J'ai à te dire que je^ remue toujours le petit doigt en 
écrivant, mais que je ne fais plus craquer mes poignets. 
J'ai toujours ma manie de citer le mot de Bierbaum : « la 
vie est un marais », et de voir les hommes peu à peu 
s'enlisant ; d'expHquer qu'ils mettent des lorgnons, des 
monocles pour que le sable n'entre pas dans leurs yeux, 
qu'ils lisent Baudelaire, Dostoïewski, pour mieux serrer 
les mâchoires ; qu'ils vont en auto pour sentir au-dessous 
d'eux enfin un sol de bois... et toutes les mêmes stupides 
plaisanteries, et d'ailleurs c'est vrai. J'ai toujours ma 
manie, le soir, en me couchant, dès que je ferme les yeux, 
de voir mon immense tunnel. Tu me questionnais de ton 
ht. Des armées s'y engouffraient dont je te donnais le chiffre 
exact : 3 millions 561.000. 4 milliards 21. Des troupes 
d'oiseaux en sortaient, se heurtaient, oiseau par oiseau, 
contre d'autres vols qui arrivaient et tombaient morts... 
Une lueur blanche apparaissait parfois au fond du tube, 
et devenait une fumée, une ville grecque, un jour, tu te 
rappelles, une licorne. Que le mot licorne est sonore dans 
un dortoir ! 

Au revoir, Jean. Mon électricité brûle toujours, mais 
déjà ma veilleuse est éteinte, notre veille est finie. Demain 



NUIT A CHATEAUROUX 265 

soir, par le tunnel, comme ce jour où Ton nous avait mis 
dans deux cours différentes, et où je regardai la tienne par 
un trou de la porte, je ne verrai que ton œil. On me lève. 
Je vais remettre cette capote que tu as fouillée, ce pan- 
talon avec sa jambe invisible. Ecris-moi encore puisque 
tu ne te lèves pas. Miss Daniels veut t' amener mon 
chien. Lui aussi c'est Yourf. Appelle-le par son nom, il 
croira t'avoir vu et te reconnaîtra. Adieu. Je pars pour 
la Russie dès ma guérison. Mais nous nous re verrons peut- 
être à mon retour, si je reviens... au printemps (quand la 
paix tue la guerre !) 

C'est ainsi que se termina cette nuit, où, plus fortimés 
que tous autres amis au monde, nous n'appartenions point 
à la race de ceux qui usent de timbres, de tubes postaux, de 
récepteurs, mais à celle qui correspond par les mains d'Anna- 
mites dévoués, d'Américaines. Tout ce qui était de notre 
amitié en ce monde était assemblé autour de nous ; aucune 
lettre de l'un à l'autre ne circulait bassement dans des 
boîtes, pas de passants pour nous bousculer nous-mêmes. 
Nous avions, en ce qui concernait notre aiïaire Jean- 
Pavel, tout liquidé, tout terminé avec le monde ; et un 
écheveau de grandeur moyenne, un signe de l'infini à 
peine plus grand que celui dont se servent au tableau les 
polytechniciens de seconde année, eût pu nous contenir 
tous deux. Ce fut Yourf qui le traça ; il aboya tout autour 
de mon lit ; Pavel l'entendit aboyer... 

Cher Pavel, 

Il fait presque jour. Mon Annamite reprend dans 
l'escalier le dialogue qu'il a chaque matin avec le veilleur 
soudanais. L'Afrique dans l'hôpital cède le pas à l'Asie. 



266 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Les moineaux se réveillent dans leurs nids sous les volets 
qu'on ne ferme jamais ; mes murs sont bourrés de leurs 
cris. Le train de Montauban est passé ; tu l'as entendu 
siffler ; c'est que le vent vient de l'est, c'est qu'il est 4 h. 11 
et qu'il fera beau. 

Je me hâte de t'écrire ce que j'ai oublié: je suis allé dans 
ton pays. On m'a confisqué à la douane, à Alexandrovo, 
un jeu de cartes espagnoles, un Bœdeker d'Italie, mais 
on m'a laissé passer. J'ai vu Pétersbourg, Moscou ; j'ai vu, 
dans le hall de mon hôtel, une petite fille russe assise au 
pied de l'aquariimi où nageaient les sterlets, comme je 
lui souriais, passer derrière et me faire à travers l'eau vive 
toutes les grimaces des sirènes. J'ai vu Kiev, j'habitais le 
palais Potemkine, en stuc rouge, crème et or : je télépho- 
nais souvent dans un cabinet vert-pomme et jaune situé 
sous le grand escalier; quand je sortais, la porte froissait 
les feuilles d'un palmier, c'était le bruit d'ime robe de soie 
qui tombe, et il y avait en effet, toujours j'eus la même 
surprise, une statue de Diane devant moi. J'ai vu des mou- 
jicks, ils riaient et, dans chacun de leurs deux yeux mon 
image dansait sur un petit bûcher. J'ai vu ton été russe, le 
ciel si bleu, la verdure immense supportée par de grands 
fûts gantés de cuir blanc ; mille chevaux aimables à 
double poitrail, lustrés et bondissants, semblables à des 
femmes. Dans la mer Noire (la nuit si bleue) j'ai voyagé sur 
le croiseur Askold, qui avait deux fois contourné le 
monde et à chaque escale acheté une tortue, petite ou 
gigantesque. Elles habitaient le pont, et dans les tempêtes 
on les entendait rouler d'un bord à l'autre. Te rappelles-tu 
la vitrine de Kissling, que nous avions aménagée et 
que nous appelions le Musée Franco-Russe, où nous 



NUIT A CHATEAUROUX 267 

rassemblions des oiseaux empaillés, des nids, des œufs 
percés, comme si certaines races d'animaux prospéraient 
de l'amitié de deux nations, et que l'union franco-russe fût 
salutaire aux oiseaux. C'était avant Brest-Litovsk, j'ai 
vu au Caucase des corbeaux dodus, des hérons avec un 
rat arrêté dans leur cou, des aigles gras à lard. A mon 
dernier régiment, le colombophile aussi était Russe. Tu sais 
le devoir des colombophiles ; ils ont à maltraiter et à 
affamer les pigeons et les chiens de liaison, pour qu'ils 
retournent plus vite là où on gave et caresse. Un jour, 
ses deux chiens furent blessés. Il resta toute la nuit à les 
soigner, à les flatter. Les chiens relevaient la tête, 
remuaient la queue, pensaient désolés : Nous mourons 
le jour où les hommes deviennent bons... Lui aussi fut 
tué... Vivent les chiens allemands ! Vive la Russie ! 
Miss Daniels m'arrache ma lettre. Adieu ! 

C'était l'aube. Par le tulle de mes rideaux, un aigre 
jour était pris et pressé comme un caillé. Depuis une 
minute à peine il était né, et déjà dans la rue les hommes 
se hâtaient. Des cailloux roulaient, des jurons, l'homme 
grattait à nouveau sa pauvre planète, sa pauvre âme. 
Un clairon sonnait dans la caserne, une cloche dans la 
pension, soldats et jeunes filles également peureux d'une 
journée nouvelle, pour calmer leur âme des autres âmes 
soudain si différentes, pour devenir vite semblables à 
tous, passaient vite leurs uniformes. Puis on entendit les 
coups de bâton des laitiers sur la peau de leurs ânes. Un 
bruit de scarabée qui vole indiquait chaque bicyclette. 
Des hirondelles gazouillaient sans répit, sur le fil du 
télégraphe, et le courant du matin, avec ses mots de joie 



268 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

OU de deuil, devait traverser vingt jeunes hirondelles. 
Puis, pendant dix secondes à peine, erreur d'un jour si 
jeune, une ondée ; dans les gazons, sur les sauges, la 
liqueur du matin fut lavée ; des sabots tapèrent le 
trottoir ; sur le toit plat de la maison du général Ber- 
trand (construite, colonne par colonne, fronton par 
fronton, d'après celle qu'il habitait à Sainte-Hélène et 
qui jamais ne reçut une goutte de pluie), les gouttes 
crépitèrent ; les gommiers, les caroubiers, les baliviers, 
toutes les boutures rapportées de là-bas, par le bel 
Arthur avec le corps de Napoléon, furent soudain ver- 
nissés comme dans les gravures. Qu'il eût aimé recevoir 
cette averse, lui justement. Napoléon, qui regardait en 
vain chaque nuage et, toute la première année d'exil, 
tendait la main, croyant recevoir une goutte, comme pour 
qu'un aigle revînt s'y poser... Elle cessa soudain. Les ânes 
abandonnés contre le trottoir laissèrent en repartant, au- 
dessous d'eux, leur image sèche. Puis le coq chanta ; 
une eau pénétra la terre, mélange d'eau et de rosée. Puis un 
rayon traversa ma chambre, enveloppant mon lit sans me 
toucher, ainsi que le fait la foudre, mais je pouvais l'attein- 
dre de la main. Puis j'entendis une automobile arriver, 
appeler de trois coups de trompe, comme les dames qui 
viennent prendre un jeune romancier pour une prome- 
nade... Puis des murmures indistincts... Puis aboya un 
chien, de qui du moins je reconnus la voix... puis le sable 
crissa, l'automobile froissa des buis, des fusains... Pavel 
était parti. 

Alors, mon infirmière de la nuit entra, toute fraîche, 
un peu humide, car elle avait reçu l'ondée, elle cria à mon 
voisin (car elle avait soigné des Zélandais à Bapaume) : 



NUIT A CHATEAUROUX 269 

— Hope of a bright day, of a sweet day ! 

— Day ! hurla-t-il ouvrant la bouche avant les yeux. 
Et le Jour, et Day, naquit... 



.% 



C'est aujourd'hui ma première sortie de l'hôpital. Je 
pars ce soir pour Paris. J'ai dit que je prendrais le train 
de cinq heures, je prendrai celui de neuf. J'ai quatre 
heures, j'ai un sixième de jour pour revoir la ville où j'ai 
passé six ans. Ma valise est dans un café près de la gare, 
mais je porte le Falconnet et le Natoire, j'évite chaque 
bousculade, je laisse une marge à chaque maison, chaque 
passant, je tourne avec autant de précaution autour des 
places et des statues de Châteauroux qu'autour des sou- 
venirs leurs images. J'achète des cartes postales. J'achète 
l'Avenir de l'Indre. (Vous qui me lisez, prenez garde. 
Vous savez ce qui arrive quand je débute ainsi par 
petites phrases... Vous savez qu'en moi s'agite ce 
vocatif que mes maîtres de grec m'ont transmis et qui 
vit en moi comme un asthme, que le moment n'est pas 
loin où je vais adresser la parole à un arbre même, à un 
passant, à une ville... Je me contiens... je me contiens...) 

O Châteauroux, ville la plus laide de France, ô tilleuls 
sur lesquels sont gravés les premiers prénoms que j'aie 
jamais entendus, ô mur derrière ce terrain vague, si banal, 
et que je reconnaîtrais en Chine! O Châteauroux, pour la 
première fois je connais de toi d'autres rues que celle qui 
te traverse de bout en bout, la seule que nous suivions 
pour les promenades. Je prends toutes tes rues trans- 
versales, je te bouscule, je te décoiffe, je t'aime, comme 



270 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

une chevelure où la raie toujours fut au milieu et dont on 
se venge en riant. Tout ce que l'on me défendit enfant, 
je me l'accorde. La rue Descente-de- Ville, je la remonte. 
J'entre au Musée voir le chien empaillé de Napoléon. 
Je tire enfin au clair tous les secrets qui m'intriguèrent 
pendant six ans. La rue du Gué-aux-Chevaux aboutit 
bien à un gué ; la rue des Clercs aboutit à une planche 
sur l'eau, à un pêcheur, à une ligne aiguë, en ce moment 
à une ablette qui se débat ; la rue du Foin à des laveuses ; 
et j'apprends ainsi où se cachait l'orchestre qui a scandé 
mes trois mille matins... Tout me ramène à l'Indre, chacun 
de mes secrets a des peupliers pour dernière barrière... 

Malgré tout, la Grande-Rue seule m'attire. Sur ce 
trottoir tous mes pas ont marqué ; voilà que je reprends 
malgré moi une marche plus courte ou plus longue selon 
les boutiques ; je dépasse chaque étalage avec le même 
nombre exact d'enjambées, qu'en mon temps de lycéen : 
nos traces dans ce monde sont le plus lourdes là où nos 
pas furent le plus légers; chargé de valises sur tant de 
continents, chargé du sac et des piquets de tente sur 
tant de boues, d'un cerveau de plomb dans tant de 
capitales, je n'ai pu marquer sur cette terre, et ici mes 
pieds se logent dans leurs antiques moules ; et quelle 
surprise de revoir, plus brillantes et plus fortes qu'alors, 
ce que je n'attendais que comme un écho, un reflet : 
ces superbes enseignes. Voici gravés en mot d'or et en 
lettres rouges, gigantesques, les premiers noms, cette 
fois, que j'aie entendus et compris, le mot «Bazar», le 
mot « Préconiseur public », le mot « Phalanstère »... Il est 
six heures. Ce que mon voisin appelle day ou sdar 
devient rose, devient rouge... Pour la première fois, je 



NUIT A CHATEAUROUX 27I 

vois des lumières s'allumer dans ces boutiques que je n'ai 
vues que de jour, et il me semble que pour la première 
fois je ne sais quel âge les touche ; ma ville retrouvée va 
s'évanouir. De la grande terrasse je la surveille, et je 
surveille aussi, avec cette fin de journée, toute dorée 
mais confuse de sa mort, palpitante (je ne dirai pas si 
tous ces adjectifs s'adressent à journée ou à jeunesse), 
ma jeunesse. 

Dans ces magasins où pour la première fois je vis 
les tableaux, le sucre candi, les bijoux, je regarde. Je 
reconnais la plupart des vendeurs, mais tous ceux qui 
ont personnifié pour moi les métiers sont maintenant 
blancs et caducs. Voici que je pénètre dans l'âge où les 
métiers redeviennent antiques. Voici que les horlogers 
ont de grandes barbes de neige, et il ne leur manque 
qu'une faux. Voici que les libraires ressemblent aux vieux 
écrivains, les barbiers aux vieux savants chauves. Voici 
que les bouchers sont à la fois gonflés de graisse et tout 
ridés. Voici que les pâtissiers — conune leurs gâteaux 
sont petits! — s'éloignent de soixante ans de l'âge où ils 
aimaient les gâteaux. Voici que les pharmaciens vont 
mourir, regrettés de leurs médecins. Voici l'âge où je 
rends au temps ceux qui, les premiers, m'ont fourni le 
pain, les livres, l'heure... Tous leurs noms inscrits sur 
les vitres vont bientôt monter d'une ligne, laisser leur 
place au nom du successeur, monter comme un rouleau 
de pianola, et disparaître... Seuls les fruitiers sont jeunes ; 
seuls ils renaissent à chaque saison ; seules les poires, les 
pêches, les bananes sont vendues comme autrefois par 
une toute jeune fille, que le patron embauche à seize ans 
et loue à dix-sept ans aux hôtels, et cette fillette, dix-huit 



272 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fois remplacée, est la seule que je retrouve intacte. La 
voilà qui me pèse des cerises, sans se douter qu'elle me 
revend, si fraîche et propre et si vernie (je ne dirai pas si 
ces adjectifs s'appliquent à jeune fille ou à enfance), 
mon enfance... 

Ainsi, tous ces gens ont vécu, travaillé, acheté et 
vendu à un maigre salaire, fermé le soir dans l'ordre leurs 
volets, et payé au jour leurs impôts, déroulé le même 
coupon de drap, allongé sans fin le même lacet, pour sou- 
tenir, jusqu'au jour où je reviendrais, le premier décor 
de ma vie!... Seul l'horloger a changé de trottoir et pris 
la boutique d'en face ; et cela me gêne un peu, comme un 
bracelet-montre attaché du mauvais côté... Ainsi la guerre, 
qui tout ruine, les empêchant de passer à leurs fils et 
gendres leurs tâches, a, pour mon seul bénéfice, prolongé 
de cinq ans la vie d'un reflet, d'un écho... Or, aujourd'hui 
ma jeunesse a juste dix-sept ans, comme les eut mon en- 
fance, le jour où je partis d'ici; cette tristesse en moi, 
c'est une mère et une fille, du même âge, qui s'étrei- 
gnent... Toutes deux d'aujourd'hui m'abandonnent, et 
me voici soudain las et incertain, comme tous ceux qui 
n'ont qu'un jour. 

L'Indre est dorée, la rue parallèle à l'Indre est lumi- 
neuse : je vais entre ces deux brancards. Qui m'a poussé, 
comme ces femmes exilées qui vont sur le premier bateau 
de leur pays en rade mettre au monde leur fils, qui m'a 
poussé pour ce second terme, qui me poussera dans dix- 
sept ans vers cette ville sans charme et sans parents?... 
Enfance, heureuse enfance où le malheur et le bonheur 
étaient le malheur et le bonheur enfants ; où l'amour, 
où l'orgueil étaient l'amitié, la tendresse... vertus de 



NUIT A CHATEAUROUX 273 

mon enfance qui depuis avez changé de sexe, « espoir » 
que je retrouve « attente », « enthousiasme » que je 
retrouve « indulgence »... Mais voici le lycée qui me 
rappelle les trois ou quatre qui n'ont point encore varié : le 
travail, qui est toujours le travail, qui toujours consiste 
à voir, au-dessous du papier blanc, filigrane adoré, un 
palais, un phénix ; l'inspiration, qui est toujours l'inspira- 
tion, qui consiste à vivre par bonds, affectueux cinq minutes, 
cinq minutes haineux, comme si le jour et la nuit, au 
lieu de se suivre, toutes les cinq minutes alternaient ; 
l'amitié, qui est toujours, dans un grand pré où elle dort, 
s'asseoir à la tête de celle que l'on aime, se pencher, voir 
son visage à rebours; la nostalgie enfin, qui est toujours 
cette douce... cette amère... Mais déjà à cette époque je 
n'en pouvais dire plus sur elle!... 

Voici le lycée. L'avenue qui de la gare y conduit, 
descend, descend, et les enfants en fleurs, du faite de leurs 
dix années heureuses, croyaient déjà redescendre la pente 
de la vie. Voici le seul logis où les lois de la pesanteur et 
des fluides sont fausses, où il fallait le jour tous les poètes, 
tous les savants, le soir toute la nuit pour équilibrer 
un cœur bien petit et bien vide. Voici la maison où j'ai 
reçu le monde tout neuf, et les mappemondes seules étaient 
vieilles, où j'avais un âge qui pour nulle gloire n'était 
périmé, que tous les grands hommes avaient été forcés 
d'avoir, (12 ans, 13 ans, 15 ans), avant leur premier geste 
grand ; que je portais avec retenue et fierté comme du 
génie la virginité même, ou comme un de ses attributs ; 
et enfin hélas vint l'année où j'eus l'âge de Viala, puis de 
Bara, puis d'Alexandre ; et la triste vie put commencer. 
Voici la citadelle qui, du jour où je l'ai quittée, est devenue 

18 



274 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

mon ennemie. Plus d'accès. O lycée, on a verrouillé ta 
porte d'honneur, gigantesque, qui ne s'ouvre que sur des 
petits, qui s'ouvre d'un seul battant, comme un livre. On 
a par bonheur continué le Jardin public tout le long du 
mur de ronde, comme si l'on supposait que tes anciens 
élèves viennent le soir ici rôder ; et je tourne autour de 
toi, avec un Natoire et un Falconnet ; et ce n'est pas à 
beaucoup près, car tous deux étaient des gens simples 
et toi-même m'appris leurs noms, les compagnons ce soir 
qui me chargent le plus. Je tourne autour de toi avec tant 
de peintres et de lumière, tant de poètes et de chagrins 
que tu ne connais pas, avec un Manet et un Rimbaud, 
avec un Mallarmé et un Degas... Mais pourquoi, devant 
toi, chacun de ces noms me donne-t-il, comme un nom de 
faute, un remords?... 

Rien qui défende un lycée contre l'escalade. Pas de 
chien. Pas de servantes... Voici la petite brèche par où 
je m'évadai une nuit pour aller dans la campagne. Je 
la franchis, je reviens de cette équipée. Voici la cour des 
petits, que je traverse d'un pas rapide, car elle est sonore 
et un pas paresseux mettrait tous les surveillants en 
éveil. Voici la cour des moyens et la porte avec sa fente 
par laquelle Dago nous passait, de la cour des grands, 
plus voisine du monde, page déchirée par page déchirée, 
les poètes défendus, et il fallait ainsi faire injure à son 
livre pour pouvoir honorer l'auteur; et voici, donnant sur 
les cloîtres, prises au fond des arcades bien plâtrées comme 
les fenêtres des maisons construites sous des aqueducs, 
les fenêtres de mon étude. Fenêtres si hautes qu'aucun 
élève ne peut voir la cour ; percées sur l'étude comme 
pour observer les enfants, percées des deux côtés pour les 



NUIT A CHATEAUROUX 275 

observer de dos, de face, suivre sur leur visage dans la 
même journée tous les progrès de l'ombre et de la science, 
et d'où personne jamais ne les regarda, si ce n'est cette 
folle qui s'évadait de Sainte-Catherine pour voir de là son 
fils, et si ce n'est moi aujourd'hui... Je me hisse, je me 
penche ; je tressaille ; je m'attendais à voir un élève 
solitaire, un visage unique, ma seule enfance ; j'en vois 
trente ; et aucun ne me ressemble, et tous il est clair 
qu'ils sont moi ; j'ai été celui là-bas qui écrit de la 
main gauche, j'ai été ce roux qui a un tic au front, j'ai 
été ces deux indolents qui tracent au tableau, pour 
abuser le maître, des figures sans rapport avec leurs 
paroles, un polyèdre en parlant des jeunes filles, un 
rectangle en parlant des femmes : j'ai été ce gros à 
yeux bleus qui prépare sa récitation facultative et 
confond l'envie de réciter des vers avec l'envie de 
réciter de la prose... O vitre qui m'offre, vivants, les 
trente gestes que je n'ai jamais faits, les trente regards 
que je n'ai jamais eus... ô seul miroir fidèle ! 

Sept heures et demie ont sonné. Voici ma place devant 
moi, celle que RoUinat eut le premier, puis Bernard 
Naudin, et déjà nous nous disputions pour l'avoir. Elle 
rend myopes ceux qui l'occupent, car elle est au-dessous 
d'un bec de gaz ; un faux pupitre la surélève. L'enfant 
qui nous succède lit, les mains dans ses poches, tout droit, 
et j'admire comme les jeunes générations sont devenues 
habiles ; de mon temps on lisait en se bouchant les oreilles, 
on écoutait, on sentait en fermant les yeux : quand on 
pensait, on courbait les épaules... Sept heures quarante, 
les externes surveillés passent dans les cloîtres, avec des 
murmures et des bruits de relève, leurs corps surveillés 



276 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

tout près d'eux par le maître, leurs ombres du dehors 
par le censeur ; puis la cohorte des demi-pensionnaires 
qui ne voient leurs parents qu'à la lumière des lampes, ou 
le dimanche ; il ne reste plus dans le lycée que ses vrais 
fidèles et que moi. 

La lune alors apparaît ; le vent se lève ; les girouettes 
grincent ; chaque clef de voûte des cloîtres, forée d'une 
ampoule, illumine et soutient un second cloître de lumière ; 
les garçons placent à la volée les assiettes sur le marbre 
des réfectoires. Près du tilleul, au centre de la cour 
d'honneur, le proviseur et le surveillant général. Ils n'ont 
pas changé : jadis ils me semblaient si vieux et justement 
ils ont vieiUi. C'est la première fois où ils ne me voient 
pas enfant, et ils me reconnaissent. Pour la première fois 
je serre leur main, où jadis le mienne se perdait, d'ime 
main égale. Pour la première fois, quand nous tournons 
le dos aux cloîtres, mon ombre n'est pas une petite 
ombre entre les leurs. Pour la première fois je réponds à 
leurs paroles par des paroles égales, et mes mots ont le 
poids vérifié par les hommes. De cet enfant dont je suis 
venu chercher des nouvelles, perdu pour moi — de moi — 
ils me parlent avec égard comme de mon fils. Il était 
soigneux de ses livres, il ne mentait pas... Leurs fils à 
eux aussi sont tués; toujours graves, toujours vêtus de 
redingotes, coiffés de chapeaux de soie, ils n'ont pas eu le 
jour de leur deuil à changer une ride, une cravate. 

Il est l'heure de regagner l'hôtel. Un coq, si jamais 
coq s'est trompé c'est ce coq-là, chante... Le proviseur 
m'accompagne à la porte, il l'ouvre lui-même et me 
relâche, cette fois en ôtant son chapeau, pour la seconde 
fois. 



¥ 



NUIT A CHATEAUROUX 277 

— Adieu, mon enfant, me dit-il comme à tous, par 
habitude. 

L'avenue est claire et chaude ; le croissant de la lune 
est tourné vers la terre et déverse sur elle seule son éclat ; 
à droite les tilleuls embaument, à gauche les jasmins... 
Heureux, heureux mon voisin l'adjudant qui n'avait aux 
saluts et aux souhaits qu'à répondre le dernier mot... 
Au proviseur disparu, voilà que je répète toute sa phrase, 
j'y ajoute même une syllabe. 

— Mon enfance, adieu ! 

JEAN GIRAUDOUX 



278 



JOURNAL SANS DATES 



Evidemment ce qui me choque dans le cas de Romain 
Rolland, c'est qu'il n'a rien à perdre par le fait de la guerre : 
son livre (Jean Christophe) ne paraît jamais meilleur que 
traduit. Je vais plus loin : il ne peut que gagner au désastre 
de la France, que gagner à ce que la langue française 
n'existe plus, ni l'art français, ni le goût français, ni aucun 
de ces dons qu'il nie et qui lui sont déniés. Le désastre 
final de la France donnerait à son Jean Christophe sa 
plus grande et définitive importance. 

Il est de si parfaite bonne foi que parfois presque il 

vous désarme. C'est un ingénu, mais un ingénu passionné. 

Il a tôt fait de prendre pour vertu sa franchise, et comme 

il l'a quelque peu sommaire, il a pris pour hypocrisie 

ce que d'autres avaient de moins rudimentaire que lui. 

Je m'assure que trop souvent ce qui permit son attitude, 

c'est le peu de sentiment et de goût, de compréhension 

même, qu'apporte son esprit à l'art, au style, et à cette 

sorte d'atticisme qui n'a plus d'autre patrie que la France. 

Rien n'est plus informe que son livre ; c'est un Kugelhof 

où parfois croque un bon raisin. Aucun apparat, aucun 

artifice ; j'entends bien que c'est par là qu'il plaît à 

certains. 

(Ecrit en 191 7) 



JOURNAL SANS DATES 279 



* 



.Le jour où La Rochefoucauld s'avisa de ramener et 
réduire aux incitations de l'amour-propre les mouve- 
ments de notre cœur, je doute s'il fit tant preuve d'une 
perspicacité singulière, ou plutôt s'il n'arrêta pas l'efïort 
d'une plus indiscrète investigation. Une fois la formule 
trouvée, Ton s'y tint et durant deux siècles et plus, on 
vécut avec cette explication. Le psychologue parut le 
plus averti, qui se montrait le plus sceptique et qui, 
devant les gestes les plus nobles, les plus exténuants, 
savait le mieux dénoncer le ressort secret de l'égoïsme. 
Grâce à quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans 
l'âme humaine lui échappe. Et je ne lui reproche pas de 
dénoncer « l'amour-propre » ; je lui reproche de s'en tenir 
là ; je lui reproche de croire qu'il a tout fait, quand il a 
dénoncé l'amour-propre. Je reproche surtout à ceux qui 
l'ont suivi, de s'en être tenus là. 

On trouvera plus de profit à méditer ces phrases de 
Saint-Evremond (que je déplore de ne point rencontrer 
dans le choix qu'en a donné le Mercure non plus qu'en 
aucune anthologie) : 

« Plutarque a jugé de l'homme trop en gros et ne l'a pas 
cru si différent qu'il est de lui-même ; méchant, vertueux, 
équitable, injuste, humain et cruel ; ce qui lui semble se 
démentir, il V attribue à des causes étrangères, etc ». 

Elles sont d'un enseignement admirable. 

Toute théorie n'est bonne que si elle permet non le repos 
mais le plus grand travail. Toute théorie n'est bonne qu'à 
condition de s'en servir pour passer outre. La théorie 



280 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de Darwin, celle- de Taine, celle de Quinton, celle de 
Barrés... La grandeur de Dostoïewsky vient de ce qu'il 
n'a jamais réduit le monde à une théorie, de ce qu'il ne 
s'est jamais laissé réduire par une théorie. Balzac a 
toujours cherché une théorie des passions ; c'est une 
grande chance pour lui qu'il ne l'ait jamais trouvée. 

Les plus importantes découvertes ne sont dues le 
plus souvent qu'à la prise en considération de 
tout petits phénomènes, dont on ne s'apercevait jus- 
qu'alors que parce qu'ils faussaient légèrement les 
calculs, estropiaient presque insensiblement les prévisions, 
inclinaient imperceptiblement de-ci de-là le fléau de la 
balance. 

Je songe à la découverte de ces nouveaux « corps 
simples » en chimie, d'isolation si difficile. Je songe surtout 
à la décomposition des corps simples, des « corps » que la 
chimie considérait comme « simples » jusqu'aujourd'hui. 
Je songe qu'en psychologie il n'y a pas de sentiments 
simples et que bien des découvertes dans le cœur de 
l'homme restent à faire. 

Je redis de La Rochefoucauld ce que Saint-Evremond 
disait de Plutarque : «... Je pense qu'il pouvait aller plus 
avant et pénétrer davantage dans le fonds du naturel. 
Il y a des repHs et des détours en notre âme qui lui sont 
échappés... S'il eût défini Catihna, il nous l'eût donné 
avare ou prodigue : cet alieni appetens, sui profusus, était 
au-dessUs de sa connaissance, et il n'eût jamais démêlé 
ces contrariétés que Salluste a si bien séparées, et que 
Montagne lui-même a beaucoup mieux entendues. » 



JOURNAL SANS DATES 281 



* * 



Dialogue entre Racine et le P. Bouhours : i 

BouHOURS. — Il est assurément fâcheux que vous 
n'ayez pu remédier à cette répétition de sonorités que déjà 
je vous signalais lors de votre première lecture : 

Vous mourûtes aux bords ou vous fûtes laissée. 

Se peut-il que vous n'en soyez point gêné, vous dont on 
a loué parfois la... 

Racine. — Mon ami, la grammaire avant l'harmonie. 

Bouhours. — Est-ce à moi que vous l'enseignerez ? 
Mais pourtant ne pensez-vous point que vous pourriez 
ici les mettre d'accord ? 

Racine. — Vous savez que je m'y suis vainement 
efforcé. Je parle du vers qui précisément vous chagrine 
et qui, je vous l'avoue, m'a d'abord beaucoup tourmenté. 

Bouhours. — Je vous ai proposé : « Vous trouvâtes 
la mort » au lieu de « vous mourûtes » — ou de modifier 
au contraire l'hémistiche suivant. Certainement vous y 
fussiez arrivé si seulement vous ne vous étiez pas d'abord 
dit que cela n'était pas possible. 

Racine. — Je ne me suis point persuadé que cela 
n'était pas possible ; mais, à mesure que je cherchais une 
modification du vers, qui épargnât aux oreilles délicates 
cette répétition de sonorités dont vous vous plaignez, j 'en 
venais à me demander s'il était bien nécessaire de tant 

I. « Corneille et Racine ont subi la règle ; ce ne sont pas eux 
qui l'ont faite. Si, plus tard, par l'ascendant de leur génie, ils sont 
devenus des autorités de langue, de leur vivant, ils se corrigeaient 
humblement, l'un pour satisfaire Vaugelas, l'autre par respect 
pour le P. Bouhours, correcteur attitré du beau langage ». 
Brunot. Préface à ^Histoire de la Langue française (p. xv) 



282 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

peiner pour chercher à éviter une répétition que proposait 
la façon de s'exprimer la plus prompte et la plus naturelle. 
Bien plus, je me persuadai bientôt que certains pourraient 
trouver dans cette répétition quelques charmes ; et je vous 
avoue que moi-même, à force de me redire ce vers, je 
finis par y en trouver. 

BouHOURS. — On se persuade de tout ce que l'on veut. 

Racine. — Ne me poussez point trop, ou je vous dirais 
bientôt, et je me persuaderais en effet, que ce vers je 
l'écrivis précisément pour cette répétition, au contraire, 
et que c'est cette répétition qui m'y plaît. 

BouHOURS. — Si vous en êtes là, vous n'avez plus que 
faire de mes conseils. 



* * 



Je pense qu'il y a dans la formation d'un « grand 
homme » quelque chose de particulièrement welUimed 
et que son œuvre souvent doit à son opportunité une part 
de sa grandeur. Mohère, de notre temps, c'est peut-être 
de Verlaine qu'il se fût moqué, et cela eût été fâcheux ; 
tandis qu'il était bon qu'il se moquât de Vadius. Ses 
qualités admirables étaient particulièrement appréciables 
en un temps où c'était d'elles surtout que l'on avait 
besoin (mais n'a-t-on pas toujours besoin de bon sens ?). 
Et cette sorte de joie pleine, de sagesse un peu triviale, 
d'art un peu fruste, d'esprit un peu épais (que j'aime tant, 
en lui) je ne dis pas qu'ils seraient moins de mise aujour- 
d'hui, mais je doute qu'ils pussent produire aujourd'hui 
des œuvres d'art aussi accomplies qu'ils le pouvaient 
faire de son temps, et susceptibles de raUier les esprits 
les meilleurs et les plus divers. 



JOURNAL SANS DATES 283 

Je dis tout cela, mais, à mesure que je l'écris, j'en suis 
moins convaincu ; car enfin si Mirbeau n'est pas Molière, 
il ne tenait qu'à lui de ne pas tant nous le montrer. — 
Tout ce que l'on peut dire, sans doute, c'est que le grand 
homme est celui dont les qualités sont le mieux favorisées 
par son époque, et qu'il y a entre elle et lui, comme une 
sorte de complicité. Ainsi Verlaine au xvii^ siècle n'aurait 
peut-être rien valu. 

* * 
Dans ces vers de Baudelaire : 

Là, tout n'est qu'ordre et beauté 
Luxe, calme et volupté. 

où le lecteur inattentif ne reconnaît qu'une cascade de 
mots, je vois la parfaite définition de l'œuvre d'art. Je 
saisis à part chacun de ces mots, j'admire ensuite la 
guirlande qu'ils forment et l'effet de leur conjuration ; 
car aucun d'eux n'est inutile et chacun d'eux est exacte- 
ment à sa place. Volontiers je les prendrais pour titres des 
successifs chapitres d'un traité d'esthétique : 

lo Ordre (Logique, disposition raisonnable des parties). 

2° Beauté (Ligne, élan, profil de l'œuvre). 

3<^ Luxe (Abondance discipHnée). 

40 Calme (TranquiUisation du tumulte). 

50 Volupté (Sensualité, charme adorable de la matière, 
attrait). 

Le souhait du romancier n'est pas de voir le Hon manger 
de l'herbe. Il reconnaît qu'un même Dieu a créé le loup 



284 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

et l'agneau, puis a souri, « voyant que son œuvre était 
bonne. » 

Je n'ai pas lu le livre de M. V. de Pallarès contre 
Nietzsche, mais dans « la Coopération des Idées », à propos 
de ce livre, quelques pages de M. G. Deherme, qui l'ap- 
prouve tout en se demandant d'abord si Nietzsche a 
suffisamment d'importance pour que cela vaille encore 
la peine d'en parler. • 

« Pour bien apprécier l'œuvre de Nietzsche, il faut 
savoir ce que fut l'homme. M. de Pallarès nous montre 
donc Nietzsche enfant prodigue (ou prodige ?) disciple 
de Schopenhauer et de Wagner, critique se tournant avec 
fureur contre son maître, contre son ami d'hier, souffrant 
de tous ses nerfs, mégalomane, évangéhste, Zarathustra, 
puis sombrant dans la démence complète douze ans avant 
de mourir. Impulsif, instable, obsédé, neurasthénique, 
pharmacomane, ce fut un faible et un abouUque. C'est 
pourquoi il ne parle que de ce qui lui manque surtout : 
la force et la volonté. » 

C'est l'accusation qu'on jetait au crucifié : « Si tu es le 
Christ, sauve-toi toi-même ! » Je la reconnais. Je ne rap- 
proche point ici le Christ de Nietzsche, — encore que 
M. Binet-Sanglé nous ait démontré naguère que le Nazaréen 
n'était lui aussi qu'un malade et qu'un fou — je rapproche 
seulement cette absurde accusation qu'on leur lance et 
qui procède exactement de la même incompréhension. 
Il est d'usage à notre époque de chercher aux mouvements 
de la pensée une cause physiologique ; et je ne dis pas 
qu'on ait tort ; mais je dis qu'on a tort de chercher à 
invalider par là la Valeur propre de la pensée. 



JOURNAL SANS DATES 285 

Il est naturel que toute grande réforme morale, ce que 
Nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs, 
soit due à un déséquilibre physiologique. Dans le bien- 
être la pensée se repose, et tant que l'état de choses la 
satisfait, la pensée ne peut se proposer de le changer. 
(J'entends : l'état intérieur, car pour l'extérieur, ou social, 
le mobile du réformateur est tout autre ; les premiers 
sont des chimistes, les seconds des mécaniciens.) A l'ori- 
gine d'une réforme il y a toujours un malaise ; le malaise 
dont souffre le réformateur est celui d'un déséquiUbre 
intérieur. Les densités, les positions, les valeurs morales 
lui sont proposées différentes, et le réformateur travaille 
à les réaccorder ; il aspire à un nouvel équiUbre ; son œuvre 
n'est qu'un essai de réorganisation selon sa raison, sa 
logique, du désordre qu'il sent en lui ; car l'état d'inor- 
dination lui est intolérable. Et je ne dis pas naturellement 
qu'il suffise d'être déséquilibré pour devenir réformateur — 
— mais bien que tout réformateur est d'abord un déséqui- 
hbré. 

Je ne sache pas qu'on puisse en trouver un seul, de 
ceux qui proposèrent à l'humanité de nouvelles évalua- 
tions, en qui ces MM. Binets-Sanglés ne puissent découvrir, 
et avec raison, ce qu'ils appelleront peut-être une tare — 
que je veux simplement appeler : une provocation. Socrâte, 
Mahomet, Saint Paul, Rousseau, Dostoïewsky, Luther, — 
que M. Binet-Sanglé les énumère, qu'il m'en propose 
d'autres encore : il n'en est pas un que je ne reconnaîtrai 
pour anormal. 

Et naturellement on peut penser ensuite comme ceux-ci 
sans être déséquilibré soi-même ; mais c'est un état de 
déséquiUbre qui d'abord appela ces pensées à la rescousse, 



286 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

dont le réformateur avait besoin pour rétablir en lui 
l'équilibre rompu. Il fallait précisément qu'un premier fût 
malade pour permettre la santé de beaucoup. Rousseau 
sans sa folie n'aurait donné qu'un indigeste Cicéron ; et 
c'est précisément dans la folie de Nietzsche que je vois 
le brevet de son authentique grandeur. 

ANDRÉ GIDE 



287 



RÉFLEXIONS SUR 
LA LITTÉRATURE 

CRISTALLISATIONS 

C'est une grande chance que de trouver, pour exprimer 
une idée ancienne, permanente, humaine, une image élé- 
gante et neuve. L'idée paraît alors une âme qui cherchant 
son corps l'a rencontré, elle pousse autour de l'image une 
cristallisation vivante. Voilà précisément ce qui est arrivé à 
l'image de Stendhal sur la cristallisation, autour de laquelle 
cristallisent elles-mêmes toutes les facettes du livre de 
l'Amour. M. Henri Delacroix vient d'ajouter à l'abondante 
bibliothèque stendhalienne une Psychologie de Stendhal, 
M. Camille Mauclair vient de reprendre dans la Magie de 
l'Amour le beau problème de la cristallisation amoureuse. 
Voilà une occasion de regarder de près une de ces images 
fraîches au moment même où elle descend dans le mécanisme 
de notre pensée et s'incorpore à l'habitude de notre langage. 



M. Delacroix annonce dans sa préface l'intention d'inté- 
grer expressément Stendhal à l'histoire de la psychologie 
française au -xix^ siècle, histoire que lui-même, l'ayant 
professée ou devant la professer à la Sorbonne, se propose 
d'écrire en toute sa suite. M. Delacroix a bien raison. Trop 
de philosophes, d'historiens de la philosophie paraissent 



288 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

encore demeurer à un stade de leur science analogue à celui 
où en étaient je ne dis pas les historiens, mais les auteurs 
de manuels d'histoire au temps de l' histoire-bataille. Ils 
restreignent à on ne sait quel cercle noble étrangement 
choisi la suite des noms qui leur paraissent compter. Dès 
qu'on nous parle d'une histoire de la psychologie française, 
écrite par un philosophe professionnel, nous avons instinc- 
tivement l'image d'une série de chapitres non seulement sur 
Maine de Biran (qui a, celui-là, vraiment avancé dans l'étude 
de l'homme), mais sur JoufEroy qui invoque souvent, et de 
façon touchante, la révélation de la psychologie, et que la 
psychologie traite comme l'Esprit Saint fait des prélats 
dans la chanson de Béranger ; sur Gamier dont le Traité des 
Facultés de l'Ame réalisa assez longtemps dans les biblio- 
thèques universitaires une Summa psychologica ; ou, plus 
près de nous, sur Alfred Fouillée, dont la savonneuse Psycho- 
logie des Idées-Forces et ses complémentaires ne contiennent 
pas plus de sens utile. En revanche ni Stendhal, ni Mérimée, 
ni Balzac, ni Sainte-Beuve, ni Amiel, ni Rémy de Gk)urmont 
n'y figureraient. 

M. Delacroix, qui dans ses études sur le Mysticisme a 
déjà annexé à l'étude de l'homme un domaine jusqu'ici trop 
abandonné, entamera, comme le prouve son livre d'aujour- 
d'hui, son sujet avec un esprit plus ouvert et plus souple. 
Il aura d'ailleurs de la peine à définir ce sujet sous forme 
d'une a histoire » suivie : si la psychologie est la connaissance 
de l'homme individuel en tant qu'il sent, pense et agit, nous 
voyons que cette connaissance, extériorisée en livres, résulte 
de quatre lignées qui, au xix® siècle, tantôt se coupent et 
tantôt divergent : les philosophes, les médecins, les mora- 
listes et les romanciers ; et il va falloir sans doute (pensons 
à Tarde et à un livre comme les Fonctions mentales dans les 
sociétés inférieures de M. Lévy-Brûhl) y ajouter une cin- 
quième, celle des sociologues ; — et pourquoi pas une sixième, 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 289 

celle des historiens ? (Les fortes tentatives de Taine et de 
Sorel pour fixer la psychologie de l'époque révolutionnaire 
appartiennent à la ps^^chologie comme celles de Balzac et 
de Stendhal pour fixer celle de l'époque où ils vivaient, et 
toute psychologie bien faite d'une époque apporte une 
lumière sur la nature générale de l'homme.) — Joignez-y 
même (vous ne serez pas au bout, mais vous atteindrez au 
moins un chiffre consacré) comme une septième lignée la 
plus ancienne, la plus obscure, la moins écrite, et, dans 
les temps modernes la source vraie des autres : tout l'ordre 
religieux qui cristallise dans l'Église catholique autour de 
la confession auriculaire et qui pousse encore au xix® siècle, 
de Lamennais à l'abbé Brémond, de vigoureux rameaux. 
Tout cela promet à M. Delacroix, qui a l'esprit assez assoupli 
pour l'embrasser entière, une besogne bien délicate et 
compliquée, mais bien intéressante. 

S'il faut entendre, comme cela paraît raisonnable, par 
histoire de la psychologie, l'histoire de la suite qui a contri- 
bué à notre connaissance de l'homme intérieur, peu de noms 
y compteront plus éminemment que Stendhal. M. Delacroix 
a écrit un livre fort intelligent, mais la richesse psycholo- 
gique de Stendhal est telle qu'arrivé à la fin de ce livre on 
le voudrait au moins doublé pour qu'il répondît à son titre. 
Le premier chapitre, Stendhal et l'Idéologie nous renseigne 
exactement sur le rôle d'Helvétius et des Idéologues dans 
la formation de Stendhal. M. Delacroix insiste uniquement 
sur les lectures de Stendhal — et c'est son droit, c'est sur- 
tout la coutume des historiens de la philosophie de voir leur 
sujet sous l'angle un peu spécial des dérivations d'idées 
issues de lectures. (Qu'on songe au livre curieux de M. René 
Berthelot sur Bergson, à l'arbitraire avec lequel toutes les 
idées de Bergson sauf une, sont rattachées à tel philosophe, 
et à l'étrange conception qui le montre par exemple emprun- 
tant « l'idée de vie » à la médecine vitaliste ou à Schelling). 

19 



290 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Les livres, surtout celui d'Helvétius, ont évidemment une 
influence sur Stendhal, mais la formation de son sens psycho- 
logique est due à tout autre chose que ses lectures, qui dans 
les lettres à sa sœur donnent lieu aux commentaires les 
plus superficiels et les plus contradictoires. Entre vingt et 
vingt-cinq ans il est surtout occupé de vie mondaine et 
d'analyse. Quand il veut faire travailler à Pauline la Logique 
de Condillac, lui faire apprendre par cœur VAvt Poétique de 
Boileau, dont il dira ensuite pis que prendre, ses conseils 
partent évidemment d'un fonds moins important, moins 
vraiment stendhalien que lorsqu'il veut lui faire prendre, en 
1805, l'habitude d'analyser les personnes qui l'entourent, 
(« L'étude est désagréable, mais c'est en disséquant des ma- 
lades que le médecin apprend à sauver cette beauté tou- 
chante ») ou lorsqu'il contracte dans ses premières relations 
mondaines l'aptitude à traduire par une algèbre psycho- 
logique les valeurs les unes dans les autres (« Notre regard 
d'aigle voit, dans un butor de Paris, de combien de degrés 
il aurait été plus butor en province, et, dans un esprit de 
province, de combien de degrés il vaudrait mieux à Paris »). 
C'est à cette époque que Stendhal s'accoutume (héritier ici 
de Montesquieu qui ne paraît point, je crois, dans ses lectures) 
à rattacher instantanément un trait sentimental à un état 
social, à mettre en rapport par une vue rapide le système 
politique d'un pays avec ses façons de sentir. Ainsi, en 1803, 
il est évident « que le Français actuel, n'ayant pas d'occu- 
pation au forum, est forcé à l'adultère par la nature de son 
gouvernement ». Tout le Rouge et le Noir sortira de rapports 
de ce genre, et Taine, grand lecteur de Stendhal, et, lui, de 
formation très livresque, s'en inspirera évidemment (le Voyage 
en Italie nous rend les Mémoires d*un Touriste surchargés 
de pâte oratoire). En tout cas il y a là une ligne 
authentique de la psychologie française, peut-être plus 
importante que l'influence de Tracy, et dont la place 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 29I 

dans l'œuvre complète de Stendhal est considérable. 

Mais enfin, il faut plutôt s'arrêter sur ce que M. Delacroix 
nous donne dans son livre que sur ce que, pour des raisons 
dont il est seul juge, il ne nous donne pas. C'est restreindre 
à l'excès l'activité et l'œuvre de Stendhal que de nous dire 
que « Stendhal s'est appliqué par-dessus tout à décrire et à 
analyser l'amour et la musique. » Il s'est appliqué à décrire 
et à analyser la vie sur presque tous ses registres et dans 
presque toute son extension. M. Delacroix en a retenu ses 
idées sur l'amour qui font l'objet de son second chapitre, et 
ses idées sur l'art, qui font l'objet du troisième et dernier. 
Il les expose avec lucidité, et les apprécie, dans une conclu- 
sion intéressante, justement. 

M. Delacroix a choisi pour exposer la « théorie » de Sten- 
dhal une méthode analytique qui fausserait son sujet s'il 
s'agissait par exemple de Rousseau, mais qui ici, ayant pour 
effet de ramener l'exposé de Stendhal à celui de ses maîtres 
ou demi-maîtres, les Idéologues, s'accepte parfaitement. Il 
me semble qu'au risque de paraître moins transparent et 
moins complet, on pourrait aussi bien suivre la méthode 
inverse, projeter le livre analytique et explicatif de V Amour 
dans l'ordre synthétique, esthétique et vivant où se plaçait 
Stendhal lorsqu'il écrivait le Rouge et la Chartreuse. 

Lui-même nous y invite. L'amour, comme M. Delacroix 
le montre fort bien, est lié chez Stendhal à la musique, il 
est chargé de musique comme la musique est chargée d'amour. 
« Pour comprendre les amours de Stendhal il faut se rappeler 
la musique. En amour une sensibilité d'artiste, une sensi- 
bilité de musicien; en art, la sensibilité d'un amoureux; de 
la réserve amoureuse et musicale ; ni tout à fait un musicien, 
ni tout à fait un amoureux ; voilà Beyle amoureux et musi- 
cien. » Ce qui fait le charme du livre de l'Amour, c'est beau- 
coup cette* présence, cet affleurement de la musique, et, au 
bout des petites phrases sèches et décisives à la Montesquieu, 



292 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ce commencement de cristallisation musicale comme une 
rosée qui pointe au bout des herbes fines. De ce point de 
vue, l'amour-vanité, l'amour-goût, l' amour-passion, le 
mouvement qui conduit Stendhal de l'un à l'autre, qui lui fait 
apercevoir l'un comme un rêve à l'horizon de l'autre, prennent 
une valeur musicale. Son idée de la passion, de l'énergie 
tenues pour valeurs suprêmes et fixées pour les sens par la 
nature italienne, il faut l'accepter pour une idée musicale, 
à la fois très intérieure à Stendhal et détachée de lui. Qu'on 
plonge dans le bain musical, pour la faire passer à la vérité 
et à la vie, cette notation juste de M. Delacroix : « L'énergie 
est chez lui-même l'aspiration à l'énergie, le rêve de l'éner- 
gie, la nostalgie d'un passé historique plutôt que la puis- 
sance de construction d'un avenir. » 

L'image de la cristallisation qui forme le leit-motiv du 
livre est à la fois le produit d'une imagination musicale et 
l'expression d'une réalité musicale, figure delà réalité amou- 
reuse : « Il me semble, dit Stendhal dans une lettre, qu'au- 
cune des femmes que j'ai eues ne m'a donné un moment 
aussi doux et aussi peu acheté que celui que je dois à la 
phrase de musique que je viens d'entendre. » La musique, 
surtout telle que la goûtait Stendhal qui n'y sentait qu'un 
motif de rêverie, c'est le monde et l'acte mêmes de la cris- 
tallisation parfaite, de sorte que Beyle, amoureux de second 
plan, simple amateur en musique, se définirait peut-être 
comme un cristallisateur. Son plaisir propre n'est absolu- 
ment ni d'aimer, ni de goûter la musique, mais de cristal- 
liser à propos de l'amour et à propos de la musique. 

Il cristallise sur ces deux registres, et aussi sur un troi- 
sième, celui dont témoignent les Mémoires d'un Touriste, 
les Promenades dans Rome, le Journal, celui des idées : 
penser, apercevoir des rapports, lui donne une joie aussi 
vive peut-être que découvrir des perfections nouvelles chez 
sa maîtresse ou descendre au fil voluptueux d'une musique 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 293 

italienne. Ces trois registres ont suffi sans doute à en faire 
un homme après tout pas malheureux. 

Voyez-le, en bon fils du xyiii® siècle, incapable de cris- 
talliser sur le registre religieux, au point d'écrire des sottises 
comme celle-ci : « C'est uniquement pour ne pas être brûlée 
en l'autre monde, dans une grande chaudière d'huile bouil- 
lante, que Mme de Tourvel résiste à Valmont. Je ne 
conçois pas comment l'idée d'être le rival d'une chaudière 
d'huile bouillante n'éloigne pas Valmont par le mépris. » 
Mme de Tourvel n'est nullement représentée comme 
une dévote stupide, et Stendhal paraît ignorer que la forma- 
tion d'une conscience religieuse est une cristallisation très 
complexe et très admirable. L'ignorance de la cristallisa- 
tion amoureuse amènerait pareillement un homme grossier 
à trouver ridicule qu'un amoureux se donne tant de peine 
pour obtenir d'une certaine femme un plaisir que cent 
femmes entre lesquelles il peut choisir lui procureraient à 
l'instant. Le signe de l'acte sexuel tient dans l'amour normal 
à peu près la même place que la chaudière bouillante dans 
la reUgion normale. Voilà une des limites de Stendhal, et 
bien visible. 

Dire que Stendhal n'est ni un amoureux, ni un philosophe, 
ni un musicien, mais un peu de tout cela en ce sens qu'il est 
essentiellement un cristallisateur, cela revient à le définir 
comme un artiste. La définition de l'œuvre d'art correspond 
trait pour trait à celle de la cristallisation. Le Rouge et la 
Chartreuse ont cristallisé autour de faits et de lectures que 
nous connaissons, de rameaux d'arbre dont aujourd'hui «les 
plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses 
que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de 
diamants nobles et éblouissants : on ne peut plus recon- 
naître le rameau primitif. » 

Un grand amour est proche de l'œuvre d'art, et il n'y a pas 
d'œuvre d'art qui ne soit parente de l'œuvre d'amour. Les 



294 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

deux œuvres forment deux espèces d'un genre que l'on peut 
bien appeler avec Stendhal la cristallisation. La psychologie 
qui a pris après Stendhal la suite et le sillon des analystes du 
xviiie siècle l'a fort bien étudiée. Après que l'associationnisme 
anglais l'eut considérée du dehors, une analyse plus serrée 
s'est efforcée de la pénétrer dans sa chimie intime; la théorie 
la plus neuve de la psychologie de James, celle de l'émo- 
tion, est une théorie de la cristallisation psychologique ; 
M. Pierre Janet a fait une étude clinique de cristallisations 
pathologiques ; on tirerait des deux premiers chapitres de 
l'Essai sur les Données immédiates de la Conscience un 
schème élégant et profond de la cristallisation ; et c'est cette 
même cristallisation, appliquée à l'ordre même de l'amour 
qu'étudie en Allemagne avec un pédantisme charlatanesque 
qui ne doit pas nous faire méconnaître de profonds coups de 
sonde, l'école de Freud. 

Mais si la cristallisation amoureuse et la cristallisation 
artistique sont deux espèces d'un même genre, chacune de 
ces espèces tend à réaliser sur son plan des virtualités de ce 
genre particulières et qui s'excluent. A l'état naissant ou 
faible les deux cristallisations peuvent se confondre : ainsi 
le débutant ou la femme de lettres raconteront avec candeur 
dans un roman toute leur propre aventure amoureuse, 
cristallisée directement. J'ai lu le raisonnement suivant de 
Madame Aurel, que j e mets en syllogisme pour être plus court : 
Il n'y a rien de plus beau qu'une belle lettre d'amour. — Les 
plus belles lettres d'amour sont écrites par des femmes. — 
Donc le jour où les femmes feront imprimer des lettres 
d'amour de 300 pages in- 18 sous couverture jaune-paille, 
elles auront écrit les plus beaux livres du monde. Attendons. 
Mais jusqu'à présent tout au moins ce n'a pas été du tout la 
même chose. Un grand et parfait amour, un chef-d'œuvre 
sentimental, demandent des âmes orientées d'une certaine 
façon, et qui s'y donnent entières. Aucun grand artiste ne 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 295 

paraît avoir réalisé un de ces amours absolus : on ne saurait 
même les imaginer chez les héros suprêmes, un Platon, un 
Léonard ou un Goethe, dont les cristallisations amoureuses 
ne peuvent vivre que comme essais, ébauches de leurs 
cristallisations esthétiques. Parmi les autres, les exceptions 
sont rares, toutes confirmeraient la règle ; passez en revue 
les grands artistes du xix^ siècle, dont on extrait pièce à 
pièce les correspondances et les confidences. Que Béatrice 
ait ou non existé, on ne saurait se tromper sur la nature de 
la cristallisation qu'elle a subie chez Dante, et toutes les 
femmes qu'ont idéalisées tour à tour les descendants du 
grand poète ont trouvé autour d'elles parfois comme une 
prison ou une meurtrissure la cristallisation de l'art là où 
elles attendaient le voile diaphane de l'autre cristallisation. 
Un Hvre sur l'amour, et celui de Stendhal aussi bien que 
la Vita Nuova, répond donc à une cristallisation esthétique, 
et l'effet de cette cristallisation esthétique est de donner 
le sentiment authentique et présent de la cristallisation 
amoureuse. Il y a eu des cristallisations héroïques d'amour, 
dans le monde cythéréen l'équivalent des Platon, des 
Léonard et des Goethe dans le monde apollinien; il y a eu 
des Stendhals d'amour analogues au Stendhal de lettres. Il 
serait contradictoire que nous les connussions. L'amour a 
sa nuit, le poids et le secret des ténèbres dont il se nourrit, 
et c'est la lampe de l'intelligence, la lampe sous laquelle 
Platon écrit le Phèdre et le Banquet, que Psyché élève sur 
son époux et d'où une goutte de l'huile qui éclairait l'Idée de 
d'Amour suffit ici à brûler, à exiler l'Amour. 



Depuis le livre de Stendhal rien n'a paru sur ce sujet de 
considérable qu'après la Physiologie de M. Bourget les deux 
Essais sur V Amour, diont M. Camille Mauclair vient de publier 



296 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

le second, la Magie de l'Amour. Ce livre n'a pas eu besoin d'être 
habillé de vert par M. Alcan pour exprimer une philosophie 
authentique et pour proposer sur l'éternel sujet des idées 
neuves et bien pesantes. Et nul n'était plus qualifié pour 
l'écrire que M. Mauclair. Je crois bien qu'il est seul aujourd'hui 
à représenter un type complet de critique esthétique, à 
qui sont familières chacune des trois branches de l'axt, plas- 
tique, littéraire et musicale, et qui sait constamment les 
réunir par des lianes souples d'idées générales. Son Charles 
Baudelaire, ses monographies sur la peinture du dix-huitième 
siècle, sa Religion de la Musique montrent excellemment 
à quel point cette place centrale dans le monde du beau 
permet une critique riche et vivante. Mais entre les bosquets 
et les eaux de cette place centrale, nécessairement on trou- 
vera un monument à l'Amour. Si l'œuvre d'art garde les 
traits de l'œuvre d'amour, la préoccupation de l'art ne va 
pas sans préoccupation d'amour. L'art, la critique, à plus 
forte raison la critique esthétique générale, exigent cette 
préoccupation, Otez de Sainte-Beuve l'atmosphère amoureuse 
qui lui fait comme sa troisième dimension vivante, retran- 
chez de lui ce qui par tous les interstices des Lundis s'insinue, 
palpite et fleurit du Livre d'amour, de Volupté, et des volup- 
tés moins singulières de son dernier âge, vous aurez sans 
doute un Gustave Planche quelconque. L'amour, qui est 
le tout absolu de la cristallisation amoureuse, fait une 
grande part de la cristallisation artistique. Et j'imagine 
volontiers comme troisième des essais de M. Mauclair sur 
l'Amour, une Magie de l'Art, à laquelle les dernières lignes 
de son livre actuel semblent préparer, comme les dernières 
lignes de l'Amour physique préparaient la Magie de l'Amour. 
Comme le titre l'indique la Magie de l'Amour est une 
étude nouvelle de la cristallisation. Ce livre et celui de 
Stendhal se font suite, dans l'ordre du développement phi- 
losophique, de façon curieuse, nous donnent la sensation 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 297 

très nette de ce que la philosophie de la vie a ajouté à la 
philosophie analytique du dix-huitième siècle. Voyez comme 
M. Mauclair transfigure l'idée de cristallisation en la trans- 
portant dans l'ordre du temps. « Le spasme est une incursion 
momentanée dans la mort, un essai de mort permis à l'être 
vivant par la nature. S'étreindre, c'est se jeter à deux dans 
la mort — mais avec la faculté d'en revenir et de s'en sou- 
venir... Ceux qui accomplissent le rite sans croire, l'acte 
sans aimer, ne songent qu'à l'agrément de cette névrose et 
non à la conséquence métaphysique et tragique de l'étreinte. » 
Mais l'acte d'amour vrai « cette seconde de la projection 
vitale n'étant qu'un éclair entre deux infinis, qu'est-ce donc 
que l'idée de possession ? C'est l'idée désespérément chimé- 
rique que cette seconde puisse constituer, de par la volonté 
qui la répétera, un état permanent de la vie. Et tous les 
artifices sentimentaux que nous avons inventés pour orner 
l'amour n'ont été en réalité inventés que pour occuper les 
intervalles entre les étreintes. Le but essentiel de ceux qui 
s'aiment est de créer et de connaître ensemble, par la con- 
jonction psychique et charnelle, l'élan vers la mort, vers la 
dépersonnalisation intense : et comme leurs forces physiques 
leur défendent la constance de cet élan vers lequel ils tendent 
sans cesse, leurs existences ne sont que des conversations 
reliant quelques instants de vertige suprême. » Le caractère 
tragique de don Juan implique une grande puissance de 
cristallisation instantanée jointe à une impuissance à cris- 
talliser dans le temps. Ses conversations ne peuvent que 
préparer des instants et jamais les relier. « Il est l'image 
parfaite de l'inanité de posséder. » 

Cette cristallisation amoureuse dans le temps ne nous 
révèle-t-elle pas un parallélisme avec la cristallisation artis- 
tique ? L'artiste vrai est celui dont les œuvres vivantes 
sont cristallisées autour de ses moments d'inspiration, de 
façon à former une série, à remplir harmonieusement une 



298 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

durée. L'amour parfait arrive à noyer les instants de pos- 
session charnelle dans une telle constance et une telle habi- 
tude de possession générale qu'ils cessent presque d'être 
des instants privilégiés, ne participent plus qu'à ce privilège 
général d'une vie nombreuse, élastique et tendue, qu'ils 
relient ces «conversations » tout autant que ces conversa- 
tions les relient. Il en est de même des moments d'inspira- 
tion. Il y a dans les Contemplations une admirable pièce, 
Cerigo, où Victor Hugo rend sensible comme une palme 
d'étoiles cette cristallisation de l'amour dans le temps. On 
pourrait la transporter tout entière dans le monde de son 
art, dans le rythme intérieur de la création hugolienne, de 
l'ordre de Vénus dans celui d'Apollon. Cette pièce de Hugo, 
M. Mauclair qui ne s'en souvenait sans doute pas à ce 
moment, nous en a rendu le sens et même un peu le mouve- 
ment dans son très beau morceau sur la Vieillesse des Amants. 
Comme il étend la cristallisation dans la durée, M. Mauclair 
retend dans l'ordre de l'être et s'efforce de le faire sortir de 
l'individualisme où Stendhal, selon lui, l'a trop enfermée. 
« La cristallisation de Stendhal dit-il, ne définit qu'un amour 
unilatéral : elle exprime ce qui se passe dans le moi d'un 
être songeant à rechercher un autre être, elle n'explique pas la 
réciprocité de cette recherche et c'est en quoi elle n'est pas 
complète. A la cristallisation je suis enclin à substituer la 
polarisation. S'il nous est donné aujourd'hui de concevoir 
l'être humain comme un faisceau d'énergies nerveuses 
capables d'émissions électriques, fluidiques, magnétiques, 
et susceptible des actions et réactions propres à ces états, il 
nous sera donné par là-même de situer la naissance de l'amour 
à l'instant où ces émissions se combinent avec celles d'une 
autre créature, et où les unes et les autres se polarisent. » 
Il y a pourtant cette différence que la cristallisation est une 
idée fort claire parce qu'elle ne veut être qu'une métaphore, 
tandis que la polarisation de M. M§.uclair devient peut-être 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 299 

obscure et contestable dès qu'il veut y mettre une réalité 
positive. En tout cas, si nous la prenons comme une image, 
au même titre que la cristallisation, c'est une image commode, 
profonde et vraie. M. Mauclair a montré avec beaucoup de 
force et d'éloquence que la réalité en amour c'est le couple 
et non l'individu. Et l'on montrerait de même que la réalité 
vraie dans l'art ce n'est ni l'artiste, ni l'œuvre, c'est l'artiste 
et l'œuvre présents l'un dans l'autre et vivant l'un par l'autre. 
L'amour individuel, « l'amour éprouvé se complaisant en soi 
et se bâtissant lui-même toute sa tragédie », cet amour- 
passion que Stendhal goûtait chez les autres avec un plaisir 
un peu artificiel, est, pour M. Mauclair, à l'origine de toutes 
les folies, de toutes les déchéances et de tous les crimes. 
« Par l'amour-passion deux créatures s'entre-tuent : dans 
l'amour partagé elles s'accordent à reconnaître avec humi- 
lité, avec ferveur mutuelle, l'urgence de protéger contre 
toute société leur total isolement », et M. Mauclair analyse 
admirablement trois couples, Baudelaire et Mme Sabatier, 
Adolphe et Eléonore, Des Grieux et Manon. 

Nous avons vu la cristallisation artistique s'accompagner 
chez Stendhal comme d'une rançon d'un refus très net de 
comprendre d'autres cristallisations, telles que la cristallisa- 
tion religieuse. Or le couple est construit, par l'art abstrait 
et rigoureux de M. Mauclair, de manière à exclure toute 
cristallisation autre que l'amoureuse. M. Mauclair, du point 
de vue du purisme esthétique qui exige le couple parfait et 
nu, le défend ardemment contre la cristallisation sociale, 
s'attache à en écarter le moindre grain et le moindre soup- 
çon, et une partie de son livre est consacrée à une attaque 
véhémente contre toute intrusion de la société dans l'amour 
et en particulier contre le mariage. 

Ce n'est point ici le lieu de discuter ces idées. M. Mauclair 
écrit des pages pleines de verve sur l'hypocrisie du mariage 
bourgeois, sur le ridicule d'une journée de noces et l'odieux 



300 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fréquent de la nuit qui la suit. Je n'en veux rien contester, 
mais je songe à la chaudière d'huile bouillante de Stendhal. 
Non point que je compare le mariage à cette chaudière, 
mais bien au contraire, parce que je vois là le signe que 
M. Mauclair refuse d'accepter une cristallisation étrangère à 
l'amour. Il y a pourtant une cristallisation sociale comme il 
il y a des cristallisations amoureuse, esthétique et religieuse. 
Montaigne, devant un grave président au Parlement, se 
donnait à part soi la comédie en l'imaginant dans l'entretien 
le plus tendre avec sa femme. Ce président était peut-être 
partie dans un couple idéal, héros de la cristallisation 
amoureuse. Et Montaigne ne le trouvait ridicule que parce 
qu'il lui était extérieur. Le mariage, point de départ de la 
cristallisation sociale, le mariage bourgeois fondé sur l'argent 
peut être ridicule ou odieux du point de vue de l'amour, du 
point de vue de l'art, du point de vue de la religion. Mais 
depuis des milliers d'années, il est incorporé à notre civili- 
sation : notre société, notre vie et même en partie notre 
bonheur ont cristallisé sur lui. Si l'amour était purement 
physique il ne nous occuperait que peu d'instants. M. Mau- 
clair a montré que la cristalUsation dans la durée consistait 
à relier ces instants pour les amalgamer à un tout vivant. 
C'est bien. Mais ces quelques instants ont aussi une valeur 
pour la société, puisqu'ils servent précisément à la perpétuer, 
et que la perpétuité sociale est embranchée sur cette discon- 
tinuité de l'acte sexuel. Il est donc naturel et nécessaire que 
la société ait construit, elle aussi, sa cristallisation. L'inter- 
férence de ces cristallisations donne à la vie son illogisme, 
son tragique, son nerf. Une société sans le mariage bour- 
geois ne se conçoit guère que sur le papier, dans une Salente 
arbitraire (j'en atteste le rêve même de M. Mauclair sur la 
procréation par l'aeugénie»). Mais la cristallisation amou- 
reuse et la cristallisation artistique seraient-elles si belles 
et iraient-elles si haut si elles n'avaient devant elles, parfois 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 3OI 

comme leur mur de prison et parfois comme leur image 
idéale la cristallisation sociale ? Cette cristallisation sociale 
(dont Emile Augier fut le Frayssinous ou le Nicolas), 
M. Barrés ou M. Maurras seraient bien capables d'en écrire 
la Magie, comme Chateaubriand, dans son Génie du Chris- 
tianisme (Stendhal ne pouvait le souffrir) a écrit une cristal- 
lisation, une Magie de la Religion. 

Je souscrirais volontiers à ces mots de M. Mauclair (qui 
servent encore à nous montrer la pénétration de sa Magie 
de V Amour et à' Mne Magie de l'Art) :((La caste des artistes 
est au monde la plus isolée avec celle des amants, et presque 
pour les mêmes raisons : désaveu universel, faculté de se 
priver du consentement universel, vaste aspiration vers la 
solitude, possession de secrets transfigurateurs. L'une et 
l'autre caste sont lentement et sournoisement éliminées 
par la société qui les déteste, les jalouse, s'irrite de les deviner 
rétives à toute assimilation et libérées de sa morale conven- 
tionnelle, et elle ne songe qu'à les reléguer comme indési- 
rables hors de ses frontières. » C'est exact. Mais l'état social 
a ses exigences comme l'art a les siennes et l'amour les 
siennes. Il n'y a pas de cour d'arbitrage, de société de ces 
nations idéales qui puisse arranger leur conflit, et l'on ne 
peut souhaiter ni même supposer qu'un des trois disparaisse. 
Les termes, l'accent, le rythme même de pensée qu'emploie 
ici M. Mauclair sont presque des lieux communs des 
prédicateurs chrétiens (voyez le sermon sur la Haine de la 
Vérité et bien d'autres de Bossuet), lorsqu'il veulent mar- 
quer la place de la société spirituelle de l'Église, dans le 
monde qui la déteste et l'assaille. L'Eglise tout en se plai- 
gnant de ne pouvoir réaliser son absolu, s'arrange pour 
réaliser quelque relatif, quelque fragment de la Jérusalem 
céleste — le réaliser dans la société, contre la société — 
et même parfois par la société puisqu'elle est elle-même, 
comme toute société spirituelle, une société quelque peu 



302 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

politique. Le malentendu, l'hostilité de l'artiste et de la 
société ne sont pas niables, mais le tempérament de l'artiste 
fait sa partie dans ce malentendu, et il y aurait peut-être 
quelque chose de pire qu'une société sans artistes, à savoir 
une société d'artistes. (M. Louis Forest écrivit autrefois sur ce 
thème un Voleur d Enfants, amusant.) Cette guerre entre les 
directions humaines, c'est l'être même de l'humanité. Chacune 
en sa loi cherche en guerre sa lumière. Même l'Amour. . . Y a t-il 
un couple amoureux, si parfait, si génial soit-il, dans lequel 
— sans aller jusqu'à l'imprécation de Samson — le malen- 
tendu foncier des sexes n'apparaisse ou n'affleure ? Le mieux 
auquel atteigne alors l'amour le plus fidèle et le plus tendre 
ne consiste- t-il pas à amnistier, à pardonner, à tout 
reporter sur l'être fondamental et préhistorique du sexe, 
brutalité de l'un et perfidie de l'autre, qui doivent bien 
montrer çà et là comme des os sous la chair leur résistance, 
afin d'être amollis et réduits sous l'amour mutuel ? Les 
malentendus de l'amour et de l'art avec la société seraient- 
ils, pour une intelligence, plus graves ? 

Pour arriver à cette pacification il n'y aurait qu'à suivre 
sur un plan plus large le rythme même du livre de M. Mauclair. 
Tout ce livre est écrit pour aboutir à la troisième partie, 
le Miracle de V Amour, et pour orienter ce miracle même 
vers celui du rythme universel, de l'ordre profond du monde. 
Les deux parties précédentes étaient un discours sur l'amour ; 
ici c'est l'Amour même que l'artiste, dans ces trois chapitres 
sur le Sommeil dans l'Amour, la Solitude de l'Amour, l'Amour 
et la Mort, s'efforce, sans abandonner son beau flux oratoire, 
de réaliser en images et en phrases comme un autre art le 
formulerait en marbre ou en couleurs, comme Watteau l'a 
incamé dans cet Embarquement pour Cythère dont M. Mau- 
clair a écrit la transposition mystique. 

M Si chacun de ces frêles personnages errants dans un 
paysage d'or rose figurait un état du rêve, où allaient-ils 



i 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 303 

tous, et qu'est-ce qui les incitait à tourner ainsi le dos, avec 
une obstination douce, à l'existence réelle d'où je les contem- 
plais, pour s'aller perdre de mirage en mirage dans les zones 
successives de cette vaporeuse bleuité ? Ils s'en allaient au 
delà de la volupté elle-même vers cette conjonction et cette 
dissolution qui sont à l'image de la mort. Ils partaient, 
oublieux, vers cette lueur éthérée et azurée qu'entrevoit sous 
les paupières closes, le regard dilaté par l'amour. Et cette 
lueur éclaire une région où il n'y a plus ni devoir, ni morale, 
ni chair, mais seulement le rythme universel dont le rythme 
de l'étreinte corporelle n'est que le faible et tremblant 
présage. Et pour y aller vivre, ils répudiaient notre vie. » 
Le rythme de l'étreinte corporelle n'est que présage 
dans l'Amour total, mais l'Amour lui-même n'est que présage 
pour cette région plus vaste du rythme universel, il n'est 
lui-même que l'un des couples de Watteau, le plus près, 
levé droit, de l'étang azuré ; les autres s'approchent, faits 
à son image et qui épousent son mouvement, et il existe 
un certain degré de musique, point étranger à l'Embarque- 
ment, où l'on sent à la fois et que l'amour n'est plus rien et 
que rien n'est plus qui ne soit l'amour. 

ALBERT THIBAUDET 



304 



NOTES 



VOYAGES D'UN SÉDENTAIRE, par Francis de Mio- 
mandre (Émile-Paul) . 

M. Francis de Miomandre appartient à cet ordre de natures 
heureuses et peut-être de gens heureux (mais il porte une 
chemise et, si j'en crois certaines pages de son livre, elle 
est du bon faiseur, et il ne nous dissimule pas tous les ennuis 
qui se rallient au drapeau blanc auquel nous avons cou- 
tume de nous incorporer), de gens peut-être heureux qui, en 
tous cas, ont au moins le bonheur certain d'habiter un monde 
qui leur appartient et qu'ils gouvernent en toute souveraineté. 
Ce monde, c'est lui-même évidemment, et les Voyages d'un 
sédentaire sont la tournée d'un propriétaire qui porte tous ses 
biens avec lui, mais M. de Miomandre, je l'ai déjà dit, n'est 
pas un philosophe nu. Il ne se complète pas seulement, comme 
Herr Teufelsdroeck, par des habits, mais par tout un petit 
peuple environnant, toute une limaille de fer qu'attire 
incessamment l'aimant sympathique de ce charmant esprit 
et dont les dix promenades Autour de ma table nous donnent 
l'inventaire minutieux. (La seconde partie du volume, recueil 
de chroniques parisiennes d'été, n'a pas le même intérêt.) 
Car la table de travail de M. de Miomandre est un monde, 
une forêt de symboles qui observent l'artiste avec ces regards 
si familiers ! Personne depuis Andersen et le Grillon du foyer 
n'a plus délicatement animé les êtres f abnqués parmi lesquels 
nous vivons. Ce n'est pas lui qui hésiterait, comme Platon, 



NOTES 305 

sur le problème de savoir s'il y a des Idées des objets 
fabriqués. La fantaisie intelligente de M. de Miomandre ne 
figure-t-elle pas comme une survivance et un clair de lune 
de l'attention amicale et délicate avec laquelle l'homme 
faisait autrefois les poteries et les corbeilles appelées à 
l'accompagner toute sa vie dans sa caverne ou sa tente ? 
Mais Théophile Gautier disait qu'on reconnaît qu'un peuple 
est civilisé quand il ne sait plus faire un vase ni une corbeille. 
Aussi devons-nous aimer la source fraîche d'ingénuité que 
M. de Miomandre, en tournant le dos de son fauteuil à 
notre civilisation sans âme sait faire jaillir de sa table. 

J'ai nommé Andersen et Dickens. Ce n'est pas que je 
tienne beaucoup à cette comparaison qui ne vaut que par 
un biais rapide. Il me plairait davantage de donner à M. de 
Miomandre un masque d'Extrême Orient, de le voir 

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin. 

Lorsqu'il écrivit l'Aventure de Thérèse Beauchamp, un 
lecteur innocent, m'a-t-on dit, demandait : « Evidemment 
cela n'est pas mal, mais quelle idée bizarre d'y avoir mis un 
Chinois ? » M. de Miomandre y avait mis un Chinois du même 
fonds dont il s'y était mis lui-même, dont il y avait mis 
son art. Il ne pouvait pas ne pas y mettre de Chinois. Le 
Chinois est aussi naturel dans un roman de M. de Miomandre 
que l'officier dans un roman d'aujourd'hui. Vaut-il même pour 
lui la peine d'aller chercher ses Chinois en Chine. La fantaisie 
d'Au Bon Soleil et du Veau d Or, qui sont copiés sur la vie 
réelle, dégage des personnages les plus ordinaires toutes leurs 
puissances singulières, et paradoxalement chinoises. «Comment 
peut-on être Persan ? » se demandaient autrefois les Parisiens, 
« Comment peut-on ne pas être Chinois ? » leur demanderait 
M. de Miomandre. M. Gabriel Moureya traduit dernièrement 
dans la Bibliothèque universelle et Revue suisse (où personne, 
malheureusement, ne va le chercher) un délicieux Livre du 

20 



306 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Thé, de l'écrivain japonais Okakura Kakotzo. Mettez-le dans 
votre bibliothèque lorsqu'il aura paru en librairie, entre 
V Aventure de Thérèse Beaiichamp et les Voyages d'un Séden- 
taire. Vous aurez le sentiment d'un accord que je ne veux pas 
déflorer et que je vous laisse le plaisir d'éprouver tout neuf. 
Vous suivrez l'ordonnance du docteur Paul-Louis Couchoud 
dans ses Sages et Poètes d'Asie, vous ^habituant à considérer 
la vie sous le double et complémentaire aspect des deux 
moitiés de l'humanité. Occident et Extrême Orient, et vous 
rendrez grâces à Francis de Miomandre du beau voyage par 
lequel, sans quitter Paris et sa table, sans rien nommer de 
japonais et sans même vous présenter son Bouddha, il vous 
y aura précédé. Il est probable que dans une cinquantaine 
d'années le terme d'Extrême Orient sera, pour une sensibi- 
lité et une intelligence cultivées, quelque chose d'aussi riche, 
complexe, animé que l'est pour nous aujourd'hui le mot 
d'Orient. Les Concourt l'avaient fort bien pressenti, mais 
il faudra sans doute encore quelques générations pour faire 
passer définitivement du monde du bibelot au monde de la 
vie ces valeurs de connaissance et de goût. Quelques Uvres, 
quelques façons de sentir d'aujourd'hui, forment de bons 
points de repère pour cette route future. 

ALBERT THIBAUDET 
♦ ** 

LA MÊLÉE SYMBOLISTE, par Ernest Raynaud (La 
Renaissance du Livre). 

M. Ernest Raynaud compte consacrer trois volumes à la 
Mêlée Symboliste, et le premier, celui-ci, va de 1870 à 1890. 
Il n'y faut guère chercher que des anecdotes et des portraits 
symbolistes, et l'histoire anecdotique du symboUsme tient 
déjà un fort rayon de bibliothèque. La postérité n'aura 
aucun mal à identifier les cafés de la rive gauche où fut 
renouvelée la poésie française. Les portraits et souvenirs 
de M. Raynaud, fort intéressants, apportent à ce dossier 



NOTES 307 

une contribution bienvenue. On appréciera dans ses por- 
traits la bonhomie, la modération et la justesse. La fondation 
du Décadent et la figure de cet étrange Baju lui fournissent 
de bonnes pages. Les quelques lignes où il caractérise Baju 
qui imprima ses premiers vers, sont d'un tact qui est rare 
dans les souvenirs de ce genre, souvent bourrés de méchan- 
cetés grimaçantes. Le bon ton que garde ici M. Raynaud ne 
rend pas son livre moins savoureux, et sauvegarde la décence 
du monde littéraire. (Heureusement pour cette décence et 
pour cet honneur des lettres, il est inexact que Théophile 
Gautier ait jamais, comme le dit M. Raynaud, traité Racine 
de polisson. L'auteur de cette obscénité est un nommé 
Granier de Cassagnac qui n'a aucun rapport avec la litté- 
rature.) M. Raynaud excuse comme il peut les « mœurs de 
Caraïbes » et les outrances de langage que l'on a reprochées 
aux symbolistes. Il estime que les romantiques et les natu- 
ralistes leur ont donné l'exemple. Je ne veux pas entrer 
dans cette discussion : la mêlée symboliste est une mêlée 
au-dessus de laquelle nous n'avons aujourd'hui aucune 
peine à nous tenir. Mais il y eut là, je crois, plus que le duel 
ordinaire de deux générations dans une corporation de mœurs 
irritables et difficiles. Il y eut le principe d'une véritable 
scission qui fut aiguë pendant une dizaine d'années et qui 
dure encore jusqu'à un certain point. Cette rupture entre 
deux générations, cette difficulté pour l'une de se mettre 
* à la page » de l'autre, cette division de la littérature en 
exotérique et ésotérique sont des traits particuUers à ces 
cinquante dernières années, et qui ne se retrouvaient à ce 
point ni dans le romantisme ni dans le Parnasse. La litté- 
rature devenant plus ésotérique prenait naturellement 
la figure d'écoles fermées, défiantes, agressives. Ecoles et 
manifestes, ce pullulement scolastique est dès lors un trait 
particuher à l'époque symboliste. De sorte que, sous ce 
caractère apparent de « mêlée » dont M. Raynaud nous donne 



3o8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

la chronique, il y avait là une volonté d'ordre et de disci- 
pline qui allait se retrouver pure et nue dans la génération 
suivante. albert thibaudet 

* 
* * 

EXPOSITION MATISSE (Galerie Bernheim jeune et a«). 

L'exposition de M. Matisse, venant après celle deM. Braque, 
nous fait assister à la lutte des deux esthétiques les plus 
violemment opposées de notre époque. Autant M. Braque 
est épris d'ésotérisme, cultivant le mystère plus encore que 
sa technique, autant M. Matisse limite le sens de ses ouvra- 
ges au charme strict de la matière colorée. Autant 
M. Braque est épris de spéculation intellectuelle, autant 
M. Matisse, dédaignant tout à-priorisme, affirme n'attendre 
une raison d'œuvrer que de ses sensations seules. Son acti- 
vité est purement réceptive. Ce peintre excelle à raisonner 
sur le choc de ses sens : il s'avère incapable de se passer d'une 
certaine commotion immédiate pour peindre. Le cerveau 
de M. Matisse peut très bien être comparé à un piège. Peu 
confiant en son imagination, l'artiste quitte son atelier, 
que ne hante nul fantôme. Il descend dans la rue, le jardin, 
la campagne, et, attentif à l'impression la plus inattendue, 
il la capte dès son apparition avec une adresse sans pareille. 
L'oiseau-sensation, caressé, gorgé, engraisse : c'est à ce 
moment que le peintre dépense des trésors d'ingéniosité 
pour donner au plumage de sa capture le lustre le plus écla- 
tant. Ce procédé de travail, il faut l'avouer, provoque des 
trouvailles de couleur d'une grande rareté, auxquelles nul 
peintre avant M. Matisse n'avait songé. — Je me demande s'il 
ne serait pas plus juste de dire : n'avait daigné songer. 

En effet, quelle a été la préoccupation capitale de M. Ma- 
tisse, sinon de s'emparer d'un côté de l'art pictural : la cou- 
leur, et de donner à cette valeur, jusqu'à présent sou- 
mise à la domination de la forme, la prédominance sur celle- 



NOTES 309 

ci ? Victime de la maladie à la mode, qui n'épargna personne, 
mais dont certains d'entre nous essaient laborieusement de 
se guérir, M. Matisse a recherché sa personnalité, non dans 
l'adoption enthousiaste ou réfléchie d'une technique équi- 
librée, mais dans le déséquilibre, dans le renversement des 
valeurs qui constituent cette technique. L'étude unique des 
propriétés de la couleur, suppléant au dessin, au modelé, au 
clair-obscur, l'absorba tout entier : un œil étonnamment doué 
pour saisir les moindres reflets trouva aisément la solution de 
problèmes que le peintre choisit toujours complaisamment 
conformes à ses seules aptitudes. Cette culture d'un don 
partiel à l'exclusion de tout autre est très caractéristique 
d'un certain état d'esprit actuel ; elle constitue un fait 
absolument nouveau dans l'histoire de l'art et mérite qu'on 
l'étudié spécialement. 

Si M, Matisse a eu chez Bernheim le succès total que jus- 
qu'ici le public lui avait refusé, ce n'est pas que les tableaux 
qu'il y exposa dénonçassent, mieux que ses tableaux anté- 
rieurs, une maîtrise complète. La Toilette ou le Nu 7i^ 3 
étaient de très belles œuvres, de beaucoup supérieures à celles 
qui triomphent aujourd'hui; leur impopularité vint de ce 
qu'elles indiquaient chez l'artiste une certaine volonté de 
dominer son impression première, alors que ses œuvres 
récentes nous le montrent s'abandonnant sans réserves à ses 
sensations familières. C'est cette nonchalance qu'aime le 
public, qui y voit le reflet et comme le pendant de sa paresse 
à réfléchir et à juger. 

Voilà pourquoi le meilleur de M. Matisse, ces peintures 
de 19 10, qui — malgré que portant un peu trop visible le 
sceau d'une époque — étaient humanisées par la méditation 
du peintre, seront les dernières à plaire au public. 

Mais n'est-il pas inopportun de déplorer ce triomphe des 
œuvres les plus superficielles de M. Matisse, et son aven- 
ture dernière n'est-elle pas la plus propre à l'enorgueilUr ? 



310 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

On serait tenté de le croire, en se rappelant le vœu de ce 
peintre qui eut le courage d'écrire de l'œuvre d'art — 
résumant ainsi les aspirations de la plupart des artistes de 
son époque — qu'il souhaitait qu'elle fût « pour l'homme 
d'affaires aussi bien que pour l'artiste de lettres un calmant 
cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui 
le délasse de ses fatigues physiques ». 

L'influence de M. Matisse fut considérable ; elle est moins 
importante aujourd'hui que la guerre a transformé la menta- 
lité de la plupart des artistes, les inclinant à la méditation 
de problèmes plus profonds. Notons que cette influence 
fut particulièrement active sur les peintres du Nord, tempé- 
raments peu analytiques, et que les conclusions hâtives du 
maître devaient particulièrement séduire. Chez les débutants 
et les autodidactes, cette influence fut également très forte. 
Les spéculations exclusivement colorées de M. Matisse 
révélèrent aux jeunes peintres une partie de la peinture que, 
non éduqués, ils ne pouvaient percevoir sous le voile de la 
pudique tradition française. L'accord des tons les plus 
rapprochés ; l'équilibre entre les « chauds » et les « froids » ; 
les résonances des complémentaires sont des problèmes 
résolus de tous temps avec facilité par les maîtres des musées, 
mais la solution seule du problème est par eux introduite 
dans leurs tableaux. Le résultat est donné avec tant de natu- 
rel qu'on l'accepte sans s'en apercevoir : on ne remarque le 
prodige que si l'on connaît le métier. Une toile de M. Ma- 
tisse, au contraire, débarrassée des détails qui dans la réalité 
à la fois et les tableaux classiques supportent la couleur et 
en dissimulent la signification technique, nous propose la 
solution moins achevée qu'en train de se réaliser. L'artiste 
nous prend à témoin de son tour de force : il va même jus- 
qu'à avouer ses incertitudes par les « blancs », et la fièvre de 
son travail rapide par les déchets : traits de crayon, bavures 
et taches, qu'il laisse comme religieusement sur sa toile. 



NOTES 311 

Cézanne, peut-on objecter, laissait aussi des « blancs ». 
Mais ils n'étaient à ses yeux que provisoires : il attendait 
pour les couvrir de trouver le ton convenable et difficile. 
Le maître d'Aix, Titan moins heureux que Michel- Ange, 
n'a pas assez vécu pour terminer ce grand tableau des 
Baigneuses (de la collection Pellerin) qui devait être notre 
« Jugement dernier ». Une fissure subsiste dans son œuvre: 
M. Matisses'y est glissé. (Et à sa suite tant d'autres!) Il a fait 
éclater un pan de l'édifice et, de ce fait, il a projeté la pein- 
ture hors de ses bornes classiques. Le problème qu'avait résolu 
Cézanne est donc à nouveau remis sur le tapis. Mais, soyons 
justes : après l'empirisme de l'impressionnisme (auquel 
échappa Renoir, aussi discipliné que Cézanne sous des dehors 
moins sévères), il était nécessaire, pour recommencer à y voir 
clair, que nous pussions mettre de l'ordre dans nos sensations 
colorées, en attendant de raisonner sur les lois de l'architec- 
ture du tableau et sur celles du dessin. Matisse nous a aidés 
à résoudre divers problèmes primordiaux et c'est ce dont il 
faut nous souvenir. Il figure, au jardin de la peinture fran- 
çaise, une fleur extrêmement fragile et trop précieuse, signi- 
ficative de l'époque la plus troublée de l'histoire de l'art. 

Mais un artiste, fût-il encore plus spécialisé que M. Matisse, 
n'est jamais isolé. Les recherches de celui-ci, si particulières 
soient-elles, se raccordent cependant à celles de plusieurs 
écoles récentes : Orphisme et Futurisme lui doivent beaucoup. 

Son influence gagna même, un certain moment, les peintres 
chargés par le destin du plus ingrat de la besogne rénova- 
trice : les cubistes. A sa suite, ceux-ci étudièrent les pro- 
priétés irradiantes de la couleur des objets. Comme Matisse, 
ils dissocièrent les éléments constitutifs de la réalité exté- 
rieure pour poursuivre à part l'étude de chacun d'eux. Voici 
un passage d'un article de M. Severini, assez significatif 
de ce que les recherches de M. Matisse et des cubistes ont 
de commun : « Matisse me montrait un jour une maquette 



312 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

qu'il avait faite « d'après nature » dans une rue de Tanger. 
En premier plan un mur peint en bleu. Ce bleu influençait 
tout le reste, et Matisse lui a donné le maximum d'impor- 
tance qu'il était possible de lui donner en gardant la cons- 
truction objective du paysage. Malgré cela il a dû s'avouer 
qu'il n'avait pas rendu la centième partie de « l'intensité 
sensorielle » produite en lui par ce bleu. Il a atteint dans une 
autre toile {les Marocains) ce degré d'intensité, mais ici l'ar- 
chitecture réelle du paysage a disparu pour laisser la place 
à une architecture volontaire et cependant sensorielle. » 
On distingue comment le mécanisme par lequel M. Matisse 
accorde à son sens de la couleur pouvoir absolu sur le sens 
plastique, rejoint le mécanisme par lequel les cubistes cher- 
chent par la couleur d'abord à « reconstruire » plastiquement 
la réalité. Ce parallélisme va nous permettre de fixer le pro- 
cessus mental de chacune des deux écoles opposées : où 
M. Matisse procède de la sensation à l'idée, les cubistes 
procèdent de l'idée à la sensation i. Ils n'admettent le pou- 
voir éducateur de celle-ci qu'après l'avoir contrôlé scienti- 
fiquement. M. Charles Henry, physicien, écrit quelque part : 
« La perception de lumière et la perception des formes sont 
considérablement modifiées par l'exercice ou le repos de l'ap- 
pareil visuel, tandis que la perception de couleur en est 
indépendante. » Cela suffit pour que les cubistes acceptent 
les prémisses de M. Matisse, mais concluent que, pour sau- 
vegarder la pureté de la forme, il faut, non la gonfler selon 
la puissance explosive du ton, comme fait Matisse, mais 
mettre le « ton local » en dehors de la « forme locale ». Spécu- 
lations prodigieuses de nouveauté et très significatives des 
excès auxquels aboutissent fatalement les artistes esclaves 

I. Par exemple : M. Matisse a besoin de voir une assiette pour 
réaliser peu à peu la venu plastique du cercle. Les cubistes con- 
çoivent d'abord un cercle, et condescendent à le « motiver » par 
une assiette. 



NOTES 313 

d'un dogme, victimes de théories basées sur autre chose que 
l'exercice d'un sentiment profond ou la connaissance deS 
lois éternelles de la peinture. andré lhote 

* 

Expositions : Pavillon de Marsan : René Piot. — Le cas 
de M. Piot est tragique. Ce peintre connaît son métier 
autant qu'on puisse le connaître aujourd'hui ; il l'apprit des 
Musées, dont il est demeuré le prisonnier. S'il regarde des 
soldats affairés et disséminés dans la cour d'une ferme, ou 
égrenés dans une plaine neigeuse, il voit moins ces tristes 
hommes qu'un cher souvenir d'un tableau de Breughel le 
Vieux. Une charge de cavalerie suscite en son esprit le 
spectre de Paolo Ucello ; une maison incendiée tourne pour 
lui seul ses volutes de flamme ainsi qu'en une page de livre 
d'heures. Un paysage de sapins ou des arbres en fleurs lui 
rappellent des estampes japonaises feuilletées un soir d'hiver. 
Toute émotion née d'un spectacle vivant ricoche immédiate- 
ment en son cerveau vers quelque souvenir pictural. Les tons 
eux-mêmes de ses peintures ne sont pas posés nettement, 
dans toute leur fraîcheur naissante, mais martyrisés, patines 
comme ceux des tableaux vieillis. Ils ont l'air de refléter le 
douloureux débat qui a lieu dans l'âme de ce peintre, dont 
il semble qu'on touche la personnalité mieux dans cette salle 
du fond, où sont réunies de très belles copies de Piero délia 
Francesca, de Rubens, de Botticelli, que dans les salles précé- 
dentes, qui ne paraissent être de celle-ci qu'un reflet affaibli. 

Galerie L. Rosenberg : Juan Gris et Séverini. — 
M. J. Gris, qui est, avec M. Braque, en quelque sorte le plus 
actif traducteur logique des intuitions de M. Picasso, nous 
montre des œuvres dont les plus attachantes ne sont pas 
les plus réussies. Ses natures mortes, d'une parfaite tenue, 
procèdent cependant un peu trop les unes des autres. Une 
technique précise, rigoureusement appliquée en chaque 
toile, donne à l'œuvre totale une unité que nous préférons 



314 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

à celle facilement obtenue par la répétition des mêmes 
formes. Un essai de portrait, malgré que peu réalisé, et des 
dessins « d'après nature », très « ressemblants », sont d'heu- 
reuses dérogations à la règle cubiste. C'est à de telles « fai- 
blesses» qu'on peut dès à présent reconnaître ceux des cubistes 
chez qui le cœur l'emportera heureusement sur la pure céré- 
bralité. — M. Séverini nous intéresse moins par ce qu'il a 
produit que par ce qu'il promet de réaliser. Un ingénieux 
Arlequin et un Joueur d'accordéon, œuvres dernières, affir- 
ment, en même temps qu'un désir de renoncer à certaines 
harmonies un peu trop tendres, une aspiration vers l'humain, 
à laquelle nous ne pouvons qu'applaudir. 

Galerie Crès. — A côté d'œuvres anciennes de peintres que 
nous étudierons plus tard, de très beaux dessins de Derain : 
paysages et natures mortes. Un Portrait de femme aux deux 
crayons, admirable d'acuité et de fini, dépasse comme réa- 
lisation et comme expression tout le reste. 



ANDRÉ LHOTE 



* 



LA REPRISE DE PELLÉAS ET MÉLISANDE à 
rOpéra-Comique. 

Après nous avoir, pendant de si longues années, privés 
de Pelléas et ne nous en avoir accordé, comme à regret, que 
des reprises de plus en plus négligentes, l'Opéra-Comique 
s'est décidé à faire un geste d'hommage à la mémoire de 
Debussy. On aurait souhaité qu'un éclat particulier entourât 
cette manifestation. Le jour semblait venu — il aurait dû 
l'être depuis longtemps — de placer solennellement Pelléas 
au rang qui lui revient dans la musique contemporaine. 
Mais qui donc, objectera- t-on, conteste aujourd'hui les mérites 
de cette œuvre? Qui lui dispute une place ém inente? Le 
public ne s'est-il pas apprivoisé et ne se montre-t-il pas 
sensible à l'émotion du drame ? — D'accord ; mais il ne 



NOTES 315 

s'agit pas de savoir si Pelléas est une œuvre belle et pathé- 
tique : personne ne le nie ; il s'agit de savoir si c'est une 
œuvre hors de pair, une grande date de l'art français, si 
cet ouvrage domine de très haut tous ceux de la même 
époque. Il s'agit de franchir la distance entre un simple 
témoignage d'admiration et un acte de respect où justice 
soit enfin pleinement rendue à une œuvre maîtresse. Mille 
petites considérations empêchent que l'on marque volon- 
tiers tant de déférence à un vivant; la mort rend un tel 
geste plus facile ; nous l'attendions ; la représentation de 
rOpéra-Comique ne nous y achemine guère. 

M. Messager a conduit l'orchestre d'une manière vivante, 
puissante, qui donnait toute leur force aux parties joyeuses 
et exaltées de la partition ; il nous a même paru quelquefois, 
par crainte de toute mièvrerie, pécher par un excès d'énergie 
et de netteté. Mais comment sauvegarder l'équilibre d'une 
œuvre où le chant et le récitatif ont tant de part, lorsque les 
deux rôles principaux sont confiés à des artistes presque apho- 
nes ? Chaque fois que Geneviève, Arkel ou Golaud entraient 
en scène, le drame reprenait toute sa vigueur ; l'orchestre 
se subordonnait de la façon la plus heureuse; mais pour 
ne pas couvrir les voix de Mélisande et de Pelléas, il lui aurait 
fallu consentir à n'être plus qu'un susurrement. Il en est 
résulté de grands espaces vides, des trous, des passages mornes 
et sans vie, dont certes Debussy n'est pas responsable et 
dont il aurait été bienséant de ne pas déparer son œuvre. 

La cohue bigarrée qui se presse actuellement dans nos 
salles de spectacles ne peut réagir que confusément ; mais 
ce qui est certain, c'est que toute la partie de l'assistance venue 
non pour aller à F Opéra-Comique, mais pour voir Pelléas, 
ne savait comment exprimer son malaise; elle craignait que 
l'on ne fît retomber sur l'œuvre une mauvaise humeur 
dirigée contre les interprètes seuls, ou que ceux-ci ne prissent 
pour eux des marques de joie qui ne les concernaient point. 



3l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Nous reviendrons ici sur les dernières œuvres de Debussy 
celles qu'il a publiées pendant la guerre, et où reparaissent 
certaines de ses qualités les plus attachantes. Bornons-nous 
aujourd'hui à constater que, malgré son inégalité, cette 
représentation a prouvé combien l'œuvre est intacte et sans 
rides ; notre admiration était placée en bon lieu. Imitations 
ni démarcations ne sont parvenues à ternir la fraîcheur de ce 
langage musical. Si quelques traits ont vieilli, c'e^t la faute 
du livret, non de la partition. Celle-ci reste une merveille 
d'appropriation, de sobriété ; elle ne met en œuvre que les 
moyens qui lui sont indispensables, mais elle le fait avec 
tant d'aisance, elle en joue avec un art si accompli qu'elle 
donne constamment une impression de richesse, de diversité 
et de force. Si jamais qualités ont été françaises, dans le 
meilleur sens du mot, ce sont bien celles-là. C'est pourquoi nous 
souhaiterions un hommage à Debussy qui fût un événe- 
ment non pas d'ordre professionnel, mais national. 

JEAN SCHLUMBERGER 

* 
* * 

L'INSTITUT CONTRE LES INDÉPENDANTS. 

On lit dans le numéro de Mai de la Gerbe sous la signature 
de M. Paul Deltombe : 

La presse a fait connaître l'existence d'une association qui 
s'est formée dans le but de défendre l'art français tant en France 
qu'à l'étranger. L'idée paraît excellente, encore que Von se 
demande qui peut bien attaquer l'art français en France. Cette 
Ligue comporte tous les modes d'action : expositions, tracts, 
conférences, cotisations, etc., et haut patronage. C'est en effet 
sous les auspices de l'Institut et sous la présidence du Secré 
taire perpétuel de l'Académie des Beaux- Arts que s'inaugure 
cette croisade. 

La lecture des statuts du « Club artistique de France » est 
édifiante : on y prône une action énergique en faveur de « ceux 



NOTES 317 

qui sont restés fidèles aux traditions nationales, à l'art bien fran- 
çais », d'une lutte contre « les internationalistes de l'art ». Nous 
connaissons cette chanson : nous allons assister à un nouvel épi- 
sode de la lutte de l'Institut contre l'Art des Artistes indépendants. 

Et la singulière logique : ces ligueurs de la vraie tradition 
ont un programme d'expansion de l'Art français à l'étranger, 
cela s'appelle la défense de l'art français; tandis que lorsque 
c'est l'art des Indépendants qui influence l'étranger, cela devient 
de l'internationalisme, chose abominable I 

Voilà donc ce que, en quittant l'uniforme, nous trouvons dans 
la corbeille de la paix : une ligue contre nous, dirigée par l'Ins- 
titut comme codicille à l'union sacrée ! Beaucoup d'artistes 
indépendants, pour la plupart des jeunes, sont encore sous les 
armes ; quels ont dû être leurs sentiments en apprenant cette 
nouvelle avanie, ces excitations du public et, chose plus 
grave, de leurs camarades, contre leur œuvre passée ou future ? 

Evidemment ceux d'une indignation trop légitime pour 
que nous ne sentions pas le devoir de nous y associer. Il est 
inadmissible qu'une certaine classe d'artistes s'arroge le 
privilège de représenter exclusivement l'art français, la 
« tradition nationale ». Il est inadmissible que les peintres qui 
jouissent déjà de tous les avantages matériels que donne le 
succès, exploitent la passion patriotique pour jeter le discrédit 
sur ceux de leurs confrères dont l'art a le malheur de ne pas 
leur plaire. C'est une « utilisation de la victoire » que nous ne 
tolérerons pas. 

Sans compter qu'il est au moins pittoresque de voir l'Ins- 
titut se poser en défenseur de la tradition française, qu'il a 
tout fait, depuis un siècle, pour stériliser et pour détruire. 
Qu'est-ce que l'Institut après tout sinon « l'ensemble des 
forces » qui à chaque époque ont voulu obliger l'art français 
« à la mort » ? Et que sont les Indépendants sinon « l'ensemble 
des forces » qui y ont « résisté » ? 

JACQUES RIVIÈRE 



3l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 






Mme GENEVIÈVE BONNIOT-MALLARMÉ. 

Les lecteurs de la Nouvelle Revue Française auront 
appris avec une profonde tristesse la mort de Mme 
Bonniot, née Geneviève Mallarmé. La Nouvelle Revue 
Française, qui manifesta toujours pour Stéphane Mallarmé le 
respect et l'admiration que l'on sait, prend une part très 
vive à ce deuil. Mais nous ne pensons pas pouvoir exprimer 
nos sentiments mieux que ne le fit, dans le dernier numéro 
du Mercure, notre collaborateur Paul Valéry : 

« Tous les amis du grand poète se souviennent de la jeune 
fille qui les accueillait avec tant de grâce dans le petit appar- 
tement de la rue de Rome ; qui plaçait auprès de son père 
une fine et claire figure de l'amour filial le plus tendre et le 
plus empressé ; et qui disparaissait à la faveur de la fumée 
que nous faisions, vers le moment que la causerie allait se 
fixer ou se fondre dans ce monologue incomparable dont 
ceux qui ne l'ont pas entendu ne peuvent imaginer la merveille. 

« La voici qui s'est retirée à jamais. Elle nous abandonne 
l'adorable Eventail que son père lui avait fait des mots les 
plus doux, des images les plus délicates, de la substance 
idéale la plus précieuse ; poème d'une perfection, d'une mu- 
sique et d'un charme si rares que ce serait le chef-d'œuvre de 
Mallarmé, s'il y en avait un. 

« A ce père elle avait consacré tout le zèle que puisse 
souhaiter un poète. Avec l'aide du docteur Bonniot, son mari, 
dont le dévouement à la gloire de Mallarmé était l'égal du 
sien, elle a publié le volume des Poésies et le Coup de dés. 
D'autres publications, que sa mort n'empêchera pas de 
paraître, ont jusque dans les derniers jours occupé sa pensée. 

« Geneviève Bonniot reposera auprès de ses parents dans 
le petit cimetière de Samoreau où nous avons laissé Mallarmé 
un jour du mois de septembre 1898, par le plus éclatant et 
le plus implacable Après-Midi. » 



NOTES 



319 



MEMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 



I. BEAUX-ARTS. 

Albert André : Renoir ; G, Crès, 

L'Art et les Artistes. N° de juin : « Le 
Musée Rodin » ; l'Art et les Artistes. 

Hector Berlioz : Le Musicien errant, 
1842-1852 ; Calmann-Lévy. 

Charles Bouvet : Les Couperins, 
organistes de V église Saint-Gervais ; 
Delagrave. 

Stanislas Lami : Dictionnaire des 
Sculpteurs de l'Ecole française, du moyen 
âge à nos jours, y vol. ; Ed. Champion. 

Camille Mauclair : L'Art indépen- 
dant français sous la troisième Répu- 
blique ; La Renaissance du Livre 

N. A. RiMSKY-KoRSAKov : Ma vie 
musicale ; Pierre Laâtte. 

Auguste Rodin : L'Art, entretiens 
réunis par Paul Gsell (12x19); 
B. Grasset. 

II. LITTÉRATURE, ROMANS, 
THÉÂTRE 

Roger Allard : L'Appartement des 
Jeunes Filles ; Camille Bloch. 

René Bazin : Les Nouveaux Oberlé ; 
Calmann-Lévy. 

René Benjamin : Grandjougon ; 
A. Fayard. 

Henry Bordeaux : Une honnête 
femme ; E. de Boccard. 

Jacques Boulenger : L'Affaire 
Shakespeare ; Ed. Champion. 

Francis Carco : Scènes de la vie de 
Montmartre ; A. Fayard. 

Edmond Cazal : Jo'è Rollon, l'autre 
homme invisible ; L'Edition française 
illustrée. 

Blaise Cendrars : J'ai tue ; G. Crès. 

Henri Chamard : La Chanson de 
Roland, traduction nouvelle d'après 
le manuscrit d'Oxford; Libr. Armand 
Colin. 



Chateaubriand : La Campagne ro- 
maine (lettre à Fontanes ; Cynthie), 
avertissement par Henri Focillon ; 
L. Pichon. 

Louise Clermont : Emile Clermont; 
B. Grasset. 

Maurice Dekobra : Les Mémoires 
de Rat-de-Cave ou Du Cambriolage con- 
sidéré comme un des beaux-arts ; L'Edi- 
tion française illustrée. 

Lucie Delarue-Mardrus : Tou- 
toune et son amour ; Albin Michel. 

Louis Delluc : Cinéma et Cie ; 
B. Grasset. 

Pierre Drieu La Rochelle : Inter- 
rogation, nouvelle édition : Editions de 
la Nouvelle Revue Française. 

Louis DucRos :/.-/. Rousseau : T. II, 
de Montmorency au Val de Travers; 
T. III, : de l'île Saint-Pierre à Ermenon- 
ville ; E. de Boccard. 

Henry Duvernois : Edgar ; E. Flam- 
marion. 

Marc Elder : Jacques Bonhomme et 
Jean Le Blanc ; Calmann-Lévy. 

Edmond Fleg : Le Mur des Fleurs-, 
Camille Bloch. 

Paul Fort : Chansons à la Gauloise ; 
E. Fasquelle. 

Paul Fort : Les Enchanteurs ; Mer- 
cure de France. 

Franc-Nohain : Jaboune ; La Renais- 
sance du Livre. 

Alexandre Hepp : Les Cœurs victo- 
rieux ; E. Fasquelle. 

Edmond Jaloux : Les Amours perdues ; 
P.-V. Stock. 

Francis Jammes : La Rose à Marie ; 
Edouard-Joseph. 

Victor Segalen : Lettres de Paul 
Gauguin à Georges-Daniel de Monfreid, 
précédées d'un hommage ; G. Crès. 

Lot : Etude sur le Lancelot, en prose ; 
3 phototypies hors texte ; Ed. Champion. 



320 



LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



Andrk Lichtenberger : Le Cœur esi 
le mime, roman pour jeunes filles ; 
Plon-Nourrit. 

Pierre Mac Orlan : La Fin, souve- 
nirs d'un correspondant aux années en 
Allemagne ; L'Edition Irançaise illustrée. 

Georges Maréchal de Bièvre : 
Aphrodite couronnée ; B. Grasset. 

Paul Margueritie : Sous les Pins 
tranquilles, roman ; Plon-Nourrit. 

Charles Maurras : Anthinea, d'Athè- 
nes à Florence ; Ed. Champion. 

Joseph Mélon : I^ Roi triste, poème ; 
G. Crès. 

Jean Moréas : Eriphyle, poème ; 
L. Rouart. 

Alphonse Mortier : Le Témoignage 
de la Génération sacrifiée ; Nouvelle 
Librairie nationale. 

Gabriel Mourey : Jeux passionnés, 
collection In Extenso, n^ 145 ; La 
Renaissance du Livre. 

Vincent Muselli : Les Masques, 
sonnets héroï-comiques ; Chrétien. 

François Porche : La Jeune Fille 
aux joues roses, comédie en vers et en 
prose ; Emile-Paul frères. 

Georges de Porto-Riche : Le Mar- 
chand d'Estampes, drame ; Emile- Paul 
frères. 

Guy de Pourtalès : Marins d'eau 
douce ; Société Littéraire de France. 

Marcel Proust : A la Recherche du 
Temps perdu : T. I, Du côte de chez 
Swann, T. II, A l'Ombre des jeunes 
filles en fleurs ; Pastiches et Mélanges ; 
Editions de la Nouvelle Revue Française. 

Jean Psichari : Sœur Anselmine, 
roman ; Plon-Nourrit. 

Maurice Rémon : Le grand Soir ; 
Ollendorf. 

Arthur Rimbaud : Les mains de 
Jeanne-Marie, poème ; Au Sans -Pareil- 



J.-H. Rosny amé: L'Appel du bonheur; 
£. Flammarion. 

J.-H. RosNY jeune : Mimi, les Pro- 
fiteurs et le Poilu ; Calmann-Lévy. 

Jean Royère : Par la lumière peints, 
poèmes ; G. Crès. 

André Spire : Le Secret ; Editions 
de la Nouvelle Revue Française. 

JÉRÔME et Jean Tharaud : Une 
relève ; Emile- Paul frères. 

Vaillant-Couturier : Une permis- 
sion de délente ; Flammarion. 

Benjamin Valloton : ... Dis-moi quel 
est ton pays ; Berger- Levrault. 

Jean Variot : Les Grandes Heures 
de Ribeaupierre, évocation dramatique ; 
Société Littéraire de France. 

Françoys Villon : Les Œuvres ; 
G. Crès. 

Gilbert de Voisins : L'Esprit impur ; 
G. Crès. 

Paul Wenz : Choses d'hier ; Berger- 
Levrault. 

Oscar Wilde : La Maison de la 
courtisane, nouveaux poèmes, trad. 
Albert Savine ; P.-V. Stock. 

WiLLY : Do diète ; Albin Michel. 

IIÎ. PHILOSOPHIE, RELIGION. 

Henri Ghéon : L'Homme né de la 
guerre, Témotgruige d'un converti; 
Editions de la Nouvelle Revue Fran- 
çaise. 

JoHANNÈs Jokrgensen : Sainte 
Catherine de Sienne, traduction du 
danois ; G. Beauchesne. 

D. Parodi : La Philosophie contempo- 
raine en France, Essai de classification 
des doctrines ; F. Alcan. 

Georges Sorel : Matériaux d'uru 
théorie du prolétariat; Rivière et Oie. 



LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD 



FONTENAY-AUX-ROSES. 



IMP. L. BELLENAND 



321 



LA CRISE DE L'ESPRIT 



L'Athenaeum, très antique et célèbre revue londonienne, 
actuellement dirigée par un des hommes les plus distingués et 
les plus pénétrants de l'Angleterre, M. John Middleton Murry, 
a publié dans ses numéros des ii Avril et i Mai 191 9 deux 
lettres de M. Paul Valéry. Bien que ces lettres aient été écrites 
spécialement en vue de leur traduction en anglais, et pour le 
public d Outre-Manche, nous pensons intéresser nos lecteurs 
en leur en offrant le texte français inédit. 

PREMIÈRE LETTRE 

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que 
nous sommes mortelles. 

Nous avions entendu parler de mondes disparus tout 
entiers, d'empires coulés à pic avec tous leurs hommes et 
tous leurs engins; descendus au, fond inexplorable des 
siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et 
leurs sciences pures et appliquées ; avec leurs grammaires, 
leurs dictionnaires, leurs classiques, leiurs romantiques 
et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs 
critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente 
est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. 
Nous apercevions à travers l'épaisseur de l'histoire, les 
fantômes d'immenses navires qui furent chargés de 
richesse et d'esprit. Nous ne pouvions pas les compter. 



322 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Mais ces naufrages, après tout, n'étaient pas notre affaire. 
Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues , 
et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signi- 
fication pour nous que leur existence même. Mais France, 
Angleterre, Russie.., ce seraient aussi de beaux noms. 
Litsitania aussi est un beau nom. Et nous voyons main- 
tenant que l'abîme de l'histoire est assez grand pour tout 
le monde. Nous sentons qu'une civilisation _ a la même 
fragilité qu'une vie. Les circonstances qui enverraient les 
œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les 
œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : 
elles sont dans les journaux. 



* * 



Ce n'est pas tout. La brûlante leçon est plus complète 
encore. Il n'a pas suffi à notre génération d'apprendre 
par sa propre expérience comment les plus belles choses 
et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux 
ordonnées sont périssables par accident : elle a vu, dans 
l'ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se 
produire des phénomènes extraordinaires, des réalisa- 
tions brusques de paradoxes, des déceptions brutales de 
l'évidence. 

Je n'en citerai qu'un exemple : les grandes vertus des 
peuples allemands ont engendré plus de maux que l'oisiveté 
jamais n'a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, 
le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la 
discipHne et l'apphcation les plus sérieuses, adaptés à 
d'épouvantables desseins. 

Tant d'horreurs n'auraient pas été possibles sans tant 



LA CRISE DE l'ESPRIT 323 

de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour 
tuer tant d'hommes, dissiper tant de biens, anéantir 
tant de villes en si peu de temps ; mais il y a fallu non 
moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes 
donc suspects ? 



* 
* * 



Ainsi la Persépolis spirituelle n'est pas moins ravagée 
que la Suse matérielle. Tout ne s'est pas perdu, mais tout 
s'est senti périr. 

Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l'Europe. 
Elle a senti, par tous ses noyaux pensants,, qu'elle ne se 
reconnaissait plus, qu'elle cessait de se ressembler, qu'elle 
allait perdre conscience — une conscience acquise par 
des siècles de malheurs supportables, par des milliers 
d'hommes du premier ordre, par des chances géogra- 
phiques, ethniques, historiques, innombrables. 

Alors, — comme pour une défense désespérée de son 
être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui 
est revenue confusément. Ses grands hommes et ses 
grands Hvres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n'a 
tant lu, ni si passionnément, que pendant la guerre : 
demandez aux hbraires. Jamais on n'a tant prié, ni si 
profondément : demandez aux prêtres. On a évoqué 
tous les sauveurs, tous les fondateurs, tous les protecteurs, 
tous les martyrs, tous les héros, les pères des patries, les 
saintes héroïnes, les poètes nationaux... 

Et dans le même désordre mental, à l'appel de la même 
angoisse, l'Europe cultivée a subi la reviviscence rapide 
de ses innombrables pensées : dogmes, philosophies 



324 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d'expliquer 
le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les 
deux douzaines de positivismes : tout le spectre de la 
lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, 
éclairant d'une étrange lueur contradictoire l'agonie de 
l'âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient 
fiévreusement dans leurs images, dans les annales des 
guerres d'autrefois, les moyens de se défaire des fils de 
fer barbelé, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les 
vols des avions, l'âme invoquait à la fois toutes les 
puissances transcendantes, prononçait toutes les incan- 
tations qu'elle savait, considérait sérieusement les plus 
bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des 
indices, des consolations dans le registre entier des sou- 
venirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales. 
Et ce sont là les produits connus de l'anxiété, les entre- 
prises désordonnées du cerveau qui court du réel au 
cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme 
le rat tombé dans la trappe... 

La crise militaire est peut-être finie. La crise écono- 
mique est visible dans toute sa force ; mais la crise intel- 
lectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend 
les apparences les plus trompeuses (puisqu'elle se passe 
dans le royaume même de la dissimulation), cette 
crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa 
phase. 

Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant 
en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne 
sait encore quelles idées et quels modes d'expression seront 
inscrits sur la hste des pertes, quelles nouveautés seront 
proclamées. 



LA CRISE DE l'eSPRIT 325 

L'espoir, certes, demeure, et chante à demi-voix : 
Et cum vorandi vicerit lihidinem 
Late triumphet imper ator spiritus. 

Mais l'espoir n'est que la méfiance de l'être à l'égard 
des prévisions précises de son esprit. Il suggère que toute 
conclusion défavorable à l'être doit être une erreur de son 
esprit. Les faits, pourtant, sont clairs et impitoyables : 
Il y a des milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes 
qui sont morts. Il y a l'illusion perdue d'une culture 
européenne et la démonstration de l'impuissance de la 
connaissance à sauver quoi que ce soit; il y a la science 
atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et 
comme déshonorée par la cruauté de ses applications ; il 
y a l'idéalisme, difficilement vainqueur, profondément 
meurtri, responsable de ses rêves ; le réalisme déçu, 
battu, accablé de crimes et de fautes ; la convoitise et 
le renoncement également bafoués ; les croyances con- 
fondues dans les camps, croix contre croix, croissant 
contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes, désar- 
çonnés par des événements si soudains, si violents, si 
émouvants et qui jouent avec nos pensées comme le 
chat avec une souris — les sceptiques perdent leurs doutes, 
les retrouvent, les reperdent, et ne savent plus se servir 
des mouvements de leur esprit. 

L'oscillation du navire a été si forte que les lampes 
les mieux suspendues se sont à la fin renversées. 



* 

4t * 



Ce qui donne à la crise de l'esprit sa profondeur et sa 
gravité, c'est l'état dans lequel elle a trouvé le patient. 



326 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Je n'ai ni le temps ni la puissance de définir l'état 
intellectuel de l'Europe en 1914. Et qui oserait tracer 
un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande 
des connaissances de tous les ordres, une information 
infinie. Lorsqu'il s'agit, d'ailleurs, d'un ensemble aussi 
complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même 
le plus récent, est toute comparable à la difficulté de cons- 
truire l'avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c'est la 
même difficulté. Le prophète est dans le même sac que 
l'historien. Laissons-les-y. 

Mais je n'ai besoin maintenant que du souvenir vague 
et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des 
recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se 
publiaient. 

Si donc je fais abstraction de tout détail, et si je me 
borne à l'impression rapide, et à ce total naturel que donne 
une perception instantanée, je ne vois — rien ! — Rien, 
quoique ce fût un rien infiniment riche. 

Les physiciens nous enseignent que dans un four porté 
à l'incandescence, si notre œil pouvait: subsister, il ne 
verrait — rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure 
et ne distingue les points de l'espace. Cette formidable 
énergie enfermée aboutit à l'invisibilité, à l'égalité insen- 
sible. Or, une égalité de cette espèce n'est autre chose que 
le désordre à l'état parfait. 

Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe men- 
tale ? — De la libre coexistence dans tous les esprits 
cultivés des idées les plus dissemblables, des principes 
de vie et de connaissance les plus opposés. C'est là ce qui 
caractérise une époque moderne. 

Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne, 



LA CRISE DE L ESPRIT 327 

et de donner ce nom à certain mode d'existence, au lieu 
d'en faire un pur synonyme de contemporain. Il y a dans 
l'histoire, des moments et des lieux où nous pourrions 
nous introduire, nous modernes, sans troubler excessive- 
ment l'harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des 
objets infiniment ' curieux, infiniment visibles, des êtres 
choquants, dissonnants, inassimilables. Où notre entrée 
ferait le moins de sensation, là, nous sommes presque chez 
nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que l'Alexan- 
drie des Ptolomées nous absorberait plus facilement que 
bien des locahtés moins reculées dans le temps, mais plus 
spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement 
consacrées à une seule race, à une seule culture et à un 
seul système de vie. 

Eh bien ! l'Europe de 1914 était peut-être arrivée à la 
limite de ce modernisme. Chaque cerveau d'un certain 
rang était un carrefour pour toutes les races de l'opinion ; 
tout penseur, une exposition universelle de pensées. Il 
y avait des œuvres de l'esprit dont la richesse en contrastes 
et en impulsions contradictoires faisait penser aux effets 
d'éclairage insensé des capitales de ce temps-là : les 
yeux brûlent et s'ennuient... Combien de matériaux, 
combien de travaux, de calculs, de siècles spoliés, combien 
de vies hétérogènes additionnées a-t-il fallu pour que ce 
carnaval fût possible et fût intronisé comme forme de 
la suprême sagesse et triomphe de l'humanité ? 



* 



Dans tel livre de cette époque — et non des plus mé- 
diocres — on trouve, sans aucun effort — une influence 



328 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

des ballets russes, — un peu du style sombre de Pascal, — 
beaucoup d'impressions du type Concourt, — quelque 
chose de Nietzsche, — quelque chose de Rimbaud, — 
certains effets dus à la fréquentation des peintres, et 
parfois le ton des pubhcations scientifiques. — le tout 
parfumé d'un je ne sais quoi de britannique difficile à 
doser !... Observons, en passant, que dans chacun des 
composants de cette mixtm-e, on trouverait bien d'autres 
corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que 
je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l'histoire 
mentale de l'Europe. 



* * 



Maintenant, sur une immense terrasse d'Elsinore qui 
va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, 
aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux 
granits d'Alsace, — l'Hamlet européen regarde des 
millions de spectres. 

Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie 
et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets 
de nos controverses ; il a pour remords tous les titres .de 
notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, 
des connaissances, des méthodes et des livres, incapable 
d'y renoncer, incapable de se reprendre à cette activité 
illimitée. Il songe à l'ennui de recommencer le passé, à la 
folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les 
deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer 
le monde : l'ordre et le désordre. 

S'il saisit un crâne, c'est un crâne illustre. — Whose 
was it ? — Celui-ci fut Lionardo. Il inventa l'homme 



LA CRISE DE L ESPRIT 329 

volant, mais l'homme volant n'a pas précisément servi 
les intentions de l'inventeur : nous savons que l'homme 
volant monté sur son grand cygne {il grande uccello sopra 
del dosso dél suo magnio cecero) a, de nos jours, d'autres 
emplois que d'aller prendre de la neige à la cime des 
monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur, sur 
le pavé des villes... Et cet autre crâne est celui de Leibniz 
qui rêva de la paix universelle. Et celui-ci fut Kant, Kant 
qui genuit Hegel, qui genuit Marx, qui genuit... 

Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais 
s'il les abandonne !... Va-t-il cesser d'être lui-même ? 
Son esprit affreusement clairvoyant contemple le passage 
de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus 
dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les 
peuples en sont troublés. « Et Moi, se dit-il, moi, l'intellect 
européen, que vais-je devenir ?... Et qu'est-ce que la 
paix ? La paix est, peut-être, l'état de choses dans lequel 
Vhostilité naturelle des hommes entre eux se manifeste 
par des créations, au lieu de se traduire par des destructions 
comme fait la guerre. C'est le temps d'une concurrence 
créatrice, et de la lutte des productions. Mais Moi, ne 
suis-je pas fatigué de produire ? N'ai-je pas épuisé 
le désir des tentatives extrêmes et n'ai-je pas abusé des 
savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes devoirs 
difficiles et mes ambitions transcendantes ? Dois- je suivre 
le mouvement et faire comme Polonius, qui dirige main- 
tenant un grand journal ? comme Laertes qui est quelque 
part dans l'aviation ? comme Rosenkrantz, qui fait je 
ne sais quoi sôus un nom russe ? 

Adieu, fantômes ! Le monde n'a plus besoin de vous. 
Ni de moi. Le monde qui baptise du nom de progrès sa 



,. / 



330 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bien- 
faits de la vie, les avantages de la mort. Une certaine 
confusion règne encore, mais encore un peu de temps et 
tout s'éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle 
d'une société animale, une parfaite et définitive four- 
milière. » 

DEUXIÈME LETTRE 

Je vous disais, l'autre jour,que la paix est cette guerre 
qui admet des actes d'amour et de création dans son 
processus : elle est donc chose plus complexe et plus 
obscure que la guerre proprement dite, comme la vie est 
plus obscure et plus profonde que la mort. 

Mais le commencement et la mise en train de la paix 
sont plus obscurs que la paix même, comme la fécondation 
et l'origine de la vie sont plus mystérieuses que le fonc- 
tionnement de l'être une fois fait et adapté. 

Tout le monde aujourd'hui a la perception de ce mystère 
comme d'une sensation actuelle ; quelques hommes 
sans doute, doivent percevoir leur propre moi comme 
positivement partie de ce mystère ; et il y a peut-être 
quelqu'un dont la sensibilité est assez claire, assez fine 
et assez riche pour lire en elle-même des états plus avancés 
de notre destin que ce destin ne l'est lui-même. 

Je n'ai pas cette ambition. Les choses du monde ne 
m'intéressent que sous le rapport de l'intellect : tout par 
rapport à l'intellect. Bacon dirait que cet intellect est 
une Idole. J'y consens, mais je n'en ai pas trouvé de 
meilleure. 

Je pense donc à l'établissement de la paix en tant 
qu'il intéresse l'intellect et les choses de l'intellect. Ce 



LA CRISE DE l'eSPRIT 33I 

point de vue est faux, puisqu'il sépare l'esprit de tout 
le reste des activités ; mais cette opération abstraite et 
cette falsification sont inévitables : tout point de vue 
est faux. 

* * 

Une première pensée apparaît. L'idée de culture, 
d'intelligence, d'œuvres magistrales est pour nous dans 
une relation très ancienne — tellement ancienne que nous 
remontons rarement jusqu'à elle — avec l'idée d'Europe. 

Les autres parties du monde ont eu des civilisations 
admirables, des poètes de premier ordre, des construc- 
teurs, et même des savants. Mais aucune partie du monde 
n'a possédé cette singulière propriété physique : le plus 
intense pouvoir émissif uni au plus intense pouvoir 
absorbant. 

Tout est venu à l'Europe et tout en est venu. Ou 
presque tout. 

* 

Or, l'heure actuelle comporte cette question capitale : 
l'Europe va-t-elle garder sa prééminence dans tous les 
genres ? 

L'Europe de viendra- t-elle ce qu'elle est en réalité, 
c'est-à-dire : un petit cap du continent asiatique ? 

Ou bien l'Europe restera-t-elle ce quelle paraît, c'est- 
à-dire : la partie précieuse de l'univers terrestre, la perle 
de la sphère, le cerveau d'un vaste corps ? 

Qu'on me permette, pour faire saisir toute la rigueur 
de cette alternative, de développer ici une sorte de théo- 
rème fondamental. 



332 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Consi(iérez un planisphère. Sur ce planisphère, l'en 
semble des terres habitables. Cet ensemble se divise en 
régions, et dans chacime de ces régions, une certaine 
densité de peuple, une certaine qualité des hommes. A 
chacune de ces régions correspond aussi une richesse 
naturelle, — un sol plus ou moins fécond, un sous-sol 
plus ou moins précieux, un territoire plus ou moins 
irrigué, plus ou moins facile à équiper pour les trans- 
ports, etc. 

Toutes ces caractéristiques permettent de classer 
à toute époque les régions dont nous parlons, de telle 
sorte qu'à toute époque, l'état de la terre vivante peut être 
défini par un système d'inégalités entre les régions habitées 
de sa surface. 

A chaque instant, l'histoire de l'instant suivant dépend 
de cette inégalité donnée. 

Examinons maintenant non pas cette classification 
théorique, mais la classification qui existait hier encore 
dans les faits. Nous apercevons im fait bien remarquable 
et qui nous est extrêmement familier : 

La petite région européenne figure en tête de la classi- 
fication, depuis des siècles. Malgré sa faible étendue, — 
et quoique la richesse du sol n'y soit pas extraordinaire, 
elle domine le tableau. Par quel miracle ? — Certaine- 
ment le miracle doit résider dans la qualité de sa popu- 
lation. Cette qualité doit compenser le nombre moindre 
des hommes, le nombre moindre des milles carrés, le 
nombre moindre des tonnes de minerai, qui sont assignés 
à l'Europe. Mettez dans l'un des plateaux d'une balance, 
l'empire des Indes ; dans l'autre, le Royaume-Uni. Regar- 
dez : le plateau chargé du poids le plus petit penche ! 



LA CRISE DE L ESPRIT 333 

Voilà une rupture d'équilibre bien extraordinaire. 
Mais ses conséquences sont plus extraordinaires encore : 
elles vont nous faire prévoir^ un changement progressif en 
sens inverse. 

Nous avons suggéré tout à l'heure que la qualité de 
l'homme devait être le déterminant de la précellence de 
l'Europe. Je ne puis analyser en détail cette qualité ; mais 
je trouve par un examen sommaire que l'avidité active, 
la curiosité ardente et désintéressée, un heureux mélange 
de l'imagination et de la rigueur logique, un certain 
scepticisme non pessimiste, un mysticisme non résigné... 
sont les caractères plus spécifiquement agissants de la 
Psyché européenne. 



* 
* * 



Un seul exemple de cet esprit, mais un exemple de 
première classe, — et de toute première importance : 
la Grèce — car il faut placer dans l'Europe tout le 
littoral de la Méditerranée : Smyrne et Alexandrie sont 
d'Europe comme Athènes et Marseille, — la Grèce a 
fondé la géométrie. C'était une entreprise insensée : 
nous disputons encore sur la possibilité de cette folie. 

Qu'a-t-il fallu faire pour réaliser cette création fan- 
tastique ? — Songez que ni les Egyptiens, ni les Chinois, 
ni les Chaldéens, ni les Indiens n'y sont parvenus. Songez 
qu'il s'agit d'une aventure passionnante, d'une conquête 
mille fois plus précieuse et positivement plus poétique 
que celle de la Toison d'Or. Il n'y a pas de peau de mouton 
qui vaille la cuisse d'or de Pythagore. 

Ceci est une entreprise qui a demandé les dons le plus 
communément incompatibles. Elle a requis des argonautes 



334 ' LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de l'esprit, de durs pilotes qui ne se laissent ni perdre 
dans leurs pensées, ni distraire par leurs impressions. Ni 
la fragilité des prémisses qui les portaient, ni la subtilité 
ou l'infinité des inférences qu'ils exploraient ne les ont 
pu troubler. Ils furent comme équidistants des nègres 
variables et des fakirs indéfinis. Ils ont accompli l'ajuste- 
ment si délicat, si inlprobable du langage commun au 
raisonnement précis ; l'analyse d'opérations motrices 
et visuelles très composées ; la correspondance de ces 
opérations à des propriétés linguistiques et grammaticales; 
ils se sont fiés à la parole pour les conduire en aveugles 
clairvoyants dans l'espace... Et cet espace lui-même 
devenait de siècle en siècle une création plus riche et 
plus surprenante, à mesure que la pensée se possédait 
mieux elle-même, et prenait plus de confiance dans la 
merveilleuse raison et dans la finesse initiale qui 
l'avait pourvue d'incomparables instruments : définitions, 
axiomes, lemmes. théorèmes, problèmes, porismes, etc.. 
Ce serait tout un livre que d'en parler comme il faudrait. 
Je ne voulais que préciser en quelques mots l'un des 
actes caractéristiques du génie européen. Cet exemple 
même me ramène sans effort à ma thèse. . 

Je prétendais que l'inégalité si longtemps observée au 
bénéfice de l'Europe devait par ses propres effets se 
changer progressivement en inégalité de sens contraire. 
C'est là ce que je désignais sous le nom ambitieux de 
théorème fondamental. 

Comment établir cette proposition ? — Je prends le 
même exemple : celui de la géométrie des Grecs, et je 



LA CRISE DE L'ESPRIT 335 

prie le lecteur de considérer à travers les âges les effets 
de cette discipline. On la voit peu à peu, très lentement, 
mais très sûrement, prendre une telle autorité que toutes 
les recherches, toutes les expériences acquises tendent 
invinciblement à lui emprunter son allure rigoureuse 
son économie scrupuleuse de « matière », sa généralité 
automatique, ses méthodes subtiles, et cette prudence 
infinie qui lui permet les plus folles hardiesses... La science 
moderne est née de cette éducation de grand style. 

Mais une fois née, une fois éprouvée et récompensée 
par ses applications matérielles, notre science devenue 
moyen de puissance, moyen de domination concrète, 
excitant de la richesse, appareil d'exploitation du capital 
planétaire, — cesse d'être une « fin en soi » et une activité 
artistique. Le savoir, qui était une valeur de consommation 
devient une valeur d'échange. L'utilité du savoir fait du 
savoir une denrée, qui est désirable non plus par quelques 
amateurs très distingués, mais par Tout le Monde. 

Cette denrée, donc, se préparera sous des formes de 
plus en plus maniables ou comestibles ; elle se distribuera 
à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra 
chose du commerce, chose qui s* exporte, chose enfiij qui 
s'imite et se produit un peu partout. 

Résultat : l'inégalité qui existait entre les régions du 
monde au point de vue des arts mécaniques, des sciences 
appliquées, des moyens scientifiques de la guerre ou de 
la paix, — inégalité sur laquelle se fondait la prédomi- 
nance européenne, tend à disparaître graduellement. 

Donc, lu classification des régions habitables du monde 
tend à devenir telle que la grandeur matérielle brute, les 
éléments de statistique, les nombres — population, superficie, 



336 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

matières premières — déterminent enfin exclusivement ce 
classement des compartiments du globe. 

Et donc, la balance qui penchait de notre côté, quoique 
nous paraissions plus légers, commence à nous faire 
doucement remonter, — comme si nous avions sottement 
fait passer dans l'autre plateau, le mystérieux appoint 
qui était avec nous. Nous avons étourdiment rendu les 
forces proportionnelles aux masses ! 






Ce phénomène naissant peut, d'ailleurs, être rapproché 
de celui qui est observable dans le sein de chaque nation 
et qui consiste dans la diffusion de la culture, et dans 
l'accession à la culture de catégories de plus en plus 
grandes d'individus. 

Essayer de prévoir les conséquences de cette diffusion, 
rechercher si elle doit ou non amener nécessairement une 
dégradation, ce serait aborder un problème délicieuse- 
ment compliqué de physique intellectuelle. 

Le charme de ce problème pour l'esprit spéculatif, pro- 
vient d'abord de sa ressemblance avec le fait physique de la 
diffusion, — et ensuite du changement brusque de cette 
ressemblance en différence profonde, dès que le penseur re- 
vient à son premier objet, (\m est hommes et non molécules. 

Une goutte de vin tombée dans l'eau la colore à peine 
et tend à disparaître, après une rose fumée. Voilà le fait 
physique. Mais supposez maintenant que, quelques 
instants après cet évanouissement et ce retour à la lim- 
pidité, nous voyions, çà et là, dans ce vase qui semblait 
redevenu eau pure, se former des* gouttes de vin sombre 
et pur, — quel étonnement. 



LA CRISE DE L'ESPRIT 337 

Ce phénomène de Cana] n'est pas impossible dans la 
physique intellectuelle et sociale. On parle alors du génie 
et on l'oppose à la diffusion. 

Tout à l'heure, nous^considérions une curieuse balance 
qui se n^ouvait en sens inverse de la pesanteur. Nous 
regardons à présent un système liquide passer, comme 
spontanément, de l'homogène à l'hétérogène, du mélange 
intime à la séparation nette... Ce sont ces images para- 
doxales qui donnent la représentation la plus simple 
et la plus pratique du rôle dans le Monde de ce qu'on 
appelle, — depuis cinq ou dix mille ans, — Esprit, 

— Mais l'Esprit européen — ou du moins ce qu'il 
contient de plus précieux — est -il totalement diffusible ? 
Le phénomène de la mise en exploitation du globe, le 
phénomène de l'égalisation des techniques, et le phé- 
nomène démocratique, qui font prévoir une deminutio 
capitis de l'Europe, doivent-ils être pris coname décisions 
absolues du destin ? Ou avons-nous quelque liberté contre 
cette menaçante conjuration des choses ? 

C'est peut-être en cherchant cette Uberté qu'on la 
crée. Mais pour une telle recherche, il faut abandonner 
pour un temps la considération des ensembles, et étudier 
dans l'individu pensant, la lutte de la vie personnelle avec 
la vie sociale 1. p^^l valéry 

I. La suite et les œnclusions de cette étude n'ont pas 
encore paru. 



338 



ELEGIES ROMAINES 

SOIR DE BRUME 

nuit de Rome, nuit frissonnante et légère, 
Qui, dans V ombre en suspens, sans toucher presque à terre. 
Coules d'un pas léger de velours et d'argent ! 
La demi-lune au ciel promène un front changeant ; 
Les fo7itaines, tout bas, entre elles roucoulantes, 
Dégorgent mollement leurs bouches indolentes ; 
Partout des feux subtils, incertains et glissants, 
Echangent un reflet de fantômes dansants. 
Au milieu d'une brume impalpable et lointaine. 
Que tu plais à mon cœur, douce brume romaine ! 
Tu nés plus celle, où perce un somnolent rayon. 
Que traîne sur ses flancs V épais Septentrion, 
S'inclinant engourdi vers la lourdeur du pôle. 
Rome, pour s'endormir, sur sa tombafite épaule, 
Laisse comme un fruit mûr s'allonger S07i beau soir ; 
Puis, négligente et lasse, et riant de se voir 
Sous ces voiles de perle, et d'iris, et de rose, 
Où sa fauve beauté transparaît et repose. 
S'enchante jusqu'au jour d'un rêve bruissant. 
Gonflant à gros bouillons son torse verdissant 



ÉLÉGIES ROMAINES 339 

Fait de bronze liquide et d'écume tissée, 

Un triton se suspend à sa conque dressée 

Dont le creux qui déborde en nappes de blancheur 

Par la vasque épandue expire sa rumeur. 

Et, sans effort, la bête écailleuse et divine 

Retentit dans V éclat de sa force marine, 

Et son corps, tout tordu de joyeuse fureur. 

Me montre en résonnant le chemin de bonheur 

Où flotte, déroulé sur sa pente sereine. 

Le nocturne sommeil de Rome élyséenne. 



MUSIQUES ANCIENNES 



Tais-toi, Rome s'endort, tout est silence. A peine 
Si j'entends épanchée une molle fontaine 
Dont la rumeur fluide en bas s'égoutte et fuit, 
Enfler de son soupir l'espace de la nuit, 
Et confondre à l'erreur de ces basses ramures 
Sa plainte assoupissante et ses rares murmures 
A qui répond de près la chute du jet d'eau 
Retombant insensible à travers son berceau 
Sur ce dôme formé de lune vaporeuse. 
Et moi, seul et perdu sous l'ombre bienheureuse. 
Après d'autres encor, je vous sens à mon tour, 
Accablantes, ce soir, de douceur et d'amour, 



340 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Dans l'air appesanti de votre tiède arôme, 

Je vous sens à mon cou, longues tresses de Rome, 

Peser d'un poids si lourd par vos nœuds embrassés, 

Qu'ils tiennent sur mon sein languissamment fixés 

L'haleine et le sommeil de la Ville enchantée. 

Nuit transparente et belle, ô substance argentée ; 

Arbres vous empruntant vos antiques arceaux ; 

Branches, jardins taillés, suite épaisse d'ormeaux 

A baissant à ma tête une voûte sacrée ; 

Palais qui semblez faits de matière éthérée, 

Dans votre or veillissant sous la pierre enfoncés, 

De quel son grave et pur en m^i vous bruissez ! 

Or, sur le même ton de juste mélodie 

Oii finit et revient leur mesure assourdie, 

J' écoute, tout le long de ces marches pendant 

Au beau rythme accouplé qui va les accordant, 

Et par degrés égaux soutient leur double stance, 

J'écoute remonter des musiques de France, 

Un chant dont la cadence et la noble lenteur 

Mêlent à leur tristesse un ancien bonheur 

Qui m'incline en secret l'âme à son tendre nombre. 

Qui fait autour de moi chuchoter la pénombre ? 

Que d'amour, cette nuit, invisible et prochain, 

Si près que je pourrais, en étendant la main, 

Y toucher chaque fois et la ramener pleine. 

Tantôt rôde et suspend sa démarche incertaine, 

Et reprend pas à pas son silence évasif ! 

Car l'amour le meilleur est cet amour furtif 



ELEGIES ROMAINES 34I 

Qui ne traîne après lui qu'une image effacée, 
Et de qui V apparence entre nos doigts pressée 
Ne laisse pour seul charme et pour tout souvenir 
Que les traits renaissants d'un immortel désir, 
Et sa jeune chaleur à nos lèvres brûlante. 
Puis l'air même se tait, et Rome somnolente 
S'étire, et s' abandonne au loin sans aucun bruit, 
Et, bercée au repos où s'allonge la nuit. 
Sur la rampe indolente où sa beauté se couche. 
M'attire dans ses bras et respire à ma bouche 
Son souffle et cet esprit vague et silencieux 
Quelle exhale en rêvant vers le calme des deux. 

FRANÇOIS-PAUL ALIBERT 



342 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 

UN CHAPITRE DE MA LUTTE CONTRE LA MORT 

Si tu plaisantes, on ne peut 
plus jouer. 

ANTON IN, 22 ans, mobilisé comme auxiliaire à Paris. 
GÉRARD, douze ans et demi, frère d'un de ses amis. 

AUX CHAMPS-ELYSÉES, PENDANT LA GUERRE 

ANTONIN, l'abordant. — Gérard, Dejoie a été tué ! 

GÉRARD. — Je viens de l'apprendre. 

ANTONIN. — Et il y a trois jours encore, tu te sou- 
viens, je te parlais de lui. Ce garçon que j'ai connu à 
peine, je te disais combien j'aurais aimé que toi, tu le 
connaisses. — Tiens, sa photo. {Pendant que Gérard la 
regarde,) Il y a des gens qui sont des héros nés. Ils n'ont 
pas encore fait leurs preuves, et^déjà ils emportent 
l'admiration. Qu'avait-il fait d'exceptionnel, ce Dejoie ? 
Il était très brave, mais pas plus que beaucoup d'autres. 
Pourtant je le mettais à part ; je faisais de lui un type ; 
je recueillais ses attitudes et ses actes ; j'aurais voulu 
lui construire une légende et je sais qu'il m'en eût su gré, 
car — et c'est peut-être le seul point où il ait été franche- 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 343 

ment supérieur aux autres — c'est un héros qui n'était 
pas modeste. Et tandis qu'une sainte jalousie ne m'eût 
pas laissé de repos avant de l'avoir dépassé, cependant, 
pour le monde, j'aurais accepté de paraître moins que lui. 

GÉRARD, après avoir regardé la photo. — Tu me la 
donnes ? 

ANTONIN. — L'extraordinaire chose ! J'ai sur moi la 
photo d'un garçon à qui j'ai parlé une heure en tout 
peut-être dans ma vie, avec qui je n'ai pas échangé une 
lettre, dont je n'ai même pas su où il habitait, — et toi, tu 
ne l'as jamais vu, et tu me la demandes ! Ah ! que n'aurait- 
il accompH, celui-là, s'il avait vécu ! (Un temps. A lui- 
même.) Rien, peut-être. 

// a donné la photo. Gérard, la met dans son 
portefeiiilte. 

GÉRARD. — Dis donc, il faut que je te demande 
quelque chose... 

ANTONIN, rempli de gravité. — Demande. 

GÉRARD. — Tu ne sais pas où je pourrais acheter un 
bouchon par ici, parce que Dubois m'a parié que je ne 
pourrais pas en allumer un avec une loupe, au soleil. 

ANTONIN. — Excuse-moi. J'en étais encore à Dejoie. 
Si c'est tout l'effet que ça te fait ! 

GÉRARD. — Qu'est-ce que tu veux, il est mort. Tout 
le monde meurt. 

ANTONIN. — Tu ne diras pas ça quand tes parents 
mourront. 

GÉRARD. — Si, je pleurerai un peu ; et puis je dirai : 
« Il fallait bien qu'ils meurent. » C'est un raisonnement à 
se faire. 

ANTONIN. — Oui, c'est bon. — J'avais autre chose 



344 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

aussi à te dire, mais dans ces conditions-là je me tais. 

Un silence. 

GÉRARD — Est-ce que je t'ai froissé ? Tu as l'air de 
faire la tête. 

ANTONIN. — Je songe seulement à la dernière heure 
où j'ai vu ce garçon. C'était il y a un mois dans la chapelle 
du collège dont nous étions tous deux des anciens, à ce 
fameux Salut de Pâques, — je t'en ai parlé bien souvent. Il 
était dans le chœur, face à moi, enveloppé de son grand 
manteau de cavalerie, ses cheveux noirs en arrière, ses 
mains' sur le pommeau de son sabre, et, comme dans le 
vers de l'IHade, « dépassant tous les autres de la taille, 
ainsi qu'il convient à un dieu ». Et moi, avec angoisse, sur 
son maigre visage glabre d'ascète et de chevalier, je 
cherchais à lire s'il ressentait cette heure autant que moi. 
Quand nous sortîmes et qu'il vit les élèves défiler devant 
lui sans s'arrêter, il fut pendant quelques secondes comme 
recouvert d'une ondée de faiblesse, puis il se plaignit 
que, parmi les plus jeunes, personne ne sût plus même 
son nom. Et comme je lui répondais : « Le sauraient-ils 
« encore, vous croiriez-vous donc moins oublié ? — Ah ! 
« fit-il, il ne faut pas dire cela ! » Et voici qu'à présent, tandis 
que les étrangers eux-mêmes ont devant cette mort une 
bouffée de surprise, de peine, de révolte, je ne sais quoi, 
toi, un enfant, le premier de tous, sur ce corps encore 
chaud tu jettes ta petite poignée de terre... Ah ! non, cela, 
ce n'est pas bien. 

GÉRARD. — Si j'avds su que j'allais te froisser, je ne 
l'aurais pas. dit. 

ANTONIN. — Tu ne m'as pas froissé. Tu emploies tou- 
jours des termes inexacts. 



LE DIALOGUE AVEC GÉRAED 345 

GÉRARD. — Corrige-moi. 

ANTONIN. — Dis-moi, est-ce que tu penses quelquefois 
à la guerre ? 

GÉRARD. — Pas bien souvent. 

ANTONIN. — Et à tout ce qu'on souffre ? Et à tous 
les pauvres morts ? 

GÉRARD. — Un petit peu. Pas bien souvent. — Et toi ? 

Un silence. 

GÉRARD. — Ecoute, je réfléchis à quelque chose. 
C'est que si j'avais entendu quelqu'un dire ce que j'ai 
dit pour la mort de Dejoie, j'aurais été scandalisé. Seule- 
ment quand c'est moi qui le dis, je trouve ça tout naturel. 

ANTONIN. — Je comprends assez ton sentiment. Tu 
es plutôt orgueilleux. 

GÉRARD. — Oh ! non, pas excessivement. Mais égoïste, 
ah ! ça... 

ANTONIN. — On te le dit, ou bien tu t'en aperçois s 
toi-même ? 

GÉRARD. — Les deux. 

ANTONIN. — Est-ce que personne n'a le pouvoir de 
te faire de la peine ? 

GÉRARD. — Si, les chats ! Ils peuvent toujours me 
griffer. 

ANTONIN. — Gérard, sage Gérard, qui sais si bien 
m'avertir, quand il m'arrive de sortir de la mesure. 

GÉRARD. — Quand j'étais petit, maman m'appelait : 
«Sa Majesté» (Oh! j'étais très gentil, je ne faisais jamais 
de mots d'enfant). — Au lycée, ce sont tous des imbéciles. 
On ne peut pas parler avec eux de choses sérieuses. 
Pourtant, il y en a de plus inteUigents que moi. Je suis 
dans la moyenne. ' 



346 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ANTON IN. — Plutôt au-dessus de la moyenne. 

GÉRARD. — Les jours où il fait du soleil. 

ANTONIN. — Tu es intelligent, mais assez inégal. 
Il y a des heures entières où tu n'as rien de sensationnel. 

GÉRARD. — Oh l ça va bien ! (// a rougi.) D'ailleurs, 
c'est toi qui veux toujours des choses sensationnelles. 

ANTONIN. — J'ai bien tort. — Tiens, entrons une 
minute rue Marignan, j'ai une lettre à déposer... 

GÉRARD. — Si tu crois que j'ai le temps ! Et mon 
travail ? 

ANTONIN. — Toujours ? 

GÉRARD. — Plus que jamais. Pourtant à condition 
que je ne me fatigue pas. Tu sais, je ne suis pas très solide. 

ANTONIN. — Ah ! Le médecin... Toi aussi ! 

GÉRARD. — Il y a des compositions que je ne fais pas. 

ANTONIN. — Des études que tu as la permission de 
manquer... 

GÉRARD. — Et je suis dispensé... 

ANTONIN. — Et tu es dispensé de la gymnastique ! 

GÉRARD. — Justement ! 

ANTONIN. — Dire que tant. que durera le monde 
il y aura toujours des petits garçons qui seront dispensés 
de la gymnastique ! 

GÉRARD. — Ça m'est absolument défendu de toucher 
à un livre le jeudi après-midi et le dimanche. 

ANTONIN. — Moi, ça m'est absolument défendu de 
dormir moins de sept heures par nuit.. Mon Dieu, comme 
c'est étrange que d'âge en âge... {Quatre secottdes de rêverie, 
puis, sur un autre ton.) Dis-moi, tu me disais tout à l'heure : 
« Il y en a de plus intelligents que moi. » Mais, en somme, 
intelligent ! intelligent ! c'est bien difficile, de dire 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 347 

de quelqu'un qu'il est tout à fait intelligent. A quoi recon- 
nais-tu, toi, que les gens sont intelligents ? 

GÉRx\RD. — Je trouve intelligents les gens qui com- 
prennent ce que je dis. 

ANTONIN. — Ah ! comme tout tourne autour de toi ! 
Et tout le temps c'est ainsi. Je pensais à Dejoie 
et à sa mort, et voici que nous causons, et la vie m'a 
repris. 

GÉRARD. — Tiens, un qui n'est pas intelligent, c'est 
Chaumont. On m'a donné pour ma fête un accu... un accu 
de vingt-cinq francs... (je n'ai pas reçu que ça, naturel- 
lement.,.) Eh bien ! je lui demandais hier un renseignement 
dessus, il n'a même pas été capable de me le donner. 
. ANTONIN. — Non, non, là mon ami, tu dérailles. 
Quelqu'un peut être très intelligent et ne pas connaître 
le fonctionnement d'un accu. Ainsi moi, qui ne sais pas 
au juste ce que c'est... {Gérard éclate de rire.) Tu crois que 
ce n'est pas possible ? Ah ! je vois, tu vas encore prendre 
des airs protecteurs avec moi. 

GÉRARD. — Mon cher, quelqu'un d'intelligent, c'est 
Brossard. 

ANTONIN. — Ton professeur de lettres ? Je le con- 
nais bien ; j'ai été jadis avec lui ; nous sommes restés un 
peu en relations. Défie-toi de lui. C'est un de ces types qui 
agissent en vue de leurs idées, et non en vue de tel et tel 
être. Tu comprends ? 

GÉRARD avec une impétueuse gravité. — Explique- 
moi. [Inconsciemment il ralentit le pas.) 

ANTONIN. — J'aime beaucoup quand tu dis : « Ex- 
plique-moi». Seulement, je te préviens, c'est encore pour 
te dire du mal de quelqu'un. Mais est-ce de ma faute ? 



34^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Nous vivons au milieu de gens, il y a plus de différence 
entre eux et nous qu'entre moi et ce chien. 

GÉRARD. -^ Allez, hop, sale bête ! Je n'aime pas les 
chiens. Ils obéissent toujours. 

ANTONIN. — Les Brossard, les Didier, les Martin, 
ces gens-là n'ont pas d'âme. 

GÉRARD, tournant la tête. — C'est vrai ? 

ANTONIN troublé, ému par l'accent de V interrogation, 
— Si, bien sûr, ils ont une âme. Mais il y a toute une 
partie de la vie qui leur échappe. (A part.) Je ne le 
tromperai pas ! C'était pour les grandes personnes ! 

GÉRARD. — Le tout est que ce soient des honnêtes gens. 

ANTONIN. — Tu as raison. N'empêche que, dans ma 
compagnie, par exemple, il est hors de doute que c'est le 
chien du cuistot qui est le seul à avoir quelque chose 
d'humain. 

GÉRARD. — Oh !... Ça, ce n'est pas vrai ! Tu te trompes ! 

ANTONIN. — Peut-être. 

GÉRARD. — Certainement ! 

ANTONIN. — J'oubHais ; ft peut-être », ce mot-là 
n'est pas de ta langue. Mais, voyons, sincèrement, ne 
crois-tu pas qu'il y a bien des gens, âgés et avec des 
honneurs, et qui n'en ont pas dit dans toute leur vie 
autant que nous dans une petite demi-heure ? 

GÉRARD. — Tu crois ? Des bourgeois ? Moi, j'aime 
bien ce genre de conversation ; tu as raison, on doit tou- 
jours voir les choses en profondeur. C'est plus facile, 
aussi, depuis la guerre. 

ANTONIN. — Nous sommes des profiteurs. 

Gérard n'entend pas. Il a couru vers un arroseur 
public, s'est approché du jet d'eau, avec passion 



LE DIALOGUE AVEC GÉRARD 349 

cherche à se faire mouiller. Triomphe, voilà 
sa manche trempée I II revient, s'esclaffe aux 
mots bien sentis d'Antonin. Ils repartent. Un 
temps de silence un peu triste. Puis : 

GÉRARD. — Et Brossard ? Tu devais me dire du mal 
de Brossard ? Ah ! mais, d'abord, que je me cuirasse... 
Voilà, vas-y. 

ANTON IN. — Brossard vous prend par le bras, vous 
met le bras autour du cou. On se dit : « Conmie il m'aime ! 
Tout le monde ne me prend pas par le bras comme ça ! » 
Mais observe im peu : Pierre, Paul, Jacques, le premier 
que tu lui amèneras, tous il les prend par le bras, tous il les 
aime ! C'est un professionnel de l'attachement, simple- 
ment parce qu'il ne s'attache à personne, qu'il n'aime que 
ses idées, son influence, ce qu'il appelle son apostolat. 
C'est pourquoi je te dis sans plus, mais très sérieusement, 
que je crois qu'il n'a pas im intérêt vraiment réel, per- 
sonnel, pour toi pas plus que pour les autres. Quant à 
moi, je crois, je suis sûr que, le jour où il y aurait quelque 
chose à faire pour moi au poirit de vue moral, Brossard 
ne le ferait pas. 

GÉRARD, avec une force extraordinaire. — Oh ! si, 
il le ferait ! Tu n'as pas le droit de croire ça ! 

ANTONIN. — Comment, je n'ai pas le droit ! 

GERARD. — Non ! 

ANTONIN. — Ah I comme tu affirmes ! Comme tu dis 
que je n'ai pas le droit ! Non, là, tu ne te souviens pas ; 
ce n'est pas de l'entendu à la maison. Eh bien! c'est 
beau d'affirmer ainsi l'attachement que les gens ont pour 
vous. C'est propre, cela prouve un caractère... 

GÉRARD. — Oh ! là, là, un caractère ! Tu ne me 



350 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

connais que comme je suis avec toi, où je me tiens, mais 
au fond je suis mou comme une chiffe... {après une petite 
hésitation', ah! premier froncement des sourcils, première 
lutte contre le silence, premier heurt contre la muraille!) 
une nature, peut-être... 

ANTONIN. — Une nature... quels mots curieux... Mais 
c'est égal, une nature, non, je t'assure, ici, c'est plutôt 
du caractère. C'est du caractère que d'avoir des idées 
ainsi à soi et de n'en pas démordre, et puis d'avoir cette 
foi dans les êtres. Oui, vraiment, je t'admire. 

GÉRARD. — Oh ! je t'en prie, ne m'admire pas. 

ANTONIN. — Et je songe que tu dois avoir une très 
mauvaise opinion de moi, que je te dénigre ainsi un de 
tes professeurs. 

GERARD. — Oui, je trouve ça très mal. 

ANTONIN. — . Pourtant, parce que le hasard l'aurait 
fait ton professeur, devrais-je ne pas te mettre en garde, 
par exemple, contre quelqu'un dont je saurais que la 
vie est mauvaise ? Non, j'ai conscience de n'avoir pas 
mal fait. 

GÉRARD. — Alors, de ton côté, tu es tranquille. 

ANTONIN. — De mon côté... Et du tien, je devrais ne 
pas être tranquille ? 

GÉRARD. — Ne t'inquiète pas. Tu sais, je suis bien 
soigné au point de vue moral. 

ANTONIN. — Nous disons des choses pas ordinaires. 
Ils passent devant le Grand Palais. 

GÉRARD. — Tiens, là, au coin du pont Alexandre, 
hier soir, j'ai attendu papa pendant une heure. Sais- 
tu ce que j'ai fait ? 

ANTONIN. — Non. 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 35I 

GÉRARD. — Avec mon couteau, j'ai gravé le nom de 
Guynemer dans le parapet. Et puis profond, tu sais ! 

ANTONIN. — Tu as bien fait. 

GÉRARD. — Papa m'a confisqué le couteau. Il a dit 
que c'était un très beau couteau, que je l'avais esquinté. 
Mais, au lycée, tous les types ont fait comme moi, sur 
leurs pupitres. — A propos, je vais te raconter une his- 
toire ; tu ne la répéteras pas. Ou plutôt c'est quelque 
chose à te demander. 

ANTONIN. — Où l'on peut acheter un bouchon ? 

GÉRARD. — Oh ! je t'en prie î Je serai obhgé de 
cesser mes relations avec toi si tu prends l'habitude de ce 
petit genre de te fichotter de moi. 

ANTONIN. — Et alors, qu'est-ce que c'est que ton 
« histoire » ? 

GÉRARD. — Hier, en récrée, j'étais à côté de grands 
qui parlaient. ILy en avait un qui disait qu'on peut vivre 
sans aucune morale. Alors j'ai pensé que ce n'était pas 
bien d'écouter et je suis parti. — Dis-moi ce que tu en 
penses. Est-ce qu'on peut vivre sans aucune morale ? 

ANTONIN. — A côté de toi, non, on ne peut pas. 

GÉRARD. — Pourquoi v( à côté de moi » ? Est-ce que 
c'est encore une rosserie ? 

ANTONIN. — (J'étais dans une forêt épaisse, et sou- 
dain je me suis trouvé devant la mer. Je suis devant lui 
comme devant une mer. J'ai les yeux plus grands comme 
quand on regarde la mer.) (Haut.) Mes gants crème, mes 
bottes bien luisantes, n'y crois pas ! C'est toi qui as raison. 

GÉRARD. — Qu'est-ce qui te prend ? 

ANTONIN. — (J'ai vu le Bien. Il était beau, aveuglant 
comme une chose primordiale. Il brûlait comme un 



352 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

glacier.) (Haut) Ahl pourquoi ne durent-elles pas toujours, 
ces minutes où la vérité, bafouée, dénaturée, battue en 
brèche par toute une société, redevient désirable et 
reprend sa place dans ce qui s'adore ! 

GERARD. — Ce que tu es embêtant 1 

ANTON IN. — Eh bien I puisque nous en sommes venus 
à dire des choses qui ne sont pas trop indignes de l'heure 
du monde où elles sont dites, voici donc la seconde nou- 
velle que tout à l'heure j'avais à t'apprendre : c'est que 
j'ai demandé à partir au front, dans l'infanterie, en 
première hgne, et que je pars. 

GÉRARD. — Vraiment ? Ah ! ça, c'est très bien. Tu 
as tout à fait raison. Et je peux bien te dire maintenant, 
tu t'es laissé ajourner pendant deux ans... Tu aurais pu 
faire quelque chose. 

ANTONIN. — Ah ! eh bien 1 ça... {Très décontenancé). 
Tu ne me dis pas une chose agréable... Alors, tout ce 
temps, tu me blâmais ? 

GÉRARD. — Oui, je te blâmais. 

ANTONIN. — Comment ! Et toute la somme de mon 
travail, tout ce que j'ai fait pour compenser ? Ne te sou- 
viens-tu pas de ce que je t'ai dit ? 

GÉRARD. — Oh ! si, je me souviens bien. 

ANTONIN. — J'ai compris mon manque de me battre 
comme une sorte de second péché originel, de même invo- 
lontaire, -de même exigeant d'être réparé. Mon orgueil, 
comme dans les foires ces machines à mesurer la force, 
plus on avait frappé dessus, plus il est monté haut. J'ai 
senti que demain, tandis que le soldat pourrait parler de 
sa tâche achevée, pour moi tout resterait à faire. Avec 
une joie jalouse j'ai essayé le ressort d'une telle 



LE DIALOGUE AVEC GÉRARD 353 

pensée, et j'ai crié avec blasphème : « Je ferai plus 
qu'eux ! » 

GÉRARD. — Remarque que je t'approuve, seu- 
lement... 

ANTONIN. — J'ai refusé de me mettre jamais en avant, 
j'ai refusé de rien faire qui attire vers moi l'attention, 
en la détournant une minute de ceux qui étaient au feu 
à ma place, et pourtant tu sais que j'ai quelque ambition... 

GÉRARD. — Tu es ambitieux pour tes idées. 

ANTONIN. — Oh ! pour moi aussi. 

GÉRARD. — Moi aussi, comme toi, je suis ambitieux. 

ANTONIN. — ... et que j'aspire très haut... 

GÉRARD. — Je suis sûr que tu y arriveras si tu tra- 
vailles. 

ANTONIN. — Travailler ! Le beau mot ! Comme tu le 
dis bien ! Eh bien ! sais-tu ce qu'il a été, mon travail ? 
Dans ce corps qui n'avait pas souffert, c'est une expiation 
dans ce corps même qu'il fallait. A chaque héroïsme nou- 
veau, à chaque mort nouvelle autour de moi, répondaient 
un nouvel effort, une nouvelle victoire sur la fatigue ou 
le plaisir, afin de rétablir l'équihbre. Se dépasser ! Se 
dépasser! La libre fièvre du jeu! Se sentir augmenter 
comme un ballon qu'on gonfle. Battre son record ; pousser 
de dix centimètres le jalon vers la totale perfection 
humaine... Ah ! comprends cela ! comprends cela ! 
Avoir voulu que plus rien ne me tienne de toutes les 
faibles choses d'art et d'âme qui faisaient ma valeur et 
ma joie ; avoir courbé, forcé ma vie vers les graves pro- 
blèmes et la pensée, qui est triste ; avoir transformé dou- 
loureusement mon esprit, mon action, ma sphère de mou- 
vance, jusqu'aux vêtements que je porte, jusqu'au style 

33 



354 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de ce que j'écris ; avoir retrouvé à chaque réveil la nuit 
que j 'avais quittée le soir, et fait ma lampe éternelle comme 
si mon front contenait un dieu ; avoir pu vraiment sans 
ridicule prononcer les mots : « Se tuer à la tâche », et se 
tuer à une tâche pour laquelle je n'étais ni désigné ni 
armé, parce que je la croyais plus pressante en vue du 
bien de la patrie, et partir, à présent, prodigieusement 
fatigué, fatigué comme tu ne le sauras j amais, dans ma tête, 
mon corps, mon cœur, n'emportant à mes tempes que ma 
migraine pour couronne de lauriers, et partir, et toi, avec 
tes douze ans et demi, venir me dire que tu me blâmais ! 

GÉRARD. — Ce que tu as fait est très bien, mais tu as 
parlé de compensation : tu compares des choses qui ne 
peuvent pas se comparer. 

ANTONIN. — Est-ce qu'il n'y a pas une sorte d'équi- 
Hbre..-. 

GÉRARD. — Tu ne sais pas ce que tu dis ! 

ANTONIN. — Ah ! Gérard, comme tu es dur ! Et je 
suis là, à me justifier devant toi ! Personne ne me juge 
autant que tu me juges. J'ai entendu des gens me dire 
que je faisais mon devoir, et des gens honorer ma conduite; 
je n'en ai jamais entendu me parler comme tu me parles. 

GÉRARD. — Tu ne sens pas que tu aurais servi à 
l'armée davantage qu'en travaillant pour toi-même ? 

ANTONIN. — Pour moi-même ? Mais c'est pour toi, 
c'est pour vous tous que j'acquiers ! Ah ! s'il n'y avait que 
moi, il y a longtemps que j'aurais perdu courage. Tandis 
qu'avec toi je commence à être immortel... 

Un long silence. Gérard se tortille misérablement 
pour rouler à Vintérieur les pointes de son col 
marin, qui ont un bien mauvais pli. Enfin : 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 355 

ANTONIN péniblement. — Et alors... alors tu crois qu'il 
y a beaucoup de gens qui ont pu penser comme tu penses 
là? 

GÉRARD. — Je n'en sais rien. Je ne suis pas un' 
psychologiste. 

ANTONIN. — Il se pourrait que, depuis deux ans, sous 
toutes les civilités qu'on m'a faites, il y ait eu cette même 
réprobation ? Je n'ai jamais songé à cela, je croyais que 
je faisais plus que mon devoir... j'en étais venu à me 
figurer... Et il faut que ce soit par toi. Comme tout cela 
est étrange ! (Devant lui tout s'éclaire. Il est pareil à la 
mort.) 

GÉRARD. — Oh ! j'ai tout de même de Testime pour 
toi. 

ANTONIN. — Au moins, maintenant, tu peux êtr« 
sûr que, d'ici quatre mois, le petit ruban, là... 

GÉRARD {avec dédain). — Oh ! la Croix de guerre ! 

ANTONIN. — Tu ne sais pas ce que je ferai et déjà tu 
exiges davantage. 

GERARD. — Ça te fait quel âge, en somme ? 

ANTONIN. — Vingt-deux ans en avril. 

GÉRARD. — Ce n'est plus tout jeune. 

ANTONIN, dans un petit souffle. — Non. 

GÉRARD. — Dis donc, tu fai^ collection de timbres ? 
Figure-toi, j'en ai un, il vaut cinq cents francs... C'est 
vrai ? Tu ne fais collection de rien ? (Autre idée). Est-ce 
que tu fais de la boxe ? Figure-toi, j'ai inventé un « coup » 
de boxe... (Longue démonstration, bien confuse, du « coup » 
qu'a inventé Gérard. Antonin rend là main. Brusquement.) 
Tu pars bientôt ? 

ANTONIN. — Demain soir. 



356 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

GÉRARD. — C'est vrai ? 

.ANTONIN. — (Il demande toujours si c'est vrai), 
{Haut.) Voici mon ordre de transport. 

GERARD. — Ah ! si je partais avec toi, tu verrais, je 
me battrais comme un lion. Mais, par exemple, avec moi, 
jamais tu n'aurais de repos. Toutes les fois qu'il y aurait 
un endroit dangereux, il faudrait que tu y ailles. Si tu 
étais blessé, je te défendrais de te faire évacuer. Il faudrait 
que tu sois tout le temps épatant. 

ANTONIN. — Mon Dieu, c'est une très bonne idée... 
tout de même, j'avoue que je ne vois pas... 

GÉRARD. — Et moi, qu'est-ce qu'il va falloir que je 
fasse ? 

ANTONIN. — Que tu fasses ? 

GÉRARD. -— Pour la guerre. 

ANTONIN. — Que tufasses... pour la guerre... (Compte- 
prenant.) Oui, je suis sûr que tu aurais des façons de te 
rendre très utile, très utile. Je vois cela vaguement... Je 
ne pourrais te dire encore rien de précis. Mais j'y réflé- 
chirai, je te l'écrirai. 

GÉRARD. — Oui, tu m'expliqueras ça. Mais d'ici 
là? 

ANTONIN. — D'ici là... Tiens, je me souviens d'une 
chose que tu m'as dite 41 y a quelque temps et qui m'avait 
beaucoup frappé. Tu m'as dit qu'à la rentrée, dans les 
« compositions » de ta classe, tu étais en moyenne ving- 
tième sur trente-sept élèves... 

GÉRARD. — Dame, je suis d'une classe en avance... 
Et je te disais qu'à présent je suis toujours dans les huit 
premiers. 

ANTONIN. — C'çst cela. Eh bien ! cela fait évidemment 



LE DIALOGUE AVEC GÉRARD . 357 

une toute petite chose dans le monde et toi-même tu vas 
peut-être me trouver un peu ridicule, mais je ne peux pas 
te dire comme je trouve cela admirable. 

GÉRARD, très excité. — Oh ! tu as vu... le chauffeur 
nègre... c'est comme mon oncle Ernest... 

ANTONIN. — Non, écoute-moi ! Ne parlons pas d'autre 
chose ! Ecoute-moi ! Quand je te vois ainsi remonter un 
par un tout le peloton, il me semble que c'est comme si 
je voyais ime lutte à la corde où l'une des équipes est 
composée de Français, et tu t'y joins, et tu tires, et à 
cause de toi les Français gagnent cinq centimètres de 
terrain. Tu comprends ? 

GÉRARD. — Un peu. 

ANTONIN. — Ton courage ! Toi au lycée et moi à la 
guerre... Mais tout de même compagnons d'armes. 

GÉRARD. — Partisans ! 

ANTONIN. — Nous sommes les forts. 

GÉRARD. — Oui, quelque chose de... (plus bas, et 
vite, parce qu'il n'est pas sûr du mot) de solennel. 

ANTONIN. — A quoi serviraient ces milliers de 
garçons qui se font tuer, si tu ne cherchais pas à être 
huitième au heu de vingtième ? 

GÉRARD, avec angoisse. — Ah ! voilà que tu recom- 
mences à plaisanter... 

ANTONIN. — Non, non, Gérard, je te le jure, jamais 
plus je ne plaisanterai de ma vie. 

GÉRARD. — Et puis, j'avais peur que tu te paies ma 
tête, et je veux bien tout, mais pas ça. 

ANTONIN, merveilleusement. — Je te salue, force 
pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. 

GÉRARD. — Ne commence pas tes discours. 



358 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ANTON IN. — Quelle sera ta fonction ? Quelle idée 
divine y a-t-il sur toi ? 

GÉRARD. — Que je sois aviateur, et puis ingénieur, 
constructeur. 

ANTON IN. — Des choses seront changées à cause de 
toi. A cause de toi il y aura dans le pays quelque chose 
d'augmenté, quelque chose de mieux au point, quelque 
chose de plus voisin de la perfection. Et les gens passent 
dans la rue vaine, et ils te croisent avec indifférence, 
sans songer que dans la vie de leurs enfants, des choses 
dépendront de ce que toi, aujourd'hui, 3 mai, dans les 
Champs-Elysées, en arrivant à la Concorde, tu as dit 
ceci plutôt que cela. — Allons, et maintenant, il faut que 
je te quitte. 

GÉRARD. — C'est vrai ? 

ANTONIN. — Recommençons à être habile. 

GÉRARD. — Nous pouvons rester encore à causer 
cinq minutes. Cinq minutes, ce n'est pas long. 

ANTONIN. — Quelquefois. 

GÉRARD. — Je vais te raccompagner. 

ANTONIN. — Je pars, mais quelles que soient les 
épreuves par lesquelles je doive passer, sois sûr que je ne 
compte pas sur ta pitié. Quand le hasard de la guerre 
m'eut versé d'abord dans le Ravitaillement, et que, 
quittant ma table de travail pour la besogne des ma- 
nœuvres, je chargeais les auto-camions sur la route de 
Nancy, quand la terre devant moi était couverte des 
gouttes de ma sueur, et qu'il fallait suivre la machine 
au-delà de mes forces et que parfois je m'appuyais au 
mur, oui, je m'appuyais au mur d'épuisement, il ne s'est 
trouvé qu'une personne, jl ne s'est trouvé que toi pour mo 



LE DIALOGUE AVEC GERARD 359 

reprocher de me plaindre. Mais qu'est-ce que ça fait! 
Qu'est-ce que ça ferait si dans cette minute même, secrète- 
ment tu te moquais de moi ! Les paroles que nous disons 
vont bien plus loin que nous. Au delà de ce que tu penses 
et de ce que je pense, quelque part un bien naît dans le 
monde à cause que je t'écoute et à cause que je te parle. 
Oui, il est bien que cette heure-ci ait existé. Et c'est pour 
cela que je pars me battre, pour qu'une vie soit assurée 
où nous puissions parler comme nous avons parlé au- 
jourd'hui. 

Un silence. Gérard se tait, comme s'il pensait 
beaucoup. Il est un peu rouge. 

ANTONIN. — Allons, cette fois, au revoir. A dans 
quatre mois. 

GÉRARD, d'une toute petite voix. — Au revoir. 

Poignée de mains. 

ANTONIN, le retenant. — Et puis, dis donc {plus bas) : 
n'oubUe pas Dejoie. 

GÉRARD. — Je te promets que non. 

ANTONIN, quand il est seul. — Je crois au sérieux de 
la vie. 

HENRY DE MONTHERLANT 



36o 



L'AGE DE L'HUMANITE' 



FRAGMENTS 



I 



Rue des Blancs-Manteaux 

C'était bien l'endroit 

Elle avait un manteau d'hermine 

Contre mon désir et contre le froid, 

Contre le fouet du vent et mes doigts pires que des 

couteaux. 
Rue des Rosiers 
C'était bien l'endroit 
Les roses mouraient sur son cœur étroit. 
Je ne vis d'elle que son pied 
Et sa jambe de soie 
Et ses yeux de Stdamite 

Rue des Filles-du-Calvaire, rue des Guillemites, 
Rue des Francs-Bourgeois, rue de la Verrerie... 
Comme s'ils avaient aperçu un carrosse de féerie 

1. Poème à paraître aux éditions de la Nouvelle Revue Frav^ 
çaise. 



l'âge de l'humanité 361 

Ou un transatlantique abordant rue des Blancs-Man- 
teaux, 
Les plus vieux petits enfants du monde, — c'était une 

joie de les surprendre ! — 
Glapissaient : Une auto!... une auto! 
A l'angle de deux murs que le petit matin laissait 

encore ténébreux 
L'ombre d'un homme qu'à Lodz en mil neuf cent un 

j'avais vu pendre 
Collait patiemment une gran^ affiche jaune en hébreu. 
Parfumée encore des roses du triomphe 
Dont les dernières s'effeuillaient sur ses souliers de 

satin 
Rachel frigide à moins' qu'un désir animal ne gonfle 
Ses flanches et ses seins, 
Me dit alors, méprisante un peu à cause que je ne 

pouvais pas lire les caractères sacrés : 
— Cela c'est le beau théâtre. 
Autre chose que vos tréteaux d'idolâtres, 
Non, sans doute, je n'y parais jamais, ça n'est pas fait 

pour les putains. 

La Terre Promise et les caves de Varsovie, 

Les prophètes, les rois et les peuples avides, 

Hérode, Beylis le Criméen, David, 

Saiil Grûneïzen le chasseur des Ambass' touchant la 

harpe de David!... 
Une vieille à perruque acajou 
Posa un édredon à fleurs sur le rebord de la lenètre 



362 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et un oiseau sans plumes sauta dessus comme une puce 
sur une joue 

Chantant aigrement le réveil des choses et des êtres. 

Adieu... Déjà, Racket ?... 

Dis au chauffeur d'arrêter... 

Le jour pénètre dans la rue des Rosiers. ' 

Derrière une vitre sale un vrai buisson ardent, 

Racket porte à ses lèvres peintes un sifflet d'argent. 

Un rideau qu'on agite, une porte qui s'ouvre... 

Ne te fâche pas, bel Hébr^ti qui couvres sa retraite, 

Je ne suis pas jaloux, laisse seulement le chrétien faire 
encore une fois 

Un péché chrétien 

En regardant la soie 

Vivante de ses bas. 

C'est aujourd'hui samedi, jour du Sabbat, 

Racket en long manteau d'hermine fermé d'épines, 
ô roses qui se fanent ! 

Racket qu'un vice retrouvé fait illustre entre les cour- 
tisanes. 

Racket entre les bras d'un maître aux cent visages, 

Racket sans konte, prudente et sage. 

Racket toute nue, au lit, au bain, en scène. 

Racket impure, Racket avec son singe. Racket obscène, 

Dans leur vermine et dans leur fange, 

beauté, comme eux va te laver et va te reposer des 
ignobles éckanges! 



l'âge de l'humanité 363 



II 



Mon Dieu, quand sonnera la trompette de l'Ange, 

Quand l'Ange sonnera aux malades, 

Aux âmes malades pleines d'épouvante. 

Quand les ennemis d'ici-bas se compteront tous cama- 
rades, 

Quand l'Ange trompette-major sonnera d' abord Votre 
Refrain, 

Vous pourrez témoigner. Seigneur, devant ces âmes, 

Que si je ne vous ai pas trouvé 

Du moins vous aurai-je beaucoup cherché parmi les 
hommes et les femmes 

Sans négliger les mauvais lieux 

Au temps que j'étais le mieux possédé du plus pur désir 
de Dieu, 

Et si je n'ai pas su vous reconnaître 

Sur le monde et dans le monde périssable des êtres. 

Si je ne vous ai pas trouvé 

Du moins n'ai- je risqué votre condamnation 

Qu'en me trompant de verre et de bouteille 

Jaloux d'éprouver l'un quelconque de vos vases d'élec- 
tion, 

Seigneur, au temps perdu de mes funestes veilles. 



364 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Je ne vous ai pas reconnu 

A cause de notre folie des habits lorsque vous étiez nu, 
Je ne vous ai pas trouvé dans la nuit où je trébuchais, 
Pourtant il est avéré, Seigneur, que vous étiez là où je 

vous cherchais. 
Comme une recrue imbécile. 
Imbécile, pas indocile, 
Qui ne sait pas reconnaître les grades 
Je ne vous ai pas su rendre les honneurs. 
Mais n'ai-je sans hésitation ni murmure accompli 

les corvées les plus viles ? 
A cause de V abrutissement qui rend moins lourdes ces 

corvées 
A cause du sommeil qui suit où Von rêve à peu près 

x:omme le cheval peut rêver 
A cause de ma misère, j'ai méconnu votre splendeur 
Mais n'ai-je répondu à tous les appels le premier devant 

tous les camarades ? 
Et me voilà-t-il pas, le ceinturon de douleur aux reins 
Dans V attente de l'Ange 
Dont la trompette éclaboussera de Votre lumière notre 

fange 
Quand elle sonnera, Seigneur, Votre Refrain ? 

ANDRÉ SALMON 



365 



NOTE CONJOINTE 
SUR M. DESCARTES ET LA 
PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE^ 

DEUXIÈME FRAGMENT 

Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce. 

C'est une question de physique moléculaire et glo- 
bulaire. Ce qu'on nomme la morale est un enduit qui 
rend l'homme imperméable à la grâce. De là vient que 
la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les 
plus misérables pécheurs. C'est qu'elle a commencé par 
les pénétrer, par pouvoir les pénétrer. Et de là vient que 
les êtres qui nous sont les plus chers, s'ils sont malheureu- 
sement enduits de morale, sont inattaquables à la grâce, 
inentamables. C'est qu'elle commence par ne pas pouvoir 
les pénétrer. A l'épiderme. 

Ils sont impénétrables, en tout, absolument, parce 
qu'ils sont enduits, parce qu'ils ne mouillent pas à l'épi- 
derme, parce qu'ils sont impénétrables à l'origine de 
mouillature, à la surface de mouillature, qui est l'origine 
et la surface de pénétration. 

I. Voir la Nouvelle Revue Française du i" juillet 1919. 



366 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Un liquide mouillant, un corps mouillant, mouille 
ou ne mouille pas. Il ne mouille pa^ plus ou moins. Il 
mouille ou il ne mouille pas. Ce n'est pas une question de 
plus ou de moins. C'est une question de tout ou rien. C'est 
une question de commencer ou de ne pas commencer. 
Et ensuite d*avoir commencé ou de n'avoir pas commencé. 

Un acide mord ou ne mord pas ; attaque ou n'attaque 
pas. Beaucoup d'acide sulfurique ne fera pas ce que n'a 
pas fait un peu d'acide sulfurique. 

Ce n'est plus une question de quantité. C'est une question 
d'entrer ou de ne pas entrer. 

C'est pour cela que rien n'est contraire à ce qu'on 
nomme (d'un nom un peu honteux) la religion comme 
ce qu'on nomme la morale. La morale conduit l'homme 
contre la grâce. . 

Et rien n'est aussi sot, (puisque rien n'est aussi Loui^ 
PhiHppe et aussi monsieur Thiers), que de mettre ça 
ensemble la morale et la religion. Rien n'est aussi niais. 
On peut presque dire au contraire que tout ce qui est 
pris par la grâce est pris sur la morale. Et que tout ce 
qui est gagné par la nommée morale, tout ce qui est 
recouvert par la nommée morale est en cel^ même recou- 
vert de cet enduit que nous avons dit impénétrable à la 
grâce. 

(C'est la même maladie que de mettre ensemble la 
famille et la propriété. Comme si ce n'était pas principale- 
ment le régime de la propriété moderne et le goût moderne 
de ce régime et de cette propriété dans le monde moderne 
qui fait périr, qui anéantit la famille et la race. Et c'est 
bien d'ailleurs la même confusion, la même fausse ligature 



NOTE SUR M. DESCARTES 367 

et conjonction. La morale est une propriété, un régime 
et certainement un goût de propriété. La morale nous 
fait propriétaires de nos pauvres vertus. La grâce nous 
fait une famille et une race. La grâce nous fait fils de Dieu 
et frères de Jésus-Christ). 

C'est bien ce que l'on disait, dans les siècles de la 
grandeur française, c'est bien ce que disaient nos anciens 
et nos pères, c'est bien ce que l'on disait quand on savait 
parler français, quand on disait que la grâce touche les 
cœurs. Ce qui implique aussi et par là même que quand 
elle n'atteint pas, quand elle ne pénètre pas, c'est qu'elle 
ne touche pas. C'est qu'elle n'établit pas un contact. 
C'est la formule même de Polyeucte. C'est donc la formule 
définitive. Et il serait bien vain d'en vouloir chercher 
une autre. Et il serait bien vain de vouloir chercher mieux. 
J'ai dit souvent q}iei Polyeucte était la plus grande œuvre 
et la plus parfaite que l'on verra jamais. Car elle n'est pas 
seulement parfaite : elle est parfaite de toute part, elle 
est féconde de toute race, elle donne de toute main. Et elle 
est pleine de toute plénitude. Et elle est sans peur et 
pourtant elle est sans reproche. Et elle est sans reproche 
et pourtant elle est sans peur. Elle réalise ainsi, sans 
ombre de gêne, et ainsi sans ombre d'effort, sans appa- 
rence d'effort, la plus rare liaison, la plus rare conjonction 
qu'il puisse être donné à une œuvre d'effectuer. C'est une 
œuvre de nature et ensgpible une œuvre de grâce. C'est 
une œuvre de vie intérieure et ensemble de vie publique. 
C'est une œuvre de vie spirituelle et ensemble de vie 
civique. C'est la guerre et la paix. Et c'est l'une et l'autre 
guerre et c'est l'une et l'autre paix. Les Scythes et le 



/ 

368 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

péché. Les ennemis et l'Ennemi. Les Daces en fuyant ont 
emporté son crime. C'est tout l'homme et c'est toute la 
Ville. L'homme et Rome. Le monde et la cité. L'orbe et 
l'urbe. Toute la détresse et tout le triomphe. Et c'est aussi 
toute la philosophie antique. Toute la sagesse aux prises 
avec toute la grâce (et comme il a bien montré qu'en 
effet de tout ce qu'il y a dans le monde c'est la sagesse 
qui est la plus impénétrable à la grâce). Et aussi tout le 
secret de la légation du monde antique. Car il manque 
bien de respect aux faux dieux, mais il ne manque pas 
de respect à celui qui respecte les faux dieux, il ne 
manque pas de respect à celui qui adore les faux dieux et 
et qui a été nourri de la sagesse antique. Ainsi le monde 
chrétien allait rejeter Jupiter mais n'allait point rejeter 
Virgile. Ainsi le monde chrétien allait rejeter Zeus mais 
n'allait pas rejeter Platon, ni Homère ; ni peut-être 
même assez Aristote. — Et encore, dans ce Polyeucte, 
naïvement et je dirai presque délicieusement Rome 
et la province : Gendre du gouverneur de toute la -pro- 
vince. Et l'œuvre est aussi parfaite, aussi irrépro- 
chable, aussi irrécusable, aussi impeccable en théo- 
logie qu'en poétique. Elle aussi est une œuvre sans 
péché. 

Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense : telle 
est la formule de Polyeucte. C'est la formule même de la 
morsure, c'est la formule de l'attaque, de l'atteinte, 
de la pénétration de la grâce. Mais elle imphque si l'on 
veut que celui qui y pense, qui a l'habitude d'y penser, 
qui est recouvert de cet enduit de l'habitude est aussi 
celui qui donne le moins de prise et pour ainsi dire le 
moins de hasard de prise. 



NOTE SUR M. DESCARTES 369 

Je ne veux pas forcer ce vers de Corneille, Je ne veux 
pas en forcer le sens. Ce n'est pas une proposition théolo- 
gique. Il y a beaucoup de propositions de théologie dans 
Polyeucte, toutes d'un énoncé et d'une proposition impec- 
cables. Ce vers n'en est pas une. Il est sensiblement autre 
chose ; et qui demande une particulière attention. Il est 
une proposition de l'histoire ou plutôt de la chronique 
de la grâce. Il est une proposition de monument, de 
reconnaissance, une proposition monumentaire et monu- 
mentale de ce qui arrive, de ce qui se produit dans la 
réalité de l'usage de la grâce. Je veux dire doublement de 
l'usage que nous en faisons, de l'usage que nous faisons 
d'elle et surtout de l'usage qu'elle fait de nous. Four moi je 
trouve ces propositions monumentaires, ces propositions 
de reconnaissance de ce qui se passe dans la réalité infini- 
ment plus pertinentes qu'une proposition théorique pure. 
Une telle proposition d'histoire et de monument, de recon- 
naissance, une telle proposition de réalité ramassée, de 
réalité arrivée est à une proposition théorique pt-^ ce 
qu'une campagne de Napoléon est à un cours de l'Ecole 
de guerre. 

Mais remontons au texte. Une fois là, remontons le 
texte, cette pleine veine poétique, tragique, théologique. 
Nous allons voir combien elle abonde dans notre sens. 

Seigneur, de vos bontés il faut que je Vohtiemie ; 
Elle a trop de vertus four n'être pas chrétienne. 
Avec trop de mérite il vous plut la former, 
Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, 
Pour vivre des enfers esclave infortunée, 
Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. 

24 



370 la nouvelle revue française 

Pauline. 
Que dis-tu, malheureux ? qu'os es -tu souhaiter ? 

POLYEUCTE 

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter. 

Pauline. 
Que plutôt.. ! 

POLYEUCTE. 

C'est en vain qu'on se met en défense : 
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. 
Ce bienheureux moment n'est pas encor venu ; 
Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu. 

Je ne voudrais pas analyser ces vers. Et surtout je ne 
voudrais pas les mettre en prose. Et je ne voudrais pas les 
commenter. Autant que personne je sais que le vers et la 
prose sont deux êtres différents et sans communication 
et que dire la même chose en prose et en vers ce n'est 
pas dire la même chose. Et qu'il y a dans le vers une vertu 
propre, une destination propre. Tout ce que je voudrais 
retenir de cette admirable poétique c'est que Dieu prend 
l'homme pour ainsi dire sur ses mégardes. Mais que 
deviendra celui qui n'a pas même des mégardes. 

Dieu prend l'homme sur ses défenses. Mais que devien- 
dra celui qui ne se met pas même en défense. 

Remarquons bien que le propos de Corneille est ici le 
contraire du nôtre. Ou plutôt c'est notre propos qui est 
le contraire et le complémentaire de celui de Corneille. 
Le propos de Corneille c'est l'histoire de Polyeucte. C'est 
l'histoire d'un martyr et d'un saint. C'est la floraison de 
la grâce et c'est la fructification du sang. Notre malheureux 



NOTE SUR M. DESCARTES 371 

propos au contraire, et au complémentaire, c'est l'histoire 
de ce qui n'est pas Polyeucte. C'est l'histoire de ce qui 
n'est pas saint et de ce qui n'est pas martyr. Et je dirai 
surtout c'est l'histoire de ce qui n'est pas même 
pécheur. 

Corneille nous montre comment la grâce agit, comment 
elle surprend, comment elle saisit, comment elle pénètre. 
Notre malheureux propos aujourd'hui est de constater 
comment elle n'agit pas, comment elle ne pénètre pas. 

Et alors Corneille triomphe. Mais nous ne triomphons 
pas. 

Corneille triomphe. S'il s'agit de considérer les ravages 
de la grâce, tout est merveille. Et tout sera émerveille- 
ment. Elle emporte ceux qui sont pour elle. Peut-être 
plus elle emporte ceux qui sont contre elle. Mais ceux 
qui ne sont ni pour elle ni contre elle. L'innombrable 
troupeau des neutres. L'innombrable neutralité des 
tièdes. 

Elle emporte celui qui se met en garde. Mais celui qui 
ne se met même pas en garde. 

Elle emporte celui qui se met en défense. Mais celui 
qui ne se met même pas en défense. 

Et à l'ange de l'église de Laodicée écris : Voici ce que dit 
en vérité le témoin fidèle et vrai, qui est le principe de la 
créature de Dieu : 

Je sais tes œuvres : que tu n'es ni froid ni chaud : puisses- 
tu être froid, ou chaud. 

Mais puisque tu es tiède, et ni froid ni chaud, je com- 
mencerai à te vomir de ma bouche. 



372 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et angelo Laodiciae ecclesiae scribe: Haec dicit: Amen, 
testis fidelis et verus, qui est principium creaturae Dei : 

Scio opéra tua : quia neque frigidus es, neque calidus : 
utinam frigidus esses, aut calidus. 

Sed quia tepidus es, et nec frigidus nec calidus, inci- 
piam te evomere ex ore meo. 

Le propos de Corneille est gracieux lui-même. Il s'agit 
de montrer comment la grâce opère. Notre pauvre propos 
au contraire, et au complémentaire, est ingrat. Il est dis- 
gracieux. Il s'agit malheureusement de montrer comment 
la grâce n'opère pas. 

Tant qu'on est du côté de la grâce ce ne sont que mer- 
veilles et éblouissements. Il resrte malheureusement à se 
demander pourquoi tout n'est pas du côté de la grâce. 

Je me rends bien compte moi-même, qu'on le croie, 
de l'espèce de bassesse qu'il y a et à analyser, et à com 
menter une œuvre comme Polyeucte, et à essayer de dresser 
quelle mauvaise table complémentaire, quel mauvais 
inventaire de complémentation. Mais au point où nous 
en sommes il faudra passer par cette bassesse encore. 
Le problème que nous nous posons est le problème même 
de l'historien. Et c'est moins celui du théologien que si 
je puis dire de l'historien de la matière théologique. 
(Le théologien étant, dans ce système de langage, le 
théoricien de la matière théologique). 

Que l'on me pardonne donc, et que je me pardonne à 
moi-même d'analyser, de commenter, de complémenter 
cette œuvre incomparable. Au point où nous, en sommes 
cette bassesse est devenue inévitable. 



NOTE SUR M. DESCARTES . 373 

Corneille a choisi la meilleure part. Je ne parle pas 
seulement de son génie qui fut un don unique et lui- 
même une grâce unique dans l'histoire du monde. Je parle 
de la matière où il allait appliquer son génie. 

Corneille a choisi la meilleure part. Il a pris tout un 
monde avant le premier éclatement de la grâce. Ou plu- 
tôt il s'est donné le monde (car c'est toujours le même. 
C'est toujours le même qui sert, la même matière, le temps 
(et même en ce sens la durée) n'ayant qu'une dimension, 
de sorte qu'il n'y a point une deuxième dimension par où, 
suivant laquelle l'action proprement historique pourrait 
s'échapper. De sorte qu'il est nécessaire que l'esprit 
travaille toujours la même matière, opère toujours le 
même monde). 

Corneille s'est donné le printemps de la grâce. Et même 
cette première aube du printemps qui passe en espérance 
le printemps même et qui est comme une avancée de la 
vie éternelle. Comme une anticipation de la béatitude. 
Il nous a laissé non pas même les mélancolies de l'automne 
et les feuilles tombées, mais les ingratitudes du bois 
mort. 

Il s'est donné ce premier éclatement dans le mond^ du 
bourgeon de la grâce. Il s'est donné le monde avant le 
premier éclatement de la grâce, et il n'avait plus qu'à 
nous représenter ces merveilleux éclatements. Il n'avait 
plus qu'à nous représenter ces cheminements inouïs. 
Mais nous notre bassesse et notre malheureux sort nous 
contraint à examiner les limitations c'est-à-dire les man- 
quements de la grâce. 

Corneille prenait le monde si je puis dire avant le 
commencement de la grâce. Il avait donc tout à gagner. 



374 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et rien à perdre. Il ne pouvait que gagner. Mais à partir 
d'un certain moment, qu'il resterait précisément à situer, 
et dans le temps, et dans le lieu, à ce certain moment 
•commence une malheureuse ère seconde où nou§ pouvons 
gagner ou perdre. 

Une ère misérable, petite, qui est la nôtre, et qui est 
l'ère même de la militation. 

Et de la limitation. 

Et qui est à présent pour toujours. 

Ce qui revient à dire, et très simplement, que la grâce 
même, cofnme entrante dans le monde, comme s'intro- 
duisant, comme opérante dans le monde, n'a point été 
soustraite, ne s'est point soustraite aux conditions 
générales de l'homme et du monde et que pour la grâce 
aussi et pour la révolution chrétienne c'est le commence- 
ment qui a été le plus beau. Pour la révolution chrétienne 
aussi il y a eu une aube. 

Et le premier soleil sur le premier matin. 

Ce qui revient à dire que c'est une autre face du mystère 
xle l'incarnation. Et homo factus est. De même que Jésus a 
été vraiment et littéralement fait homme, de même qu'il a 
été fait homme loyalement et sans tricherie, ainsi \Taiment 
et Httéralement,par un mouvement parallèle et conjoint, et 
peut-être inclus, par une incarnation peut-on dire paral- 
lèle et conjointe et peut-être et sans doute incluse, loyale- 
ment et sans tricherie la grâce a été faite temporelle et 
historique, loyalement elle est entrée dans les conditions 
générales de l'homme et du monde, et entre toutes dans 
les conditions dominantes et dans celles où 3e ramassent 
peut-être toutes les autres et qui sont les conditions de la 



NOTE SUR M. DESCARTES 375 

mémoire et en elles les conditions de Tendurcissement de 
l'habitude. De l'encrassement de l'habitude. 

Or si la philosophie bergsonienne a été la première 
dans l'histoire du monde qui ait été à la mémoire (et en 
elle à l'histoire) comme au cœur de la difficulté, si la philo- 
sophie bergsonienne a été la première dans l'histoire du 
monde qui soit allée directement et centralement et par 
une démarche qui a tous les caractères de la démarche 
directe et immédiate du- génie, si elle est la première qui 
soit allée axialement à matière et mémoire comme aux 
deux termes, aux deux pôles rapidement dégagés du 
problème le plus profond, qui ne voit par ce nouvel aspect, 
qui ne revient à voir, qui ne recommence à voir quel 
immense commandement la philosophie bergsqjiienne, 
pour la première fois dans l'histoire du monde, nous a 
donné sur les difficultés profondes, sur les difficultés 
centrales et axiales de ce problème de la grâce qui est 
sans doute lui-même le plus profond problème chrétien. 

Dans ce problème de la grâce Corneille s'est réservé. 
Corneille s'est donné la grâce même et il ne nous a malheu- 
reusement laissé que la disgrâce. Il s'est donné la part de 
la grâce et il ne nous a malheureusement laissé que la part 
complémentaire, qui se trouvait être par définition la 
part de la disgrâce. Il s'est attribué la merveilleuse 
démarche de la grâce, il ne nous a laissé que les disgrâces 
et les inquiétudes de la contre démarche et des limita- 
tions de la démarche. Il s'est donné l'efficience, il ne 
nous a laissé que la déficience. Il s'est donné l'efficace, il 
ne nous a laissé que les manquements. 

Il s'est donné la sève et la fleur et le bourgeonnement. 



370 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Il ne nous a laissé que l'ingratitude du soin de savoir 
comment tout cela finissait par ne plus faire que du 
bois mort. 

Or du bols mort c'est du bois extrêmement habitué, 
c'est du bois parvenu à la limite de l'habitude. Ou encore 
c'est du bois tout' plein de sa propre mémoire et des 
résidus de sa mémoire végétale. 

Et dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans le 
système bergsonien ; je ne veux pas engager notre maître 
dans ces acheminements que je vois), la mort d'un être 
est son emplissement d'habitude, son emplissement de 
mémoire, c'est-à-dire son emphssement de vieillissement. 
Et ainsi son emphssement de sclérose et de tout durcisse- 
ment. 

(J'entends d'une part la mort matérielle, temporelle ; 
et d'autre part dans cette mort matérielle j'entends la 
mort non accidentelle, (non par maladie, accidentelle), 
qui elle, (la mort accidentelle), est mécanique en ce sens 
qu'elle est toujours le résultat d'une faute du mécanisme, 
mais la mort pour ainsi dire essentielle, normale, par 
vieillissement, essentiel et normal). 

Eh bien dans un système bergsonien, (je ne dis pas dans 
le système bergsonien), cette mort matérielle, temporelle, 
normale et non irrégulière, essentielle pour ainsi dire et non 
accidentelle, régulière et non anormale, physiologique et 
non mécanique, cette mort usuelle de l'être, cettemort usa- 
gère est atteinte quand l'être matériel est plein de son habi- 
tude, plein de sa mémoire, plein du durcissement de son 
habitude et de sa mémoire, quand tout l'être matériel est 
occupé par l'habitude, la mémoire, le durcissement, quand 
toute la matière de l'être est occupée à l'habitude, à la 



NOTE SUR M. DESCARTES 377 

mémoire, au durcissement, quand il ne reste plus un atome 
de matière pour le nouveau qui est la vie. 

En ce sens et dans ce système la mort pour ainsi dire 
essentielle de l'être est obtenue, est atteinte quand l'être 
atteint la limite de son habitude, la limite de sa mémoire, 
la lirnite du durcissement de son habitude et de sa mémoire. 
En d'autres termes, et comme il fallait s'y attendre, la 
mort est la limite de l'amortissement. 

Ou ce qui revient au même, elle est la limite du vieiUis- 
sement. 

C'est cela le bois mort. La mort est la hmite de la pléni- 
tude de la mémoire, la limite de la plénitude de l'habitude, 
la limite de la plénitude du durcissement, vieillissement, 
amortissement. 

Quand toute la matière est consacrée à la mémoire, 
il y a mort. 

Quand toute la matière d'un être, toute la matière 
dont il peut disposer est affectée à la mémoire, (au vieillisse- 
ment, durcissement, amortissement, habitude), quand il 
n'y a plus un atome de matière de libre, alors on atteint 
cette limite qui est la mort. 

(La mort matérielle, physiologique). 

(Et par là encore on aperçoit la liaison profonde, la 
triple haison profonde de la liberté avec la grâce et 
avec la vie. Et qu'il y a une gratuité commune des trois. 
Et que le déterminisme, (dans la mesure où il est pen- 
sable) , (je ne me charge pas de le penser), (et que A donne B 
sans cesser d'être A et sans devenir B, qui lui-même n'est 
pas A, n'est plus A), et que le déterminisme physique et 
méthaphysique n'est peut-être que la loi des résidus. De 
ce qui incessamment tombe. 



378 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Le déterminisme, (dans la mesure où il est pensable), 
serait la loi de l'immense déchet. ^ 

(Et s'il n'est pas pensable par une pensée vivan1?e, par 
un être pensant, c'est précisément peut-être parce qu'il 
est la loi de ce qui n'est plus dans le vivant, de ce qui n'est 
plus dans l'être, du déchet). 

Un être qui meurt est un être qui arrive à ce point, à 
cette limite, d'être complètement envahi, complètement 
occupé par son déchet, par l'immense déchet de sa 
mémoire. 

La poudre et le débris, l'immense débris de son habitude. 

Du bois mort c'est du bois extrêmement habitué. Et 
une âme morte c'est aussi une âme extrêmement habituée. 

Du bois mort c'est du bois habitué à sa limite. Et une 
âme morte c'est aussi une âme habituée à sa limite. 

Et il est extrêmement remarquable que la mort spiri- 
tuelle, que la mort de l'âme est représentée dans le lan- 
gage traditionnel de l'Eglise comme le résultat (et nous 
pourrons dire comme la limite) d'un endurcissement. Il 
faut se garder de voir là une métaphore. D'ailleurs il n'y 
a jamais de métaphore. Quand on parle de l'endurcisse- 
ment final et de l'impénitence finale il faut bien entendre 
un phénomène réel d'induration qui rend l'âme comme un 
bois mort. C'est bien une incrustation .spirituelle, un 
revêtement de l'habitude qui empêche désormais l'âme 
d'être mouillée par la grâce. 

Toute la matière spirituelle pour ainsi dire, toute la 
matière de l'âme est alors affectée au revêtement de l'habi- 
tude, consacrée au revêtement de l'habitude, dévorée 
par l'habitude pour être, pour devenir ce revêtement. 

C'est proprement une dégénérescence et c'est même une 



NOTE SUR M. DESCARTES 379 

dégénérescence physiologique. Le revêtement non seule- 
ment revêt. Non seulement il est un revêtement. Mais 
descendant le revêtement atteint le cœur. Tout n'est 
plus que revêtement. C'est proprement une dégénéres- 
cence de tissus. Le cœur même devient revêtement. 

Le revêtement est tout et il n'y a plus rien de revêtu. 

On connaît cette parole de vieil homme et que pour ma 
part je trouve admirable. — Quel dommage, disait-il, 
qu'il faille mourir. (Il ne pensait qu'à sa mort physique, 
car un homme capable d'une aussi douce parole, et aussi 
profondément innocente, ne portait évidemment aucune 
trace de cet endurcissement de l'âme qui aboutit à la 
mort spirituelle). — Quel dommage, (disait-il), qu'il faille 
renoncer à la vie. Depuis le temps, je commençais à 
m'y habituer. 

Il ne croyait pas si bien dire. C'est précisément parce 
qu'il achevait de s'y habituer qu'il aboutissait aussi ai|x 
achèvements de la mort. 

Que d'autres cherchent des querelles littérales. La 
lettre tue. Pour moi comment ne pas voir déjà, et en 
attendant peut-être tant d'autres aspects, comment ne 
pas voir une parenté profonde, un mystérieux accord dans 
la profondeur de pensée, comment ne pas voir une 
démarche et un approfondissement parallèle entre cette 
vieille formule traditionnelle de l'enseignement de l'Eglise 
que la mort spirituelle est le résultat d'un endurcissement 
et ces théories profondes de la mémoire et de l'habitude 
qui sont une des irrévocables conquêtes de la pensée 
bergsonienne. 

Que d'autres nous cherchent ici de misérables querelles. 
Nous nous en expHquerons peut-être un jour. Aujourd'hui 



380 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

je ne veux que voir ce que je vois. Je vois que la pensée 
chrétienne, exprimée dans une des plus vieilles et des plus 
traditionnelles formules de l'enseignement de l'Eglise, 
et la pensée bergsonienne, exprimée partout dans l'œuvre 
de notre maître, et notaniment dans Matière et Mémoire 
(essai sur la relation du corps à V esprit), et dans l'Essai 
sur les données immédiates de la conscience, procèdent 
par une démarche à ce point parallèle, pénètrent dans les 
réalités spirituelles par un approfondissement à ce point 
parallèle et parent que nous ne sommes entrés dans le 
plein de l'intelligence de cette vieille formule de l'enseigne- 
ment de l'Eglise qu'armés du plein du sens et de l'intelli- 
gence et de l'éclairement de la pensée bergsonienne. 

Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours 
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un durcisse- 
ment et que l'impénitence finale était un endurcissement 
final. Mais qui ne voit que le plein du sens de cette for- 
mule, et non seulement le plein mais l'extrême rigueur 
et exactitude, qui ne voit que cette formule n'est vidée 
de tout son contenu, qui ne voit que le plein du contenu 
de cette formule n'apparaît, (et par conséquent n'est 
apparu dans l'histoire du monde), que pour celui qui est 
éclairé des lumières de la pensée bergsonienne. 

Oui l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours 
dit que la mort spirituelle, que la mort de l'âme était 
le résultat d'un final endurcissement. Mais qu'est-ce à 
présent, tout à fait au fond, que le durcissement. Qu'est- 
ce que la sclérose, métaphysiquement. Et ainsi qu'est-ce 
qu'un endurcissement final. En quoi consiste-t-il au juste. 
En quoi est-il essentiellement et aussi exactement mortel. 
En quoi est -il un^acheminement infaiUible à la mort et le 



NOTE SUR M. DESCARTES 381 

seul chemin de la mort et la seule mort même, voilà ce que 
nous n'avons pu approfondir qu'armés des résultat'^ des 
approfondissements bergsoniens, voilà ce que nous 
n'avons pu voir qu'armés des résultats des éclairements 
bergsoniens. 

Oui, l'Eglise et l'enseignement de l'Eglise a toujours 
dit que la mort spirituelle était le résultat d'un durcisse- 
ment. Mais ce que c'était que le durcissement même et 
en lui-même, ce que c'était que le durcissement dans l'être 
même, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a approfondi 
au fond, c'est la pensée bergsonienne qui nous l'a éclairé 
au juste. 

Car il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans le 
temps, il a fallu que la pensée bergsonienne vînt dans 
l'histoire du monde et que fussent enfin pénétrées au fond 
les réahtés métaphysiques de la matière, de la mémoire, 
de l'habitude, du vieiUissement, du durcissement, pour 
que fût aussi éclairée et pénétrée cette liaison profonde 
de la mémoire, de l'habitude, du vieillissement, du durcis- 
sement à la mort. 

Grâce à Bergson et grâce à la pensée bergsonienne 
quand nous parlons de la matière et de la mémoire et de 
la liaison de la matière à la mémoire, quand nous parlons 
de l'habitude, du vieillissement, du durcissement noas 
savons enfin ce que nous disons, nous le savons au juste, 
nous le savons au fond ; et par là et en cela nous con- 
naissons le mécanisme de l'acheminement à la mort spi- 
rituelle ; et par là et en cela nous connaissons le mécanisme 
de cette hébétude, de cet émoussement d'habitude qui 
rend, qui finit par rendre une âme impénétrable aux 
infusions de la grâce. 



382 ♦ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

C'est dire que par là et en cela nous connaissons le 
mécanisme de cette limitation de la grâce, ou enfin de 
l'action de la grâce, qui est devenu, qui fait présentement 
l'objet .de notre malheureuse étude. 

Car du bois mort est du bois tout envahi de tout fait, 
tout entier occupé, tout entier consacré au tout fait, tout 
entier dévoré de tout fait, tout entier consonmié pour 
ainsi dire par l'envahissement du tout fait. Tout entier 
racorni, tout entier momifié ; plein de son habitude et 
plein de sa mémoire. C'est un bois qui est arrivé à la limite 
de cet amortissement. C'est un bois dont toute la matière 
a été gagnée peu à peu par ce vieillissement. C'est un bois 
dont toute la souplesse a été mangée peu à peu par ce 
raidissement, dont tout l'être a été sclérosé peu à peu par 
ce durcissement. C'est un bois qui n'a plus un atome de 
place, et plus un atome de matière, pour du se faisant. 
Pour faire du se faisant. Aussi, il n'en forme plus, il n'en 
fait plus. 

Pareillement une âme morte est une âme tout entière 
envahie de toiU fait, tout entière occupée, tout entière 
consacrée au tout fait, tout entière dévorée de tout 
fait, tout entière consommée pour ainsi dire par l'envahis- 
sement du tout fait. Tout entière racornie, tout entière 
momifiée ; pleine de résidus, pleine de son débris ; pleine 
de son habitude et pleine de sa mémoire. C'est une âme 
qui est arrivée à la limite de cet amortissement. C'est une 
âme dont toute la matière pour ainsi dire, dont toute la 
matière spirituelle a été gagnée peu à peu par ce vieillisse- 
ment. C'est une âme dont toute la souplesse a été mangée 
peu à peu par ce raidissement, dont tout l'être a été 
sclérosé peu à peu par ce durcissement. C'est une âme 



NOTE SUR M. DESCARTES S^S 

tout entière envahie par l'encroûtement de son habitude, 
par l'incrustation de sa mémoire. C'est une âme qui n'a plus 
un atome de place, et plus un atome de matière spirituelle, 
pour du se faisant. Pour faire du se faisant. Aussi elle n'en 
forme plus ; elle n'en fait plus. Elle n'a plus un atome de 
libre. Et ici nous retrouvons, nous rejoignons cette pro- 
fonde liaison de la grâce et de la liberté, du gracieux et du 
gratuit, celle mutuelle exigence irrévocable de la grâce 
et de la liberté. 

Du bois mort' est du bois extrêmement résiduel ; une 
âme morte est une âme extrêmement résiduelle. 

Du bois mort est du bois extrêmement habitué. Une 
âme morte est une âme extrêmement habituée. 

Du bois mort est du bois qui organiquement s'en 
rappelle trop. Une âme morte est une âme qui organique- 
ment et psychologiquement se rappelle trop. 

Du bois mort est du bois habitué à la limite. Une âme 
morte est une âme habituée à la limite. 

Du bois mort est du bois trop bourré de son passé. Une 
âme morte est une âme trop bourrée de son passé. ^ 

Du bois mort est du bois résiduel à la limite. Une âme 
morte est une âme résiduelle à la limite. 

Dans ce système le germe au contraire est à la limite à 
l'autre bout. Le germe est ce qui est résiduel au minimum ; 
ce qui est du tout fait au minimum ; ce qui est de l'habitude 
et de la mémoire au minimum. 

Et ainsi du vieillissement, du raidissement, du durcisse- 
ment, de l'amortissement au minimum. 

Et ainsi de la liberté au contraire, du jeu de la souplesse 
et de la grâce au maximum et à la limite. 

Le germe est ce qui est le moins habitué. C'est ce où 



384 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

il y a le moins de matière accaparée, fixée par la mémoire 
et par l'habitude. 

Le germe est ce où il y a le moins de matière consacrée 
à la mémoire. 

C'est ce où il y a le moins de dossiers, le moins de 
mémoires. 

Le moins de paperasseries, le moins de bureaucratie. 

Ou encore c'est ce qui est le plus près de la création ; 
ce qui est le plus récent, au sens latin du mot recens. 
C'est ce qui est le plus frais. Lé plus récemment sorti, 
le plus sorti des mains de Dieu. 

Du bois mort est celui où il y a le plus de matière con- 
sacrée à la mémoire. 

Et la mémoire et l'habitude sont les fourriers de la mort. 

Car ils introduisent le vieillissement, le raidissement, le 
durcissement qui sont leâ expressions mêmes de l'amor- 
tissement de la mort. 

Du bois mort est celui qui a été complètement envahi 
par ses dossiers, par l'accumulation de ses mémoires. 

Du bois mort est du bois qui a été organiquement 
envahi, et à la limite, par l'envahissement de sa mémoire 
organique. 

Du bois mort est du bois qui a succombé sous l'accumu- 
lation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie. 

Ou encore c'est celui qui est le plus loin de la création ; 
le moins récen«t ; le moins frais. Le moins sorti, le plus 
éloigné de sortir des mains de Dieu. 

Une âme morte est une âme où il y a le plus de matière 
(spirituelle) consacrée à la mémoire. 

Et la mémoire et l'habitude sont aussi les fourriers de 
cette mort. 



NOTE SUR M. DESCARTES 385 

Une âme morte est une âme qui a été totalement envahie 
par ses dossiers, par l'accumulation de ses mémoires. 

C'est une âme qui a été organiquement et psychologique- 
ment envahie, et à la hmite, par l'envahissement de sa 
mémoire organique et psychologique. 

C'est une âme où il n'y a plus un atome de place ; pour 
la liberté et conjointement pour la grâce. 

C'est une âme où il n'y a plus un atome vacant. 

C'est une âme où il n'y a plus un atome de matière 
(spirituelle) qui soit hbre pour la hberté et conjointement 
pour la grâce. 

Une âme morte est une âme qui a succombé sous l'accu- 
mulation de sa paperasserie ; de sa bureaucratie. 

Ou enfin c'est une âme qui est le plus loin de la création ; 
la moins récente ; la moins fraîche, la plus décréée. La 
moins sortie, la plus éloignée de sortir des mains de Dieu. 

Et quand on dit que l'Eglise a reçu des promesses 
éternelles, qui se rassemblent en une promesse éternelle 
il faut entendre rigoureusement par là qu'elle a reçu la 
promesse qu'elle ne succomberait jamais sous son propre 
vieillissement, sous son dur issement, sous son raidisse- 
ment, sous son habitude et sous sa mémoire. ^ 

Qu'elle ne serait jamais du bois mort et une âme morte ; 
qu'elle n'irait jamais jusqu'au bout d'un amortissement 
aboutissant à la mort. 

Qu'elle ne succomberait jamais sous ses dossiers et sous 
son histoire. 

Que ses mémoires ne l'écraseraient jamais totalement. 

Qu'elle ne succomberait jamais sous l'accumulation 
de sa paperasserie, sous la raideur de sa bureaucratie. 

Et que les saints rejailliraient toujours. 

25 



386 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

TROISIÈME FRAGMENT 

On parle souvent de la guerre comme d'un immense duel, 
d'un duel entre peuples et réciproquement on parle sou- 
vent du duel comme d'une guerre pour ainsi dire réduite 
et schématisée, d'une guerre entre individus. On parle de 
la guerre comme d'un duel sur une grande échelle et du 
duel comme d'une guerre sur une petite échelle. C'est une 
bien grande confusion. Beaucoup d'obscurités historiques, 
et considérables, seraient éclairées peut-être, beaucoup de 
difficultés tomberaient si Ton voulait bien distinguer qu'il 
y a deux races de la guerre et qui n'ont peut-être rien de 
commun ensemble. Je ne dirai pas même que la vieille lutte 
pour la vie s'est divisée en deux races, dont l'une est la 
lutte pour l'honneur, et l'autre la lutte pour le pou- 
voir. Je n'irai même pas jusqu'à attribuer à ces deux races 
de la guerre une origine commune. Je dirai : il y a deux 
races de la guerre qui n'ont peut-être rien de commun 
ensemble et qui sont constamment mêlées et démêlées 
dans l'histoire. L'une procède en effet du duel et l'autre 
n'ea procède pas du tout. L'une est une extension du 
duel, littéralement un duel entre des peuples, (ou comme 
dans les Horaces, {mois ceci revient au même), entre des 
individus délégués par des peuples). Il y a une race de la 
guerre qui est une lutte pour l'honneur et il y a une tout 
autre race de la guerre qui est une lutte pour la domination. 
La première procède du duel. Elle est le duel. La deuxième 
ne Test pas et n'en procède pas. Elle est même tout ce qu'il 
peut y avoir de plus étranger au duel, au code, à l'honneur. 
Mais elle n'est pas du tout étrangère à l'héroïsme. 



NOTE SUR M. DESCARTES 387 

Il y a une race de la guerre qui étant pour l'honneur est 
tout de même pour l'éternel. Et il y a ime race de la guerre 
qui étant pour la domination est uniquement pour le 
temporel. 

Il y a une race de la guerre où c'est la bataille qui 
importe et il y a une race de la guerre où c'est la victoire. 

Il y a une race de la guerre où une victoire déshonorante, 
(par exemple une victoire par trahison), est infiniment 
pire, (et l'idée même en est insupportable), qu'une défaite 
honorable, (c'est-à-dire une défaite subie, et je dirai obte- 
nue en un combat loyal). 

Et il y a une race de la guerre au contraire pour qui la 
réussite justifie tout, une race de la guerre où l'idée ne 
vient pas même qu'il puisse y avoir une guerre qui soit 
déshonorante, pourvu qu'on y gagne, une race de la 
guerre où l'idée ne vient même pas qu'il puisse y avoir 
une victoire qui soit déshonorante. 

Il y a une race de la guerre où tout tend à la beauté du 
combat et il y a une race de la guerre où tout tend au 
prononcé de la victoire. 

Il y en a une où tout tend à l'énoncé et une où tout tend 
au prononcé. 

Il y en a une où tout tend au posé du problème et une 
où tout tend à la solution. 

Il y en a une qui tend à la position et une autre qui tend 
à la décision. 

Il y en a une qui tend à la chevalerie et une qui tend à 
l'empire. 

Ces deux races de la guerre se sont plus ou moins liées 
et déliées, mêlées et démêlées, tissées et détordues dans 
l'histoire militaire et dans l'histoire politique. Elles se 



388 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sont plus OU moins alliées, mésalliées, désalliées dans toute 
l'histoire de l'homme et du monde. Beaucoup d'obscurités 
seraient éclairées, beaucoup de difficultés tomberaient 
si on ne les confondait pas toujours, (et ici encore comme 
Bergson a raison, comme le langage est tout, (et comme il 
ne devrait rien être), comme il est difficile de distinguer 
deux races, pourtant absolument étrangères, aussitôt 
que dans toute l'histoire elles sont confondues sous un 
même nom), si d'un bout à l'autre de l'histoire on s'appH- 
quait seulement à distinguer ces deux races, à diviser ce 
qui dans la réalité est divisé. Dans Homère la bataille, 
et par suite la guerre, est une suite indéfinie de duels. 
Le combat général est l'ensemble des combats singuliers. 
Et de part et d'autre on attend une victoire générale 
comme la résultante de tant de combats singuUers. C'est 
alors qu'Ulysse intervient, et d'un seul coup il fausse tout 
le système ; car il n'invente pas seulement d'introduire 
dans la ville un cheval de bois machiné : il invente en cela • 
même de remplacer le système de la bataille par le système 
de la victoire, il invente de substituer d'un seul coup le 
système de gagner au système de se battre, le système de 
l'empire au système du combat singulier. En ce sens, et 
d'un seul coup, et du premier coup Ulysse est déjà un 
Romain parmi ces Grecs. Il n'est déjà plus l'homme qui se 
vante et l'homme qui se bat. Il est déjà l'homme qui se 
tait et rhonune qui gagne. 

Il n'est déjà plus l'homme qui s'expose et qui se propose. 
Il est l'homme qui s'impose et qui se gouverne et qui va 
gouverner le monde. 

Il est déjà un consul. Il n'est plus un chevalier, un 
cavalier, l'homme dans un char et qui dépend d'un essieu 



NOTE SUR M. DESCARTES 389 

et qu'un essieu cassé fait rouler dans la poussière. Il est 
déjà l'homme de pied, le fantassin, pedes, et de cette race 
pour qui la cavalerie n'a jamais été que de Tinfanterie 
montée. 

Pour nous modernes et en nous plaçant uniquement à 
cet étage de l'âge du monde qu'est l'âge moderne, en 
regardant de ces jours où nous sommes vers les jours du 
passé, en regardant de ce point de regard que nous 
occupons la remontée de ces deux races de la guerre infa- 
tigables et montantes de siècle en siècle à travers l'histoire 
du monde il est permis de dire sans déformer beaucoup la 
réalité que l'une race de la guerre, la chevaleresque, est 
chez nous d'origine celtique et que la deuxième est 
d'origine romaine. Et au deuxième degré on pourrait peut- 
être dire que la première est d'origine chrétienne et que la 
deuxième serait peut-être d'origine impériale. 

Duellum, hélium, c'est le même mot. Duellum c'est la 
forme en du qui est celle de duo et hélium c'est la forme en 
b qui a donné his. Et la forme en du elle-même est la même 
que la forme en h, parce que h c'est le v, qu'il y a ^ï; qui 
est le même que du. Et ceci n'est pas une charade. Duellum, 
dvellum, hélium. « Duellum, dit Bréal et Bailly, est encore 
employé, à côté de hélium, par les écrivains de l'époque 
classique. Horace, Ep. i, 2, 7. Graecia harbariae lento 
collisa duello. Id. Od, i, 14, 18. Et cadum Marsi memorem 
duelli. Le changement de duellum en hélium (le v s'étant 
changé en h ç^iXe d initial étant tombé) est pareil à celui 
de duonus en honus. Le nom propre Duilius est de même 
devenu Bilius. Dans perduellio, au contraire, le d est 
resté : remarquer le sens particulier de ce mot, qui s'ap- 
pHque au crime de lèse-majesté ; per est probablement 



390 l'A NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

le préfixe péjoratif que l'on a dans perjurium, perdere, 
périr e. — Bis est pour * ^z;îs ; en grec, c'est le v qui a dis- 
paru (^t; pour * ^vî;). — » Et il avait dit à l'article des 
Dérivés : « Ils se partagent en deux séries, ceux en Au 
(dualis, duellum), ceux en h par changement de dti en dv, — 
h — , {h-ih, h-elhtm). » Et il ajoute : « Un ancien dérivé du 
nom de nombre « deux » est le préfixe dis (voyez ce mot). » 
De sorte que lorsque nous disons discerner, dissoiidre, 
distinguer, disséquer, nous disons bien résoudre en deux, 
couper en deux. Et dissection est le même mot que dicho- 
tomie. 

Duellum, duo ; hélium, bis. La guerre, c'est ce que l'on 
fait quand on est deux. Mais quand on est deux, dans un 
système on se mesure. Quand on est deux, pense le 
Romain, je domine. 

Tout est proposition dans le système de la chevalerie. 
Tout est domination dans le système romain. Tout est 
requête dans le système chevaleresque. Et tout est con- 
quête dans le système romain. Tout est conquête pour 
l'empire. 

Dans le système chevaleresque il s'agit de mesurer des 
valeurs. Dans le système de l'empire il s'agit d'obtenir 
^t de fixer des résultats. » 

Pour nous modernes, chez nous l'un est celtique et 
l'autre est romain. L'un est féodal et l'autre est d'empire. 
L'un est chrétien et l'autre est romain. Les Français 
ont excellé dans l'un et les Allemands ont quelquefois 
réussi dans l'autre et les Japonais paraissent avoir excellé 
dans l'un et réussi dans l'autre. 

On peut dire que dans le monde moderne les Français 
sont encore les représentants éminents et peut-être les 



NOTE SUR M. DESCARTES SQI 

seuls de la race chevaleresque, (ainsi rigoureusement 
définie), et que les Allemands sont les représentants émi- 
nents, et peut-être les seuls, de la race de domination. 
Et c'est pour cela que nous ne nous abusons pas quand 
nous croyons que tout un monde est intéressé dans la 
résistance de la France aux empiétements allemands. Et 
que tout un monde périrait avec nous. Et que ce serait 
le monde même de la liberté. Et ainsi que ce serait le 
monde même de la grâce. 

Jamais l'Allemagne ne referait une France. C'est une 
question de race. Jamais elle ne referait de la liberté, 
de la grâce. Jamais elle ne referait que de l'empire et de 
la domination. 

Quand les Français disent qu'ils se taillent un empire 
colonial, il ne faut pas les croire. Ils propagent des libertés. 
Quand Napoléon croyait qu'il avait fondé un immense 
empira, il ne- faut pas le croire. Il propageait des libertés. 
Veillons au salut de l'empire. Cet « empire » était un système 
de libertés. On s'en est bien aperçu depuis. Tous les 
peuples qui ont refoulé r« empire» ont mis cent cinquante 
ans à ne pas même réussir à reconquérir quelques-unes 
des libertés que 1' « empire » apportait sans y prendre 
garde, dans les fontes de ses lanciers, dans les cantines 
de ses vivandières. 

Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'avec tout l'appareil 
de l'empire les Allemands n'en aient pas fait plus que 
nous, dans le misérable désordre de notre liberté. Il faut 
qu'il y ait dans cette malheureuse liberté un grand secret. 
Une vertu. Une grâce. Une force merveilleuse. Un ( autre) 
ordre. 

Je ne dis pas que nous valons mieux que les autres. 



392 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Nous sommes une race. Et ils sont une certaine autre 
race. Nous sommes hommes. (Nous sonlmes pécheurs). 
Nous ne sommes pas toujours de bons maîtres. Nous 
sommes toujours de mauvais dominateurs. 

Nous qui subissons tous les despotes, surtout quand 
ils sont populaires, nous sommes, de race, des hommes de 
liberté. C'est un bien unique, uniquement précieux. Les 
Allemands, qui ont été des siècles sans fonder leur empire, 
et qu* ne l'ont refondé que sur nos ruines, et il y a qua- 
rante-quatre ans, sont, de race, et ont toujours été, des 
hommes d'empire.. Le saint empire romain germanique. 

Et c'est encore pour cela qu'aucune véritable philo- 
sophie de la liberté ni même aucune véritable pensée de 
liberté n'a jamais pu naître en Allemagne. Ce qu'ils 
nomment liberté c'est ce que nous nommons une bonne 
servitude. Comme ce qu'ils nomment sociaHste c'est ce 
que nous nommons un pâle centre gauche. | 

Et ce qu'ils nomment révolutionnaire c'est ce que nous 
nommons par ici un bon conservateur. 

Et c'est encore pour cela qu'une philosophie comme la 
philosophie bergsonienne, essentiellement libérale et 
libertaire, et non pas seulement par système mais de cœur 
et de race, ne pouvait naître qu'en français et en terre 
et en culture françaises. La liberté française pouvait seule 
avoir un cas, qui serait la hberté bergsonienne. Et c'est 
aussi pour cela qu'elle est tout ce qu'il y a de plus opposé 
à la pensée allemande. (Je dis la pensée bergsonienne et 
la liberté bergsonienne). 

Quand on voit l'immense appareil de l'empire, on croit 
que l'univers en sera écrasé. Quelle sottise que de se battre 
autrement que pour gagner. Et comme celui qui se mesure 



NOTE SUR M. DESCARTES 393 

doit être la proie de celui qui ne pense qu'à dominer. 

Quand on voit dressé l'immense appareil de l'empire, 
quand on compare elles-mêmes ces deux races de la guerre, 
celle qui compare et celle qui domine, celle qui combat 
et celle qui vainc ; quand on mesure ces deux systèmes, 
celui qui mesure et se mesure et celui qui domine, et d'un 
côté ces immenses bureaux de commandement, et de 
l'autre côté tant de désordre, on est convaincu que la 
domination a depuis longtemps exterminé la liberté. 
Et que celui qui domine a depuis longtemps dominé 
celui qui (se) mesure. Et que celui qui vainc a depuis 
longtemps vaincu celui qai combat. Comment n'en serait- 
il point ainsi. C'est mathématique. Les forces que l'autre 
emploie à se mesurer, il ne les a plus pour dominer. Les 
forces qu'il emploie à se battre, il ne les a plus pour vaincre. 
Les forces qu'il emploie à être juste, il ne les a plus pour 
être fort. Il est mathématiquement diminué d'autant. Et 
lui qui livre la lutte pour l'honneur dans un monde où 
tout le monde livre la lutte pour la vie, comment n'aurait- 
il pas, et depuis longtemps, et depuis toujours, disparu de 
la face de la terre. 

Evidemment c'est un problème. Et je dirai que c'est 
un mystère. En fait celui qui se mesure a quelquefois été 
trouvé plus grand. Et il a quelquefois dominé. Celui qui se 
bat a quelquefois vaincu celui qui vainc. Celui qui a voulu 
être juste a quelquefois été trouvé plus fort. L'empire 
a quelquefois écrasé la hberté. Par ses moyens à elle la 
liberté a constamment travaillé l'empire. 

Comment celui qui perd son temps, ses forces à se 
modeler pourrait-il tenir le coup contre celui qui ne pense 
qu'à frapper. Le fait est seulement qu'il a tenu le coup et 



394 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

que la première race de la guerre n'a jamais été exterminée 
par la deuxième et que le premier système du monde, 
qui est le système de comparaison, n'a jamais été exter- 
miné par le deuxième système, qui est le système de 
l'extermination. Il faut qu'il y ait dans la liberté, dans la 
justice, (et peut-être dans la vérité), un secret de force, une 
vigueur propre, un jaillissement, une espérance et pour 
tout dire une grâce et un secret de destination. De tout 
temps, les deux races de la guerre se sont mêlées et 
démêlées, de tout temps elles se sont liées et déliées, de 
tout temps les deux systèmes se sont mordus et démordus 
sans qu'on puisse dire que l'un ait jamais éliminé l'autre. 
Et même dans les temps modernes... 



QUATRIÈME FRAGMENT 

Tant que l'on parlera le langage français Corneille 
demeurera le poète de ce noble jeu. Du système et delà 
race pour qui toute vie même et toute action et toute 
conduite est un exercice et comme une application de ce 
noble jeu. Tant que le français sera parlé et plus tard 
peut-être aussi longtemps que le français sera lu et sera 
la troisième langue classique Corneille sera et le théoricien 
et le philosophe autant que le poète du noble jeu. Je dis 
le théoricien et le philosophe car nul poète autant 
que lui n'a été heureux sur ce point, nul poète autant que 
lui n'a réussi à inclure dans la poétique, sans porter 
atteinte aux formes de la poétique, les déroulements et 
les formules même de la pensée. Nul n'a été aussi astreint, 



NOTE SUR M. DESCARTES 395 

aussi exact, aussi heureux dans les approfondissements et 
dans les perspectives et dans les échelonnements de la 
pensée tout en demeurant poète et lui-même et ferme et 
heureux dans les formes de la poétique. Et non seulement 
dans la tragédie où l'on croit que c'est plus facile et où ça 
semble peut-être plus indiqué, mais, et autant, dans la 
comédie même, qui signifie plus, étant sans appareil. 
La même tendresse secrète et la même noblesse et la 
même ardente et ferme jeunesse qui anime et soulève et 
peuple le Cid anime aussi et soulève et peuple également 
le Menteur. C'est le même poète et c'est le même être et 
la même grandeur sur deux plans parallèles. C'est la 
même pièce et la même poétique sur deux plans conjoints. 
Et la comédie même prouve plus ; justement parce qu'elle 
est la comédie. C'est la même pièce qui se joue deux fois, 
une fois sur le plan du tragique et une fois sur le plan du 
comique et jamais on n'avait vu si évidemment à quel 
point le tragique et le comique sont deux plans parallèles 
conjoints du même art, classique, du même être, des 
mêmes hommes, du même temps. Et il est merveilleux 
de considérer à quel point le Menteur n'est pas la comédie 
du Menteur, ni du menteur, ni du mensonge. Et à quel 
point elle est uniquement la comédie de l'honneur et de 
l'amour (et un peu aussi du hasard). 

Le Menteur est la comédie de l'honneur et de l'amour 
comme le Cid en est la tragédie et comme Horace est la 
tragédie de l'honneur et de l'amour et comme Cinna est 
la tragédie du pouvoir et comme Polyeucte est la tragédie 
de la foi (et en deuxième de l'amour). 

Car il faut bien s'entendre quand on dit, (avec les con- 
temporains de Corneille et avec Corneille lui-même), 



396 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

(mais il était pour lui-même un assez mauvais contem- 
porain), que toute tragédie de Corneille présente un conflit 
entre la passion et le devoir, conflit qui se termine tou- 
jours par le triomphe du devoir. Lui-même il parlait ainsi 
et il en convenait, mais c'était un être qui manquait 
essentiellement d'orgueil, de l'orgueil le plus juste, et qui 
défendait mal son œuvre devant les critiques, et qui 
défendait mal son génie devant les contemporains, et qui 
rendait les armes, et qui condescendait volontiers, et 
qui disait comme eux. Quand il déclarait, comme les 
autres, et peut-être avant les autres, que sa tragédie 
était, représentait un conflit du devoir et de la passion, 
et qu'il donnait à entendre et même quand il disait que 
4e devoir triomphait et devait toujours triompher de la 
passion, et quand il donnait à entendre et même quand il 
disait que le devoir est une grandeur et une, noblesse et 
que la passion est une faiblesse et certainement une 
bassesse, il s'appHquait à être de son temps et à parler le 
langage de tout le monde. Il s'appliquait à parler le lan- 
gage de son siècle. Et de tout son siècle. En un mot il 
s'appliquait à parler cartésien. 

Et même très sincèrement, parce qu'il manquait 
d'orgueil, à être cartésien. 

C'est pourtant l'entendre bien mal, à la fois inexacte- 
ment et faussement, que de se représenter son génie et 
son œuvre uniquement comme le théâtre d'un conflit 
entre le devoir et la passion, conflit où le devoir, grandeur 
et noblesse, triomphe finalement de la passion, faiblesse 
et bassesse. Le dirai-je, c'est un peu une conception à la 
Hugo, antithétique. C'est dire combien elle est arbitraire, 
artificielle, mécanique et raide. Et c'est encore l'entendre 



NOTE SUR M. DESCARTES 397 

plus mal, c'est-à-dire vraiment beaucoup mal, si on donne 
et à ce mot devoir et à ce mot faiblesse le sens des mora- 
listes. 

La réalité, ici encore, ici toujours, est beaucoup plus 
saisissante et beaucoup plus profonde. On nous fera 
difficilement croire que l'amour de Chimène et que 
l'amour de Rodrigue soit une faiblesse, (et l'amour de 
Pauline), et on nous fera encore plus difiûcilement croire 
que c'est une bassesse. C'est qu'en réalité le conflit dans 
Corneille ce n'est pas un conflit entre le devoir, qui serait 
une hauteur, et la passion qui serait une bassesse. C'est 
un débat tragique, (et une fois comique, mais nous avons 
assez vu que c'est de la même famille), entre ime grandeur 
et une autre grandeur, entre une noblesse et une autre 
noblesse, entre l'honneur et l'amour. 

D'un côté ce n'est pas la morale, cette invention. C'est 
infiniment plus et infiniment autre : c'est l'honneur. Et 
de l'autre côté ce n'est pas la passion, cette faiblesse. 
C'est infiniment plus et infiniment autre : c'est l'amour. 

Allons plus loin, entrons, pénétrons plus avant. Ce 
débat tragique, (et une fois ce débat comique), n'est point 
uii débat disparate et il n'est point un débat inégal. Il 
n'est point un débat boiteux. Il n'est point un débat 
impair. Il n'a pas lieu, il ne se produit pas entre des 
grandeurs décalées, entre des grandeurs qui ne seraient 
pas du même ordre, car cette noblesse est de même ordre 
que cette noblesse, et cette grandeur est de même ordre 
que cette grandeur. 

L'impair, ce serait la préface de Cromwell. Tragique et 
une fois comique, (mais c'est le même), la poétique de 
Corneille est esssentiellement paire. Elle est essentielle- 



39^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ment à égalité. Et c'est en ce sens qu'elle est essentielle- 
ment une poétique du noble jeu. 

L'impair, le décalé, le porte à faux, c'est le romantisme 
même, c'est le secret du romantisme. Et ce n'est pas un 
secret bien malin. C'est un bien pauvre secret. C'est un 
secret de mécanique et c'est un secret de raideur. Le 
beau secret, le profond secret du classique, (et jamais et 
nulle part il n'est aussi beau et il n'atteint aussi profondé- 
ment que dans Corneille), le secret du classique et éminem- 
ment du cornélien c'est le pair et le comparable, c'est 
le loyal et c'est que tous les mondes et que tous les êtres 
y soient à égalité. 

Sans doute c'est le débat (tragique, une fois comique, 
toujours également poétique), sans doute c'est le débat 
de l'honnein: et de l'amour. Mais c'est un débat essentielle- 
ment pair et plus que pair, c'est un débat pénétré et com- 
pénétré. Mutuellement lié. Mutuellement pénétré. Car, 
et nous atteignons ici au secret même, au point de secret 
de la poétique et du génie de Corneille : L'honneur est 
aimé d'amour, l'amour est honoré d'honneur. 

L'honneur est encore un amour et l'amour est encore un 
honneur. 

On n'entend rien au tragique et au comique et à la poé- 
tique de Corneille si on n'y veut voir qu'un conflit pour 
ainsi dire intellectuel et livresque entre le devoir pris au 
sens des moralistes et la passion prise aussi au sens des 
moralistes. Infiniment autre, infiniment plus grave et 
plus réel est le débat et en même temps la déliaison et en 
même temps la liaison. Il ne fait aucun doute que dans 
Corneille l'honneur est aimé d'amour, et notamment dans 
le Cid, où cela éclate, et quo l'amour est honoré d'honneur. 



NOTE SUR M. DESCARTES 399 

notamment dans le Cid, où cela éclate. Ni l'honneur n'est 
estimé ou maigrement aimé d'une maigre estime et d'un 
maigre amour de morale, s'il y a des amours de morale, 
ni l'amour n'est honoré ou flétri d'un maigre et livresque 
sentiment de morale ou d'immorale. Cela éclate dans le 
Cid, où toute cette jeunesse, la plus belle et la plus jeune 
jeunesse qu'on ait jamais mise en poétique, aime l'honneur 
d'amour et comme un amour, honore l'amour d'honneur et 
comme un honneur. C'est pour cela que Thonneur et l'amour 
sont toujours présents l'un à l'autre ; et l'autre à l'un. C'est 
pour cela que l'honneur et l'amour sont constamment 
compénétrés, mutuellement pénétrés. C'est pour cela 
aussi qu'ils peuvent constamment s'affronter et ensemble 
jouer le noble jeu. 

Il ne faut jamais croire un poète sur ce qu'il dit. Cor- 
neille moins que tout autre. A cause de ce grand manque 
d'orgueil, et qu'il en manquait plus que tout autre, et 
par suite à cause de cette grande et admirable naïveté. 
Pour lui plus que pour tout autre il faut faire attention 
à ce qu'il a fait, et non pas à ce qu'il dit qu'il a fait. Il dit 
qu'il a fait le conflit du devoir et de la passion. Mais il a 
fait l'immense débat, l'immense haison et déliaison de 
l'honneur et de l'amour. 

L'amour est un plaisir, l'honneur est un devoir. 

Ne l'en croyons pas. L'amour, (je dis dans son système 
de pensée, dans son système de sentiment, et dans sa 
poétique, et dans son système de la vie), l'amour est un 
honneur, et l'honneur est aimé. Ou alors je dirai plus. Pour 
ces admirables jeunes gens, près de qui tout est vieux, 
près de qui tout est ridé, l'amour est un plaisir et l'honneur 



400 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

aussi et l'honneur ensemble est un plaisir. Ou plutôt l'amour 
est un plaisir et l'honneur ensemble est le même amour et 
le même plaisir. Ils aiment tout, dans leur jeunesse, 
ils aiment tout d'amour, et l'honneur plus que tout. Et ils 
honorent tout, d'honneur, et l'amour plus que tout. Le 
long et lent balancement élégiaque de ce que je nommerai 
les demi-stances du Cid, c'est-à-dire de cet admirable 
dialogue, de cet admirable couplet alterné entre Chimène 
et Rodrigue, le seul morceau peut-être dans toute la 
poétique moderne qui nous rende un écho de la pureté 
antique, qui nous revaille, qui ait reporté jusque dans le 
monde moderne les alternements de certains demi- 
chœurs de la tragédie antique et de certains demi-dia- 
logues entre le personnage et le chorège et le chœur et 
un ou les deux demi-chœurs, cet admirable et parfait 
balancement des demi-stances, (et il vaudrait peut-être 
mieux dire des doubles stan es), plus profond encore et 
plus pur et moins peut-être appareillé que celui des 
stances n'est point ce balancement forcément un peu méca- 
nique du devoir à la passion, et un peu extérieur. Ce n'est 
point un balancement articulé du même à l'autre, ou 
plutôt de l'autre à l'autre, forcément un peu brutal et 
un peu apparent. C'est un balancement secret, douloureux, 
béni, malheureux, heureux, un retour et un retour, un 
balancement silencieux du même au même, de cet honneur 
et amour nommé honneur, à cet amour et honneur nommé 
amour. 

Nous n'avons qu'un honneur. Il est tant de maîtresses, 

dit le vieux don Diègue. Mais l'idée de Rodrigue, et l'idée 
cornélienne, leur système d'être et leur système de pensée. 



NOTE SUR M. DESCARTES 401 

c'est premièrement que nous n'avons qu'un honneur, 
deuxièmement que nous n'avons qu'une maîtresse, 
troisièmement que c'est la même unicité. 

Leur idée, leur système de pensée, c'est que la desti- 
nation de l'amour est la même que la destination de 
l'honneur. Aussi unique. .^ 

Il faut relire le Cid. Ou plutôt il faut le lire pour la 
première fois, et nous-mêmes d'un regard inhabitué. 
L'amour de Chimène et de Rodrigue pour l'honneur est 
une des nourritures les plus profondes de leur propre 
amour. Et leur amour est une nourriture profonde et une 
offrande perpétuelle qu'ils font à l'honneur. Et l'honneur 
qu'ils rendent à l'amour est encore une nourriture de 
leur amour. 

Il faut rehre le Cid. Il faut voir à quel point l'honneur 
est entouré, à quel point l'honneur est un objet d'amour 
et un objet de tendresse. Et il faut voir à quel point 
l'amour est un. objet d'honneur. 

C'est en ce sens, et non point au sens des critiques et 
des historiens, et non point entre autres au sens de Cor- 
neille critique, examinateur et historien, qu'il faut dire 
que le Cid est la tragédie de l'honneur et de l'amour et 
que le Menteur est la comédie parallèle et conjointe de 
l'honneur et de l'amour. C'est en ce sens qu'il faut dire, 
et seulement en ce sens que l'on peut dire que le Cid 
est une tragédie héroïque et que parallèlement et con- 
jointement le Menteur est une comédie héroïque. En com- 
paraison du Menteur, toutes les comédies de MoHère (et 
pourtant il est le plus grand génie comique qui soit jamais 
apparu dans le monde) sont des comédies bourgeoises. 
Je ne parle pas des Plaideurs qui en comparaison de l'un 

26 



402 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

et de l'autre ne sont plus qu'une aigre et sèche et mauvaise 
petite comédie de séminaire, faite pour être jouée le jour 
de la distribution des prix. 

C'est en ce sens, au sens d'un honneur et d'un amour 
qui se nourrissent mutuellement, qui sont de la même 
race-, de la même noblesse, de la même famille. Et qui 
sont respectivement l'objet de cultes conjugués. C'est 
en ce sens que le Cid est la tragédie du noble jeu comme 
le Menteur est parallèlement et conjointement la comé- 
die du noble jeu. 

Tout est honneur et tout est amour dans Corneille et 
tout est confrontation loyale et noble et beau et jus te jeu. 
Avant tout, que rien ne soit faussé. Que ce grand combat 
constant se livre en pleine égalité. Que nulles chaînées ne 
soient favorisées. Que nulles chances aussi ne soient frau- 
duleusement diminuées. Le contraire de Corneille et ce qu'il 
combat et vise et atteint diamétralement, ce n'est pas 
la faiblesse, c'est la fraude. Voilà le seul ennemi, et le 
honteux objet du seul bannissement. Mais alors d'un 
bannissement total. 

Ainsi se poursuivra dans la grande œuvre cornélienne 
le perpétuel affrontement, la comparaison constante, la 
constante confrontation des êtres et des vies, des per- 
sonnages et des thèses. Dieu même est honnête homme 
et devant Dieu la thèse de Dieu même ne sera point 
avantagée. Ce qu'il y a de plus fort et de plus grand dans 
Polyeucte, c'est certainement l'absence totale de fraude 
pieuse ; et de cette exécrable dévotion frauduleuse. 

C'est la poétique de la comparaison ; et de la compa- 
raison parfaite. Dieu sera comparé, comme les autres ; 
loyalement, comme les autres ; il sera comparé aux faux 



NOTE SUR M. DESCARTES 403 

dieux. Et il sera trouvé meilleur de la quantité juste, qui 
est l'infini, mais de rien de plus. Et dans la composition 
de cet infini si je puis dire il n'entrera pas un atome de 
frauduleux. 

Telle est la poétique de Corneille. Une immense et 
constante comparaison loyale. Une immense et constante 
comparaison de beauté. Une immense et constante com- 
paraison de grâce et de force. Le combat de Rodrigue et 
du comte étendu à tout le monde. Et à Dieu même. Le 
combat de Dieu étendu à Dieu même. Et Dieu n'y sera 
aucunement avantagé. C'est-à-dire qu'il n'y recevra 
aucun avantage supplémentaire, aucun avantage fraudu- 
leux, aucun avantage en plus si je puis dire de ses avan- 
tages naturels qui sont les avantages de sa nature et de sa 
grâce. Ce n'est pas lui qui a peur que Dieu ne soit pas assez 
fort. Dans les combats. Dans les comparaisons. Ce n'est 
pas lui qui ajouterait des preuves de l'existence de Dieu. 
Qui en mettrait de trop, comme nos théologiens. 
Ce n'est pas lui qui a peur que Dieu ne soit pas assez 
bien comme il est. 

Telle est l'éclatante et unique beauté de Polyeucte. 
Ce n'est pas seulement que la pensée jaillisse pleine et 
intacte dans la poétique et que la proposition demeure 
pleine et intacte dans le vers. C'est que le saint et le 
martyr et que Dieu même n'y reçoivent aucun accroisse- 
ment frauduleux. Il ne leur en met pas de trop. 

Voilà l'éclatante et unique beauté de Polyeucte. C'est 
ce magnifique dévêtement du saint, du martyr et de 
Dieu. C'est ce désarmement magnifique. Nul manteau de 
vertu, de nos maigres vertus. Les Théologales seules. 
Nul manteau de nos fausses vertus. Nul manteau magique. 



404 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Les tenants de la bonne cause ne reçoivent nulle arme 
frauduleuse, nul armement frauduleux. Il est si rare que 
les tenants de la bonne cause ne reçoivent pas une mer- 
veilleuse armure, c'est-à-dire une armure frauduleuse. 
C'est-à-dire, il est si rare que les tenants de la bonne cause 
n'aient pas peur. 



CINQUIÈME FRAGMENT 

Polyeucte mesure Sévère. Car sa propre sainteté est 
fondée sur le dépassement et non sur l'ignorance de 
l'héroïsme antique. Et son propre martyre est fondé sur 
le dépassement et non sur l'ignorance de l'antique mar- 
tyre. Et son Dieu est fondé sur le dépassement et non sur 
l'ignorance et sur un certain mépris du monde. 

Le système de pensée de Polyeucte n'exige pas que 
Dieu méconnaisse et ignore et méprise sa propre création, 
le monde sorti de ses mains. (En ceci encore il est tout 
ce qu'il y a de plus contraire au système dévot). 

De là cette humanité de Polyeucte, cette tendresse 
fondue et ferme, et qui va croissant, plus il touche au 
martyre. Il n'admire pas seulement Sévère, il ne l'aime 
pas seulement. C'est plus : 

Il regrette Sévère. 

Et loin que son humanité s'oppose à sa sainteté (comme 
dans le système athée et parallèlement et conjointement 
dans le système dévot), on a l'impression au contraire. 



NOTE SUR M. DESCARTES 405 

on voit que la sainteté est tellement grande que partie 
de l'humanité, fondée sur l'humanité elle se retourne et 
que c'est encore elle qui nourrit l'humanité. Telles sont 
les vraies saintetés et c'est à cela qu'elles se reconnaissent. 
Elles sont contentes, elles débordent, elles en ont toujours 
de trop. Plus il est saint, plus, et par cela même, il est bon. 
Plus il est martyr, plus, et par cela même, il est humain. 
La bonté, l'humanité, la sécurité, le sourire et l'aban- 
donnement de ceux qui savent bien qu'ils en gagnent 
pour les autres. » 

Une espèce de bonhomie, familière. Et on ne sait quoi 
dans l'héroïsme qui rejoindrait presque le comique. C'est- 
à-dire le vrai héroïsme militaire français. 

Les voici donc, Sévère et lui. Non point comme deux 
rivaux, au sens grossier de ce mot. Non point même comme 
deux émules, au sens de concurrence moderne de ce mot. 
Mais comme deux beaux combattants. C'est toujours le 
combat de Dieu. C'est même le combat de Dieu entre 
celui qui tient pour Dieu et celui qui ne tient pas pour 
Dieu. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui qui tient 
pour Dieu se tienne au moins aussi bien que celui qui ne 
tient pas pour Dieu. 

Chacun défendra sa cause dans son exactitude et dans 
son plein. Chacun se présentera dans son exactitude et 
dans son plein. Et la pensée de Polyeucte c'est que celui 
qui se présente pour Dieu au moins ne se présente pas 
plus mal que celui qui ne se présente pas pour. Dieu.. 

Polyeucte voit Sévère devant lui comme un beau com- 
battant et comme Un beau partenaire digne de lui. Et 
lui-même c'est bien le moins qu'il soit digne de l'autre. 



406 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Polyeucte voit Sévère devant lui en combat, en com- 
paraison avec lui. C'est bien le moins que chacun des deux 
termes de la comparaison soit digne de l'autre. Et il 
faut cela pour que le combat lui-même, pour que la com- 
paraison elle-même soit digne de Dieu qui regarde. Et de 
cette couronne des autres saints et des précédents martyrs 
qui autour de Dieu regardent. 

Devant de tels témoins, devant un tel juge du combat 
comment donner un faux combat, comment livrer un 
combat frauduleux. * 

Devant de telles compétences, comment livrer un com- 
bat inopérant. 

A de tels spectateurs comment donner un spectacle 
faussé, un spectacle truqué, comment présenter un spec 
tacle frauduleux. 

A de tels assesseurs, devant un tel juge du combat, 
devant celui qui voit tout, devant celui qui pèse les impon- 
dérables mêmes, devant un juge du camp, devant un 
maître-du-camp juste comment ne pas donner un combat 
juste, comment ne pas présenter une comparaison juste. 

Il faut, pour Polyeucte, il faut que devant Dieu, c'est- 
à-dire jusque dans les recoins les plus secrets de l'âme 
et de l'être le combat soit intégralement loyal, que la 
comparaison soit intégralement à égalité. 

Il ferait beau voir que le tenant de Dieu présentât 
l'ombre d'une pensée frauduleuse en face du tenant qui 
n'est. pas de Dieu. 

Pour Polyeucte, Sévère est un chevalier romain cl lui- 
même Polyeucte est un chevalier chrétien. La loi de 



NOTE SUR M. DESCARTES 407 

chevalerie, la loyauté de chevalerie gouvernera donc tout 
le combat, réglera toute la comparaison. Tl ferait beau 
voir que dans un combat de chevalerie, dans une com- 
paraison de chevalerie entre un tenant qui est de chevale- 
rie et un tenant qui n'est pas de chevalerie ce fût le 
tenant qui est de chevalerie qui manquât aux lois de 
chevalerie, à la loyauté de chevalerie. 

Polyeucte annonce ainsi, il annonce au troisième siècle 
et dans Corneille il rassemble et résume et présente magni- 
fiquement le système de pensée, la règle indéréglable qui 
dans tous les siècles de chrétienté a gouverné pour 
le chrétien la relation du chrétien au non-chrétien. C'est 
la règle, c'est le système de pensée de la juste guerre, du 
combat loyal, de la comparaison à égalité. 

Cette règle éclate, comme il fallait s'y attendre, dans 
les croisades. Au temps de Polyeucte il ne fallait pas que 
le chrétien fût inférieur au païen même en honneur païen. 
Au temps de la croisade il ne faut pas que le chrétien soit 
inférieur à l'infidèle, il ne faut pas que le chevalier chré- 
tien soit vaincu par le « chevalier » arabe même en honneur 
infidèle. De là, cette comparaison d'honneur, cette joute 
constante de courtoisie qui s'établit rapidement dans la 
croisade entre tout homme de chevalerie franque et tout 
homme de « chevalerie » musulmane. 

Et tout ceci rentre dans l'immense règle générale de ne 
pas scandaliser. Nolite scandalizare. Pour la même raison 
qu'il ne faut pas scandahser les enfants, pour la même 
raison il ne faut pas scandaliser aussi les païens et les 
infidèles. Eux aussi ils sont des ignorants ; et par consé- 
quent en un certain sens des innocents et en un certain 
sens des enfants, car ils ne connaissent pas le vrai Dieu et 



408 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

par conséquent ils ne peuvent pas l'offenser et par consé- 
quent ils ne peuvent pas pécher comme nous. Ils n'ont 
pas cet affreux privilège de (pouvoir) pécher comme nous. 
C'est tout le système d'un Polyeucte et sans parler d'un 
Godefroy de Bouillon c'est tout le système d'un saint 
Louis. 

C'est tout le système de mesure, de pensée d'un 
Polyeucte. Quand le chrétien est en présence du païen, 
quand le chrétien entre en comparaison avec le païen, 
(et il est toujours en présence du païen, il entre toujours 
en comparaison avec le païen), il ne suffit pas que le chré- 
tien vainque en lui-même et pour lui-même et dans son 
système de mesure et de pensée. Il ne suffit même pas si je 
puis dire qu'il vainque pour Dieu. Et devant Dieu. 
Il faut encore en outre qu'il vainque pour l'autre. Il faut 
encore qu'il vainque dans le système de l'autre. Polyeucte 
ne se contentera pas à moins. Il faut qu'il vainqije aussi 
dans l'honneur qui est dans le système de l'autre. Et 
comme lui regrette Sévère, il faut, il veut que Sévère aussi 
le regrette. Comme lui regrette que Sévère ne soit pas 
chrétien, il faut, il veut que Sévère aussi regrette que 
Polyeucte ne soit pas demeuré païen. Ce regret de 
Polyeucte au cœur de Sévère, c'est le seul point vulné- 
rable qu'il puisse y avoir dans le cœur de Sévère, ne 
l'oublions pas, car c'est le seul point de recours que nous 
y ayons contre l'habitude (et ici nous retrouvons les 
irrévocables acquisitions du langage bergsonien, de la 
pensée bergsonienne). (Et que nous ne pourrions point 
pousser ainsi à fond ces analyses du cœur chrétien si un 
Bergson aussi n'était point intervenu). Sévère est un 
homme habitué à tout ; et par conséquent qui ne mouille 



NOTE SUR M. DESCARTES 409 

pas à la grâce ; et âur qui la grâce n'a aucun point de 
prise. Sévère est un homme habitué à tout et notamment 
à tout le païen et sur qui par conséquent le chrétien n'a 
aucun point de prise, excepté qu'il n'est point habitué à 
ceci, qu'il n'est point fait à ceci et que l'on voit bien qu'il 
ne s'y fera jamais : qu'un homme comme Polyeucte soit 
devenu chrétien. 

Voilà le point d'inhabitude et c'est le seul que nous 
ayons. Il veut bien que tout le monde soit chrétien. Il 
est habitué à ce que tout le monde soit chrétien. Il n'est 
pas habitué à ce que Polyeucte soit chrétien. 

C'est pour lui une sorte de scandale (dans son système) 
et ce point de scandale est aussi le seul point d'inhabitude 
et ainsi le seul point vulnérable que nous ayons. C'est 
le seul point d'ouverture et d'entrée et de pénétration. 
C'est le seul point par lequel nous puissions espérer que 
la grâce puisse passer jamais. 

C'est ainsi aussi notre seul point d'espérance. 

Et ici nous retrouvons cette diamétrale contrariété de 
l'espérance à l'habitude. 

C'est proprement un scandale à l'envers, un scandale 
dans le bon sens. Le scandale était précisément ceci, 
consistant précisément en ceci : une rupture de 
l'habitude, un point, une rupture par intercalation 
d'inhabitude. 

Un scandale ainsi à l'envers, un scandale dans le bon 
sens est ainsi une des formes mêmes, et une des plus fré- 
quentes, et une des essentielles, de l'éclatement de la 
grâce. 

Si, l'habitude est ce qui introduit l'amortissement de 
la grâce, le scandale à l'envers, le scandale dans le bon 



410 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sens est ce qui rompt cet amortissement, étant ce qui 
rompt cette habiude. 

Ainsi le scandale à l'envers, le scandale dans le bon sens 
est tantôt le point d'éclatement même de la grâce, tantôt 
le point de pénétration que pour on ne sait quelle intro- 
duction ultérieure elle s'est réservé. 

Il ne suffit pas à Polyeucte qu'il vainque Sévère en 
réalité. Il ne suffit pas qu'il vainque Sévère en honneur 
dans la réalité spirituelle et en lui-même et devant lui- 
même et devant les autres saints et devant les précédents 
martyrs et devant Néarque et devant Dieu. 

Il veut encore, il faut encore qu'il vainque (en honneur) 
Sévère devant Sévère lui-même et dans le système de 
Sévère. Il faut que Sévère garde au flanc ce point de 
blessure, il faut qu'il emporte ce point d'inquiétude et ce 
point de mémoire, ce point d'inhabitude et ce point de 
scandale que Pol^'^eucte est chrétien et qu'il a été vaincu 
en honneur par un chrétien. 

Car si tout point d'inquiétude coïncide avec un point 
d'inhabitude, c'est parce que les surfaces mêmes de la 
quiétude viennent en coïncidence avec les surfaces mêmes 
de l'habitude. 

Tout point d'inhabitude est un point d'inquiétude. 
Toute plaine d'habitude est une plaine de quiétude. 

Or Sévère ne peut compter que dans le système de 
compte de Sévère. Sévère ne peut mesurer que dans le 
système de mesure de Sévère. Autrement il serait converti, 
lui-même, il serait chrétien, il serait avec Polyeucte et 
non pas en face de Polyeucte et le problème ne se poserait 
plus. 



NOTE SUR M. DESCARTES 4II 

Il ne serait plus en comparaison avec Polyeucte. Il 
serait en communion avec Polyeucte et le problème ne se 
poserait pas. 

Or, on pense bien que ce n'est pas Corneille qui 
escamoterait un problème, ou qui en maquillerait les 
données. Ou qui Tétoufferait. Tout l'en garde, et ce génie, 
que nous avons dit, et cette intelligence, que nous avons 
dite, et ce système de totale loyauté qui est ce même dont 
nous parlons. 

Pour que la comparaison ne soit pas truquée, pour que 
la dif3&culté ne soit pas frauduleusement éludée, pour que 
le problème demeure et soit présenté dans son exactitude 
et dans son plein il faut que Sévère soit lui-même et natu- 
rellement ne sorte pas du système de Sévère. Ni du système 
de pensée, ni du système de mesure. 

Dès lors pour que Sévère emporte ce point d'inquiétude 
et ce point de mémoire, ce point d'inhabitude et ce point 
de scandale, pour qu'il soit atteint au moins de cette 
atteinte, pour qu'il soit touché au moins en ce point il ne 
suffit pas que Polyeucte vainque Sévère devant Dieu, 
il faut qu'il le vainque devant Sévère. 

Disons-le rigoureusement : les mesures de Dieu, les 
calculs de Dieu ne comptent pas pour Sévère. Autrement 
il serait chrétien. 

Le système de Dieu ne compte pas pour Sévère. C'est 
le système de Sévère et il n'y a que le système de Sévère 
qui compte pour Sévère. 

Il ne suffit donc pas que Polyeucte vainque (en honneur, 
en grandeur) dans les comptes de Dieu, il faut qu'il vainque 
dans les comptes de Sévère. 

Si l'on veut que Sévère emporte ce point d'insécurité. 



412 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

11 ne suffit pas que Polyeucte vainque dans le système 
de Dieu, il faut qu'il vainque dans le système de Sévère. 

C'est ce que j'ai dit je crois dans le Porche du mystère 
de la deuxième vertu ou dans \e Mystère des saints Innocents, 
que celui qui aime entre dans la dépendance de celui qui 
est aimé et qu'ainsi "Dieu même entre dans la dépendance 
de celui qu'il veut gagner. 

Quand le bon pasteur part à la recherche de la brebis 
égarée, il entre dans la dépendance de la brebis égarée 
et on peut dire que pour la trouver il se guide sur elle et 
sur ses errements. 

Celui qui cherche entre dans la dépendance de Celui qui 
est cherché. 

Celui qui veut gagner entre dans la dépendance de celui 
qu'il veut gagner. 

Ainsi, non seulement Polyeucte entre dans la dépen- 
dance de Sévère, mais Dieu même entre dans la dépen- 
dance de Sévère. Car il faut que Sévère ne s'en retourne 
point indemne. 

Il faut que Sévère ne s'en retourne point sans une cer- 
taine blessure. En un mot il faut que Sévère ne s'en 
retourne point comme il était venu. 

Et non seulement eux mais tout le monde chrétien, il 
faut que tout le monde chrétien entre ainsi dans la dépen- 
dance du monde païen, car il ne faut pas que le monde 
païen s'en retourne indemne et sans une certaine blessure. 
Il ne faut pas que le monde païen s'en retourne comme 
il était venu. 

Il ne suffit pas que l'être même de Polyeucte vainque 
en lui-même et devant lui-même et devant Dieu. Il 



NOTE SUR M. DESCARTES 413 

faut que l'image de Polyeucte vainque dans l'esprit de 
Sévère. Sévère ne peut pas connaître Polyeucte lui-même. 
Il ne peut pas connaître l'être de Polyeucte. Autrement, 
il serait chrétien. Car connaître ici c'est connaître en com- 
munion. Il ne peut connaître qu'une certaine image de 
Polyeucte. Celle qu'il a. Et c'est une image païenne. 
Polyeucte tient extrêmement à ce que cette image 
(païenne) de lui soit une haute image et une image de 
grandeur et une image d'honneur et pour Sévère et dans 
Sévère l'image de celui qui l'a vaincu en un honneur même 
païen. C'est dans le jeu même de Sévère qu'il faut que 
Polyeucte gagne. Car Sévère ne comprend pas l'autre jeu. 
Et pour qu'il se rende compte que Polyeucte gagne et que 
Polyeucte vainc il faut que ce soit dans son système de 
jeu que Polyeucte gagne et que Polyeucte vainque. 

C'est le système et c'est la théorie même de l'image. 
Nulle sûreté de conscience, même intégrale, ne suffit à 
Polyeucte. Il ne suffit pas qu'il soit sûr de soi, conscius 
'sui, et qu'il ait intégralement raison avec lui-même. Il 
ne suffit pas même qu'il soit de Dieu c'est-à-dire du juge- 
ment que Dieu porte sur lui et de la connaissance que Dieu 
a de lui. Il faut encore qu'il soit sûr d'un jugement infirme 
parce que c'est tout de même un jugement d'honneur. 
Et il faut encore qu'il soit sûr d'une connaissance inexacte, 
imparfaite, transposée, parce que c'est tout de même une 
connaissance d'honneur. Il ne lui suffit pas qu'il ait 
intégralement raison avec lui-même. Il ne lui suffit 
même pas qu'il ait intégralement raison avec Dieu. Il 
faut encore qu'il ait raison devant celui-ci, qui ne s'y 
connaît pas, parce que celui-ci est tout de même un 
homme d'honneur. 



414 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Il ne suffit pas que dans l'adoration et le martyre il 
donne à Dieu tout son être. Il faut encore que dans la 
conversation, (et aussi dans Tadoration et le martyre), 
il donne de lui une certaine image à ce grand païen. 

Il ne suffit pas que dans le chrétien il donne tout. li 
faut encore que dans le païen il donne autre chose, une 
image. 

Singulière situation. Le plus ne suffit pas. Il faut y 
ajouter le moins. 

Il ne suffit pas qu'il vainque pour Dieu, qui s*y connaît 
peut-être. Il faut qu'il y ajoute qu'il vainque aussi pour 
cet autre, qui n'est qu'un homme d'honneur. 

A une connaissance absolue il faut qu'il ajoute. A une 
connaissance parfaite il faut qu'il ajoute. Quoi. La con- 
naissance imparfaite, la connaissance inexacte, la con- 
naissance infirme, la noble connaissance qu'aura de lui 
cet homme d'honneur, ce païen. 

Il ne suffit pas que le monde chrétien révèle son être 
et donne le plein de son amour et de son être devant 
Dieu. Il faut aussi qu'il donne une certaine haute image 
de lui au monde païen. 

CHARLES PÉGUY 



415 
JOURNAL SANS DATES 

CONVERSATION AVEC UN ALLEMAND 

QUELQUES ANNÉES AVANT LA GUERRE 

Je voudrais que l'on ne se méprît pas sur le sentiment 
qui me fait donner ici ces notes. Je les crois d'un certain 
intérêt psychologique ; mais, bien que quelques traits de la 
figure de B. R. accusent une inquiétante ressemblance avec 
ceux que certains nous baillent aujourd'hui pour les plus 
marquants de la race germanique, je doute qu'il soit pru- 
dent de s'attacher trop à leur valeur représentative. Libre 
au lecteur de généraliser ; je n'ai fait ici, d'après nature, 
que le portrait d'un individu, à une époque oii aucune des 
considérations ne pouvaient intervenir, qui risquent aujour- 
d'hui de fausser un peu notre peinture. Je transcris ces 
notes, sans y rien changer, telles que je les pris en juin 1904 
le lendemain du jour de cette unique rencontre. 

A. G. 

Dans le hall de l'hôtel, où j'arrive très exactement à 
l'heure dite, B. R. m'attendait depuis une demi-heure déjà ; 
assis en face de la porte, il tenait ostensiblement à la 
main, pour m'aider aie reconnaître, l'enveloppe du message 
par lequel je lui avais donné rendez-vous. Je m'avançai 
incertain dans le hall. Je vis aussitôt cette figure glabre, 
comme passée au chlore, ce corps trop grand pour qui 
tous les sièges sont bas... Je souhaitai ardemment que 
ce fût lui. C'était lui. Von M. n'avait pas exagéré son 
élégance. B. R. était parfaitement mis, paraissait plus 



4l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

anglais qu'allemand, et je ne m'étonnai point lorsque, un 
peu plus tard, il me dit que sa mère était anglaise. 

Je l'emmène au restaurant de l'hôtel terminus. La con- 
versation d'abord un peu traînante au début du repas, 
bientôt s'anime. B. R. parle cependant avec une extrême 
lenteur, cherchant ses mots, ou même ses idées, mais très 
correctement, sans accent. Vers la fin du jour il m'a dit : 

— Monsieur Gide, il faut que vous compreniez qu'en 
allemand je ne parlerais pas plus vite. Je ne peux plus 
parler vite, à présent. 

Il sort de prison; je le sais, mais il croit que je n'en sais 
rien ; cache admirablement une légère inquiétude lors- 
qu'il apprend que Von M. m'a parlé de lui. Il retourne à 
Bonn le soir même ; il vient donc à Paris tout unique- 
ment pour me voir. 

— Qu'est-ce qui vous a fait désirer me connaître ? 

^- Brusquement, dit-il, quand, dans votre Immora- 
liste, je suis arrivé au passage où Moktir vole une paire de 
ciseaux et où Michel, qui l'a vu faire, sourit. 

Un grand silence, puis très lentement : 

— Monsieur Gide. Est-ce que vous savez que... je 
sors de prison ? 

A voix très basse et lui prenant la main : 

— Oui, je le sais. 

Quand ma main touche la sienne, il s'exalte un peu, 
et d'une voix à peine un peu plus chaude : 

— Mais vous savez que j'en suis sorti seulement depuis 
quatre jours.... et que j'y suis resté quatorze mois... 

— Je croyais trois mois seulement. 

— Depuis ces quatre jours, je n'ai pas encore dormi. 

— Vous semblez extraordinairement fatigué. 



JOURNAL SANS DATES 417 

— Ces derniers temps de prison, je ne pouvais presque 
plus manger... par contraction nerveuse, et tenez, mon 
menton... A ma sortie de prison, ma femme m'attendait ; 
pendant une demi-heure je suis resté sans pouvoir lui 
parler, contracté, sans pouvoir articuler une parole... 

La fatigue à la fois et la surtension de tous ses traits, 
le tremblement de ses muscles. 

— Mais à présent j'ai absolument besoin de parler. En 
Allemagne je ne peux plus parler à personne ; c'est à vous 
que j'ai besoin de parler ; à ma femme ce n'est pas la 
même chose. Quand je lui ai dit mon intention d'aller 
vous voir, elle m'a approuvé ; m'a tout de suite dit que 
je devais partir. Je serais même venu plus tôt, mais, 
avant de partir, j'ai voulu essayer de parler, de m'ex- 
pliquer avec l'ami qui... avec celui... enfin... 

— Qui vous a fait condamner. 

— Oui, n'est-ce pas? Je savais bien que, si je lui avais 
demandé cette somme, il me l'aurait donnée tout de suite ; 
mais... il n'a pas compris pourquoi j'avais agi ainsi... Je 
voulais lui expliquer... oh! non pas pourquoi je... mais qu'il 
n'auirait pas dû exiger cette condamnation... parce que, en 
cinq ans je savais que je pourrais payer toute ma dette ; 
mais à condition qu'on me laisse de quoi vivre d'ici là. 

— Et qu'a-t-il répondu ? 

— Il a sonné son domestique pour me faire mettre à 
la porte. 

Un silence ; il reprend avec un peu plus d'animation : 

— Oui, en cinq ans, je sais que je pourrais tout payer, 
avec mes traductions et mes livres ; mais ils ont mis inter- 
diction sur tout ce qui pouvait me rapporter. Je suis forcé 
maintenant de faire paraître sous la signature de ma femme 

37 



4l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

OU SOUS des noms d'emprunt. Je suis un terrible travailleur. 
Savez-vous bien qu'en prison, pendant ces quatorze mois 
j'ai traduit quarante volumes. Toute la correspondance de 
Flaubert, Bouvart et Pécuchet, tout Wells, quatre volumes 
de Meredith, trois de Quincey, les deux vôtres enfin. 

— Comment ! vous les avez déjà traduits ? 

— Complètement. Ma femme les lit à présent. J'ai 
toujours eu une énorme puissance de travail. A 
seize ans, j'ai perdu mon père ; c'était un très riche 
industriel du Mecklembourg qui, l'année de sa mort, se 
ruina complètement. Ma mère et mes trois sœurs n'eurent 
pour vivre que l'argent que je gagnais avec mes leçons. 
Il faut vous dire qu'à seize ans j'avais exactement le 
même aspect physique qu'à présent. (Cela n'est pas beau- 
coup dire, car aujourd'hui, à vingt-six ans, il en paraît 
à peine vingt-deux.) Les parents de mes élèves ne savaient 
pas, ne soupçonnaient pas mon âge. Des leçons de grec, 
de latin, de français, d'anglais; j'ai donné jusqu'à quatre- 
vingts leçons par semaine. Et ajoutez que je ne savais ni 
latin, ni grec; latin et grec j'ai dû les apprendre tout en 
donnant mes leçons. Je suis, pour le latin et pour le grec, 
un... comment dites- vous... un autodidacte, n'est-ce pas ? 

— Vous avez trois sœurs ? 

— J'en avais neuf, et je les ai perdues. Toutes sont 
mortes de... 

Il cherche et dit en allemand : Eklampseien. 

— Moi, je suis le dixième enfant. Le D' X... qui 
est très célèbre en Allemagne prétend que si j'ai réchappé, 
c'est que, seul, je n'ai pas été nourri par ma mère... Cela 
ne vous ennuie pas que je vous parle ainsi de ma famille ? 
Oui, ma mère a vu mourir ses neuf filles, ou du moins... 



JOURNAL SANS DATES 419 

je lui ai caché la mort de la dernière, qui était mariée en 
Amérique ; ma mère était à ce moment très malade elle- 
même et, quelques semaines plus tard, je l'ai perdue. 

— Vous aviez quel âge ? 

— Dix-huit ans. 

— De sorte qu'à présent vous êtes seul. 

Il répète machinalement : « Oui, seul », puis reprend : 

— Ma mère était une femme admirable. Tout ce qu'il 
y a de bon sur la terre, oui, de grandement bon, elle l'avait. 
Je ne peux penser à elle sans larmes. 

Je le regarde machinalement ; ses yeux sont parfaite- 
ment secs. 

— A son lit de mort elle m'a dit : « Kind, dass du stolz 
hleihe ))i, puis elle s'est tournée vers une amie qui l'assistait 
et lui a murmuré : « Ich furchte es gehe schlecht mit ihm ))-. 

— Est-ce que quelque chose en vous pouvait lui faire 
pressentir... 

— Rien encore. 

Un long silence. Puis : 

— Il faut que je vous avertisse. Monsieur Gide, que 
je mens constamment. 

— De cela aussi Von M. m'avait averti, lui dis-je. 

— Oui, mais il n'a jamais compris la valeur de mes 
mensonges. Je voudrais vous faire comprendre ; ce n'est 
pas ce que vous croyez... J'éprouve le même besoin de 
mentir et la même satisfaction à mentir qu'un autre à 
montrerlavérité... Non, ce n'est pas ce que vous croyez... 
Tenez par exemple : quand quelqu'un entend un bruit subit à 
son côté, il tourne la tête (Il me saisit le bras) : moi pas I 

I. « Enfant, puisses-tu rester fier. » 

^. « Je crains bien qu'il ne tourne mal. » 



420 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

OU quand je la tourne, c'est volontairement : je mens. 

— Quand avez-vous commencé à mentir ? 

— Sitôt après la mort de ma mère. 
Un silence : 

— C'est le mensonge qui attache à moi ma femme ; 
c'eît mon extraordinaire faculté de mentir. Quand elle l'a 
sentie, elle a quitté pour moi son mari, son enfant; elle a 
tout quitté pour me suivre. J'ai d'abord voulu l'aban- 
donner ; puis j'ai compris que je ne pouvais pas me passer 
d'elle : c'est avec elle que je mens le plus volontiers. Par- 
fois cela amène entre nous des scènes terribles. Mais c'est 
toujours le mensonge qui à la fin est le plus fort. Ce 
soir je pars la rejoindre ; nous devons nous marier 
dans deux mois. D'ici là nous allons vivre en Suisse ; 
en rentrant je vends tout ce que j'ai et tous deux nous 
vivons pour cent francs par mois. 

Le déjeuner est fini ; il m'offre une cigarette dans le 
plus élégant étui que j'aie vu. J'admire aussi une boîte 
d'allumettes, en argent ainsi que l'étui ; les moindres 
objets qu'il porte sont d'un goût parfait, d'une élégance 
sobre et cachée. 

— Oui, dit-il, j'aime passionnément l'élégance. Mais tout 
xela va être vendu. Oh! les vêtements que j'ai sur moi ont 
été quatorze mois dans ma valise ; il y paraît un peu... 

Nous nous levons de table. 

— A quelle heure est votre train ? 

— A minuit moins le quart ; c'est le seul qui ait des 
troisièmes. 

— Avez-vous quelqu'un à voir, quelque chose à faire 
à Paris ? 



JOURNAL SANS DATES 421 

— Non, rien. Je suis venu uniquement pour parler avec 
vous. 

Craignant pourtant que la journée ne soit longue, je 
lui demande si cela ne l'intéresserait pas de voir un peu 
de peinture. 

— Oh ! me dit-il, non ; pas encore. Tenez, si vous voulez 
me faire plaisir, emmenez-moi aux Champs-Elysées. 

Une voiture nous mène au bois, traversant le parc 
Monceau. 

En déjeunant, je le voyais de face. Je remarque, à côté 
de lui, combien il est différent, de profil. De face, on 
est séduit par son sourire presque enfantin; de profil, 
l'expression de son menton inquiète. 

Nous reparlons de sa prison. 

— Elle a eu ceci de bon, me dit-il, qu'elle a supprimé 
chez moi, complètement, tout remords, tout scrupule. 

— Et maintenant que la société vous a frappé, vous 
vous sentez tous droits contre elle... 

— Oui, tous les droits. 

— Lutter contre la société, cela est passionnant, mais 
elle vous vaincra. 

— Non. Je suis terriblement fort. 

Il dit cela sans forfanterie aucune, avec une simple 
conviction. 

Au moins, pensai-je, en cas de demande d'argent (car 
je garde une vague crainte qu'il ne soit venu à Paris pour 
me taper), ma phrase est prête : Si je vous aidais, vbus ne 
m'intéresseriez plus. Mais pour me mettre mieux en 
garde, profitant d'un moment où il affirme son amour 
de l'opulence : 

— Moi pas, je vous l'avoue, ripostai-je ; bien qu'elle 



422 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ne me déplaise point chez les autres. Je ne voudrais pas 
être Byron ; mais j'aimerais de l'avoir connu... 
Je sens qu'il m'écoute un peu moins, et pour le ressaisir : 

— C'est par là que m'a tant intéressé votre première 
plaquette (sur Oscar Wilde). Je crois très juste l'antago- 
nisme où vous placiez la vie et l'art... 

Il m'interrompt. 

— Eh bien ! moi je ne trouve pas cela juste du tout. 
Ou plutôt... si vous voulez... oui, il est dangereux pour 
l'artiste de chercher à vivre ; mais c'est précisément parce 
que, moi, je prétends vivre, que je dis que je ne suis pas 
un artiste. C'est le besoin d'argent qui maintenant me 
fait écrire. L'œuvre d'art n'est pour moi qu'un pis-aller. 
Je préfère la vie. 

— Mais, dis- je, dans votre brochure vous affirmiez pré- 
cisément le contraire. 

-^ Oui. Je mentais. Mais vous, vous mentiez donc en 
écrivant les Nourritures... Tenez (et il étend le bras 
dans un geste admirable) de seulement étendre mon bras, 
j'éprouve plus de joie qu'à écrire le plus beau livre du 
monde. L'action, c'est cela que je veux ; oui, l'action la 
plus intense... intense,... jusqu'au meurtre... > 

Long silence. 

— Non, dis-je enfin, désireux de bien prendre position, 
l'action ne m'intéresse point tant par la sensation qu'elle 
me donne que par ses suites, son retentissement. Voilà 
pourquoi si elle m'intéresse passionnément, je crois qu'elle 
m'intéresse davantage encore commise par un autre. J'ai 
peur, comprenez-moi, de m'y compromettre. Je veux dire 
de limiter par ce que je fais, ce que je pourrai faire. De 
penser que parce que j'ai fait ceci, je ne pourrai plus faire 



JOURNAL SANS DATES 423 

cela, voilà qui me devient intolérable. J'aime mieux faire 
agir que d'agir. 

— Jamais quelqu'un d'autre que vous n'agira comme 
vous eussiez agi vous-même. Cela n'est pas la même chose. 
Monsieur Gide, je voudrais vous dire encore quelque chose. 
(Il hésite.) Je ne trouve pas les mots. 

— Dites-le en allemand. 

— En allemand je ne le dirais pas mieux. Depuis 
longtemps je cherche les paroles. Non, je suis trop ner- 
veux encore. Je ne peux pas. J'ai comme un poids 
horrible sur la tête, et mon corps ne me fait plus l'effet 
d'être à moi. Je vous ai écrit, sitôt hors de prison, une 
longue lettre. Non, vous ne l'avez pas reçue. Avant de 
vous l'envoyer je voulais... yous voir. 

— ■ Est-ce moi qui suis cause, à présent, que vous ne 
pouvez pas me parler ? 

— Non, aujourd'hui, c'est inutile ; je ne pourrai pas 
vous le dire. 

La voiture rentre dans Paris. 

— OÙ dois- je vous mener ? 

— Puis- je vous demander un service d'ordre tout pra- 
tique ? Il semble extrêmement hésitant et je recommence 
à penser : C'est le moment de la tape. Mais non ; 
simplement, il reprend : 

— Savez- vous où je puis trouver du henné ? 

Nous passons rue Saint-Honoré. Je le mène chez 
le coiffeur PhiHppe. Et là, je lui dis adieu brusquement, 
éprouvant qu'il est particuHèrement difficile de prendre 
congé à 4 heures de quelqu'un qui vient de Cologne 
exprès pour vous voir, et dont le train ne part qu'à 
minuit. andré gide 



424 



REFLEXIONS SUR 
LA LITTÉRATURE 

LE MASQUE DE SHAKESPEARE ^' 

M. Abel Lefranc rattache à bon droit ses deux derniers 
volumes qui ont fait quelque éclat à toute la série des travaux 
heureux de sa vie savante. Servi dans la découverte de l'inédit 
par un véritable flair d'explorateur, il a fait son tributaire qui- 
conque étudiera désormais Rabelais, Marguerite de Navarre 
et Marot. Il faut espérer qu'il ajoutera à notre fortune les 
découvertes Sur Molière auxquelles il fait allusion dans son 
présent livre et qui sont restées jusqu'ici confinées dans son 
enseignement. Sa méthode est une méthode historique et 
érudite qui consiste à penser que les écrivains inventent 
littéralement peu et s'inspirent constamment d'une réalité 
contemporaine qu'il est possible de retrouver. Cette méthode 
qu'appliquaient instinctivement et sans grande conséquence 
au cours de leurs promenades archéologiques les Ampère et 
les Boissier a fourni déjà à la science française et à l'exégèse 
des grands auteurs un chef-d'œuvre, les Phéniciens et 

I. Sous le masque de William Shakespeare, William Stanley, 
F/e comte de Derby, par Abel Lefranc (Fayot). — L'Affaire 
Shakespeare, par Jacques Boulenger (Champion). 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 425 

l'Odyssée de Bérard, dont M. Lefranc a mérité que ses 
Navigations de Pantagruel, de plan, d'intention et de résultat 
analogues, fussent rapprochées. 

Or, M. Lefranc, depuis le commencement de sa carrière, 
songeait, nous dit-il, à étudier dans cet esprit l'œuvre 
shakespearienne ou plutôt le mystère shakespearien. Rien 
de plus dif&cile, le cas Shakespeare étant unique, privilégié 
à rebours : il est impossible en effet d'établir un ordre satis- 
faisant de rapports entre ce que nous savons de la vie de 
Shakespeare et le contenu des trente-huit pièces qui portent 
son nom, c'est-à-dire de la plus formidable explosion de vie 
idéale qui soit sortie d'une tête pensante. Dès lors pour 
le critique deux attitudes possibles : ou bien étendre considé- 
rablement par des hypothèses nos connaissances sur Shakes- 
peare et faire rentrer la composition de son théâtre dans le 
lit commode de ces hypothèses ; ou bien transférer la paternité 
de ce théâtre à un auteur dont la vie, les mœurs, la carrière 
correspondraient au caractère de l'œuvre shakespearienne. 
Le mystère y est tel que rien n'interdit a priori la seconde 
méthode. Remarquons qu'il y avait déjà dans l'antiquité 
une question térentienne analogue à la question shakespea- 
rienne. Certains faisaient de l'esclave africain Térence le 
prête-nom de Scipion et de Lelius, et Montaigne se déclare 
de cet avis pour des raisons fort analogues à celles qui ont 
fait attribuer le théâtre de Shakespeare à un membre de 
l'aristocratie anglaise, lord Verulam, lord Rutland ou lord 
Derby, 

C'est pour défendre la cause de ce dernier que M. Lefranc 
a écrit son plaidoyer. On ne saurait guère en effet employer 
un autre mot. Très convaincu de la vérité de sa cause, 
M. Lefranc la soutient d'un bout à l'autre avec une ardeur 
verbeuse et combative d'avocat qui rappelle les argumen- 
tations de Victor Cousin, pèse désagréablement pendant 
toute la lecture de son livre et présente évidemment moins 



426 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

d'élégance qu'une discussion sobre et circonspecte. Que les 
lecteurs du Petit Parisien aient eu la primeur de la décou- 
verte de M, Lefranc, je ne prétends ni m'en moquer comme 
M. André Beaunier* ni en louer M. Lefranc comme M. Jacques 
Boulenger. Je crois seulement que lorsque des savants vont 
de cette façon au peuple le meilleur serait précisément de 
trancher par leurs qualités propres de réserve scientifique 
et de doute honnête sur le ton d'affirmation tumultueuse en 
usage dans la grosse presse. Ceux à qui la vie militaire a' per- 
mis de vivre pendant des années avec les lecteurs du Petit 
Parisien peuvent affirmer que ces gens simples sont très 
sensibles à la réserve, au sens critique dont pourra faire 
preuve devant eux celui qu'ils jugent plus instruit. J'admets 
fort bien avec M. Boulenger que « si l'on arrivait à captiver 
les lecteurs du Petit Parisien par des controverses d'histoire 
littéraire, cela ne pourrait que profiter aux bonnes lettres 
et à la paix publique », mais à condition de les habituer 
précisément par ces controverses à juger douteux ce qui est 
douteux : excellente garantie de la « paix publique » dans 
les affaires Dreyfus de demain. 

Le bon Zola qu'est M. Lefranc avait été précédé par un 
Bernard Lazare. La piste du véritable auteur des drames de 
Shakespeare, William Stanley, fut découverte dès 1888 par 
un érudit anglais, Greenstredt, qui produisit les textes 
initiaux et dont M. Lefranc nous dit avec une nuance de 
reproche qu'il « évite toujours les déclarations absolues et 
insinue plutôt qu'il n'affirme ». M. Lefranc ne garde point 
cette modération et l'on comprend que ses certitudes 
tumultueuses aient agacé M. André Beaunier qui dans la 
Revue lies Deux Mondes a couvert de fléchettes ses deux 
volumes orange. 

Préoccupé d'exposer son opinion ou plutôt sa certitude, 
M. Lefranc — et c'est peut-être le plus grave reproche 
qu'on puisse lui adresser — ne prend pas assez la peine de 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 42/ 

mettre son lecteur en mesure de contrôler cette opinion. 
C'est en pareille circonstance qu'il faut étaler au bas de ses 
pages toutes ses notes, toutes ses références. M. Lefranc le 
fait en gros, non avec le détail qu'on attendrait d'un maître 
de l'Ecole des Hautes Etudes, Mais enfin lui-même, tout en 
af&rmant avec intransigeance, nous donne ses deux volumes 
comme une contribution à une question ouverte, comme une 
invite aux recherches. Tout cela sera mis au point plus tard. 
Venons-en au vif de la thèse. 

Elle croise deux argumentations : il est impossible que 
William Shakespeare soit l'auteur de son théâtre ; cet auteur 
est William Stanley, comte de Derby. 

La première est la moins convaincante. Quand on lit le 
livre où M. Sidney Lee a condensé tout ce que l'on sait ou 
croit savoir sur la personne de Shakespeare, on s'aperçoit 
que, les témoignages douteux et les hypothèses de M. Lee 
éliminées, il ne reste, comme le remarque M. Boulenger, à 
peu près rien de tout à fait certain. Un homme de Stratford 
vient à Londres, appartient à une troupe de théâtre, la 
fournit de pièces, écrit des poèmes, y gagne une petite for- 
tune dont il va vivre dans son pays natal. Il y a des docu- 
ments juridiques qui nous le montrent revendiquant 
assez âprement ses droits et un testament qui ne mentionne 
aucun livre parmi les biens qu'il laisse. Rien de cela ne montre 
qu'il était capable d'écrire les pièces qui portent son nom, 
rien ne montre qu'il en était incapable. « Il en était incapable, 
dit M. Lefranc, parce que qu'il ne songeait qu'à l'argent, qu'il 
avait une âme d'usurier ». (M. Lefranc, emporté par son ima- 
gination combative, ajoute même qu'il était l'homme d'affai- 
res le plus roué de son temps.) On a déjà objecté à M. Lefranc 
que beaucoup de grands poètes ont pas mal aimé l'argent 
et M. Beaunier a parlé à ce sujet de Victor Hugo. La Bruyère 
s'étonne que Corneille ait écrit de si belles pièces, lui qui était 
très lourd en société et qui ne s'intéressait à ses œuvres 



428 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

que par ce qu'elles lui rapportaient. Ce mot : « Je suis saoul 
de gloire et affamé d'argent » est de Corneille ! Et puis, de 
ce que les rares documents authentiques sur Shakespeare 
sont des documents juridiques, faut-il conclure qu'il fut sur- 
tout un homme d'affaires ? M. Lefranc tourne avec raison 
en ridicule les critiques qui ont vu dans Hamlet une incar- 
nation de Shakespeare. Il serait, au point de vue stratfordien, 
amusant de le voir s'incarner en Shylock comme Henry 
Monnier s' est incarné en Prud'homme qui ressemblait tant à 
son auteur. Tant qu'on s'en tient à l'hypothèse stratfordienne, 
la personne de Shakespeare reste un x, prête à toutes les ima- 
ginations et le théâtre entier et l'auteur lui-même prennent le 
nom d'une de ses pièces : Comme il vous plaira. On peut se 
reposer, à la Montaigne, sur ce doute comme sur un mol 
oreiller de rêves qui prolongerait, en une harmonie prééta- 
blie le rêve enchanté des comédies shakespeariennes. 

Quant à la seconde partie de l'argumentcifcon de 
M. Lefranc, la partie positive, elle est impressionnante. Je 
n'ai pas dissimulé l'attitude de défiance avec laquelle on 
aborde le livre, la mauvaise humeur que donne à l'intel- 
ligence critique le ton de M. Lefranc. Je reconnais d'autre 
part qu'il était difficile à un homme de faire sans enthou- 
siasme et sans passion de si curieuses découvertes. Les 
concordances trouvées par M. Lefranc entre le théâtre 
shakespearien et la carrière de William Stanley seraient 
presque inexplicables si les pièces que Stanley était, comme en 
fait foi le document certain des State Papers, occupé à 
écrire pour des comédiens professionnels ne sont pas celles 
de Shakespeare lui-même. Peut-être toutes les démonstrations 
de M. Lefranc n'ont-elles pas la même valeur, mais celle qui 
concerne Peines d'amour perdues reste assez troublante. Le 
moment n'est pas venu de se prononcer. C'est aux critiques 
anglais, plus habitués au maquis shakespearien que 
M. Lefranc lui-même, qu'il appartient de passer son ouvrage 



REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 429 

au crible. (M. Lefranc se réfère constamment par de longues 
citations à des ouvrages français superficiels ou vieillis, 
aux préfaces de Montégut, à Mézières. Un livre comme celui- 
ci a dû souffrir d'être préparé en dehors de la salle de 
travail du British Muséum.) 

Si par hasard la thèse de M. Lefranc était acceptée par la 
critique anglaise comme la plus vraisemblable, elle substi- 
tuerait un mystère à un autre, le mystère Derby au mystère 
Shakespeare. On se demanderait par quel miracle fabuleux 
le secret a été, jusqu'à M. Lefranc, ou si l'on veut jusqu'à 
Greenstedt, si bien gardé. Lord Derby a laissé publier une 
de ses compositions musicales, sous son nom ; M. Lefranc ne 
nous a encore laissé entrevoir aucune des raisons pour les- 
quelles il aurait esquivé avec tant de soin la paternité de son 
théâtre. (Il paraît nous les promettre pour un autre volume.) 
Ce qui m'inquiète le plus, c'est que, d'après M. Lefranc lui- 
même, ce secret n'aurait pas été tel que plusieurs contem- 
porains du comte ne l'eussent connu. Dans l'Aétion du Colin 
de Spenser, pris par certains critiques pour Shakespeare, 
il voit lord Derby lui-même, et ses preuves sont d'une vrai- 
semblance moyenne. Or Aétion nous est présenté par Spenser 
comme un poète : « Sa muse, pleine de l'invention de hautes 
pensées, sonne comme lui-même, héroïquement. » Spenser 
connaissait donc lord Derby comme l'auteur des trois ou 
quatre premières pièces de Shakespeare et de ses poèmes (ces 
vers sont probablement d'après M. Lefranc de 1594 et, dès 
1591, Spenser avait fait une allusion analogue). Il s'agit là 
des débuts de lord Derby et de son factotum Shakespeare. 
Pareillement, en 161 1, la Tempête, selon M. Lefranc, ne put 
être composée et jouée sous le règne de Jacques I^r, ennemi 
acharné des sorciers, que par quelqu'un qui était capable 
« d'imposer cette œuvre et de briser les résistances et les 
critiques qu'elle devait fatalement susciter », le comte de 
Derby lui-même. (Rien pourtant ne nous prouve que Jac- 



430 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ques 1er fût plus ombrageux en cette matière que Riche- 
lieu qui laissa représenter le Cid en pleine année de Corbie, 
en pleine action de la loi entre le duel, et qui se contenta 
de susciter contre la pièce une critique académique analogue 
à celle que Jacques I^^, auteur de la Démonologie, aurait pu 
écrire lui-même contre la Tempête s'il l'avait jugé à propos. 
Mais enfin, selon M. Lefranc, le secret de lord Derby était 
percé à jour au commencement comme à la fin de sa carrière 
dramatique, et lui-même paraissait porter son masque de 
William Shakespeare non sur la figure, mais à la main. Com- 
ment se fait-il qu'aucun document de l'époque ne nous en ait 
rien révélé, autrement que par des allusions mystérieuses 
(une sorte de Kutsch bertillonesque) qui devaient, pour 
être traduites en clair, attendre trois cents ans la sagacité 
de M. Lefranc ? 

Si la thèse de M. Lefranc est exacte, ce document probant 
finira bien par être trouvé. Après la riche moisson de vrai- 
semblances colligée par un Français qui étudiait à Paris 
au moyen d'une bibliothèque shakespearienne peut-être 
un peu maigre, il serait impossible que des travailleurs 
d'archives lancés, en Angleterre, sur cette piste, ne fissent 
pas quelque lumière. Au cas où rien ne viendrait s'ajouter 
aux probabilités inégales de M. Lefranc, il faudrait se résigner 
à voir là contre sa thèse une preuve négative importante. 

Comme il serait à souhaiter pourtant que cette thèse 
fût exacte ! On le souhaiterait pour M. Lefranc dont l'ardeur 
et l'ingéniosité mériteraient bien cette récompense. On le 
souhaiterait pour la science française, rendant ici à la race 
anglo-saxonne un service digne des poilus dont le sacrifice 
lui vaut aujourd'hui l'hégémonie économique et politique 
de la planète (le livre est dédié à la mémoire de l'aspirant 
Jean Lefranc, tué à l'ennemi après les plus glorieuses cita- 
tions) . On le souhaiterait surtout pour l'illustration des lettres 
et pour la musique de la vie supérieure. Dans l'hypothèse 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 43I 

Shakespeare, Shakespeare est une œuvre. Dans l'hypothèse 
William Stanley, William Stanley est un homme, tout un 
voile se déchire, et du haut en bas, dans une lumière à la 
Rembrandt, un monde nouveafl de la vie intérieure apparaît; 
comme dans Hamîet, les comédiens s'en vont, le monde réel 
demeure. William Stanley, jeune voyageur cultivé qui revient 
en Angleterre pour y être mêlé à la plus terrible tragédie 
domestique (rien n'est plus frappant dans l'ouvrage de 
M. Lefranc que les liens singuliers entre Stanley et Hamlet) 
se crée dans les châteaux et les pavillons où il s'isole une 
existence prodigieuse. L'aventure devient bien plus belle que 
celle de Beckford. Un Derby peut mépriser, comme un Saint- 
Simon, la gloire littéraire, en habiller comme Salluste ce 
Ruy Blas de théâtre, son factotum Shakespeare. La vie réelle 
il la trouve dans sa place et ses devoirs sociaux, et la vie idéale 
dans ce monde de pensées et de songes, de poésie et de musique 
dont il peuple ses œuvres et qui s'en vont parmi les hommes, 
sur une scène de théâtre, tout détachés de lui et vivants pour 
eux-mêmes, et partis pour te, vie éternelle. Il ne fait que 
pousser un peu plus loin ce sentiment profond de tout grand 
artiste qui ne s'intéresse plus à ses œuvres passées, les laisse 
à leur destin, ne pense vraiment qu'à ses œuvres futures, 
— cette nécessité aussi qui s'impose à tout créateur, lors 
de toute création esthétique, de couper le cordon ombilical, 
de dire à l'œuvre : c Va, lève-toi et marche, oublie-moi ». 

Et l'œuvre a marché, l'œuvre l'a oublié. Mais l'œuvre, 
après trois cents ans revient vers lui et lui tend son miroir, 
et nous l'y reconnaissons. Les noms shakespeariens qui, 
autour de la personne de William Shakespeare retombaient 
impersonnels et mats, ici ils peuvent chanter, vibrer, s'unir 
indéfiniment à une personnalité humaine. Ce solitaire de la 
cour et des châteaux c'est Hamlet, c'est Jacques le Mélan- 
colique, c'est Prospero. Prospero ! Quelle divination, alors, 
lui aurait fait clore son œuvre par ce tableau de la magie 



432 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

souveraine dans l'île solitaire, magie qui figurerait peut-être 
les jeux de la magie poétique dans les pavillons 
de son parc, studieux et peuplés de génies ! Et quel son 
dans l'adieu de Prospero ! « Oui, voilà, grâce à votre aide, 
jusqu'où mon art a pu porter sa puissance. Mais j'abjure 
ici cette violente magie, et lorsque je vous aurai ordonné — 
ce que je fais en ce moment — un peu de musique céleste 
pour opérer sur les sens de ces hommes le but {sic, 
traduction de Montégut citée par M. Lefranc) que je pour- 
suis, but que ce charme aérien est destiné à me faire atteindre, 
je briserai ma baguette de commandement, je l'enfouirai 
à plusieurs toises sous la terre ; et plus avant que n'est encore 
descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux. » 
M. Lefranc remarque que la Tempête, dernière pièce écrite 
par William Stanley, figure en tête de l'édition in-folio 
de 1623 (donnée par lui-même sous le nom de Shakespeare 
et avec le portrait de Shakespeare au frontispice. Quand 
M. Lefranc expUquera-t-il ces étrangetés ?) et en conclut qu'il 
voulut faire de cette pièce « comme une introduction à son 
œuvre, comme le programme, en quelque sorte, de sa con- 
ception dé la vie et du monde. » Toute l'œuvre shakespearienne 
prendrait alors un aspect vivant de symphonie unique 
dans la littérature. C'est un nouveau monde vraiment que 
M. Lefranc découvrirait à la critique. 

Et je songe à la satisfaction qu'en recevrait ce problème 
si attirant et si décevant des correspondances entre Montaigne 
et Shakespeare ! Un familier de l'un et de l'autre ne saurait se 
soustraire à l'idée d'un rapport fraternel et très mystérieux 
entre leurs deux génies. Trop mystérieux ! Un Anglais 
a écrit tout un livre pour cataloguer les réminiscences de 
Montaigne dans Shakespeare. (La traduction de Florio 
n'ayant paru qu'après les principales pièces de Shakespeare, 
il a fallu supposer que celui-ci lisait le français ou bien avait 
eu communication de la traduction manuscrite.) Mais un 



REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 433 

examen attentif de. M. Villey, montaniste excellent, l'a 
convaincu que toutes ces réminiscences étaient apparentes 
et ne pouvaient se rapporter au texte des Essais qu'avec 
trop de bonne volonté. Le seul passage de Shakespeare 
authentiquement inspiré de Montaigne figure dans la 
Tempête et il est peu important. Et cependant, comme on sent 
que, pendant ces dernières années du xvi^ siècle, la terre ne 
portait peut-être que deux têtes parfaitement et divinement 
ibres, l'auteur des Essais et celui du théâtre shakespearien ! 
Que de ressemblances dans leur regard sur le monde et sur 
l'homme ! Alors, on est particulièrement séduit par cette idée 
que si l'hypothèse de M. Lefranc est exacte, Stanley, qui voya- 
gait en Guyenne et en Navarre vers 1584, a pu voir Montaigne 
à la fois dans sa gloire des Essais et dans son lustre de maire 
de Bordeaux. Il a pu le rencontrer dans la vie de cour de 
Nérac dont Peines d'amour perdues sont, selon M. Lefranc, 
une transposition vraie jusqu'en les plus curieux détails. 
Il a pu lire les Essais sur leur terre d'origine, boire chez 
Montaigne lui-même le vin de sa récolte. Et surtout quel 
rapport étonnant n'apparaîtrait-il pas entre les retraites 
où s'épurent et se décantent ces deux sagesses, entre la tour où 
Montaigne écrit les Essais et les châteaux où William Stanley, 
de retour dans son pays, composera ses poèmes d'huma- 
nité vivante ! D'invisibles fils de la Vierge relient ces deux 
asiles, un mirage fond dans une même île de Prospère ces 
deux solitudes. Qui sait si la sagesse même de Montaigne, 
si le chapitre même de la Gloire n'a pas déterminé Stanley 
à la vie secrète de son génie, à ce travestissement de son 
œuvre } « Ce vice est ordinaire : nous nous soignons plus 
qu'on parle de nous que comment on en parle, et nous est 
assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en 
quelque condition qu'il y coure ; il semble que l'estre 
conneu, ce soit aucunement avoir sa vie et sa durée en la 
garde d'autruy... Il serait à l'aventure excusable à un peintre 

28 



434 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

OU autre artisan, ou encore à un réthoricien ou grammairien, 
de se travailler pour acquérir nom par ses ouvrages ; mais 
les actions de la vertu, elles sont trop nobles d'elles-mêmes 
pour rechercher autre loyer que de leur propre valeur, et 
notamment pour la chercher en la vanité des jugements 
humains. » 

C'est à ce beau rêve que me conduit M. Lefranc — et 
à d'autres beaux rêves sans doute que j'aimerais voir monter 
de la mer, un mois d'été où en songeant à William Stanley 
je relirais paisiblement mon Shakespeare. Si pourtant je 
redescends du rêve impondérable à la pesée des vraisem- 
blances, je crois que je demeurerai provisoirement, comme 
au parti le plus raisonnable, à l'hypothèse stratfordienne en 
l'enrichissant de tout ce qu'y peut faire entrer de neuf 
l'étude de M. Lefranc. M. Lefranc a établi avec une vraisem- 
blance extrême (que quelques découvertes nouvelles amène- 
ront sans doute à la certitude) ceci : la compagnie d'acteurs 
dont fait partie Shakespeare appartenant d'une part à la 
famille de William Stanley, il y a d'autre part dans les pièces 
de Shakespeare nombre d'allusions, de créations qui ne peu- 
vent s'expUquer que par l'intervention de WilUam Stanley. 
M. Lefranc en conclut que le théâtre shakespearien doit 
être transporté en bloc à WilHam Stanley. M. Jacques 
Boulenger, qui soutient et défend l'hypothèse de M. Lefranc, 
ferait certaines concessions aux stratfordiens : « L'acteur 
Shakespeare ne fut pas illettré. J'admets volontiers qu'il a 
eu une certaine part de collaboration aux pièces ; certaines 
étaient injouables et paraissent avoir été remaniées : s'il a 
mis au point l'œuvre d'un amateur, est-ce que cela ne se 
fait pas couramment de nos jours ? Mais il n'a pas pu les 
écrire : tout y révèle une autre main. Et de très sérieux 
indices donnent à penser que cette main fut celle de 
William Stanley. » 

M. Jacques Boulenger admet donc que la collaboration 



RÉFLEXIONS ^SUR LA LITTÉRATURE 435 

réelle de Shakespeare se réduirait à l'adaptation scénique 
des pièces de lord Derby. Et c'est ici peut-être que l'on 
touche à vif la faiblesse de l'hypothèse stanleyenne. 

Pour M. Boulenger, il semble que le caractère scénique des 
pièces shakespeariennes soit une sorte d'épiphénomène, ait 
pu leur être ajouté du dehors, par l'écorce, et que ce théâtre 
soit celui d'un amateur, mis au point dramatique par un 
professionnel. Le Stanley-Shakespeare de M. Lefranc et de 
M. Boulenger écrit dans ses pavillons des dialogues drama- 
tiques que joueront en les accommodant les comédiens. Cela, 
je crois bien qu'aucun de ceux qui se seront attachés àjevivre 
et à comprendre de l'intérieur le théâtre shakespearien ne 
l'admettra. 

Ces drames, sans exception, même les plus poétiques, le 
Songe ou la Tempête, n'ont pu être conçus que du sein même 
du théâtre, de l'intérieur d'une troupe ; ils sont de l'action en 
marche, action souvent ralentie, portant çà et là des repo- 
soirs de poésie pure, de par l'indépendance du poète, mais 
toujours dans un état de tension et de frémissement. Chaque 
drame de Shakespeare a pour thème, ainsi qu'une comédie 
de MoHère, un schème dynamique qui engendre en prenant 
corps une réaUté scénique. Une exposition de Shakespeare, 
celle de Roméo, de Hamlet, de Jules César, c'est comme 
une exposition de Molière — celle du Misanthrope ou du 
Tartufe — un ordre de mouvement dramatique, un rythme de 
pas pressés ou ralentis (j'allais dire de ballet) qui commence, 
et ne s'arrêtera qu'à la fin sur une mesure originale pareille 
à celle d'un morceau de musique : l'homme qui a écrit cela 
est parmi les acteurs, voit tout du point de vue du dyna- 
misme théâtral. Cela ne veut pas dire que ce soit du théâtre 
au sens où nous l'entendons en français, mais c'est très bien 
du théâtre ou plutôt de l'art dynamique anglais : une 
suite vivante qui se crée indéfiniment elle-même, qui se 
dépose le long d'une ligne et ne se compose pas comme 



436 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

chez nous en cercle autour d'unj centre. Pour comprendre 
Shakespeare il faudrait se placer au point de vue propre 
du théâtre anglais, s'être plongé dans ce prodigieux demi- 
siècle de production dramatique, où s'agitent quarante 
poètes dont quatre ou cinq ont du génie et qui tous sont 
gonflés de vie forcenée, et surtout avoir par l'imagination 
vécu du dedans la vie extraordinaire d'une troupe anglaise 
de ce temps. M. Boulenger parle avec un beau dédain 
d'érudit de la nouvelle dans le goût du Capitaine Fracasse 
qu'il y aurait à écrire sur le thème stanleyen. Plût au 
ciel que nous ayons un Roman comique de l'époque élisa- 
bethaine ! 

Alors, dès que l'on prend pour centre, en s'y cramponnant 
avec obstination, ce principe : Shakespeare, homme de 
théâtre, homme des planches, homme des chandelles, et 
rien que cela, peut-être voit-on se composer un Shakespeare 
de Stratford assez vraisemblable. Quand M. Lefranc d'une 
part, les baconiens d'autre part viennent nous dire que 
Shakespeare était trop ignorant pour avoir écrit des œuvres 
qui exigent tant de culture et de connaissances, ils inventent 
aux deux bouts pour les amener à la rencontre l'un de l'autre 
deux arguments illusoires : d'un côté, ils affirment bien haut 
l'ignorance de Shakespeare, alors que la vraie ignorance est 
la nôtre, à nous qui ignorons ce qu'il pouvait bien savoir, 
— et de l'autre côté, ils exagèrent bçaucoup les connaissances 
en latin, en espagnol, en italien, en français, en droit, en 
blason, qui auraient été nécessaires à l'auteur de ses pièces, 
(Les anciens faisaient sur l'omniscience d'Homère des dis- 
cours de même farine.) 

Un homme d'une grande mémoire, d'une imagination 
vive, habitué par la passion du théâtre, par la fréquentation 
continuelle des acteurs, à revêtir instantanément et d'un 
coup de pensée l'habit et le corps d 'autrui, un homme sur- 
tout doué de ce mouvement vital intraduisible propre à 



REFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 437 

l'esprit anglais, cela suffirait presque à nous donner Shakes- 
peare. Mouvement vital intraduisible, attendez et n'allez 
pas chercher pour vous moquer de moi la virtus dormitiva. 
Si je voulais essayer de le traduire, je tenterais de recoller 
ces deux morceaux qui, après l'explosion du théâtre élisa- 
bethain, se sont séparés et se sont mis à rouler sur des voies 
très divergentes : ici le mouvement pur, le schème dynamique 
ineffable et toujours virtuel qui s'est conservé dans cet art 
aussi foncièrement anglais que Shakespeare, la pantomime 
du cirque : l'art du clown seul pouvait nous faire toucher la 
racine métaphysique de Hamlet et du Songe ; puis, là, le 
roman anglais, ce déroulement inépuisable et touffu dont le 
massif vient équilibrer au xix® siècle le massif dramatique 
du xvi®, le roman anglais si un et si varié soit qu'il se rap- 
proche davantage avec George Eliot de la composition solide 
à la française, soit qu'à l'autre extrémité, avec Meredith, 
il transpose sur ses pages le dessin mobile de la grande 
clownerie idéale si différente de celle de Dickens, mais 
clownerie tout de même (je ne fais qu'indiquer : lisez, dans 
Mallarmé, si anglicisant, et, dans sa prose, si proche de 
Meredith, les pages sur le cirque et la danse), soit qu'il se 
dégraisse, avec Kipling, de tout ce qui n'est pas muscles, os 
et nerfs. On peut remonter par ces filons, jusqu'au point 
où ils se conjuguent en un or indivisé, au for intérieur dra- 
matique d'un Shakespeare de Stratford très vivant et très 
anglais. 

Si ce Shakespeare est le vrai, le diable aura porté sa pierre 
à Dieu, et M. Lefranc, et même avant lui M. Demblon (pour 
qui Shakespeare est lord Rutland) auront ajouté sérieusement 
à sa connaissance. Il est indiscutable que, dès les premières 
années de son séjour à Londres, Shakespeare s'est trouvé et 
est resté en rapports étroits avec l'aristocratie, écrivant ses 
sonnets à l'adresse du comte de Southampton, ou d'un autre 
jeune homme de haute naissance, fournissant comme Bense- 



438 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

rade des devises pour les écus des nobles dans les joutes de 
cour (c'est le sens du document de 1613 sur lequel M. Demblon 
a cru devoir aventurer son hypothèse) et surtout recevant 
pour la composition de ses pièces les indications de lord 
Derby qui a dû lui proposer ses sujets, lui tracer des canevas, 
comme Richelieu à ses cinq auteurs, aller même assez loin 
dans cette collaboration analogue peut-être parfois à celle 
de Beaumont et Fletcher et à plusieurs autres de l'époque. 
M. Lefranc donne en ce qui concerne Peines d'amour perdues 
des certitudes et en ce qui concerne Hamlet de fortes vrai- 
semblances. Dès lors, il semble qu'entre stanleyens modérés, 
comme M. Boulenger, et stratfordierîs modérés, comme on le 
deviendrait volontiers, certain accord, comme celui de 
Shakespeare et de Stanley eux-mêmes, soit très possible. 

Rendons grâce aux érudits, quand nous voyons l'érudition 
de M. Lefranc nous apporter cette richesse, mais ne croyons 
pas qu'en telle matière l'érudition soit tout. Laissons nos 
variations sur Shakespeare aller hardiment de M. Lefranc 
à Foottit : il y a plus de choses dans le ciel et la terre shakes- 
peariens qu'il n'en tient dans une philosophie livresque. 
Soyons livresques, mais sans oublier jamais combien Shakes- 
peare l'est peu. Ainsi M. Lefranc et M. Boulenger et beau- 
coup d'autres considèrent avec étonnement l'insouciance de 
Shakespeare touchant la publication de ses pièces, l'indiffé- 
rence avec laquelle, si âpre à l'argent, il laisse fabriquer par 
qui veut des éditions criblées de fautes, mutilées ou pleines 
de grossières interpolations, et ils voient là une de ces portes 
mystérieuses qu'ouvre la clef Derby. Mais si ses publications 
sont indifférentes à Shakespeare, c'est d'abord qu'il n'en 
souffre pas dans ses intérêts, les droits d'auteur étant alors 
nuls, c'est ensuite et surtoiit que la pièce imprimée ne l'inté- 
resse pas. Joignez à cela l'absence probable de livres dans sa 
maison lorsqu'il fait son testament. Shakespeare est de théâtre 
jusqu'à la moelle des os, de livres pas du tout. Il est fort 



RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 439 

possible que, les sujets de ses pièces lui étant proposés par 
lord Derby, leur préparation livresque (d'ailleurs assez 
sommaire) ait été fournie par son noble patron. Si le docu- 
ment des State Paper s se rapporte, comme c'est très vrai- 
semblable, au théâtre même de Shakespeare, on doit y voir 
le témoignage d'une collaboration de ce genre. Cette union 
de l'homme des livres, du monde, des voyages, de l'intelli- 
gence et de la culture avec l'homme du théâtre, du mouve- 
ment dramatique, de l'intuition poétique et fulgurante nous 
fournirait l'image d'un beau couple, mais à membres iné- 
gaux entre lesquels nous devons conserver les justes dis- 
tances, et ces distances sont peut-être les mêmes que celles 
qui séparent les valeurs critiques placées sous les deux signes. 

ALBERT THIBAUDET 



440 

NOTES 

CLIO, dialogue de l'Histoire et de l'Ame païenne, par 
Charles Péguy (Editions de la Nouvelle Revue Française). 

Clio parle, « ruminante en soi-même ; mâchant des paroles 
de ses vieilles dents hisltoriques ; marmottante; marmon- 
nante... » Cette Clio, son sort est de n'oublier rien ; sa 
fonction propre, de tout remémorer. Dès qu'on ne l'attelle 
plus à une tâche, dès qu'elle n'est plus tenue dans les bornes 
d'une histoire déterminée, on conçoit qu'elle vagabonde à 
travers l'histoire entière ; qu'un souvenir la distraie de sa 
première pensée et qu'un autre l'y ramène ; que tour à 
tour elle s'égare ou se retrouve au fil des souvenirs. On 
conçoit que Péguy, lui passant la parole, n'ait pas à changer 
de manière ; bien plus, ces libertés où il se complaisait, 
ces tpurs, détours et retours, ces digressions et ces répétitions, 
jamais ne furent mieux à leur place qu'ils ne le sont ici même, 
sous le couvert de la fiction. Clio flâne ; mais Péguy sait 
bien où il la mène. Nous passons à son compte, à elle, les 
piétinements sur place et les longueurs. Mais la pensée, 
mais l'émotion, surtout ce regard d'ensemble sur la vie, 
cette fatigue et cette tristesse courageuse, ce renoncement 
sans amertume, cette religieuse acceptation, — c'est bien 
Péguy, c'est le dernier témoignage qu'il nous ait laissé de 
lui-même. Et, pour tous ceux qui l'aimaient, ce livre est 
comme un testament. 

Il vaut la peine d'en chercher l'ordre secret. Platon est un 
artiste, le Phèdre, une œuvre d'art ; pourtant l'unité de ce dia- 
logue illustre est plus facilement sentie que comprise; on ne 
saisit pas sans peine, sous un désordre apparent, la pro- 
gression cachée, les balancements et rappels de thèmes, 
l'entrelacement de motifs qui concourent à l'harmonie de 
l'efïet total. Les proportions du moins, ne cessent d'être 



NOTES 4JI 

observées. Péguy ne les observe pas, quand il commente 
sans fin la pièce des châtiments écrite sur l'air de Malbrouck 
{Paris tremble, ô douleur, ô misère \). Et le dernier thème 
(Comment Hugo s'est arrangé pour emplir un siècle) n'est 
pas celui qu'il fallait pour clore l'œuvre dignement, pour 
faire pleinement sonner la note finale, si grave et juste. Ces 
deux erreurs, je ne les signalerais point, si le monologue 
en son ensemble ne me paraissait organique, harmonique, 
et très sûrement composé. 

Le vrai sujet n'est pas l'Histoire, quoiqu'il en soit beaucoup 
parlé. «Il me faut une journée, dit Clio, pour faire l'histoire 
d'une seconde. Il me faut une année pour faire l'histoire 
d'une minute. Il me faut une vie pour faire l'histoire d'une 
heure. Il me faut une éternité pour faire l'histoire d'un jour. 
On peut tout faire, excepté l'histoire de ce que l'on fait. » 
Que nulle recherche n'épuise une question, et que, par le 
manque ou l'excès de documents, l'historien toujours se 
trouve, malgré lui, ramené de la science à l'art, — Péguy 
n'avait pas attendu pour le rappeler à la Sorbonne ; nous le 
savions de reste, et ce n'est pas ce qui nous touche. Mais 
la poésie plus vraie que l'histoire, l'éternelle fraîcheur 
d'Homère, les hommes de Grèce plus grands que leurs dieux, 
la pureté antique aspirant, par une « grâce intérieure » à la 
pureté chrétienne, et toutes deux ensemble condamnant 
ces modernes qui n'ont point d'âme — verrons-nous là le 
vrai sujet ? Non, cette image d'une jieunesse du monde, à 
jamais passée, cette vision d'une jeunesse hors du monde, 
et qui ne passera point, ce regret et cette promesse 
accusent par contraste le thème principal : l'idée du Vieil- 
lissement : vieillissement de chaque homme, vieillissement 
de l'humanité ; opération de la mort en toute vie ; vanité 
des efforts que tente toute vie, pour éluder la loi de vieillesse 
et de mort; détresse de l'âme sous les griffes du Temps. 
Cette idée, entre toutes, est celle qu'on veut le moins re- 



44'2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

garder en face et fixement; mais elle ne se laisse pas oublier. 
Si le livre est pathétique et d'un art sensible au cœur, c'est 
qu'il garde à l'idée ce caractère d'inéluctable obsession : 
nous tâchions de la fuir ; nous croyions échapper, en parlant 
d'autre chose ; mais toutes les issues sont coupées, le même 
fantôme se dresse en travers de tous nos chemins. 

C'est, d'abord, Clio même qui se plaint : « Je suis une 
pauvre vieille femme sans éternité... C'est moi qui fus la 
belle Clio, si adulée. Comme je triomphais au temps de 
mes jeunes réussites ! Puis l'âge vint. Moi aussi, j'ai connu 
les victoires de la maturité, les victoires aux hanches lourdes. 
J'ai mis tout mon bien en viager. Combien d'autres, qui 
ont moins triomphé, touchent à l'âge où elles auront tout, 
où elles toucheront tout. Et moi je touche à ce même 
âge où ]e n'aurai plus rien. » Elle pleure son passé de 
petite Muse apollinienne, l'âge où l'illusion lui restait per- 
mise, l'âge où l'ambition d'épuiser la vérité ne lui imposait 
pas une tâche de flétrissure et de mort... 

Mais l'art aussi, que penser de son éternelle jeunesse ? 
Voici l'œuvre faite et parfaite ; et l'auteur voudrait bien 
qu'on lui laisse la paix. Il voudrait bien être maître chez 
lui, « comme si l'homme jamais pouvait être maître chez lui, 
et même être chez lui dans aucune maison ». Mais l'œuvre 
ne vit pas par elle-même ; pour couronnement nécessaire, 
elle attend la contemplation, la lecture, l'acte commun de 
Vœuvre et du spectateur. Elle tombe sous la commune 
infortune historique : « Courir ce risque, être en toutes les 
mains les plus grossières... ou courir ce risque pire, le risque 
suprême, n'être plus en aucunes mains — c'est-à-dire la 
maladie, la mort. » « Si dur que soit ce marbre du Pentélique, 
non seulement il a reçu et, perpétuellement, il recevra les 
atteintes physiques du temps... mais il a reçu et perpétuelle- 
ment il recevra les atteintes non moins graves, les couronne- 



NOTES 443 

ments et les découronnements, les accroissements et les 
déchets de la collaboration de tous ceux qui sont dans le 
temps... Une lecture de nous achève ou corrompt cette 
Antigone ; une lecture de nous couronne ou découronne 
cet achèvement d'Homère, cette Iliade et cette Odyssée. 
Quelle injustice criante, et non pas une injustice accidentelle, 
mais une injustice essentielle, inhérente au temps, incluse 
dans l'ordre même... Tout ce qui procède du temps, c'est- 
à-dire tout, est marqué du temps et de cette tare du temps... 
Tout le temporel est véreux ; l'événement est véreux ; 
l'œuvre, cette part de l'événement, est véreuse... car l'éternité 
seule est saine et pure... » 

Cette injure du temps, cet avilissement, c'est l'artiste 
lui-même qui l'aura commencé. « Il a fermé l'atelier sur 
son œuvre. Il avait les yeux brouillés. C'était fini... Son 
regard n'était plus neuf. C'est la seule cécité qui soit irrépa- 
rable pour l'artiste... Lui, l'auteur, il commençait de voir 
comme un public... Déchéance d'art qui ne se remonte point, 
déchéance irrévocable de la création même de l'œuvre. Son 
regard déjà n'était plus un regard neuf, un regard inexpert, 
un regard natif... ; c'était un regard habitué, pour dire le 
mot, un regard vieilli... Malheur à l'auteur dont le champ 
du regard a reçu trop d'injures, a enregistré trop d'essais, 
a eu à publier trop d'amnisties, est écrasé de trop d'habitude. 
Etant donné qu'un très grand peintre a peint vingt-sept 
et trente-cinq fois ses célèbres nénuphars, quand les a-t-il 
peints le mieux, lesquels ont été peints le mieux ? Le mouve- 
ment logique serait de dire : le dernier, parce qu'il savait plus. 
Et moi j e dis : au contraire, le premier, parce qu'il savait moins. » 

« La logique », ici, c'est la théorie du progrès : « une théorie 
fabriquée par le parti intellectuel d'un temps et d'un peuple 
qui venaient d'entrer dans l'âge bourgeois, dans l'âge capi- 
taliste... C'est bien la théorie d'une capitalisation non seule- 
ment à intérêts, mais à intérêts composés..., une théorie 



444 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de caisse d'épargne ». Elle suppose « une grosse caisse 
d'épargne intellectuelle, générale et même universelle, auto- 
matique pour toute la commune humanité, automatique en 
ce sens que l'humanité y mettrait toujours et n'en retirerait 
jamais. » Seulement, il n'y a pas que les fonctions d'épargne : 
« La graisse n'est pas tout l'homme... La nature se gouverne 
aussi par d'autres lois. Il y a une déperdition, une perte per- 
pétuelle, une usure, un frottement inévitable, qui n'est point 
d'accident, qui est dans le jeu même, dans les règles du jeu, 
dans les lois ou plutôt dans la loi... D'un mot il y a le vieillisse- 
ment... Un mouvement que le mobile (c'est nous, c'est tout) 
accomplit toujours dans le même sens, sans recommence- 
ment, sans retour, sans reprise, sinon sans regrets et sans 
remords, vers l'accomplissement, vers la consommation 
du temps même et la destination du jugement. Il y a le 
vieillissement ». « En ce sens-là tout se perd et rien ne se 
gagne. En ce sens-là, tout se perd, et, on l'a dit, rien ne se crée. » 
Nous n'échapperons point, vous dis-je à cette idée. La vieil- 
lesse de Hugo peut bien nous rappeler sa force, et ses vers sur 
l'air de Malbrouck, nous rappeler la chanson de Chérubin. En- 
traînés par Beaumarchais, nous relirons la Mère Coupable ; 
nous nous dirons : « C'est donc là le comte et c'est donc là 
Rosine. Et c'est donc là Suzanne et c'est là Figaro. Plus on 
a fait de ces personnages le type de la jeunesse même, et plus 
ils sont réussis comme types de la jeunesse même, plus ils 
en sont les types élastiques, traditionnels, réussis, heureux 
et presque sacramentels, plus il est poignant de les retrouver 
comme tout le monde, je veux dire vieilUs, enfin hommes et 
femmes, comme tout le monde, à quarante ans. » Non moins 
poignant, d'entendre le comte parler d'« un certain Léon 
d'Asiorga qui fut jadis son page, et que l'on nommait Chérubin ». 
Et aussi d'apprendre que le fils de Chérubin a lu, dans une 
assemblée estimable, un essai qu'il avait fait sur l'abus des 
vœux monastiques ! « Le plus grand vieillissement qui 



NOTES 445 

puisse arriver à un homme, c'est d'avoir un enfant sensible- 
ment idiot. C'est ce vieillissement posthume qui est arrivé 
à notre Chérubin ». Mais alors Bégearss, « l'autre Tartufe », 
le Tartufe de l'ère nouvelle, n'est-ce pas le vieilUssement de 
Figaro, et le vieillissement de ceux qui l'applaudirent, de 
tout un âge, de tout un peuple gonflé d'enthousiasme répu- 
blicain. Et c'est de nouveau la tare inhérente à tout événe- 
ment temporel. « Nous déclarons, tous, nous nous af&rmons 
à nous-mêmes que rien ne vaut les réahsations. Nous savons 
que rien n'est profond, et grave, et sérieux comme les réalisa- 
tions, comme une œuvre faite, comme une guerre faite et 
une victoire couronnée... Nous le savons, nous en sommes 
sûrs. Et nous savons aussi que nous ne nous retournons jamais 
sans une profonde mélancolie vers cet âge où l'œuvre était 
espérée seulement, où la fortune encore n'était pas jouée, 
où tout était dans le risque mais dans la promesse, où la 
bataille enfin n'était pas donnée. » 

La cause qui gagne n'est jamais la vraie cause qu'on a 
défendue. Les gagnants sont, plus ou moins, des vaincus. 
Et tous ces vaincus ensemble font appel au jugement de 
l'histoire. « C'est encore une laïcisation. D'autres peuples, 
d'autres hommes en appelaient au jugement de Dieu... 
Aujourd'hui, ils en appellent au jugement de l'histoire. C'est 
l'appel moderne. C'est le jugement moderne. Pauvres amis. 
Pauvre tribunal, pauvre jugement... En somme ce sont des 
pères qui font appel au jugement de leurs fils !... C'est encore 
un mystère de notre jeune Espérance et certainement l'un 
des plus touchants et des plus merveilleux. S'il est vrai que 
nulle charité n'est aussi merveilleuse que celle qui vient 
d'un misérable et qui va vers un autre misérable... pareille- 
ment, nulle espérance n'est aussi touchante, aussi grave, aussi 
belle, aussi pieuse que cette déconcertante espérance que ces 
malheureux s'acharnent à placer dans d'autres malheureux. » 
Et l'illusion n'est pas seulement d'oubher que la postérité 



446 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sera faite d'hommes non moins périssables, non moins 
incompétents que nous. Mais « chaque génération appelante 
se voit seule sous le regard innombrable d'une indéfinité 
indéfiniment croissante de générations ultérieures. C'est 
le contraire. C'est chacune des générations juges, des généra- 
tions ultérieures qui est une en face de toutes les générations 
passées. » Et cette génération de juges, à quoi songe- t-elle elle- 
même, sinon à se faire juger par l'avenir ? « Longue poursuite 
temporelle, perpétuellement décevante poursuite, toujours en 
porte-à-faux, et singulière justice, singulière juridiction ! 
Le tribunal court après le prétoire. Le magistrat lève le pied. 
Le juge retrousse sa robe et saute la barre pour se faire ad- 
mettre accusé... » Et telle est l'illusion par où l'âme moderne 
remplace le jugement dernier et la communion des saints. 
Mais cette misère, comment la condamner, si chacun, si le 
chrétien même la retrouve dans son propre cœur ? « Nous 
le connaissons peut-être, Péguy, notre homme de quarante 
ans. Nous commençons peut-être à le connaître... Il a qua- 
rante ans, il sait donc. La science que nul enseignement ne 
peut donner, le secret que nulle méthode ne peut pré- 
maturément confier,... il sait. D'abord, il sait qui il est. 
Ça peut être utile, dans une carrière. Il sait ce que c'est 
que Péguy... Il sait que Péguy c'est ce petit garçon de dix 
douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les 
levées de la Loire. Il sait aussi que Péguy c'est cet ardent et 
sombre et stupide jeune homme, dix-huit vingt ans, qu'il 
a connu tout frais débarqué à Paris... Il sait que la Sor- 
bonne, et l'Ecole Normale, et les partis politiques ont pu lui 
dérober sa jeunesse, mais ne lui ont pas dérobé son cœur... 
Il sait que toute la période intercalaire ne compte pas, que 
la période de masque est finie et qu'elle ne reviendra jamais. 
Et qu'heureusement la mort viendra plutôt... Il sait qu'il a 
retrouvé l'être qu'il est, un bon Français de l'espèce ordinaire, 
et vers Dieu un fidèle et un pécheur de la commune espèce. 



NOTES 447 

Mais enfin et surtout il sait qu'il sait. Car il sait le grand 
secret, de toute créature... le secret le plus universellement 
confié, de proche en proche, de l'un à l'autre, à demi- voix 
basse, au long des confidences, au secret des confessions, au 
hasard des routes, et pourtant le secret le plus hermétique- 
ment secret... Il sait que l'on n'est pas heureux. Il sait que 
depuis qu'il y a l'homme nul homme jamais n'a été heureux... 
Or, voyez l'inconséquence. Le même homme, cet homme 
a naturellement un fils de quatorze ans. Or il n'a qu'une 
pensée. C'est que son fils soit heureux. Il ne se dit pas que ce 
serait la première fois que ça se verrait... Il n'a qu'une pensée. 
Et c'est une pensée de bête. Il veut que son fils soit heureux... 
Il a une autre pensée. Il se préoccupe uniquement de l'idée 
que son fils a (déjà) de lui, c'est une idée fixe, une obsession, une 
sorte de scrupuleuse et dévorante manie. Il n'a qu'un souci, le 
jugement que son fils, dans le secret de son cœur, portera sur 
lui, il ne veut hre l'ayenir que dans les yeux de ce fils. Il cherche 
le fond des yeux. Ce qui n'a jamais réussi, ce qui n'est jamais 
arrivé, il est convaincu que ça va arriver cette foiç-ci... Et 
c'est ici la commune merveille de notre jeune Espérance. » 
De telles pensées de bête, si on les juge, si on les raille, 
ce n'est pas pour s'empêcher de les avoir, c'est pour les 
dépasser, pour s'élever à d'autres, qui donneront à celles-là 
leur vrai sens : Il ne s'agit pas d'échapper, sur terre, à notre 
condition d'hommes. Il s'agit de vieillir bien, non de ne pas 
vieillir, comme des dieux. Lisez plutôt Homère et les tragiques 
grecs : « Oui, l'homme envie aux dieux leur étemelle jeu- 
nesse, leur éternelle beauté ; leur force iUimitée, leur instan- 
tanée vitesse ; leur éternelle bataille, leur éternel festin, 
leur éternel amour. Mais il devient très vite évident que cette 
envie même est comme noyée dans un certain mépris... 
Mépris de quoi ? Mais précisément de ceci : que les dieux 
sont éternellement jeunes et éternellement beaux ; presque 
universellement puissants, instantanément vites ; mépris de 



44^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ce qu'ils livrent une bataille éternelle, un étemel festin, et 
les batailles d'un éternel amour... Mépris de quoi ? Mépris 
au fond de ce que les dieux ne sont point périssables... 
mépris de ce qu'ils demeurent et de ce qu'ils ne passent point. 
Mépris .de ce qu'ils recommencent tout le temps et non point 
comme l'homme, qui ne passe qu'une fois... Mépris de ce 
qu'ils n'ont point la triple grandeur de l'homme, la mort, 
la misère, le risque... de ce qu'ils sont assurés de ne pouvoir 
devenir aussi grands qu' Œdipe.., » 

Accepter de vieilUr, accepter d'être un homme, n'est-ce 
pas la plus sûre grandeur de Hugo ? « Ce n'est pas par hasard 
que sur tant de points nous en revenons toujours à lui. » 
Nous l'avons bien senti tout de suite : « Leconte de Lisle, 
Hugo, deux systèmes en ces deux hommes... L'un vieillissait 
vieillard, l'autre vieiUissait vieux... Tout ce que les paysans 
de votre pays mettent dans ce mot : un vieux, tout ce qu'ils 
y mettent de noueux, de racine, de ayant résisté^ de ayant 
poussé, de ayant vieilli, de ayant tenu le coup..., c'est tout 
cela qu'il faut laisser dans le mot et dire du vieil Hugo : 
C'était un vieux. Il laissait à l'autre le soin de porter le 
monocle et d'être un Olympien. Lui il portait ses deux yeux, 
les yeux, aux lourdes paupières, avec deux poches dessous, 
les yeux, sinon les plus profonds, du moins les plus profondé- 
ment voyants qui se «soient jamais ouverts sur le monde 
charnel... Il était un homme, simplement (c'était lui, le 
mangeur de bœuf), un vieil homme à l'écorce ridée. Il savait 
ce qui éclate partout dans Homère, qu'il y a plus dans un 
homme que dans un dieu qui étonne au loin. Et passible, 
il ne voyait aucun inconvénient à laisser Leconte de Lisle 
impassible poursuivre sa carrière de vieillard et de Dieu... 
Ni pareillement à lui laisser la philologie, l'archéologie : « Ni 
archéologie, ni philologie romanes, voilà le secret d'Aymé- 
rillot et du Mariage de Roland. Ni archéologie, ni philologie 
hébraïques, voilà le secret de Booz endormi. » 



NOTES 449 

La faiblesse et le péché de l'Histoire, le trait qui l'oppose 
aux mémoires, et à la mémoire, nous pouvons le comprendre 
à présent : « Être d'un temps et d'un autre temps, voilà 
tout mon programme, dit-elle, vous voyez qu'il n'est pas 
compliqué. En somme, c'est toujours ceci : ne pas vieillir. 
Ne pas accepter le vieillissement... Être d'un temps et en 
même temps d'un autre temps. Être d'un lieu et en même 
temps d'un autre lieu. Être d'une génération et en même 
temps d'une autre génération ; précisément ce serait être 
dieu, être fait dieu... Or justement, nous avons peut-être 
assez vu quelle déchéance ce serait que de devenir dieux ! » 
Vieillir, ce n'est pas être passé, et le savoir ; c'est passer, 
c'est changer d'âge, se souvenir et regretter. « Rien n'est 
aussi étranger que la mémoire à l'histoire... Et le vieillisse- 
ment est avec la mémoire, et l'inscription est avec l'histoire... 
L'inscription est essentiellement une opération par laquelle on 
manque de mémoire... L'histoire s'occupe de l'événement, 
mais elle n'est jamais dedans. La mémoire, le vieillissement 
ne s'occupe pas toujours de l'événement mais il est toujours 
dedans. » Or, « c'est la mémoire qui fait toute la profondeur de 
l'homme. » Une profondeur qu'il redoute : « Descendre en soi- 
même, c'est la plus grande terreur de l'homme... L'homme 
aimera toujours mieux se mesurer que de se voir. » C'est 
pourquoi le vieillard, à une remémoration organique, pré- 
fère un retracé historique. Il se raconte, il dépose en témoin, 
il regarde au long de sa vie : « au lieu de s'enfoncer dans sa 
mémoire, il fait appel à ses souvenirs. » Mais l'homme de 
quarante ans, dans ce plein de la mélancolie, voit ce que c'est 
que la vie au moment même qu'elle vient de lui manquer ; il 
se demande ce qu'il a fait de sa jeunesse et il voit qu'il a 
perdu sa jeunesse. Il n'évoque pas ses souvenirs ; il invoque 
sa mémoire. « L'homme de quarante ans est chroniqueur 
et mémorialiste comme l'homme de vingt ans est poète. » 
Mais lui-même il sent qu'il va devenir historien et en lui- 

29 



450 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

même il fait ses adieux à la mémoire. Et l'homme, ensuite, 
redevient très gai. « Rien n'est gai comme un historien. 
D'ailleurs il est constant que rien n'est gai -comme un fos- 
soyeur. Et c'est le même métier. Rien n'est gai comme le 
vieillard qui évoque ses souvenirs. » 

Péguy ne veut pas être gai, dans un monde où l'on n'est 
pas, où l'on ne peut pas être heureux. Il sait bien pourquoi il 
retourne et remâche ces songeries d'espoirs temporels toujours 
déçus, de regret, de flétrissure et de vieillissement : Il ne 
veut pas perdre lui-même, il ne veut pas que nous perdions, 
que nous dissipions en vain ces années de mémoire et de 
mélancolie où la détresse même est appel de la grâce et moyen 
du salut. Il faut, pour guérir, que l'âme païenne s'enfonce 
dans le sentiment de son infirmité. « Quand une certaine 
détresse, quand un certain goût d'une certaine détresse 
apparaît, dans l'histoire du monde, c'est que la chrétienté 
revient, » Tout ce qui avive cette détresse, agit pour la 
chrétienté. « L'homme croyant toujours que ce qu'il n'a pas 
eu, c'est une raison pour qu'il l'ait », cet homme païen, cet 
homme de désir, c'est le germe vivant du chrétien. Devant 
les illusions des modernes et leurs vains recours à- la justice 
de l'histoire, les dévots crieront, à l'impiété, au sacrilège, à 
la parodie, parce que ce sont des détournements et des 
laïcisations. Mais « Dieu aime mieux peut-être une vertu 
détournée que pas de Vertu du tout... Quand l'éternelle 
source ressort d'une sourde infiltration, vais- je déclarer que 
je trouve indigne, moi, indigne d'elle qu'elle sorte de là, 
comme une eau perdue ?... Je sais que la grâce est insidieuse, 
que la grâce est retorse et qu'elle est inattendue. Et aussi 
qu'elle est opiniâtre comme une femme... Quand on la met 
à la porte, elle rentre par la fenêtre. Les hommes que Dieu 
veut avoir, il les a. Les peuples que Dieu veut avoir, il les 
a... Il serait trop facile de croire, pour plaire à quelques 
misérables dévots, que Dieu, lui aussi peut-être pour plaire 



NOTES 451 

à quelques misérables dévots, va abandonner tout un peuple, 
et quel peuple, et tout un monde parce que ce monde, parce 
que ce peuple sont dans le péché de n'être point dans les sacra- 
mentelles formes. Où est-il dit que Dieu abandonne l'homme 
dans le péché ? Il le travaille au contraire. . . Ce peuple achèvera 
son chemin qu'il n'a point commencé. Ce siècle, ce monde, ce 
peuple arrivera par la route par laquelle il n'est pas parti... » 

Ainsi pensait Péguy à la veille de la guerre. Il savait 
et ne cachait pas sur quelle route il prétendait nous mener. 
Lui-même ne cherchait plus sa route. Il était arrivé autant 
qu'homme peut l'être, autant que peut se croire arrivét un 
chrétien qui sait n'être pas lin saint. « Une expérience de 
vingt siècles — lui dit Clio — m'a montré qu'une fois que 
la dent de chrétienté a mordu dans un cœur, elle ne lâche 
jamais le morceau... Nos anciens dieux ne savaient pas 
mordre. Mais vous avez touché le Dieu qui mord. Nos 
anciens dieux ne dévoraient pas. Vous avez touché le Dieu 
qui dévore. » — Péguy veut que nous sentions aussi la mor- 
sure, à notre tour. C'est pour la faire enfoncer qu'il insiste 
et qu'il appuie sur les tristesses du vieillissement. Et s'il 
semble s'y complaire, c'est peut-être, et probablement, parce 
que chaque retour à la détresse surmontée renouvelle en 
lui r»,rdeur de sa Foi et de sa jeune Espérance. Ne cherchons 
pas ici les signes d'une lassitude de vivre. Il aurait bien 
accepté de vivre encore. Il aurait accepté d'attendre le 
bonheur de son fils, et le jugement de son fils sur lui-même. 
Il aurait accepté de continuer sa tâche, et de mener ses 
Cahiers jusqu'à la cinquantième série. Mais il acceptait 
pareillement autre chose ; il acceptait jusqu'à s'offrir : car 
il savait, en gardant malgré l'âge son grade d'officier de ré- 
serve, à quoi il s'engageait pour le jour du combat. L'en- 
tendez-vous qui commente la lettre de Chérubin : la vie m'est 
odieuse et je vais la. perdre avec joie dans la vive attaque d'un 



452 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fort où je ne suis pas commandé : « On n'est jamais commandé, 
quand on ne veut pas. On est toujours commandé, quand 
on veut. » L'entendez-vous, qui plaint les dieux parce qu'il 
leui^ manque « ce qu'il y a peut-être de plus grand dans le 
monde; et déplus beau : d'être tranché dans sa fleur; de 
périr inachevé; de mourir jeune dans un combat militaire. » 
Pour lui-même, il n'est plus temps de mourir jeune; mais 
que vienne ou non le combat militaire, il sent bien qu'il 
ne mourra pas vieux. Il écoute Clio, tout à la fin, lui dire : 
« Vous même, vous petit, vous n'irez même pas jusque là. 
Pas même un demi-siècle. Depuis quinze ans que vous ramez 
sur cette galère, vous vous sentez à bout tous les jours ; et il 
vous semble qu'il y a une éternité... Vous ne vous voyez 
pas dans trente-cinq ans, dit-elle. Vous ne vous repré- 
sentez pas présidant à la cinquantième série des cahiers. 
Mais vous vous représentez fort bien, et je me représente 
avec vous, mon enfant, me dit-elle avec une grande dou- 
ceur, ce que vous penserez le jour de votre mort. » 

Lire ces mots que tout le livre éclaire, c'est quitter mon 
vieux camarade au bord même du champ où il est tombé. 
Pour précieux que nous soit le .récit d'un de ses compagnons 
des derniers jours, s'il nous intéresse, c'est qu'il nous montre 
Péguy en pleine action dans l'épreuve attendue, y portant 
ce courage, cette abnégation allègre et totale, cette simplicité 
que nous attendions ; mais nous n'y cherchons point une 
confidence, la révélation d'un dernier secret. On ne sait pas 
tout d'un homme ; nous savons de Péguy, grâce à lui-même, 
tout ce que nous avons le droit et le besoin de savoir. C'est 
un faible privilège que de l'avoir dès longtemps fréquenté, 
puisque des amis de jeunesse, après qu'il eut changé de voie, 
ont pu se tromper sur ses motifs profonds et méconnaître 
l'unité de sa vie. Pourtant ses changements n'ont rien eu de 
brusque et d'inexpliqué ; si la passion a quelque peu faussé 
son attitude à l'égard dçs personnes, ses alliances et ses 



NOTES 453 

inimitiés, elle n'a pas dévié le cours de ses sentiments 
ni de ses idées. Sans rien retrancher de l'importance 
qu'eut à ses propres yeux sa conversion, je dis qu'il resta 
fidèle à lui-même, je ne le vois en rien renier les premières 
exigences de son esprit ni de son cœur. Péguy ne dédiait 
plus ses livres à la République Sociaîiste Universelle ; sa 
« Cité Harmonieuse », il ne l'attendait plus qu'au ciel. C'est 
chQse grave que de livrer la terre à l'injustice historique et 
d'accepter la faillite de tout ordre temporel au titre d'in- 
frangible loi. Grave surtout, si l'on s'incline devant les 
puissances du monde et si l'on tourne à leur service les 
émotions de respect et de résignation ; non pas si l'on con- 
serve intacts et si l'on répand par l'exemple le goût du franc 
parler, l'amour du peuple, le culte du bon travail et de la 
pauvreté fière, Péguy n'avait pas besoin de nous rappeler 
la différence qu'il établit entre « les petites gens » et « les gens 
du commun», Mais j'aime que dans sa dernière œuvre, qui 
n'est pas la moins religieuse, il dédaigne absolument de 
complaire à « quelques dévots ». 

Ce qui" fait la singulière beauté de Clio, c'est le vieillisse- 
ment franchement accepté ; c'est le sourd travail d'une âme 
qui recueille sans en rien perdre tous les souvenirs, tous les 
regrets, et réchauffe l'espoir présent aux feux du passé tout 
entier, Nous pouvons appeler ce travail, le « vieillissement 
de mémoire ». Le « vieillissement d'habitude » — Péguy 
le savait par Bergson — est tout à fait différent. C'est un 
vieillissement extérieur et passif : persistance des plis 
contractés, accumulation des manies, complaisance invo- 
lontaire aux procédés d'action et d'expression qui ont une 
fois servi la pensée, et maintenant risquent de la trahir. 
La mémoire attirerait la jeunesse, par ce qu'elle contient de 
vie concentrée ; l'habitude la repousse, comme une dimi- 
nution de vie. Voilà ce qui jette une ombre sur la singulière 
beauté de Clio. Quand Péguy s'attriste qu'une belle œuvre 



454 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

puisse être si facilement découronnée par une mauvaise 
lecture, nous nous attristons de le voir, au même ins- 
tant, qui collabore à son propre découronnement. L'arbre 
qui vieillit bien ne se creuse pas au dedans ; il garde, sous 
l'aubier récent, les cercles des saisons anciennes toujours 
plus serrés jusqu'au cœur. Mais sur l'arbre, chaque année, 
l'ancien feuillage fait place libre aux pousses neuves. Chez 
Péguy, pour mettre en plein jour la jeune verdure et les 
fleurs, et même pour découvrir la structure de l'arbre vivant, 
il faut bien, au risque de casser des branches, écarter le lichen 
avec les feuilles mortes. Je présente ici l'œuvre à l'excès dé- 
pouillée; c'est qu'il m'a fallu, d'abord, la regarder ainsi pour la 
bien voir. Je la sentais admirable, mais imparfaite. Je l'admire 
davantage, après m'être assuré que rien ne manque à sa vie, 
qu'elle ne souffre d'aucun creux, d'aucun vide, et qu'une pro- 
fusion superflue empâte simplement les lignes d'un chef- 
d'œuvre que notre amour peut dégager, bien réel et bien entier. 
Vieux amis de Péguy, ce n'est pas nous qui sentirons une 
fatigue à le suivre, et refuserons de l'aimer jusqu'en ses 
défauts mêmes. Mais nous voulons que d'autres l'aiment ; 
nous voulons que son esprit ne cesse pas d'agir. Le moyen 
n'est pas de dire à une jeunesse impatiente : « Admirez chaquQ 
ligne et chaque vers ; dans Jeanne d'Arc, dans Eve, dans 
Clio, tout est bien comme il doit être, à sa place, à sa mesure. » 
Nous ne serions pas écoutés. Mieux vaut dire : « Prenez, lisez, 
choisissez. Commencez par vous convaincre qu'en ces livres 
la surabondance n'est pas artifice : Péguy parle comme il 
pense ; il n'invente qu'à ce prix ; il faut cet amas de nuages 
pour préparer ses éclairs. Connaissant moins que nous les 
difficultés de sa vie et l'exigence de production qui le pous- 
sait toujours en avant, vous pourrez regretter plus que nous, 
qu'au sûr élan du poète n'ait pas succédé, chez lui, ce retour 
sur l'œuvre faite, qui est" une des conditions de l'art. Des 
modèles d'ordre et de sobriété, bien d'autres vous les offriront 



9 



NOTES 455 

qui méritent moins d'être lus. Lisez Péguy, non pas seulement 
pour atteindre aux pages d'un art achevé où l'émotion 
paierait toute patience ; mais pour écouter comme il faut 
cette voix, l'une des plus pures, des plus chaudes et des plus 
graves qu'aujourd'hui l'on puisse entendre, alors qu'on ' 
cherche sa route aux premiers carrefours de la vie, » 

MICHEL ARNAULD 

* 
* * 

LA FORÊT DES CIPPES, essais de critique par Pierre 
Gilbert, recueillis et publiés par Eugène Marsan (Champion 
éditeur, 2 volumes). 

Après une retraite de quatre ans au front, plus féconde 
pour moi que vingt ans de paix dans le siècle, me voici de 
nouveau à ma table, mais tout changé, devant un livre dont 
il s'agit de rendre compte. Quel embarras ! — Le critique 
est-il mort en moi ? a-t-il désappris son métier ? Il n'a pres- 
que rien lu depuis l'été de 19 14 en fait d'ouvrages propre- 
ment littéraires ; à peu près exclusivement des livres de 
mystique, de théologie et de politique... Va-t-il retrouver 
le contact ? — Il y a cependant une place à prendre aujour- 
d'hui, même dans une revue de littérature, une place^qu'ici 
— croit-il — ne lui disputera personne, la seule qu'il puisse 
occuper s'il prétend appliquer ses nouveaux principes 
rigoureusement. Doit-il déjà dire laquelle ? — Non, il 
préfère différer encore une profession de foi nuancée et 
complexe « sur le rôle profond de la parole écrite ». Il se 
contentera aujourd'hui d'avouer, pour ne pas prendre le 
lecteur en traître, que la notion de l'art à laquelle il garde 
son culte n'est plus pour lui absolument incompatible 
avec la notion de l'utilité : il a appris et refuse de désap- 
prendre que le mot est pensée, que la pensée est action. 
Sa tâche, déjà lourde et délicate hier, se compliquera désor- 
mais de responsabilités si nouvelles qu'il attendra de s'être 
vu lui-même à l'œuvre, pour l'assumer publiquement. 



456 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Il n'est peut-être pas de gi oupe littéraire qui ait donné 
autant à la Patrie que la Revue critique des Idées et des Livres. 
Si le sang versé des martyrs répond de la vérité de leur Foi, 
nous ne saurions trop prendre en considération une doctrine 
qui, s'affichant nationaliste, a formé de tels hommes pour 
défendre la nation. Je n'ai pas le dessein d'étudier aujourd'hui 
les raisons qui, avant la guerre, pouvaient justifier certains 
heurts, certains froissements et même, disons le mot, une 
sorte d'incompatibilité de nature entre la Revue critique 
et notre revue. Notez qu'ici et là, nous pensions travailler 
pour la même cause, celle du classicisme français ; mais le 
mien tentait quelquefois des aventures si risquées, qu'il 
devait juger rétrograde celui de nos émules et rivaux. Je 
m'entêtais à ne vouloir considérer dans leur doctrine que les 
restrictions au lyrisme (dans la forme comme dans le fond) 
dont nous donnait l'exemple raisonnable le poète Jean- 
Marc Bernard. C'est toute une enquête à refaire et je suis 
décidé à la faire en ami. Certes, je ne déniais pas au groupe 
ses qualités d'intélHgence ; ni Eugène Marsan, ni André du 
Fresnois, ni Pierre Gilbert, ni même Clouard n'étaient 
pour çioi des étrangers ; mais leur raison me paraissait trop 
souveraine et je lui reprochais de dessécher le cœur, d'éteindre 
la curiosité, de glacer l'inspiration. Que tout cela est loin ! 
— Entrons dans la Forêt des Cippes. 

Des cippes ? non. Je vois des arbres, de jeunes aibres, au 
fût droit en effet, mais poussant de partout de fins rameaux 
au bout de fortes branches, puisant partout l'air et le jour. 
Ce n'est pas la froide raison qui, dès les premiers pas, me frappe, 
c'est la vie, la hardiesse, l'originalité, la sensibilité de l'esprit. 
Pierre Gilbert, qu'il faut pleurer, s'intéressait autant, et 
peut-être plus aux hommes qu'aux œuvres, à l'écrivain qu'à 
ses écrits ; c'était un peu le cas de Sainte-Beuve. Aussi, 
son pieux camarade n'aura-t-il pas eu tort de placer en tête 
du livre, ces « Anecdotes sur le prince de Ligne » si pleines 



NOTES 457 

d'accent, de mesure et de vivacité. Voici Boileau, et non pas 
« personnage et autorité », régent du Parnasse, mais homme, 
homme sensible se racontant dans ses Epitres : 

... mon cœur toujours conduisant mon esprit. * 

Voici Bernardin de Saint-Pierre, vieux Hbertin en vête- 
ment de feuilles vertes. Voici Chateaubriand dont la sincé- 
rité « ne consiste pas à dire la vérité, mais en une assez juste 
divination de la musique qui charmera pour un moment ce 
cœur vide » ; c'est «charité envers lui-même». Voici Stendhal 
enfin, qui « n'écrit que pour exprimer et parce que l'expres- 
sion le passionne ». Citons : « D'autres ont tenu la plume pour 
fixer des sensations, des impressions, des émotions d'âme, 
qui étaient passées, mais à celui-ci l'écriture sert à produire 
ces sentiments et ces émotions ; elle n'est pas effet, mais cause; 
elle précède le plaisir et l'engendre ; au-dessus de tout, il 
place l'expression et le tour ; un événement ne le touche à sa 
vraie profondeur qu'après qu'il lui a prêté son accent. » 
Ceci est curieux et, certes, on peut y voir une pointe de 
paradoxe. Stendhal écrit pour son "plaisir, mais parce que 
d'abord, il a eu grand plaisir à vivre ; il crée de l'action, des 
sentiments, des passions ; mais parce que d'abord il a 
furieusement agi, senti, s'est furieusement passionné. Gilbert 
ne dit pas toujours tout, il faut l'entendre, et ce qu'il dit, il le 
dit parfois avec une autorité un peu cassante.. C'est le fait 
d'une jeune et riche nature, qui est trop sûre de son fait. Ses 
réflexions sur le style même de Stendhal ne sont-elles pas 
étonnamment justes ? « Analytique certes... mais ce n'est 
qu'une partie de son art. Là où un autre explique, il peint, 
sensibilise, à l'aide de mouvements expressifs. Il met de la 
musique sur ce qui, chez un autre, demeurerait libretto. » En 
effet, pas d'images, un rythme ; comme Racine exactement. 
J'ai trop aimé Flaubert — mais plus peut-être l'homme que 
l'œuvre — pour n'être pas un peu choqué par le « plaidoyer 
pour Emma Rouault, femme Bovary ». Ce procès-là est à 



458 V LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

reprendre. Mais dans le jugement indigné et parfois sommaire 
qui nous est présenté ici, que d'attendus frappants qu'il ne 
faudrait que nuancer et qui donnent la clé de la grandeur et 
de l'impuissance du maître ! « Emma était, de tempérament, 
plus sentimentale qu'artiste, cherchant des émotions et non des 
paysages », écrit Flaubert. « Texte succulent, dit Gilbert. 
11 réduit l'art à la description et bien entendu à la description 
physique. » Pas tout à fait, non ! pas toujours ! mais souvent 
hélas ! et voici qui semble plus important dans l'affaire : 
« Flaubert (l'impassible Flaubert) était persuadé d'avoir 
renvoyé ses personnages dos à dos. De fait, il les a tous flétris 
(rapetisses, du moins). Grave erreur qui confond l'art et 
r impersonnalité comme s'il y avait aucune possibilité d'art 
ou comme s'il pouvait exister un style, un langage, sans un 
sujet qui nomme, sans un homme qui donne au verbe sa 
personne. » Là gît précisément toute la difficulté ; faire passer 
l'inflexion du créateur^ dans la voix de sa créature sans en 
altérer le timbre authentique. — Je ne puis, dans les limites 
d'une note, compter tous les trésors encore mêlés d'un livre 
si vivant et si nombreux. Les articles sur le théâtre dont 
Gilbert rendit compte pendant plusieurs saisons, demande- 
raient à eux seuls une étude spéciale ; mais son talent s'exerce 
ici sur de si médiocres objets, qu'il ne<peut donner sa mesure. 
Nous n'oublierons cependant pas l'indication précieuse 
qu'il nous propose en travaillant à rendre toute son impor- 
tance à la notion du « public ». Les dramaturges qui font de 
l'art, oublient souvent d'en tenir compte. — Reste la partie 
politique du livre. Elle flatte trop mes préférences pour que 
j'accepte d'en parler. Mais ne pourrait-on pas dire de l'art 
de demain ce que je lis ici du gouvernement des Etats ? et 
quelque conclusion qu'on adppte, l'avenir n'est-il pas tou- 
joursle fruit de la leçon, bien ou mal entendue, bien ou mal 
suivie, du passé ? 

II!;N'RI r.HKON 



NOTES 459 

*** 

COLAS BREUGNON, par Romain Rolland (Ollendorfî) .. 

La curiosité des lecteurs de M. Romain Rolland, en 
ouviânt Colas Breugnon, a été déçue. On attendait avec impa- 
tience ce que M. Romain Rolland a dû écrire ces cinq années. 
C'est partie remise, car Colas Breugnon était entièrement 
imprimé dès 19 14 et la publication en avait été différée 
pendant la guerre. Mais, même paru en 1914, la déception 
ne nous eût pas été épargnée. 

M. Rolland a écrit Colas Breugnon, comme le chat botté, 
une fois haut placé, courut après les souris, pour se divertir. 
Son œuvre « est une réaction contre la contrainte de dix 
années dans l'armure de Jean-Christophe, qui, d'abord faite 
à ma. mesure, avait fini par me devenir trop étroite. J'ai 
senti un besoin invincible de libre gaieté gauloise, oui, 
jusqu'à l'irrévérence ». C'est fort naturel. M. Rolland n'a 
pas porté si longtemps sans impatience la chaîne qui le 
liait à Jean-Christophe : la détente après cette longue déca- 
logie a engendré une sorte de drame satyrique, né ici de 
conditions analogues à celles qui ont fait écrire le Protée de 
Claudel. Et, aussi, détente française contre l'emprise étran- 
gère du musicien germanique : Colas est un Nivernais du 
temps de Louis XIII qui raconte son histoire en un langage 
lyrique et goguenard, bousculé et touffu. M. Rolland a rédigé 
cela à l'occasion d'un retour au sol natal, qu'il n'avait pas 
revu depuis sa jeunesse. Il en avait perdu l'habitude et 
comme la patrie est une habitude, tout cet inhabituel lui 
est sauté au visage, avec intempérance, désordre et tumulte, 
il s'est mis à danser dans ses habits nouveaux et ses sabots 
avec une formidable ébriété. Il lui reste d'ailleurs un scrupule: 
« Je n'ose croire que la compagnie de mon Colas Breugnon 
divertira autant les lecteurs que l'auteur. » 

Non. Elle ne les divertira pas autant. Colas Breugnon ne 
se lit pas avec agrément. C'est un de ces livres (il y en a 



460 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

plusieurs dans son œuvre) où M. Rolland s'abandonne à 
dévider sans contrôle des pages qui lui chantent, mais 
qui laissent le lecteur plus froid. Evidemment on continue 
à lire leiivre, on sent que c'est tout de même, que c'est encore 
de quelqu'un, mais on demeure gêné parce que le courant 
de communication de l'auteur au lecteur ne s'établit 
pas, ce même courant qui circule et frémit avec la 
plénitude continue et dense d'une belle musique dans 
les épisodes parfaits de Jean-Christophe, dans V Adoles- 
cent, le Buisson Ardent, et d'autres, — ce courant que 
M. Rolland sent circuler entre son auteur et lui, ef qu'il 
sait nous rendre, quand il écrit la vie de Beethoven et celle 
de Michel- Ange. Ici, sans contestation possible, c'est manqué. 

Pourquoi ce courant est-il à peu près absent de Colas 
Breugnon ? Il faut bien en chercher les raisons ou du moins 
en proposer quelques raisons tant à l'auteur qu'au lecteur, qui 
doivent désirer également les entendre. 

On pourrait d'abord en alléguer une toute provisoire et 
superficielle. M. Romain Rolland appartient chez nous à ce 
groupe de lettrés français, qui tiennent à être de bons Euro- 
péens, qui croient justement à l'existence d'une Europe 
dont la France est une partie essentielle, et qui voient à la 
façade de la France de larges fenêtres ouvertes sur les hori- 
zons étrangers, — un de ces hommes dont la place eût été 
autrefois (un autrefois qui reviendra peut-être) à l'Université 
de Strasbourg. C'est un regard ouvert sur l'au-delà des fron- 
tières; et cela fit, dans son ensemble, de Jean-Christophe un 
grand morceau de littérarture européenne. Mais jusqu'ici 
M. Rolland a moins réussi lorsqu'il a porté son attention 
sur la France. Des trois parties de Jean-Christophe, Jean- 
Christophe à Paris demeure la moins bonne. M. Rolland n'a 
pas vu la France avec des yeux d'artiste aussi délicats, 
avec une âme aussi musicienne qu'il a abordé l'Allemagne. 
On sent qu'il n'a pas pénétré dans son pays par le portique 



NOTES 461 

de Beethoven. Je suis sensible dans Jean-Christophe à la vie 
et au charme vrais d'Olivier ; artistiquement il ne vaut pas 
le héros du roman et les personnages français ne valent 
pas les personnages allemands. On sent que l'écrivain a 
besoin du recul simplificateur, rempli, comme au théâtre, 
par l'orchestre. C'est là, j'ai hâte de le dire, une raison de 
second plan. M, Rolland triomphera probablement de cette 
difficulté. Il avait promis autrefois une vie de Hoche, qui 
sera peut-être, s'il l'écrit, très belle. Et peut-être aussi la 
France, vue d'un recul de cinq années et des hauteurs 
de Saint-Cergues et de la Dole est-elle exactement au point 
d'optique nécessaire pour suggérer le prochain chef-d'œuvre 
de l'auteur de Jean-Christophe. 

Puis, l'art de M. Romain Rolland est un art de totalité, 
ou plutôt un art d'addition indéfinie qui tient à donner 
beaucoup et à j eter un peu indégrossie une matière abondante. 
Cet art quantitatif est bien dangereux quand il n'est pas 
équilibré. Dans Jec^n-Christophe il était équilibré, son 
débordement de matière était retenu et discipliné par le 
mouvement inverse, celui^ de l'analyse, la conversion vers 
le dedans, et des caractères, un caractère surtout à démêler, 
à expliquer, à faire vivre, Jean Christophe ne s'est 
pas, comme Colas Breugnon, imposé à l'auteur avec 
une brusquerie autoritaire qui s'installe en pays conquis, 
domestique le pauvre écrivain qui n'en peut mais. Son 
Christophe, M. Rolland s'était donné la peine d'aller le 
chercher lui-même, de le prendre petit et faible, de le nourrir, 
de l'élever, d'en faire vraiment son œuvre, de livrer conti- 
nuellement une bataille contre ce qui résiste et ne veut pas 
se formuler. Dans Jean-Christophe il utilise sa matière, dans 
Colas Breugnon il se laisse absorber par elle. Il appelle 
quelque ^djrt Jean-Christophe son grand ours mal léché de 
la forêt germanique, mais ce bavard de Colas n'est même 
pas mal léché : il se voit qu'il n'a jamais reçu sur la peau le 



4^)2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

moindre coup de langue maternel. Sans doute y avait-il en 
puissance un Jean-Christophe aussi informe en trente volumes 
sur lequel M. Rolland a su conquérir le sien... 

Et enfin et surtout il est une troisième raison, en laquelle, si 
je m'examine, je vois bien la principale cause de ma mauvaise 
humeur. A la dernière page M. Rolland recopie ces lignes 
de Pantagruel : « Comment, dist frère Jean, vous rhythmez 
aussy ? Par la vertu de Dieu, je rhythmeray comme les 
aultres, je le sens bien; attendez, et m'ayez pour excuse, si 
j e ne rhy thme en cramoisi. » Voilà le terrible du livre : le bavar- 
dage de Colas est un bavardage rythmé, entendez que ces trois 
cent vingt pages sont pour les trois quarts à peu près écrites 
en alexandrins blancs. M. Rolland abusait bien un peu de 
cette forme dans les passages lyriques de Jean-Christophe, 
mais cela venait tout seul, passait avec le reste, portait 
souvent d'admirables images. Ici l'oreille endure le plus 
affreux supplice. Dans ce genre de langage, en horreur légi- 
time depuis cinq siècles à tout bon Çrançais, on ne sait si 
c'est la prose ou si c'est le vers qu'on assassine, c'est probable- 
ment tous les deux, mais enfin on est sûr qu'il y a meurtre. 
Que M. Rolland y prenne garde : la décadence de M. Maeter- 
linck, autre grand écrivain européen, a commencé du jour où il 
s'est mis à écrire des Joyzelle et des Monna Vanna en vers blancs. 
Le vers n'est d'ailleurs pas toujours blanc, il porte des asso- 
nances, mais n'en vaut pas mieux : « Par moments, je me dis : 
Mais Brugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t'intéresser 
ceci ? Qu'as-tu à faire dis-moi, de la gloire romaine ? Encor * 
moins des folies de ces grands sacripants ? Tu as assez des 
tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré pour aller 
te charger des vices, des misères, des gens qui sont défunts 
depuis mil huit cents ans ? » On dirait que M. Rolland a 
écrit son livre au sortir d'une lecture de Paul Fort, et fait 
parler en Colas Breugnon un Paul Fort nivernais. La marche 
générale de ce quasi-poème rappelle assez le Roman de 



NOTES 463 

Louis XI. Mais Paul Fort est un poète, il n'écrit pas en 
faux vers, mais en vrais vers, et sa typographie, très senséei 
et très fine au fond, ne doit pas faire illusion. Il n'est pas 
donné à tout le monde d'être poète. Il est donné à moins 
de monde encore de saisir comme Bossuet, Massillon, 
Rousseau, Chateaubriand, le secret des nombres de la prose 
française, ou comme La Bruyère, Montesquieu et Flaubert, 
celui de ses coupes. Il y a tout de même au-dessous de ces 
secrets suprêmes, une bonne prose française, solide et succu- 
lente, ou délicate et nerveuse, qu'on a encore aujourd'hui 
l'occasion de saluer dans bien des livres, et dont on trouverait 
des exemples dans les belles pages narratives de Jean-Christo- 
phe, ces pages qui nous suggèrent assez de musique intérieure 
pour qu'elles se dispensent de faire de la musique verbale. Mais 
V Ersatz de musique que sont les vers blancs de Colas, non ! 

M. Rolland dira qu'il ne les a pas cherchés, que cette 
forme s'est imposée à lui comme la rondeur naturelle du 
langage gaillard et rebondi que lui parlait Colas Breugnon. 
Eh! oui, je le vois bien. Je n'accuse pas du tout M. Rolland 
de s'être battu les flancs pour arriver à une expression 
pseudo-poétique. J'ai même exactement la sensation con- 
traire. La forme comme le fond sont de bonne foi. C'est « tout 
franc, tout rond ». Ici, comme sur d'autres terrains, la fran- 
chise et le parti d'honnêteté de M. Rolland éclatent avec la 
plus pure authenticité. Il n'y a chez lui — c'est une de ses 
forces et un de nos grands espoirs — rien d'artificiel ni de 
mensonger. M. Romain Rolland eût, je crois, peiné beaucoup 
plus s'il avait voulu échapper à ce rythme qui s'imposait 
bizarrement à lui. Il a préféré être lui-même, jusqu'au bout, 
carrément, et après tout il a bien fait. C'est le vin de sa vigne, 
je ne l'aime pas, mais je ne le sens ni mouillé, ni truqué. 

Si Colas Breugnon ne divertit pas autant le lecteur que 
l'auteur, je reconnais qu'il doit intéresser ce troisième larron 
qu'est le critique. Il tiendra une place curieuse dans l'œuvre 



464 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

de M. Rolland, analogue a celle de Han d'Islande ou de 
l'Homme qui rit dans Victor Hugo, ou de ce Protée que je 
rappelais tout à l'heure. Il attestera le fond robuste 
et plantureux, la terre grasse qui nourrit son riche 
talent. Cette terre en mottes n'est pas en soi fort 
belle à voir, mais c'est une bonne nourrice, elle nous fait 
penser aux belles récoltes d'hier, aux dix voitures pleines 
de Jean-Christophe, et penser aussi avec confiance aux mois- 
sons, aux récoltes de demain. M. Rolland, dans ce gros livre 
mal plaisant ou trop plaisant, nous avertit que bonhomme 
vit encore, nous le fait voir avec une santé que nous ne lui 
connaissions pas tout entière : nous l'attendons à l'emploi 
vrai de cette santé. albert thibaudet 



LETTRES DE PAUL GAUGUIN A GEORGES DE 
MONFREID (G. Crès). 

Nous ne discuterons pas ici de l'opportunité de la publi- 
cation de cette correspondance, qui nous eût bouleversés 
il y a dix ans. Certes, les tourments d'un homme de valeur, 
sans cesse en butte à des soucis d'argent, assistant impuis- 
sant à la trahison de ses disciples, aux fausses interpréta- 
tions des poètes et aux manœuvres cupides de certains spé- 
culateurs, nous émeuvent; mais nous ne retrouvons plus dans 
notre cœur cette profonde tendresse que nous eûmes pour un 
de nos premiers initiateurs à «l'esprit nouveau »... d'avant la 
guerre, et les soucis d'art du peintre de Tahiti, si nous les 
voyons parfois exprimés dans ces lettres, nous ne pouvons 
presque plus les comprendre. 

Aussi bien la pente qui nous entraîne est-elle pour ainsi 
dire le versant opposé de celui où se tient Gauguin — et 
nos préoccupations récentes, nous les constatons absolu- 
ment aux antipodes de celles qui sont formulées en quelques 
pages de ce livre. 



NOTES 465 

Presque chacune des affirmations picturales de Gauguin 
nous est un motif de révolte, et notre chagrin s'accroît 
lorsque nous les découvrons à la base de presque toutes 
les doctrines actuellement en honneur chez le public. 
Un jeune critique d'art poussait dernièrement l'étourderie 
jusqu'à affirmer : « Il n'y a pas la Peinture ; il n'y a que des 
Peintres. » Qui a lu Cennino-Cennini, le Vinci, Delacroix 
même, ne peut sans sourire entendre pareille sentence, et 
demeure interdit lorsqu'il lit ce passage de Gauguin : « Vous 
serez toujours à même d'arriver à la précision si vous y 
tenez ; le métier vient tout seul, malgré soi, avec l'exercice, 
et d'autant plus facilement qu'on pense à autre chose que le 
métier. » Voici, exprimé sous la plume d'un peintre, le vœu 
du plus vulgaire des publics. En effet, que nous rabâche- t-on 
aujourd'hui, sinon qu'il faut que l'artiste peigne comme 
l'oiseau chante, sans y penser, en puisant dans ses sensations, 
comme s'ils en pouvaient sortir par génération spontanée, les 
éléments de son langage ? Ailleurs, nous lisons ceci : « Le 
tout est àd^nsle droit chemin, c'est-k-diie celui qui est en soi, 
n'est-ce pas ? Et dire qu'il y a des écoles l ! ! pour apprendre 
à suivre la même route que son voisin. » Ce qui est sympto- 
matique dans cette dernière phrase, ce n'est pas tant le 
mépris des écoles, nécessaires cependant, mais dont il est 
vrai que la meilleure, aujourd'hui, ne vaut pas grand'chose, — 
que cette peur de ressembler au « voisin ». L'originalité 
à tout prix, voilà le tourment de Gauguin et celui dont 
héritèrent nos peintres modernes. Préjugé romantique s'il 
en fût. Imagine-t-on Raphaël révolté contre l'enseignement 
du Pérugin ? On le voit plutôt appliquant sans inquiétudes 
ni remords un métier acquis, anonyme à l'expression de sen- 
timents personnels. 

Le malentendu provient de ce que l'on confond, dans tous 
les arts, esthétique et technique. Celle-ci n'est qu'un moyen 
qui, sous des variations seulement apparentes, est conditionné 

30 



466 La nouvelle revue française 

paj- des lois immuables (qu'il nous faudra bien énumérer un 
jour) et que l'on apprend, sans révolte. Celle-là est essentiel- 
lement variable : elle est conditionnée par des buts spirituels 
qui changent selon les époques. Il est évident qu'il y a 
influence de l'esthétique, que l'on élabore en commun, sur 
la technique dont chacun hérita, et que cette transformation 
des moyens s'opère fatalement, sans efforts ni recherche 
maladive d'originalité. Elle provient d'une mystérieuse 
répercussion de l'esprit sur la main. Le peintre classique 
s'applique seulement à découvrir la direction de son époque 
et cherche à réaliser l'accord de son âme avec l'âme univer- 
selle. Il renonce donc autant à la poursuite des sujets nou- 
veaux qu'à la culture pour elles-mêmes des petites origina- 
lités techniques. Il cherche surtout les aspects nouveaux 
de sujets éternels, pris dans la réalité immédiate. 

Mais le plus grand péché contre la tradition dont Gauguin 
est fautif est ce goût des voyages, dont surent si bien se 
garder nos grands classiques français. Notre haine des voyages 
est proverbiale. Cela tient au génie même de notre race et a 
la richesse de notre sol. Notre imagination, vite échauffée, 
glisse sur la pente la plus modeste et, s'emparant du moindre 
phénomène, sans peine rejoint l'Universel. Nous n'avons pas 
besoin de longs déplacements : un simple récit nous suffit 
pour reconstruire le monde — ou bien un détail du paysage 
français, pourvu qu'il offre la moindre ressemblance avec une 
vignette du Journal des Voyages ! Pour qui possède la richesse 
intérieure, une branche chargée de fruits évoque le Paradis, 
n'importe quelle île est Pathmos, et tout voile soulevé 
découvre Isis. 

Un exemple typique de cette faculté prodigieuse de recons- 
truire le monde d'après le plus petit détail, nous est offert par 
ce douanier Rousseau, le plus rustre des peintres modernes, 
à qui le Dictionnaire Larousse offrait par ses piètres images un 
tremplin suffisant pour bondir au sein des plus merveilleux 



NOTES 467 

paysages exotiques. On trouverait dif&cilement la centième 
partie du pouvoir évocateur de ces peintures à la fois pri- 
mitives et raffinées dans les tableaux à grands frais exécutés 
par nos ridicules « Orientalistes ». 

Ce besoin puéril de sujets inédits, extraordinaires, ce goût 
pour les spectacles les moins quotidiens s'exprime dans un 
grand nombre de lettres de Gauguin : « Ici mon imagination 
commençait à se refroidir», écrit-il au moment de quitter Tahiti 
pour les Marquises. Il croit qu'avec « des éléments tout à fait 
nouveaux et plus sauvages » il va faire « de belles choses ». 
Puis plus tard, envisageant la possibilité de rentrer en Europe 
il écrit ; « J'irai alors m'établir de votre côté dans le Midi 
quitte à aller en Espagne chercher quelques éléments Nou- 
veaux. » Cette obsession du « nouveau », cette recherche de 
l'inattendu par l'exotisme, voire par le « sauvage », il l'affirme 
dès qu'il parle Art. Enumérant ce qu'il a fait eil deux ans de 
séjour, il ajoute au chiffre de ses peintures «quelques sculp- 
tures ultra- sauvages. » Plus loin il conseille : « Ayez tou- 
jours devant vous les Persans, les Cambodgiens, et un peu 
l'Egyptien. La grosse erreur, c'est le Grec, si beau qu'il soit. » 
Voilà, pour un esprit français, un langage bien difficile à com- 
prendre, n'est-ce pas 1 Parle-t-il technique, il renonce au mé- 
tier complexe pour dire, par exemple, de ses essais xylogra- 
phiques: « C'est justement parce que cette gravure retourne 
aux temps primitifs de la gravure qu'elle est intéressante, la 
graVure sur bois comme l'illustration étant de plus en plus 
comme la photogravure, écœurante. «Nouvelle erreur et pré- 
jugé néfaste que de croire plus « artiste» l'utihsation d'un mé- 
tier simplifié. Le raffinement, au contraire, ne consiste- t-il pas 
enl'emploi d'un métier difficile pour un résultat en apparence 
simple ? De combien de faux-primitifs, autant peints que 
gravés, Gauguin est-il responsable, pour n'avoir pas su mon- 
trer que la vulgarité de l'art actuel ne tient pas à la com- 
plication des techniques, mais bien plutôt à la bassesse 



468 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

des, esprits que nulle règle ne vient rappeler à l'ordre ! 

Nous nous permettrons de fixer encore un des principaux 
travers d'un peintre dont la silhouette s'efface singulière- 
ment à mesure que les seuls maîtres Cézanne et Renoir se 
rapprochent de nous. Nous avons longuement réfléchi avant 
de l'accuser d'un certain mal dont nous sommes à peine guéris. 
Il sera curieux de comparer à la fois les textes et les œuvres 
pour prouver plus tard ce que nous ne ferons qu'énoncer 
aujourd'hui : la part qui revient à Gauguin dans le malaise 
cubiste, que nous considérons comme une métaphore plas- 
tique. Parlant de la sculpture, Gauguin écrit que c'est « très 
facile quand on regarde la nature, très difficile quand on 
veut s'exprimer un peu mystérieusement en paraboles, 
trouver des formes. » Parlant de la peinture, il écrit : « J'ai tou- 
jours dit (sinon dit) pensé que la poésie littéraire du peintre 
était spéciale et non l'illustration ou la traduction, par des 
formes, des écrits : il y a en somme en peinture plus à cher- 
cher la suggestion que la description comme le fait d'ailleurs 
la musique. » 

Nous lisons chaque jour l'équivalent de cette phrase dans 
les manifestes des poètes et des peintres dits cubistes. Nous 
rapprocherons plus tard ce passage significatif d'un article 
de M. Reverdy, poète initié aux arcanes du cubisme, qu'il 
considère comme une nouvelle branche de l'activité artistique 
et qu'il formule : « Cubisme, poésie plastique. » On devine déjà 
les multiples répercussions d'un terrible malentendu. 

On jugera peut-être sévèrement cette courte étude sur 
un homme que la plupart des littérateurs considèrent comme 
un grand artiste. Comment des poètes résisteraient-ils à décou- 
vrir de la « noblesse » dans l'attitude du peintre qui écrivait à 
M. de Monfreid, en réponse à une lettre où celui-ci lui parlait 
des soins à apporter au métier : « Le principal qui m'occupe 
toujours c'est de savoir si je suis dans la bonne voie, en pro- 
grès, si je fais des fautes d'art. Car les questions de matière. 



NOTES 469 

de soins d'exécution et même de préparation de toile arri- 
vent tout à fait en dernier plan. » Malgré le respect auquel a 
droit un peintre aussi pur d'intentions, nous ne pouvons 
nous empêcher de déplorer justement cette attitude trop 
« artiste », et de lui préférer l'humilité d'une application 
naïve à peindre le mieux possible, à bien « préparer sa toile », 
comme le firent tous les maîtres dont le problème de la con- 
servation des œuvres fut un des plus beaux tourments ainsi 
que les « soins d'exécution » pour arriver à la « belle matière ». 
A l'Artiste, la main sur son cœur, nous avouons préférer 
r« artisan » qui ne cherche qu'à bien conduire son pinceau. 
Comme ce dernier, nous sommes sûrs que le cœur parlera 
sans qu'on le presse, et que le Mystère et que le Rêve, dont il 
est trop souvent question dans les lettres de Gauguin, nous 
n'avons pas à nous en préoccuper ; c'est affaire à notre sub- 
conscient, ce fleuve dont tous nos efforts ne pourraient grossir 
les eaux et à qui nous devons seulement tâcher de préparer 
le lit que son volume exigera. andré lhote 



LES ÉTATS-UNIS ET LA GUERRE, par Emile Hove- 
laque (Alcan). 

« / don't cave miich for France ! » répondait dans l'express 
de New- York à Philadelphie un soldat de la 27e division 
à un quidam lui demandant ses impressions. — Et nous ? 
Nous soucions-nous beaucoup de l'Amérique ? Tâchons-nous 
vraiment à la comprendre autrement que par le dehors ? 
Pershing et Joffre, Wilson et Viviani, trois millions d'Amé- 
ricains qui ont vu la France et que la France a vus, n'y font 
guère. Une vague de sympathie d'un coup surgie et d'un 
coup disparue, à la façon d'un phénomène de la nature 
irresponsable, ce n'est pas assez. Il ne suffit pas non plus 
d'études à la Bourget — ceux qui savent sourient — ni des 
tracts de Barrés, de Daniel Halévy, ou des articles de 



470 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Cheyrillon, qui ne témoigneront que de l'intention qu'on 
eut un jour de s'exalter mutuellement, ni des études du 
réaliste Tardieu. Il faut remonter aux sources du flot qui 
trop tôt s'est étalé, retenir les éléments qu'41 a déposés, les 
élaborer pour qu'ils servent à la connaissance et à un pro- 
fitable renouvellement. 

Dans les Etats-Unis et la Guerre cette tâche est entre- 
prise. L'ouvrage — un volume de cinq cents pages — fait 
pendant à ceux où Edith Wharton a dessiné les grands 
traits de la France. Il est d'un psychologue. Emile Hove- 
laque, qu'il étudie l'Allemagne, l'Angleterre, le Japon, ou 
les Etats-Unis, s'applique à dégager de la multiplicité des 
faits les forces profondes. Il procède par « saisie intérieure ». 

Sans doute la psychologie des groupes humains restera- 
t-elle un art autant qu'une science. Pas de résultats définitifs. 
La méthode de Taine est insuffisante, celle des Allemands 
fausse. Nous tâtonnons. Certains, comme l'auteur de l'Alle- 
mand, ne voulant point préjuger, préparer, se parer, avancent 
pour ainsi dire nus au devant des faits. En présence du 
groupe étranger ils réagissent spontanément. Ainsi leur 
témoignage est authentique, et l'intuition les sert autant 
que l'observation. D'autres, décrivant comme le barbet de 
Faust, des cercles concentriques, serrent de toujours plus 
près leur sujet. Ce n'est qu'après une vaste enquête générale 
qu'ils entrent au vif. A condition qu'elle n'ait pas déformé 
l'œil, la documentation leur sert à interpréter le détail, à le 
mettre à son plan dans une juste perspective. 

Emile Hovelaque, éclectique, combine ces deux procédés 
d'investigation. Mis en face des réalités, il oublie la connaissance 
qu'il avait d'elles antérieurement. Rien de préconçu n'inter- 
viçnt : il semble qu'il ait gardé un coin vierge où laisser agir 
les impressions nouvelles. Ce n'est qu'ensuite qu'il compose 
l'image. A peine s'il la compose : il laisse plutôt souvenirs 
et visions, observation et divination, se fondre en une natu- 



NOTES 471 

t 

relie synthèse. L'unité est dans le moi. La pensée s'organise 

par élans successifs au contact des êtres et des choses. Son 

rythme va au rythme d'alentour. Les chapitres intitulés : 

L'Opinion américaine et la Guerre, — Les Ecrivains américains 

et la Guerre, — La Mission française, — De la Neutralité 

à la Croisade, — L'Offensive morale contre l'Allemagne, — 

ne s'enchaînent pas. Ils se retouchent, se corrigent l'un l'autre, 

au besoin en se contredisant : la vie au lieu de la logique. 

Il y faut donc chercher -moins une histoire d'ensemble 
des événements, que la chronique pleine de couleur et de 
suggestions du missionnaire qui fut l'interprète de Joffre 
et de Viviani ; non une construction de la « mentalité » 
américaine, mais des regards allant au fond qui se dérobe. 
Assister au prodigieux mouvement qui finit par l'intervention 
armée : cela eût sufh à captiver le témoin le plus sec. Y être 
mêlé comme le fut l'auteur, intervenir à différentes reprises 
pour hâter l*évolution : c'était une aventure passionnée. 

Espoirs, indignations, impatiences, enthousiasmes, qu'Emile 
Hovelaque n'a point eu souci de cacher, font de son 
livre comme un roman. Mainte page, entre des considéra- 
tions générales et des discours de Viviani — beaucoup de 
discours de Viviani — garde la couleur et le frémissement de 
là-bas. La blanche New- York entre ses bras de mer, Mount- 
Vernon et les reliques de Washington, Chicago monstrueuse 
cité de la fièvre, la vallée de la Juniata — six cents kilo- 
mètres de rivière entre des bois qu'argenté en mai le dogwood 
en fleur, Pittsburg où il n'y a d'horizon que les palprtantes 
fumées qui se marient, se combattent et enfin se confondent 
— tout cela revit aux yeux de ceux qui l'ont vu : une gran- 
deur matérielle qui est elle aussi élément de beauté. Notre 
esthétique un jour en tiendra compte. 

Il faut avoir présentes aux yeux cette grandeur, demeurée 
élémentaire, cette richesse, d'où pourra naître l'inspiration 
artiste, pour comprendre un peuple demeuré tout de pionniers. 



472 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

D'immenses voies continuent de s'ouvrir aux Américains. 
Ils entendent s'y engager. Ils renoncent provisoirement à se 
fixer. Sentant comme il serait vain de vouloir enserrer dans 
des formules ce qui se refuse encore à la définition, l'auteur 
a évoqué les multiples visages que l'Amérique offre à l'étran- 
ger. Des foules pressées, exaltées, violentes, des hommes de 
toute classe et de toute race emplissant gares, rues, abattoirs, 
clubs, salles de réunions politiques et halls d'Universités, 
on voit se détacher, un à un, les individus, les leaders. C'est 
d'elles, de leur activité énorme et confuse, de leurs poussées 
incohérentes et contradictoires, qu'ils dépendent. Nous 
jugerions autrement -Wilson sachant à quelles pressions il 
cède, de quels courants il se sert pour avancer. Abstraction 
et couleur, calcul et passion, idéologie à lointaines visées et 
souci des plus courtes réalités, on devine tout cela dans le 
portrait qu'a tracé du Président un observateur favorisé : 
une physionomie caractéristique y est rendue dans sa 
complexité vivante. 

C'est cette complexité qui nous échappe quand nous 
jugeons les Américains. Peu ou point de discrimination. 
Nous cherchons le caractère national là où il y a à peine une 
nation, au sens où nous entendons ce mot. Hypnotisés par 
la durée, nous concevons mal des existences où l'on est 
surtout préoccupé de l'espace. En nous-mêmes rentrés, 
nous nous étonnons de ne trouver chez d'autres nul besoin 
de repliement. Ayant fait choix d'un système, disons d'une 
ligne selon laquelle évoluer, nous sommes déconcertés par 
ceux qui n'ont pas choisi. 

L'absence de choix fait la force de l'Amérique et sa 
secrète faiblesse. Tout lui est possible parce qu'elle dispose 
de prodigieuses ressources matérielles et parce qu'elle ne 
s'est fermée aucun horizon intellectuel. Mais elle n'excelle 
en rien parce qu'elle n'est pas encore définitivement orientée. 
Elle est libre, libre d'esprit, mais on voudrait avec autant de 



NOTES 473 

liberté une plus fine spiritualité. Son idéalisme reste vague, 
son idéologie géométrique. Elle obéit à des suggestions plutôt 
qu'elle ne se livre à des réflexions. Les images on\ plus de 
vertu que les idées dans un pays où la culotte rouge de 
Joffre a fait des miracles : la détermination y vient encore 
du dehors et du concret. 

L'avantage est qu'au moins l'objectif une fois fixé, et 
à assez courte distance, on fonce droit dessus, straight away. 
Et qu'aussi l'on ne trouve rien qui soit irrémédiablement 
cristallisé, rien qui doive être défait. L'influence allemande 
n'a pas formé à la prussienne, pas déformé l'Amérique. 
Demeurée admirablement fluide, sa définition, si elle devait 
se donner d'un mot, serait : mouvement — de plus mali- 
cieux disent : mobilité. 

Ce mouvement, on le perçoit à travers toutes les pages 
des Etats-Unis et la Guerre. Il alterne du réel à l'idée, de 
l'idée au réel. Nous gagnerions, les Américains et nous, à 
faire ensemble le chemin que nous faisons séparément d'un 
pôle au pôle contraire. De l'un à l'autre il reste à découvrir 
des relations neuves, félix bertaux 



LETTRES ANGLAISES. 

LES ANGLICISMES. 

Les événements politiques de ces dernières années ont 
eu pour résultat l'introduction momentanée d'un certain 
nombre d'anglicismes dans le français d'usage courant. La 
liste en serait assez longue : on en rencontre en effet un peu 
partout : aussi bien dans les discours de la Conférence de la 
Paix que dans la Madelon de la Victoire. De toutes parts, 
des puristes protestent contre ce qu'ils appellent une inva- 
sion, une corruption de la langue. Il nous semble que leur 
zèle va trop loin et que leurs protestations ne sont pas tou- 
jours justifiées. En effet, il n'est pas difficile de voir qu'un 



474 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

certain goût, et même un grand tact, un sens délicat de la 
langue, président au choix et à la mise en circulation de ces 
anglicisrnes. D'abord, l'homme d'état qui en a employé le 
plus grand nombre en connaît bien la valeur : on a l'im- 
pression qu'il a surtout appris l'anglais littéraire dans 
Darwin et dans la littérature évolutionniste de l'époque de 
Darwin. Le mot fameux « noble candour » a été employé 
souvent à l'époque où l'auteur de l'Origine des Espèces 
était encore discuté : la « perfect candour » de Charles 
Darwin était un des dogmes intangibles des darwiniens, un 
des grands clichés de la littérature darwinienne, et que les 
adversaires de ce qu'on appelait alors « l'évolution » — M.. de 
Quatrefages lui-même — employaient couramment. Ensuite, 
dans les journaux, dans l'usage quotidien, parmi le public 
lui-même, on peut remarquer une tendance bien constante 
à franciser les anglicismes qu'on adopte, et à n'adopter 
que ceux qui ne choquent ni l'oreille, ni le génie du français. 
C'est ainsi que bien des anglicismes nouveaux, et contre 
lesquels les puristes protestent, ne sont au fond que d'an- 
ciens gallicismes, introduits dans l'anglais aux xv^, xvi^ et 
xviie* siècles, qui rentrent dans l'usage courant du fran- 
çais, et y reprennent leur ancienne place. Par exemple, 
« avoir le meilleur » (dans une contestation ou dans une 
dispute) peut paraître, à première vue, une traduction mot 
à mot de l'anglais ; même, celui qui emploie cette expression 
peut croire qu'il francise une expression anglaise ; en 
réalité, c'est une façon de dire parfaitement française. 

Il y a une autre classe d'anglicismes qu'il faudrait bien se 
garder de rejeter en masse : ce sont ceux qui réintroduisent 
par le moyen de l'anglais, des mots latins qui ont gardé, dans 
la langue de nos voisins, leur pur et exact sens primitif. 
Le français en prend à son aise avec le latin : nous avons une 
tendance curieuse à détourner de leur sens premier et réel 
un grand nombre des mots latins que nous devons à nos 



NOTES 475 

humanistes : il suffit de feuilleter un dictionnaire pour s'en 
rendre compte. Le mot latin est là ; nous l'avons, nous l'em- 
ployons tous les jours, mais nous l'employons dans un sens 
second ou même dans un sens troisième qui n'a jamais été 
familier aux écrivains de Rome. Or, ces mêmes mots, en 
anglais, et en dépit — ou peut-être à cause — du contact 
avec les mots germaniques, ont gardé leur sens plein, leur 
sens classique, celui qu'ils avaient dans Plante et dans 
Catulle. Il n'est pas mauvais, on en conviendra, que 
notre fonds de mots latins d'introduction savante se trouve 
ainsi rafraîchi et fortifié par l'apport de ces « anglicismes». 



REVUES ET PUBLICATIONS LITTERAIRES. 

Nous avons plaisir à constater les progrès faits, dans ces 
derniers temps, par quelques publications périodiques 
anciennes et bien connues, et qui se sont renouvelées, 
agrandies, et, peut-on dire, « aérées », après avoir traversé 
sans trop de peine la période 1914-1918. Il faut citer, au 
premier rang, le Supplément Littéraire du Times.* 

C'est, comme on sait, une publication hebdomadaire, 
qui contient, en général, une étude assez longue sur un 
écrivain ou une question littéraire importante ; une série 
d'études plus courtes sur des livres nouveaux, anglais ou 
étrangers ; des comptes-rendus sur les plus récentes mani- 
festations littéraires : romans, théâtre, ré-éditions de clas- 
siques ; une intéressante correspondance due aux lecteurs 
du Supplément, et où sont débattues toute espèce de questions 
d'art et d'érudition ; et enfin une bibliographie assez coni- 
plète des livres publiés dans la semaine. Il suffit de signaler 
quelques-uns des articles et comptes-rendus publiés dans les 

1. The Times Lilerary Sup pleine ni. Adresse: Th^ l'ublisher, 
PrintingHouse Square, Londres E. G. 4. Abonnement annuel pour 
l'étranger : 13 shillings. 



476 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

numéros de ces quatorze ou quinze dernières semaines pour 
que le lecteur voie aussitôt l'intérêt que présente au point 
de vue « critique » et « renseignements » littéraires le Supplé- 
ment du Times tel qu'il est actuellement rédigé. On verra la 
place qu^y tient la littérature française contemporaine, et 
l'attention avec laquelle les collaborateurs du Literary 
Supplément (tous anonymes, selon le principe absolu de 
cette publication) suivent ses plus récentes manifestations. 
Numéro du 17 avril 1919 : article sur The journal of a 
disappointed man, de W. N. P. Barbellion ; — i^r mai : compte- 
rendu de Les Etapes du Mysticisme passionnel, d'Ernest 
Seillère ; — 8 mai : étude sur les poèmes de guerre de G. d'An- 
nunzio; — 15 mai: articles sur la Poésie de M.André Spire 
et sur le dernier livre de BenedettoCroce; — 22 mai: une étude 
sur les romans en général, un article sur le premier numéro 
de la revue anglaise Coterie, de brefs comptes-rendus de 
quelques livres étrangers (cinq français et un espagnol) ; 
— 29 mai: article sur le Témoignage d'un Converti, de Henri 
Ghéon ; — 5 juin: article sur Vormarsch, romsin de Walter 
Bloem, directeur du Hoftheater de Stuttgart, et ofi&cier 
dans l'armée de von Kluck ; compte-rendu de l'Art indépen- 
dant français sous la Troisième République de Camille 
Mauclair ; — 12 juin : études sur le dernier livre de M. Aulard, 
et sur Clarté de Henri Barbusse, long article sur Charles 
Kingsley ; — 19 juin: étude sur Addison, et article sur de 
récents ouvrages espagnols ; — 26 juin : longue étude sur le 
Roman français et la Tradition française, à propos de la 
publication du second volume de A history of the French 
Novel du Professeur Saintsbury, et articles sur Francis 
Jammes et André Gide ; — 3 juillet : articles sur The Toy 
Cart d'Arthur Symons, et sur La revue en France [Mercure 
de France et Nouvelle Revue Française). Il faut ajouter que 
le Literary Supplément ne se limite pas aux sujets purement 
littéraires, maisqu'ilrend compteaussid'ouvragesd'érudition. 



NOTES . 477 

d'histoire, de biologie, de philosophie et de géographie. 
Dans ces quelques numéros, il nous faudrait signaler enfin 
des articles très bien faits sur la plus récente littérature 
allemande, sur des ouvrages anglais, italiens et français 
concernant certaines périodes de l'histoire littéraire et sociale 
de l'Angleterre ; des notes, quelquefois assez étendues, sur 
des revues nouvelles telles que The Owl, ou sur des antho- 
logies telles que L'Armoire de Citronnier; ou sur de nou- 
veaux tirages de livres récents et cependant déjà classiques, 
tels que The Way of ail Flesh de Samuel Butler. Pour 
tout dire, nous ne connaissons pas de publication hebdo- 
madaire mieux rédigée au point de vue critique, ni mieux 
faite pour renseigner les lecteurs sur le mouvement littéraire 
anglais, américain, italien, allemand, espagnol, et français. 
Parmi les nouvelles revues mensuelles anglaises, une des 
plus intéressantes est The Anglo-French Review, la Revue 
franco-britannique, dirigée par MM. Henry D. Davray et 
J. Lewis May. Elle est politique, littéraire, artistique et 
scientifique, et contient des articles en français et en anglais^ . 
Le numéro d'avril, que nous avons sous les yeux, contient 
un excellent article sur la sensationnelle entrée en scène de 
M. Abel Lefranc dans la controverse shakespearienne; 
une étude de M. Camille Mauclair sur l'État technique de la 
Peinture française ; des poèmes de Richard Aldington, 
A. Ferdinand Herold et John Still ; des notes très bien 
faites sur des livres anglais et français récents (par exemple, 
une de Henry Mannering, en anglais, sur le dernier livre 
d'Anatole France; et une d'Yvonne Dusser, en français, 
sur deux récents recueils de poèmes anglais) ; et enfin un 
article sur Florent Schmitt par Herbert Antcliffe. 

VALERY LARBAUD 

I. On la trouve chez J. M. Dent et fils, 33 Quai des Grands- 
Augustins, Paris). 



478 , LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE: 
L'AUGMENTATION DU LIVRE. 

Quelques grands éditeurs ont décidé de porter uniformé- 
ment à 7 francs le prix des volumes autrefois vendus 3 fr. 50 
et actuellement 4 fr. 55. Cette mesure représente, à notre 
avis, une solution un peu trop simj)le d'un problème passa- 
blement compliqué. 

D'une part nous estimons que la collection dite du « trois 
cinquante », qui contenait dans un format et sous une cou- 
verture identiques des ouvrages de densité différente n'a 
plus sa raison d'être — si elle en eut jamais une — 
aujourd'hui que la différence entre les prix de fabrication 
des ouvrages s'est accentuée. Il est, de toute évidence, 
arbitraire d'adopter un prix de vente unique pour des volu- 
mes de 200 et de 500 pages, de 150.000 lettres et de i. 000.000 
de lettres, tirés les uns à 1,000, les autres à 10.000 exemplai- 
res. D'autres facteurs entrent encore en jeu : variété des 
droits d'auteur, notoriété inégale des auteurs, etc. 

D'autre part, bien que le prix du papier ait baissé et qu'on 
puisse prévoir que ce mouvement de baisse continuera^ il 
est incontestable que l'application de la journée de huit 
heures, le relèvçment des salaires, l'élévation progressive des 
frais généraux, justifient- une certaine augmentation du 
prix de vente. 

Comme on le voit, la question est complexe et d'autant 
plus délicate que le statut de la vie d'après-guerre n'est pas 
encore établi nettement. C'est pourquoi nous croyons utile- 

I. A ce propos, il est curieux de noter l'erreur qui, propagée 
par la presse, s'est introduite dans l'esprit du public : celui-ci con- 
sidère que la cause déterminante de la dernière augmentation du 
livre est exclusivement liée à la question du papier. 11 serait 
déplorable de laisser s'établir une pareille confusion. 



NOTES 479 

d'indiquer les principes sur lesquels nous appuierons désor- 
mais notre action. Nous voulons : 

1° Assurer en France à nos publications la plus grande 
diffusion possible ; 

20 Aborder le marché étranger avec des livres de belle 
présentation et de prix comparables à ceux de la production 
même des pays envisagés ; 

3° Permettre le succès aux jeunes auteurs en éditant les 
œuvres de valeur reconnue aux conditions les moins dispen- 
dieuses — un prix élevé étant, à notre avis, prohibitif en ce 
qui les concerne ; 

4° Encourager la bonne volonté évidente des lecteurs 
chaque jour plus nombreux ; 

50 Défendre les légitimes intérêts des libraires. 

Pour obtenir ces résultats nous entendons : 

1° Déterminer — comme nous avons commencé à le faire 
depuis plusieurs mois — le prix de vente de nos livres 
exactement d'après leur prix de revient, et ceci, quels que 
soient les changements que nous réserve l'avenir. Nous 
aurons ainsi une échelle de prix variant de 4 à 10 francs. 
Le prix du volume établi et vendu dans ces conditions 
sera le plus souvent de 5 ou 6 francs environ. Une 
pareille mesure implique comme corollaire la suppression des 
« majorations ». Nos livres seront désormais marqués de 
leur prix net ; 

2° Réglementer la vente des « première édition » qui donne 
lieu actuellement à des pratiques désavantageuses pour le 
pubHc et dont ni l'auteur ni l'éditeur ne retirent le moin- 
dre profit. 

30 Adopter, avec ceux de nos confrères qui partageront 
notre sentiment, de nouvelles méthodes de travail. 

Nous pensons ainsi réaliser cette collaboration entre l'édi- 
teur, l'auteur, le libraire et le lecteur, qui est la véritable 
raison d'être de notre entreprise. 



48o 



LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 



MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE 



I BEAUX- ARTS 

H. Opienski : La Musique Polonaise ; 
G. Crès. 

II. LITTÉRATURE, ROMANS, 

THÉÂTRE 

Joseph Anglade : Les Origines du Gai 
Savoir ; Ed. Champion. 
Binet-Valmer : Le Mendiant magni- 
fique ; E. Flammarion. 
André Breton : Mont-de-Piété; Au 
Sans-pareil. 

Louis Brun : Hebbel ; sa personnalité et 
son œuvre lyrique ; Alcan. 

Francis Cargo : Bob et Babette s'amu- 
sent ; Albin Michel. 
Jean Cocteau : Le Potomak ; Société 
littéraire de France. 

Georges Courteline : Œuvres choisies : 
Le Miroir concave, dessins à la plvime de 
P.-J. Poitevin; Société littéraire de 
France. 

Néel Doff : Keeije, roman ; Ollendorff. 
Louis Delluc ; Le Train sans yeux ; 
G. Crès. 

Fabre d'Eglantine : Œuvres poli- 
tiques, introduction de Charles Vellay ; 
Fasquelle. 

G. Fkrrero : La Grande Mutilée de 
Reims ; G. Ficker. 

Gustave Flaubert : Premières Œuvres. 
T. III : 1843- 1855. L'Education senti- 
mentale, première version ; Fasquelle. 
JoACHiM Gasquet : Les Bienfaits de la 
Guerre ; Nouvelle Librairie Nationale. 

F. GoHiN : L'Œuvre poétique d'Albert 
Samain ; Garnier. 

Pierre^ Hamp : Les Métiers blessés ; 
Editions de la Nouvelle Revue Fran- 
çaise. 



Han Ryner : La Tour des peuples ; 
Figuière. 

Charles-Henry Hirsch : Le Crime de 
Potru ; Flammarion. 

Rudyard Kipling : Nouveaux Contes 
choisis ; G. Crès. 

Rudyard Kipling : La plus belle His- 
toire du Monde ; René Kieffer. 

Maurice Maeterlinck : Les Sentiers 
dans la Montagne ; Fasquelle. 

André Maurois : A^t Ange, ni Bête; 
B. Grasset. 

Jean Pellerin : La Jeune Fille aux 
Pinceaux ; l'Edition Française illustrée. 

Marcel Prévost : La Confession d'un 
Amatit ; Flammarion. 

Maurice Renard : Le Docteur Lerne, 
sous-dieu ; l'Edition Française illus- 
trée. 

Edmond Sée : Confidences ; Flamma- 
rion. 

Jérôme et Jean Tharaud : Une Relève; 
Emile-Paul. 

François Villon : Œuvres complètes. 
Collection Selecta : Gamier. 



III. — PHILOSOPHIE, 
SCIENCES SOCIALES 

Henri Bergson : L'Energie spirituelle, 
essais et conférences ; Alcan. 

Roger Charbonnel : La Pensée ita- 
lienne au xvi« siècle et le Courant liber- 
tin ; Ed. Champion. 

A. L. Galéot : De l'Organisation des 
activités humaines ; Nouvelle Librairie 
Nationale. 

René Lote : Minerve et Vulcain. L'Indus- 
trialisme et la Culture intellectuelle; 
Nouvelle Librairie Nationale. 



LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD 
FONTENAY- AUX- ROSES. — IMPRIMERIE LOUIS 



BELLENAND. 



48i 



CONSIDERATIONS SUR LA 
MYTHOLOGIE GRECQ.UE 

FRAGMENTS DU TRAITÉ DES DIOSCURES 



La fable grecque est pareille à la cruche de Philémon, 
qu'aucune soif ne vide, si Ton trinque avec Jupiter. 
(Oh ! j'invite à ma table le Dieu !) Et le lait que ma soif 
y puise n'est point le même assurément que celui qu'y 
buvait Montaigne, je sais — et que la soif de Keats ou de 
Goethe n'était pas celle même de Racine ou de Chénier... 
D'autres viendront pareils à Nietzsche et dont une nou- 
velle exigence impatientera la lèvre enfiévrée... Mais 
celui qui, sans respect pour le Dieu, brise la cruche, sous 
prétexte d'en voir le fond et d'en éventer le miracle, n'a 
bientôt plus entre les mains que des tessons. Et ce sont les 
tessons du mythe que le plus souvent les mythologues 
nous présentent ; débris bizarres où l'on admire encore 
de-ci, de-là, comme sur les fragments d'un vase étrusque, 
une accidentelle apparence, un geste, un pied dansant, 
une main tendue vers l'inconnu, une poursuite ardente 
d'on ne sait quel fuyant gibier, un chaînon détaché du 

31 



482 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

chœur parfait des Muses, dont tournait, encerclant le 
vase on suppose, la guirlande ininterrompue... 

La première condition, pour comprendre le mythe 
grec, c'est d'y croire. Et je ne veux point dire qu'il y 
faille une foi pareille à celle que réclame de notre cœur 
l'Eglise. L'assentiment à la religion grecque est de nature 
toute différente. Il est étrange qu'un grand poète tel que 
Hugo l'ait si peu compris; qu'il se soit plu comme tant 
d'autres à décontenancer de tout sens les figures divines 
pour ne plus admirer que le triomphe sur elles de certaines 
forces élémentaires et de Pan sur les Olympiens. Ce n'était 
pas malin, si j'ose dire, et son alexandrin en souffre moins 
que notre raison. « Comment a-t-on pu croire à cela ? » 
s'écrie Voltaire. Et pourtant chaque mythe, c'est à la 
raison d'abord et seulement qu'il s'adresse, et l'on n'a 
rien compris à ce mythe tant que ne l'admet pas d'abord 
la raison. La fable grecque est essentiellement raisonnable, 
et c'est pourquoi l'on peut, sans impiété chrétienne, dire 
qu'il est plus facile d'y croire qu'à la doctrine de Saint 
Paul, dont le propre est précisément de soumettre, sup- 
planter, « abêtir » et assermenter la raison. C'est par 
défaut d'intelligence que Penthée se refuse à admettre 
Bacchus ; tandis que c'est l'intelligence, au contraire, 
de Polyeucte qui s'interpose et obscurcit d'abord sa 
triomphante vision. Et je ne dis pas que l'intelligence ne 
trouve pas dans le dogme chrétien, en fin de compte, 
une satisfaction suprême, ni que le scepticisme soit de 
plus grand profit pour la raison que la foi ; mais cette foi 
chrétienne pourtant est faite du renoncement de l'intel- 
ligence; et si peut-être la raison ressort de ce renoncenîent 
magnifiée, c'est selon la promesse du Christ : Tout ce que 



CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE 483 

VOUS sacrifierez par amour pour moi, vous le retrouverez 
au centuple — et parce qu'au contraire celui qui veut ici 
sauver sa raison, la perdra... 

La mystique païenne, à proprement parler, n'a pas de 
mystères, et ceux-là mêmes d'Eleusis n'étaient rien que 
l'enseignement chuchoté de quelques grandes lois natu- 
relles. Mais l'erreur c'est de ne consentir à reconnaître 
dans le mythe que l'expression imagée des lois physiques, 
et de ne voir dans tout le reste que le jeu de la Fatalité. 
Avec ce mot affreux l'on fait au hasard la part trop belle ; 
il sévit partout où l'on renonce à exphquer. Or je dis 
que plus on réduit dans la fable la part du Fatum, et 
plus l'enseignement est grand. Au défaut de la loi physique 
la vérité psychologique se fait jour, qui me requiert bien 
davantage. Que nous enseigne le Fatum, chaque fois que 
nous le laissons reparaître ? A nous soumettre à ce dont 
nous ne pouvons point décider... Mais précisément ces 
grandes âmes des héros légendaires étaient des âmes 
insoumises, et c'est les méconnaître que de laisser le 
hasard les mener. Sans doute ils connaissaient cet « amor 
fati » qu'admirait Nietzsche, mais la fatalité dont il s'agit 
ici, c'est une fatahté intérieure. C'est en eux qu'était 
cette fatahté ; ils la portaient en eux ; c'était une fatalité 
psychologique. 

Et l'on n'a rien compris au caractère de Thésée, par 
exemple, si l'on admet que l'audacieux héros 

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche, 

a laissé par simple inadvertance la voile noire au vaisseau 
qui le ramène en Grèce, cette « fatale » voile noire qui, 
trompant son père affligé, l'invite à se précipiter dans la 



484 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

mer, grâce à quoi Thésée entre en possession de son 
royaume. Un oubli ? Allons donc ! Il oublie de changer 
la voile comme il oublie Ariane à Naxos... Et je comprends 
que les pères n'enseignent pas cela aux enfants ; mais 
pour cesser de réduire l'histoire de Thésée à l'insigni- 
fiance d'un conte de nourrice, il n'est qu'à restituer au 
héros sa conscience et sa résolution. 

Cette fatalité intérieure qui le mène, qui le pousse aux 
exploits, combien j'aime à la retrouver dans ces paroles 
de Racine : 

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher... 

Oui, je tire à moi, quelque peu, le sens de ces mots ; 
je l'avoue. Mais laissez donc ! L'œuvre d'art accomplie 
a ceci de délicieux qu'elle nous présente toujours plus de 
signifiance que n'en imaginait l'auteur; elle permet sans 
cesse une interprétation plus nourrie. Croyez-vous un 
instant que Hugo ait songé, en écrivant sur l'air de Mal- 
borough sa chanson funèbre, à tout ce que Péguy dans 
sa Clio, y découvre ? Et pourtant qui osera dire que 
Péguy n'a pas eu raison de l'y voir ? 

J'imagine à la cour de Crête, ce Thésée 

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, 

dont va s'éprendre la fille aînée de Minos, et qui va 
s'éprendre de la cadette. Il vient pour triompher de ce 
monstre, fils de la reine et du taureau (j'ai déjà dit mon 
opinion sur le Minotaure : pour peu que Pasiphaë ait eu 
vent de l'amoureuse aventiire de Léda, elle pouvait bien 
supposer après tout que ce taureau cachait Jupiter même. 
Certaine école critique ne consentit à voir dans le tau- 
reau qu'un certain Taurus, jardinier du roi, ou général ; 



CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE 485 

mais nous enverrons, si vous le voulez bien, cette expli- 
cation rejoindre celle des mythes solaires et des Totems). 

Il vient, lui, fils de roi, combattre un bâtard royal ; 
il vient, assoiffé d'aventure, le muscle encore tendu par 
l'effort de soulever des rocs — car c'est sous l'un de ces 
rocs, lui laissait entendre son père, qu'il découvrirait 
ses armes. Admirable épreuve d'entraînement. Chacun 
de ces héros a ses armes à lui, et qui ne sauraient convenir 
à nul autre : c'est seulement quand il eut repris à Philoc- 
tète l'arc de son père Achille, que Néoptolème fut à même 
de tuer Paris ; et nous savons que l'arc d'Ulysse ne pou- 
vait être bandé que par Ulysse. 

Il s'embarque (je parle de nouveau de Thésée) avec 
ce troupeau de vingt jeunes garçons et de vingt jeunes 
filles, que la Grèce payait à la Crête en tribut annuel pour 
être dévorés par le Minotaure, dit le conte de nourrice ; 
pour moi je pense que le monstre au fond du labyrinthe 
s'en devait former un sérail. Pourquoi ? Oh ! simplement 
parce que cette carni voracité je ne la vois héritée ni de 
Pasiphaë, ni du taureau progéniteur, mais bien un appétit 
de luxure. — Pasiphaë, Ariane, le Minotaure... Quelle 
famille ! Et à la tête de tout cela Minos, le futur juge des 
Enfers ! Comment Minos jugea la conduite de sa fename et 
de ses enfants, je ne sais ; ni pourquoi Minos, avant d'être 
appelé à juger les morts, devait avoir eu sous les yeux des 
exemples de tous les crimes... Je ne sais ; mais ce que je 
sais c'est qu'il y a là une raison. Il y a toujours une raison 
dans la fable grecque. 

Et je me demande aussi pourquoi de tous les héros 
grecs qui combattirent au siège de Troie, le seul Ulysse, 
pérégrin inlassable, au retour si désespérément différé. 



486 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

fut aussi bien le seul à retrouver la paix conjugale. Cepen 
dant que le retiennent Calypso, Circé, Nausicaa, les 
Sirènes, dix ans (n'est-il pas le fils de Sisyphe ?) dans 
Ithaque l'attend une Pénélope fidèle. Mais les autres, s'ils 
sont si pressés de rentrer, n'est-ce pour ne trouver à leur 
foyer délaissé que désordre, épouvante et ruine ? 

Je ne sais, mais il doit y avoir une raison. Agamemnon, 
Ajax, fils d'Oïlée, Idoménée, Diomède, tous, vous dis-je, 
précipités vers un péril 

Qu'il leur fallait chercher, 

sont accueillis à leur retour par l'adultère, le meurtre, la 
trahison, l'exil, et les crimes les plus affreux ; et c'est vers 
cela qu'ils se hâtent. Tandis qu'Ulysse qui, seul d'entre 
eux tous, doit retrouver à son foyer, fidélité, vertu, 
patience, en reste dix ans séparé par mainte traverse, et 
je crois aussi par sa curiosité vagabonde, l'inquiétude de 
son humeur. Il y a un peu de Sindbad dans Ulysse ; et 
je sais bien qu'il regrette Ithaque, mais c'est pressé par 
un revers et à la manière de Sindbad, ce qui n'empêchait 
point ce dernier, sitôt rentré, de repartir. Il semble 
qu'Ulysse pressentît que ne l'attendait à son foyer point 
d'aliment pour son inquiétude et que son industrie y 
demeurerait inemployée. Est-ce l'absence de péril pres- 
sentie et la tranquilHté d'Ithaque qui le fait atermoyer 
ainsi son retour ? 

Et j'admire en Thésée une témérité presque insolente. 
A peine à la cour de Minos, il suborne Ariane ; rien ne 
montre qu'il l'aime. Mais il se laisse aimer par elle aussi 
longtemps que cet amour peut le servir. Ce fil qu'elle 
attache à son bras est-ce pour le guider seulement ? Non : 



CONSIDÉRATIONS SUR LA MYTHOLOGIE GRECQUE 487 

c'est le « fil à la patte » et Thésée le trouve aussitôt un 
peu court ; il se sent tiré trop en arrière tandis que le 
voici qui s'avance avec horreur et ravissement dans 
l'inconnu repli de sa destinée. Et sans doute, il y a là le 
sujet d'une opérette... Ah ! je voudrais savoir s'il songeait 
à Phèdre, déjà ? Si quittant la cour de Minos, il enleva 
les deux sœurs à la fois ? 



II 



Sans doute est-il possible et plaisant de reconnaître, 
dans les écuries d'Augias un ciel encombré de nuées, 
que nettoie un Hercule solaire. Il suffit pour que cela 
soit grec, que cela ne soit point irrationnel. Mais combien 
il m'importe davantage de considérer ceci, par exemple : 

Qu'Hercule, de tous les demi-dieux, est le seul héros 
moral de l'antiquité, et qui, devant que de commencer sa 
carrière, se trouve un instant hésiter entre « le vice et la 
vertu » ; le seul héros perplexe et que la statuaire, à 
cause de cela, nous présentera comme un héros mélanco- 
Hque ; et de nous souvenir alors que, en effet, il est l'unique 
enfant de Jupiter dont la naissance ne soit point le résultat 
d'un triomphe de l'instinct sur la décence et sur les mœurs; 
et que le dieu pour posséder la vertueuse Alcmène, dut 
prendre l'aspect du mari. Si sans doute la théorie des 
lois de l'hérédité est de formation plus récente que le 
mythe lui-même, j'admire d'autant plus que le mythe 
puisse nous présenter cette exemplaire signification... 

ANDRÉ GIDE 



488 



CHIRURGIE DE GUERRE 

A EMY SIMON-ELMER 

Terrassiers en furie 

mille et mille lancinements sur aigus s' abattent. 

Soudain flambent et fument et crachent 

les énormes mâchoires de la terre perforée. 

Jets noirs vociférants. 

La plaine danse. 

Et sec 

un coup de fouet féroce 

déchirant muscles et tendons 

V éclat d'acier vertigineux 

déchire et crève. 

Culbute de lapin. 
Allons quoi 
tiens ma jambe 
Ça y est. 

— En avant — continuez jusqu'aux mitrailleuses. 

Et puis vidant du sang 

le corps 

douloureusement s allonge. 



CHIRURGIE DE GUERRE 489 

Aube. 

Déjà la gorge sèche 

brûle de fièvre 

le gladiateur mourant 

essaye vainement d'agiter son corps lourd 

rivé au sol. 

Pénible acuité de la vision. 
Tout près une balle cingle 
et brise net une crosse de fusil. 
Dans une flaque d'eau un peu de ciel 
où nage une vieille loque. 

Ça un cadavre. 

Des globes de feu 
éclaboussent un nuage 
en miaulant. 
L'avion bourdonne. 

Au bord d'un trou 

quelque chose râle. 

Des plaintes s'élèvent 

de tout ce peuple horizontal^ 

brisé si vite. 

Affût de canon fendu en deux 

comme dans les tableaux de batailles. 

Aventure vécue des chromos classiques. 



490 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Va-t-on venir. 

Va - t - on venir. 

venir 

ve nir. 

Réveil 

Balancement. 

Douleur rythmée par quatre épaules. 

On fait la planche. 

Le brancard véhicule 

ce pauvre roi fainéant 

maculé de rouge. 

Eh 

Près de ma tête ♦ 

deux têtes 

et là-bas 

deux encore. 

Dormir. 

Et des paysages défilent en sens inverse 

imprévus 

à cause de la marche. 

Voilà des artilleurs — * 

et ceux-là camouflent 
et ceux-là 

Ah! cette douleur 
qui revient. 



CHIRURGIE DE GUERRE 49^ 

II 

Virage 

grondement halètement. 

Frein. 

L'essence subitement s'endort sous le capot. 

Précipitation ordonnée. 

Des hommes sautent 

et comme hors d'un four 

tirent et sortent 

quatre grands corps inanimés. 

Fini le martyre 

de la route cahoteuse 

éventrée par des volcans subits. 

Cest 

l'Ambulance. 

Triage 

Interrogatoire par une paire de lunettes 

derrière un bureau. 

Nous sommes beaucoup 

couchés là, 

pâles 

et gémissants. 

Attente 

et puis 



492 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

balancement du brancard. 
Un voile se soulève. 

Magie blanche 

baignée par des ondes d'odeur. 

Des masques contemplent 

examinent 

des mains mettent le corps à nu. 

On palpe on touche 

hurlement désespéré 

et de nouveau 

la planche 

sur une longue table d'acier. 

Cliquetis d'instruments. 
Monstre soumis 
l'autoclave trépide 
Auréolé de vapeurs fusantes. 

Les masques parlent à voix basse. 

Seul acteur immobile 

des lampes me zèbrent de rayons. 

Derrière moi une voix 

rassure 

et sournoisement 

le long de mon visage 

glisse un étrange masque. 

Respirez. 



CHIRURGIE DE GUERRE 493 

D* abord rien. 

Un bras happe la jambe saine 
fixe une pieuvre 
enregistreuse de pulsations. 

Ce n'est plus l'air. 

Cette dense bouffée d'éther 

bouillonnante 

envahit les veines 

et pénètre et dilate 

Suffocation 

saccades 

le corps se déchire à des lianes inflexibles. 

Une lampée de plomb fondu obstrue la gorge 

les oreilles s' exaspèrent 

et sous les paupières 

tournoient 

les taches écartâtes 

des yeux qui ont regardé le soleil. 

Et puis 

concert extravagant. 

Le forgeron invisible 

dans la poitrine 

s'acharne sur une enclume de cristal. 

On remplit une immense cuve 
d'eau bouillante 



494 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

immense cuve d'eau bouillante. 

Sonneries appels brefs. 

branle-bas 

volées de cloches 

tempête interne 

TEMPÊTE. 

Les masques encore. 
Faiblesse noire vide exsangue 

Dans le cerveau 

un tocsin électrique brûle éperdument. 

Chute. 



III 

Ah Ra 

Sourd travail 
nausée. 

Ha 

un hoquet brusque rétablit le contact 

disperse le néant 

branche une communication 

avec 



CHIRURGIE DE GUERRE 495 

Où ? suis JE 

Recomposition 
murmure confus. 
Des formes. 

Tentative de geste 

suivie d'un grand cri. 

De la hanche au talon 

une longue barre de fer en fusion 

Ah 

oui 

maintenant 

je 

me 

souviens. 

Nausée 

Ignoble odeur de l'éiher 

et les muqueuses à vif 

Une main secourable 

arrange 

les oreillers. 

Mal à la tête 
intolérable fer rouge 
au genou et au talon 



49^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Fièvre. 

La main promène 

sur le visage 

quelque chose de frais. 

Innombrables aiguilles. 

Mal 

très mal 

des cris sortent 

que j'écoute. 

La main s*agite 

et mouille de froid 

cette autre jambe. 

Instantanée 

une aiguille s'insère. 

Dormez. 

Mes doigts 

fouillent cherchent 

et trouvent 

une grosseur 

qui soulève la peau 

Richesse insigne. 

Déjà au cœur 

une légère angoisse 

indique le prochain miracle. 



CHIRURGIE DE GUERRE 497 

Lentement 

le métal en fusion 

s évapore. 

Des tenailles disparaissent 

et ce n'est plus 

qu'un écho assourdi 

du mal 

très loin. 

Un tiède fleuve 

s'insinue 

et baigne doucement 

ce pauvre corps. 

Douceur. 

Chaque fi^bre 

devient un plaisir. 

Douceur douceur 

douceur 

douceur. 

GEORGES SIMON 



32 



498 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ' 



Nous avons combattu « pour le Droit et pour la 
Liberté ». 

Je ne comprenais pas d'abord très bien le sens de cette 
formule ni toute sa portée ; elle me paraissait vague et 
abstraite ; elle n'exprimait que très imparfaitement 
l'objet de mon enthousiasme guerrier. Si l'on m'eût un 
peu poussé, j'eusse probablement avoué n'y voir qu'une 
vaine fleur de rhétorique parlementaire. 

Et sans doute était- elle cela principalement. Mais si 
disgraciés de la nature qu'on suppose nos hommes poli- 
tiques, on ne peut leur contester un certain instinct de 
ce qu'il faut dire, une divination plus ou moins nette 
des sentiments secrets de la masse et l'art de les flatter 
en les traduisant. Ils n'eussent certainement pas insisté 
si fort sur ces notions de Droit et de Liberté, si elles eussent 
été véritablement sans aucun rapport avec les aspira- 
tions de ceux qu'ils voulaient entraîner au combat. 

Et en effet, à force de vivre au plein milieu du peuple, 
à force d'épier ses paroles, de suivre et de prolonger ses 
pensées, j 'ai distingué peu à peu tout ce qu'elles signifiaient 
pour lui et combien elles s'harmoni aient à ses préoccupa- 
tions profondes : sans doute les exprimaient-elles à leur 
état de plus haute généralité, mais elles représentaient bien 

I. Cet essai est le premier d'une série de trois qui paraîtront, 
avec des intervalles, dans la Nouvelle Revue Française. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 499 

leur épanouissement le plus naturel. Ces braves gens, ces 
voyous, ces endormis eux-mêmes, ou ces froussards, à 
côté de qui je vivais, tous — leurs moindres gestes le 
proclamaient avec évidence — c'était bien pour défendre 
leur droit, c'était bien pour être libres, pour rester libres, 
qu'ils avaient pris les armes avec une si parfaite absence 
d'hésitation. 

C'était même pour quelque chose de plus : pour per- 
mettre aux autres peuples d'être, de rester libres ; pour 
obliger à le devenir ceux qui ne l'étaient pas encore. Ce 
qui s'était enflammé dans leur cœur à la première menace 
allemande, c'était plus que de la jalousie nationale, plus 
que le souci un peu étroit de protéger la borne de leur 
champ, d'interdire à l'envahisseur le sol de la Patrie. 
Qu'ils en eussent ou non conscience, un ancien et vaste 
idéal s'était réveillé, avait déployé en eux ses ailes. Des 
esprits biscornus comme le mien pouvaient bien en secret 
se proposer d'autres fins. Eux n'en connaissaient et n'en 
poursuivaient qu'une : l'émancipation des peuples : 

Tyrans , descendez au cercueil ! 

La vieille phrase solennelle gardait pour eux tout son 
sens et toute sa saveur. C'est de toute leur âme qu'ils 
la clamaient, je m'en souvenais maintenant, dans les 
trains de mobilisation, assis, les jambes pendantes, aux 
portes des wagons. Visiblement, dès cet instant, elle leur 
disait quelque chose. 

La haine des tyrans ! Que l'on songe au rôle qu'aura 
joué dans la formation et dans l'entretien de notre cou- 
rage l'image de Guillaume, conçu comme le mauvais 
prince qui opprimait son peuple et le poussait de force 



500 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

contre nous. Les plus monarchistes d'entre nous ne la 
considéraient pas sans se sentir émus d'une sorte de colère 
organique, à laquelle ils ne comprenaient rien. « La tête 
de Guillamne » : c'est ce que tous nous avons tout de suite 
demandé, voulu; et c'est l'appât qui, malgré les décep- 
tions, par-dessus les fatigues, à travers tant d'épreuves, 
nous a menés jusqu'à la victoire. Oui, je voudrais bien 
savoir ce qu'il fût advenu, aux mauvais jours, de notre 
résolution, si nous n'avions toujours eu devant les yeux 
cette tâche que nous ne pouvions pourtant pas laisser 
inaccomplie : Guillaume, le kronprinz à détrôner, à souf- 
fleter, à punir. 

Rien ne peut rendre mieux sensible la direction de 
notre instinct profond, que la façon dont nos prisonniers 
en Allemagne essayaient de travailler leurs gardiens: 
ils ne visaient à rien moins qu'à leur enseigner la hberté. 
Les plus humbles, à cet égard, se sentaient des âmes de 
missionnaires. J'ai vu de simples paysans entreprendre, 
avec une patience et une bonne volonté inénarrables, 
l'éducation de leur sentinelle ; ils la « prenaient » un cer- 
tain nombre d'heures par jour, ils lui serinaient ses droits, 
ou plutôt ses devoirs d'homme hbre. Qu'un feldwebel 
la bousculât, aussitôt ils lui exphquaient ce qu'il y avait 
d'inadmissible dans l'incident ; ils lui remontraient qu'en 
France ça ne se serait jamais passé conune ça et qu'un 
soldat, brutalisé par un supérieur, n'eût pas hésité à se 
défendre à coups de pied et à coups de poing. « Fallait 
lui f... un marron dans la gueule ! » concluaient-ils 
immanquablement. 

La leçon prenait, ou ne prenait pas. J'ai connu un Alle- 
mand que ses prisonniers avaient ainsi peu à peu complè- 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 5OI 

tement redressé : au bout de quinze jours il tenait tête à 
son feldwebel, et si fermement que l'autre, mal habitué à 
cette sorte de résistance et ne sachant comment la réduire, 
choisissait de le laisser tranquille. 

Mais pour l'instant, plus que ses fruits qui dans l'en- 
semble restaient assez médiocres, c'est la nature même du 
prosélytisme français qui nous intéresse. Je le vois comme 
un grand effort pour arracher chaque individu à la masse 
sociale, pour le désengager, pour le « désubordonner », 
pour lui rendre de l'indépendance, de la taille et, si j'ose 
dire, de la tige. Il ne tend nullement à l'établissement 
d'un ordre nouveau. Il cherche surtout d'abord à relâcher 
ime trame trop serrée pour son goût; il veut réintroduire 
les intervalles qu'on lui semble oublier ; son œuvre est 
avant tout de disjonction, et de restitution des individus 
à eux-mêmes ; son but est leur affranchissement pur et 
simple, sans aucune préoccupation des suites possibles ; 
il leur remet la bride sur le cou, et ensuite, d'une petite 
tape sur la croupe, il leur conseille simplement d'aller. 

Pour le Droit et pour la Liberté. Nous avons combattu, 
avec une colère et une obstination prodigieuses, pour que 
chaque homme au monde puisse enfin faire ce qui lui 
plaira et ne soit plus « embêté par personne ». Pour rien 
de moins, mais pour rien de plus. On n'a peut-être jamais 
vu, dans toute la suite des temps, un peuple retrouver 
aussi exactement sa propre tradition, recommencer 
aussi textuellement, à un siècle d'intervalle, la tâche qu'il 
s'était une fois donnée. C'en est touchant, c'en est presque 
un peu ridicule. L'idéal que s'étaient formé nos pères de 
la Révolution, à notre tour nous l'avons saisi, embrassé, 
adoré, nous l'avons serré tel quel contre notre cœur. 



502 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

C'est lui qui a fait le cran de nos hommes à l'assaut, 
leur patience au fond des tranchées. C'est lui peut-être qui 
s'est glissé comme un peu de lumière encore entre les 
paupières de nos mourants. 

Et je prétends que c'est lui qu'ont suivi en fait tous 
nos intellectuels, à quelque doctrine qu'ils fussent offi- 
ciellement inféodés. « Nous sommes, de race, des hommes 
de liberté », écrivait Péguy, justement dans cette Note 
sur M. Descartes qui a paru ici même et qui est comme son 
testament. Et encore : « C'est pour cela que nous ne nous 
abusons pas quand nous croyons que tout un monde est 
intéressé dans la résistance de la France aux empiéte- 
ments allemands. Et que tout un monde périrait avec 
nous. Et que ce serait le monde même de la liberté. » 

Non pas seulement les petits lieutenants de Normale, 
non pas seulement les instituteurs, déjà tout capara- 
çonnés d'orthodoxie républicaine, mais les plus exaltés 
des nationalistes, si l'on eût pu soulever le couvercle 
de leur cerveau et y regarder directement, c'est cette 
croyance, si bien exprimée par Péguy, c'est cette image 
de la France rempart de la Liberté, qu'on y eût avant 
tout découvert. Et c'est aussi, chez la plupart, un véri- 
table fanatisme libéral, un besoin féroce de délivrer 
tout ce qu'il pouvait y avoir dans l'univers d'enchdné, 
de replié, de contraint. Les quinze cents mètres à la 
baïonnette sous les mitrailleuses, et plus tard le bond 
par-dessus le parapet, le dur carnage dans la tranchée 
ennemie, l'impitoyable besogne du nettoyage (si l'on 
fait abstraction d'un certain goût natif pour l'œuvre 
guerrière), c'est pour défendre « le monde de la 
liberté », mieux encore, c'est pour donner la hberté au 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 503 

monde que tous ces gens de bibliothèque, d'école ou de 
bureau s'y sont si facilement, si joyeusement résignés. 
C'est pour la liberté du monde que l'intelligence française 
s'est fait pendant plus de quatre ans décimer. 

* 

Or, voici où commence le drame. Voici où notre situa- 
tion devient vraiment tragique. 

Il n'est pas bien sûr que le monde ait besoin de cette 
liberté que nous pensons lui avoir acquise au prix de si 
monstrueux sacrifices. Il n'est pas bien sûr que la liberté 
soit aujourd'hui son vœu le plus cher, l'aliment dont il 
ait le plus faim. On peut en douter, on est en droit de 
s'inquiéter s'il n'aurait pas par hasard de tout autres 
appétits. Il semble bien que la demande, en matière de 
liberté, soit à l'heure actuelle, pour l'humanité, prise dans 
son ensemble, de beaucoup au-dessous de l'offre que nous 
faisons. Il est à craindre que le marché ne soit pas du tout 
tel que nous l'avions supposé ; nous risquons fort de rester 
avec notre stock sur les bras. 

Si nous prenons la guerre dans son ensemble, si nous 
cherchons à la considérer d'un point de vue extra-national, 
il nous sera bien difficile de la voir comme la suite ou le 
complément des guerres de la Révolution. Elle a été cela 
pour nous, la chose est incontestable. Mais on peut se 
demander si nous n'avons pas fait notre guerre tout seuls. 
N'aurions-nous pas, par hasard, combattu dans un plan 
mental absolument différent de celui où tous les autres 
peuples sont placés ? L'idéal des « droits de l'homme » 
ne serait-il pas quelque chose de relativement subjectif ? 
Ne serions-nous pas les seuls aujourd'hui, je ne dis pas 



504 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

à le comprendre, mais à le sentir ? les seuls qu'il puisse 
encore faire vibrer ? Je ne puis m'empêcher de voir que 
nous sommes infiniment moins porte- flambeaux qu'il y 
a cent ans. Ce que nous croyons apporter aux peuples de 
nouveau et d'indispensable, peut-être l'ont-ils déjà 
dépassé sans en avoir eu besoin. 

En tous cas, même s'il y a eu, sur notre initiative, une 
guerre des démocraties contre l'autocratie, ce n'a pas été 
la seule. 

Voilà le fait qu'il faut oser regarder en face et qui, seul, 
peut donner la clef des événements auxquels nous assis- 
tons maintenant. Il y a eu deux guerres à la fois, qui ont été 
menées l'une dans l'autre jusqu'au bout. On ne les a 
jamais très bien distinguées ; c'est leur mutuelle implica- 
tion qui a fait tout le temps l'obscurité de la situation, 
et l'impossibilité de deviner d'un jour à l'autre ce qui 
allait se passer. C'est elle, encore aujourd'hui, qui rend 
si étrange, si peu décisive, si peu purgative, la victoire. 
Car sans doute l'une des deux guerres est finie et son 
résultat est aussi clair que possible : c'est celui que nous 
avions toujours attendu, toujours passionnément cherché 
et voulu ; les rois sont en fuite, la démocratie triomphe. 
Mais l'autre guerre subsiste par-dessous et ses soubre- 
sauts ébranlent la mince croûte d'acquisitions positives 
dont nous nous félicitons. 

Jamais victoire ne fut aussi partielle, aussi provisoire, 
aussi conditionnelle que !a nôtre. Non pas en ce sens qu'i] 
faille craindre le réveil des forces dont elle représente 
l'anéantissement, mais au contraire en ceci que nous 
n'avons vaincu que les forces dont l'anéantissement était 
comme entendu d'avance. En venir à bout n'était qu'une 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 505 

question de temps et de moyens : leur condamnation 
était écrite lisiblement dans l'histoire. Il n'y a eu qu'à 
faire ce qu'il fallait. Mais par leur suppression même, 
d'autres ont été libérées qui grouillaient par-dessous et 
qui sont maintenant pour nous à vaincre ou à subir. Notre 
victoire ne les atteint nullement. Au contraire, elle ne 
fait que leur donner incitation, courage et conscience. Et 
voici qu'elles se dressent contre elle avec une résolution 
dont elles avaient été jusqu'ici incapables : elles la 
contestent radicalement ; elles manifestent ouvertement 
leur intention de la réviser. 

Cette guerre des démocraties contre l'autocratie, que 
nous avons cru ou voulu croire être toute la guerre, elle 
a duré bien longtemps. Ce fut un tort de sa part. Pour une 
question si limpide et, en principe, si bien réglée à l'avance, 
tant de lenteur fut une faute. Car dans la vaste machine 
des peuples au travail les uns contre les autres, une usure 
intérieure s'est produite ; un plus grand nombre de valeurs 
que certains n'auraient voulu ont été soumises à l'exa- 
men, au doute, à la détérioration. Notamment le Hbéra- 
lisme. Jusqu'au bout il a paru mener le jeu ; mais il était 
déjà sérieusement accroché par de nouveaux et solides 
adversaires ; il traînait une grappe de lutteurs sur son 
dos ; une pesée formidable s'exerçait sur lui tout le temps. 
Et le voici qui sort plus que fatigué de l'affaire. 

Il tient son ennemie, l'autocratie, sous son genou. Mais 
dans l'obscure bagarre, dans ce corps à corps de quatre 
ans, il semble bien qu'il ait reçu un mauvais coup, lui 
aussi. On était trop près les uns des autres. C'était fatal 
qu'il lui arrivât quelque chose. Il est vainqueur, c'est 
entendu. Mais il a bien mauvaise mine. Il y a des contu- 



506 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

sions internes dont on ne meurt qu'après des années. On 
peut se demander s'il n'est pas secrètement et irrépara- 
blement atteint. 

Plus on y réfléchit, plus il apparaît naturel et normal 
qu'une aussi effroyable épreuve que celle que nous venons 
de traverser ait consommé plus d'une doctrine, et peut- 
être successivement les deux qui semblaient s'opposer, 
entre lesquelles on pouvait croire que se jouait la 
partie : le libéralisme après le despotisme. 

Peut-être l'acmé de la liberté dans le monde vient-elle 
d'être dépassée. Au moment même où nous autres Fran- 
çais pensons, par notre effort, y avoir porté l'humanité 
tout entière, peut-être au contraire celle-ci commence- 
t-elle de redescendre la pente et s'avance -t-elle vers un 
nouvel idéal (car elle en change). Peut-être les hommes 
commencent-ils à trouver meilleur d'être moins libres. 
Pour offrir aux dures conditions que leur fait la vie un 
front plus résistant, peut-être ont-ils besoin avant tout 
aujourd'hui de se coaliser et pour cela d'offrir à la société 
en holocauste leurs droits les plus essentiels et cette 
indépendance individuelle dont c'aura été la gloire de la 
France dans le passé de-les avoir dotés. La liberté n'aura 
peut-être été qu'une phase dans l'évolution de l'huma- 
nité. De même que l'existence humaine semble bien avoir 
revêtu d'abord la forme collective, de même il est possible 
qu'elle tende maintenant à la reprendre. Peut-être 
entrons-nous aujourd'hui dans un âge collectiviste. 

* 

Mais ce sont là de grandes h)q)othèses auquel il ne serait 
pas français de donner trop de crédit. Je m'en voudrais 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 507 

de tomber dans le genre prophétique et de faire concur- 
rence aux Allemands dans le domaine de la Geschichfs- 
philosophie 1. 

Un point de vue plus modeste et plus positif reste 
possible. Sans préjuger de ses chances de réalisation, nous 
pouvons étudier comme un fait le nouvel idéal qui vient 
de naître dans le monde. Il existe, plus ou moins nette- 
ment formulé, dans des millions d'esprits. On peut le 
constater expérimentalement ; il s'offre et se prête à une 
analyse parfaitement scientifique. 

Il est de première importance, pour nous Français qui 
sommes si mal prédisposés à le comprendre, de le contem- 
pler, au moins une fois, avec attention et impartialité. 
Parce qu'il est principalement celui de nos ennemis, 
nous ne devons pas l'ignorer ni le méconnaître. Au con- 
traire, et du point de vue même du plus étroit patrio- 
tisme, nous avons tout intérêt à le laisser se développer 
tranquillement et complètement sous nos yeux. Quoi de 
plus important, quoi de plus avantageux que de savoir 
emprunter pour un moment le regard de son adversaire 
et que d'apercevoir ses idées sous le jour même où il les 
considère ? 

Il faut nous rendre compte combien la liberté peut 
prendre, pour des esprits d'une autre complexion que le 
nôtre, un aspect détestable et funeste. Je me souviens 
d'avoir lu, dans une revue allemande, une lettre écrite du 
front par un jeune officier; il y expliquait, comme tant 
d'autres dans les deux camps, ses aspirations, ses espoirs, 
l'avenir qu'il rêvait pour le monde, et sous sa plume était 

I. Philosophie de l'histoire. 



508 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

venue tout naturellement cette phrase : « Il faut espérer 
que cette guerre nous permettra d'en finir une bonne fois 
avec les vieilles idoles rationnelles de Liberté et d'Éga- 
lité. » Il ne voulait pas dire du tout : par l'établissement 
d'un impérialisme universel. Non, c'était autre chose 
qu'il caressait dans son imagination et souhaitait de pou- 
voir mettre enfin à la place de l'idéal français. La hberté 
ici pour lui n'avait pas pour inconvénient de s'opposer à 
l'hégémonie de l'Allemagne sur le monde. C'est d'un tout 
autre crime qu'il l'accusait, et non pas peut-être tout à 
fait injustement. 

Qu'on se place mentalement dans la situation des oppri- 
més d'aujourd'hui. Que peuvent-ils désirer d'abord ? 
Est-ce le droit de faire tout ce qu'ils voudront ? Est-ce 
le droit d'être hbres ? De quoi leur servirait-il ? Où 
iraient-ils avec leur liberté ? Qui voudrait la recevoir 
comme monnaie ? Leur donnerait-elle du pain ? Non, 
mais ils désirent d'abord, ils veulent, ils exigent avant 
tout d'être protégés contre la liberté des autres. La 
cause permanente, inflexible, inexorable de leurs souf- 
frances, ils le savent bien maintenant, c'est la liberté des 
autres. Et, en effet, si, par un décret de la raison on 
suppose tous les individus égaux et si on confère à cha- 
cun le droit de tout faire, excepté de tuer, de voler et 
de se parjurer, c'est exactement conune si on remettait 
les plus faibles aux plus forts pour qu'ils les mangent. 
Si l'on se contente d'interdire à chacun tout ce qui nuit 
directement au prochain et si pour tout le reste ou lui met 
la bride sur le cou, c'est absolument comme si on lançait 
les plus avides, les plus dégagés aux trousses des timides 
et des indigents. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 509 

Rien de moins tutélaire aujourd'hui que le Droit et 
que la Liberté, tels que notre Révolution les a conçus. 
Car les conditions économiques de la vie ont changé par- 
dessous : des armes redoutables ont été remises secrète- 
ment aux mains des entreprenants, qui multiplient sans 
mesure leur puissance et dont absolument rien ne leur 
interdit de faire usage contre leurs soit-disant égaux. Les 
Droits de l'homme : sans doute ils mettent l'individu à l'abri 
des outrages, des violences, du knout ; ils lui garantissent 
l'honneur ; mais ils ne lui garantissent nullement la vie. 

Tous les attentats à sa dignité et à son indépendance 
sont prévus et exclus. Mais l'attentat, le guet-apens de 
la misère, non seulement le Droit et la Liberté ne les 
empêchent pas : ils les favorisent presque ouvertement. 
Car si l'on vient prévenir le riche d'avoir à relâcher un 
peu les mailles du filet où il tient le pauvre enserré, aussitôt 
il a la Loi pour lui, il peut faire valoir son droit : n'est-il 
pas libre comme les autres ? S'il ne pouvait pas exercer 
son activité sans contrôle et sans limitation, ne serait-il 
pas moins libre que sa victime ? Qu'on ne vienne pas se 
mêler de ses affaires. On lui a promis, en même temps 
qu'à tous les autres, de le laisser tranquille. Il ne demande 
rien de plus. 

Rien ne fait apparaître avec plus de force que ce lan- 
gage, hélas ! trop facile à recueillir sur trop de lèvres, 
les inconvénients désastreux que d'immenses masses 
populaires commencent aujourd'hui de reprocher à la 
Liberté. Elle leur apparaît comme la plus cruelle des 
marâtres, c'est elle qui leur semble former de ses propres 
mains leur détresse. Elle encore qui les prive de tout 
recours et de tout espoir. Car si elles s'avisent d'élever 



510 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

la voix et de faire entendre leurs doléances : « Ne vous 
gênez pas, leur répond-on. Réclamez ; protestez ; vous 
êtes bien libres. La loi est la même pour vous que pour 
vos oppresseurs. Vous pouvez dire tout ce qui vous 
chantera. A condition que vous respectiez les droits qui 
s'exercent à vos dépens, nous vous garantissons la liberté 
de vos meetings; vous pourrez y exposer sans retenue 
toutes vos revendications. » 

Et ainsi de partout la Liberté se moque d'elles. Du 
moins elles l'en accusent. Aussi n'en veulent-elles plus. 
Elles la chassent délibérément de leur programme. Leur 
idéal devient exactement le contraire de celui que nous 
avons pris l'habitude en France de considérer comme le 
seul révolutionnaire^ : suppression de tout le jeu dont 
profitait jusqu'ici l'individu, réglementation de plus en 
plus étroite de son activité, resserrement de la trame sociale 
jusqu'à ce qu'il s'y trouve pris et parfaitement empêché, 
transmission à la collectivité de tous ses droits, stricte 
surveillance par elle de toutes ses démarches même les 
plus indifférentes moralement. 

Je ne me donnerai pas le ridicule de définir après tant 
d'autres l'idéal socialiste. En gros, c'est lui qu'embrassent 
et chérissent, avec une force jusqu'à ce jour inconnue, des 
peuples entiers, et particulièrement ceux qui ont combattu 
contre nous ou qui ont retourné contre nous leurs armes : 
l'Allemagne et la Russie. 

I. Dans un discours récent sur le programnie de la Confédéra- 
tion Générale du Travail, M. Léon Jouhaux observait avec beaucoup 
de raison : « Si nous avons été nourris dans la tradition révolu- 
tionnaire, nous nation française, nous l'avons été dans une tradition 
révolutionnaire politique et non pas dans une tradition révolu- 
tionnaire économique. » 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 5II 

Je voudrais, dans ce qui va suivre, expliquer quelles 
raisons profondes prédisposaient chacun d'eux à le choisir 
et, du même coup, le rendaient hostile à notre vieux rêve 
d'universelle liberté. Ce sont choses peut-être qu'il n'est 
pas très agréable pour nous de considérer. Mais il faut 
absolument que nous perdions l'habitude de traiter par le 
dédain et par l'ignorance tout ce que nous n'aimons pas. 
J'ai moi-même un peu trop cédé à ce penchant si français 
et c'est pour calmer mes remords, et en quelque façon 
à titre de pénitence, que je me décide à entrer dans 
les considérations que voici. 

♦ * 

Je n'ai pas la présomption d'avoir pénétré jusqu'en 
son fond l'âme russe. C'est la plus difQcile, la plus dérobée, 
la plus décevante qui soit. Je pense que dans son essence 
elle reste à jamais insaisissable, comme à peu près 
impossible à dominer pour un étranger reste sa langue. 
Il y a un proverbe russe qui dit : « Quoi que tu donnes 
à manger au loup, il tire toujours vers la forêt; si loin que 
la Russie s'avance à la rencontre de l'Europe, elle reste 
toujours toute tournée vers l'Asie. » Et en effet, on a 
l'impression que par cette immense ouverture vers 
l'Est s'enfuit à chaque fois chaque trait de son génie 
qu'on a cru saisir. Pas de peuple, je le dis sans haine, 
plus « carottier » que le russe, et au point de vue psycho- 
logique même : ce qu'il vous laisse dans les mains, c'est 
presque toujours une « attrape ». 

Cependant il y a quelques traits très évidents de son 
caractère qui, bien aperçus, bien suivis, eussent permis de 
prévoir combien peu de raisons il avait de s'éprendre de 



512 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

la liberté, et au service de quel idéal tout différent il 
devait fatalement être amené à employer ses forces. Avec 
un peu de perspicacité nous nous fussions évité la décon- 
venue presque ridicule que nous a donnée sa révolution. 

Je me rappelle avoir eu, dès les premiers temps de ma 
captivité, la sensation directe de ce que j'appellerai le 
phénomène du soviet. 

Les Allemands nous avaient réunis avec les Russes et 
distribués en nombre égal dans chaque baraque. C'était', 
nous disaient-ils, pour que nous apprissions à connaître 
« nos chers alliés », autrement dit pour nous dégoûter d'eux. 
Nous vivions donc côte à côte, ou plutôt les uns sur les 
autres, car nous étions si serrés que pour bien faire il eût 
fallu le soir nous coucher tous en même temps ; celui qui 
rentrait après les autres risquait de ne plus trouver entre 
les corps étroitement tassés l'alvéole à laquelle il avait 
droit. J'ai vu plus d'un camarade, après beaucoup d'in- 
jures, être obhgé de s'étendre sur la mince frange de 
paille aplatie qui dépassait seule les pieds des dormeiurs. 

Eh bien! malgré la promiscuité dont ce détail donne 
ime idée, il était curieux de voir comment les Français 
trouvaient moyen de réserver leur indépendance. Si vous 
les eussiez vus dans la journée, chacun avait sa petite 
occupation, qu'il fondît des bagues en aluminium ou 
sculptât un jeu d'échec, il le faisait tout seul ; pour man- 
ger sa soupe, il « dégotait » immanquablement un tabou- 
ret ; il avait sa poêle à frire, faite d'une moitié de bidon 
et pour faire a revenir » son hareng il passait au poêle à 
son tour. L'espace insuffisant dont nous jouissions était 
utilisé avec génie pour le maintien de la plus grande 
discrétion possible entre nous. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 513 

Au contraire les Russes, à eux tous, n'employaient 
même pas tout celui qui leur était réservé. Ils vivaient 
spontanément à l'état aggloméré. Ils formaient une seule 
troupe, un véritable « banc ». Je les revois encore, tous en 
paquet autour du poêle, se racontant interminablement 
des histoires (quand je leur demandais ce qu'ils fai- 
saient : « Onne razskazivaîette, il raconte ! » me répon- 
daient-ils), ou bien chantant en chœur avec ime douceur, 
une tendresse, une harmonie inimitables. Il y en avait 
qui étaient assis sur des tabourets, d'autres debout juste 
dans leur dos, d'autres à califourchon au-dessus d'eux 
sur les porte-selles (nous étions logés dans une écurie). 
Et cet étagement n'était que l'image sensible de la mu- 
tuelle et toute naturelle implication de leurs âmes. 

Il y avait des disputes entre eux, et même peut-être 
plus fréquentes et plus durables qu'entre nous. Quand il 
en éclatait une, on pouvait compter qu'elle occuperait 
la journée tout entière. Mais tout de suite on y sentait 
un manque inouï de gravité. Elle prenait comme un 
incendie à ras de terre, mais qui ne consumera jamais 
que des brindilles. Ce n'étaient pas des individualités 
qui s'affrontaient, se colletaient, qui cherchaient le faible 
l'une de l'autre, et à se jeter par terre l'une ou l'autre. 
Rien de méchant, rien de mortel. D'avance on était sûr 
qu'il n'y aurait pas de victimes. Il ne fallait que les 
entendre gazouiller, avec leur voix perchée, douce et 
fausse, pareils à une nichée d'oiseaux. Ils se moquaient 
les uns des autres, et de temps en temps un tendre rire 
secouait à la fois toute l'assemblée. Surtout ils n'avaient 
aucune envie de finir. Leur différend était entre eux 
comme le furet qu'on se fait passer en cachette dans la 

33 



514 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

main et qui circule à travers la compagnie sans qu'on 
sache jamais bien où il est. En réalité il leur appartenait 
à tous à la fois, et c'est surtout pour ça qu'aucun ne 
voulait céder : les autres aussitôt l'eussent tenu pour un 
voleur. 

Des âmes étonnamment peu retranchées. Rien ne leur 
est plus facile que d'habiter les unes chez les autres. Il 
faut toujours se souvenir de Dostoïewski. Combien de 
ses personnages qui n'ont pour tout domicile qu'un 
« coin » de chambre sous-loué chez un étranger ! Et ils 
vivent là derrière un pan de rideau qui est un merveilleux 
symbole de ce presque rien par quoi seul leur individu 
reste séparé de celui du voisin. Ils n'existent, psycho- 
logiquement aussi, qu'à l'état parasitaire ; en regardant 
bien, on trouverait sur chacun le logement d'au moins 
un autre 1. 

Ce sont des êtres sans carapace ; ils ne sont doués ni 
pour la défense et pour la limite, ni pour l'attaque et 
pour la prétention. L'individu chez eux est sans poids ; 
son insufi&sante densité l'oblige à craindre les chocs, 
l'empêche de se « poser là ». Il ne s'afiûrme que par la 
tendresse, la plainte, la ruse ou la trahison. Certes, il ne 

I. Dans la langue russe elle-même, il arrive sans cesse que des 
lettres supplémentaires, adventices viennent s'incorporer aux 
mots sans qu'on en puisse toujours donner pour explication une 
nécessité euphonique. C'est ce que les grammairiens appellent : 
Vépenthèse. (Voir la grammaire de Reiff.) De même presque chaque 
verbe en a plusieurs autres qui vivent sur lui, se nourrissent de 
ses formes, y en ajoutent. Chaque action est exprimée non pas 
par un seul verbe qui se conjuguerait pour correspondre à tous 
ses aspects, mais par un groupe de verbes, à la fois parents et 
distincts, qui se substituent les uns aux autres à mesure qu'il faut 
faire face à ses différentes modalités. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 515 

manque pas de personnalité ; mais toutes les manifesta- 
tions en sont obliques ; tendre la main, supplier, pleurer, 
aimer, voler, tromper, fuir : telles sont les voies où elle 
se révèle. Pour prendre tout son développement, surtout 
il faut qu'elle n'aille rencontrer personne ; elle ne s'épa- 
nouit que par le détour. 

Je ne connais rien de plus admirable, rien de plus atten- 
drissant que les chansons de guerre russes. Elles sont 
pleines d'un héroïsme timoré. Le beau kazak, tout harna- 
ché, part en campagne ; il brandit sa lance ; on entend 
son petit cheval trotter joyeusement. Il va tout détruire, 
tout raser. Le Turc en verra de cruelles. Mais qu'au moins 
le gredin n'aille pas s'aviser d'être trop fort ! Le hardi 
guerrier aurait tôt fait de tourner bride; dans la cadence 
même de la conquête, se dessine comme à l'envers, appa- 
raîtrait par la plus simple des conversions la cadence de 
la fuite. 

Je me promenais souvent seul le long de notre baraque : 
un Russe avait pris la même habitude, et nous nous croi- 
sions quinze ou vingt fois de suite chaque jour ; c'était 
un haut gaillard, avec toutes les apparences de la santé et 
de la robustesse ; mais je me rappelle ce regard qu'il me 
jetait en passant ; je retrouve ses yeux si grands, si 
beaux, si aimants, si effrayés, si faux : ils m'efïïeuraient 
à peine, ils eussent voulu me gagner, ils cherchaient la 
petite porte de mon âme. Mais si j'eusse agité les bras, 
si j'eusse poussé un cri, ils se fussent tout de suite dérobés : 
je ne les eusse jamais revus. 

Tant de timidité interdisait au Russe tout désir, toute 
volonté d'émancipation individuelle. Ce n'est pas avec 



5l6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

son cœur tendre mais « flanchard » qu'il pouvait souhaiter 
la liberté et le droit de faire tout ce qu'il voudrait. Rien 
ne pouvait être plus étranger à cet être sensible et faible 
que notre dur idéal d'indépendance et de labeur. 

Rien ne pouvait lui être plus odieux. Le Russe a contre 
le libéralisme une hostilité de principe et, si l'on peut 
dire, de complexion. Il faut comprendre le sens profond 
de sa haine pour l'Anglais. Cet homme calme et fort, 
bien campé, bien équipé, muni de son « habeas corpus » 
comme d'une sorte de waterproof et qui pense d'abord à 
faire des affaires et à s'assurer une honnête place dans le 
monde, cet homme droit, simple, court, paisible et impi- 
toyable, ce grand fabricant de richesse, le Russe lui en 
veut comme à sa plus exacte antithèse. 

Il exècre son aisance dans les deux sens du mot et 
cette manière qu'il a de se suffire. Il ne peut pas supporter 
un être qui se tient debout tout seul, qui va, qui vient, qui 
marche, sans jamais penser aux autres que pour les respec- 
ter. Il lui découvre un affreux égoïsme ; ses entrailles 
s'émeuvent contre tant d'assurance et d'isolement. 

Non, certes, jamais il ne s'éprendra d'un idéal aussi 
bref et aussi féroce que le libérahsme. Quel usage y pour, 
raient bien trouver ses vertus craintives ? Comment y 
adapterait-il son âme communicative et balbutiante ? 

Il ne se trouve pas ainsi séparé, agressif. Il n'a aucune 
envie de gagner de l'argent et de se « faire une situation ». 
Il n'a besoin d'aucune loi qui vienne protéger son ini- 
tiative ; et d'abord pour cette bonne raison que d'ini- 
tiative il n'en a pas. 

Au contraire, il a besoin de faire reconnaître et sanc- 
tionner avant tout son état naturel qui est une combinaison 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 517 

de son âme avec les autres, une fraternité obscure, une 
mystérieuse disposition à l'amas. En Russie, il n'y a pas 
de poussée de l'individu comme tel, mais une poussée 
directe des masses. Ce sont elles qui cherchent l'autonomie 
politique. Il ne faut s'attendre à y voir parvenir que des 
colonies d'âmes du genre de celle que je décrivais tout à 
l'heure 1. 

Une fois libres, les Russes ne pouvaient avoir qu'une 
idée : mettre au monde leur socialisme intérieur, faire 
aboutir le soviet qu'ils formaient déjà avec leurs cœurs 
et avec leurs esprits. Le tsarisme au fond ne les gênait 
que dans la mesure où il voulait les forcer à une unité 
d'ensemble, qui dépassait leur pouvoir spontané d'agré- 
gation. La violence que nous les plaignions de subir, les 
brutaUtés pohcières, les emprisonnements illégaux, la 
Sibérie, tout cela ils ne le sentaient pas. Qui eût bien connu 
leur nature profonde, eût dû prévoir que la disparition 
de la contrainte tsariste ne pouvait être saluée par eux que 
comme le moyen de s'organiser enfin en droit, comme ils 
l'étaient depuis longtemps en fait, c'est-à-dire en groupes, 
en sociétés, en soviets. 

Le bolchevisme n'est peut-être pas un régime viable ; 
il est peu probable que la Russie le conserve définiti- 
vement. Mais elle ne pourra le remplacer qu'en faisant 
appel à l'étranger, car il est, de toute évidence, le plus 
naturel, le plus ressemblant à son essence qu'elle ait 
jamais connu. Il est le produit tout à fait immédiat de 

I, « Pour lui (pour le bolchevik) l'individu n'est rien; l'âme, 
l'idée, le « Douch » est tout : le fondement de la vie sociale n'ett 
pas juridique, mais affectif . » (Etienne Anton elli : la Russie bol- 
cheviste, p. 210, Bernard Grasset.) 



5l8 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ses aspirations ; pour y aboutir, ses vœux n'ont eu pres- 
que aucune distance à parcourir; elle y est tombée au 
premier pas qu'elle a essayé de faire toute seule. 

On verra, dans le livre si intéressant de M. Antonelli 
sur la Russie bolcheviste, dont je citais tout à l'heure un 
passage, la façon dont Lénine et Trotsky s'y sont pris 
pour établir et pour asseoir leur régime i. Au fond ils n'ont 
pas eu vraiment à l'imposer ; ils n'ont fait œuvre que de 
psychologie. Partout ils ont prévu et prévenu les désirs 
essentiels des masses. A la différence de tous les partis 
qui les avaient précédés au pouvoir, ils ont su démêler 
la tendance vraiment profonde et primitive du génie 
russe, et tout leur programme n'a été que de lui donner 
satisfaction. Les premiers ils ont su comprendre que le 
Russe cherchait, appelait de tout son instinct la vie 
collective et qu'il ne rêvait de hberté que pour le groupe 
dont il faisait partie. 

Les bolcheviks ont su transformer le socialisme exac- 
tement dans la mesure où il le fallait pour qu'il devînt 
l'exercice le plus spontané et le plus agréable que le peuple 
russe pût souhaiter de ses fonctions psychologiques. En 
effet : « Rompant totalement avec les méthodes occidentales 
que les libéraux ou les socialistes démocrates s'efforçaient, 
pendant la première partie de la Révolution, de plaquer 
sur le vieux fond slave, les bolcheviks n'ont jamais conçu 
le pouvoir comme une nappe d'autorité s'étendant de 
la source au peuple, de telle sorte que le maître de la 
source soit toujours le maître de l'épandage autoritaire. 
Ils ont, au contraire, laissé l'autorité s'épanouir directe- 

I. Voir en particulier le chapitre III : Les bolcheviks et le peuple, 
p. 69. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 519 

ment de la masse sociale, sans aucun sens de l'unité du 
pouvoir ou de la personnalité de l'Etat. L'anthropomor- 
phisme juridique qui a créé l'Etat, « être de droit », per- 
sonne morale » et qui n'est qu'un aspect particulier de 
notre philosophie occidentale de l'individu considéré 
comme fin et centre du droit, est totalement ignoré par 
le bolchevisme. On assiste alors à une floraison confuse 
et luxuriante d'autorité, à de singuliers chevauchements, 
à de surprenantes contradictions apparentes, qui nous 
donnent l'impression, à nous Occidentaux, qui avons une 
âme géométrique, du gâchis total, mais qui laisse l'âme 
slave évoluer très librement à travers ces contradictions 
et ces superpositions. C'est ainsi que l'on pourra voir 
un soviet « local » — celui de Moscou — décréter la 
« nationaHsation » de l'industrie textile; parfois même ce 
sera un simple quartier — celui du rayon de Poluos- 
trovo — qui décrétera la « nationalisation » de tous les 
immeubles. On verra, dans la même ville, des autorités 
très différentes coexister, sans qu'il y ait opposition 
violente ou incohérence réelle. A Moscou, par exemple, 
les anarchistes établiront une autorité tout à fait dis- 
tincte des bolcheviks, réquisitionnant les immeubles et 
y installant des services. Le désordre n'est pas accru : le 
drapeau noir remplace seulement le drapeau rouge sur 
les Heux réquisitionnés^. » 

Le bolchevisme est l'épanouissement à peine organisé, 
à peine systématique, des instincts russes. Ce qui nous 
trompe et nous fait croire qu'il est un régime adventice 
et arbitraire, imposé par la force à une masse récalci- 
trante, c'est la tyrannie qu'il exerce envers les individus. 

I. Voir la Russie bolcheviste, p. 213-14. 



520 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Mais il faut nous rendre compte que les Russes n'ont pas 
de quoi percevoir cette tyrannie : elle ne froisse et ne 
contrarie en eux que des velléités idéalement faibles, 
tandis qu'elle en flatte au contraire et en favorise de très 
puissantes : et d'abord le besoin de commandement collec- 
tif. Le Russe n'imagine rien de plus beau que de pouvoir 
discuter, décréter, régenter, mais toujours par le moyen 
et par l'intermédiaire du groupe auquel il adhère. Il se 
moque pas mal d'être morigéné et même violenté en 
tant qu'individu, il recevra volontiers le fouet, pourvu 
qu'il puisse, en tant que membre de quelque « conseil », 
manifester son autorité, prescrire des règlements, dicter 
des lois. 

Encore une fois le soviet lui donne toutes les satisfac- 
tions dont il a jamais pu rêver : c'est d'abord un endroit 
où l'on est à plusieurs, où l'on peut bavarder et se plaindre 
ensemble ; où l'on peut se livrer, sans crainte désormais 
d'être dérangé par la police, à ces intermimbles razgovori^ 
dont parle M. Antonelli*. C'est ensuite vm moyen de 
fixer aux individus des devoirs et des charges, de les 
rappeler sur im ton mi-grondeur, mi-suppliant, à l'humi- 
lité, à la charité, à la misère, de détruire ce produit mons 
trueux de la liberté qu'est la richesse, de prendre des me- 
sures draconiennes contre l'égoïste initiative de l'industriel 
et du marchand, de réduire à coups de prikazi^ tout ce 
qui dépasse le niveau de l'Evangile. Le Russe est tout 
entier, avec sa petitesse et avec sa sainteté, dans le soviet. 
C'est pour lui le milieu idéal, le seul où il puisse vraiment 

1. Conversations, délibérations. 

2. Voir la Russie bolcheviste, p. 72. 

3. Ordre, décret. 



LA DÉCADENCE DE LA LIBERTÉ 521 

prospérer et porter ses fruits. Je dirais presque qu'il ne 
prend de véritable existence qu'au moment où son être 
individuel vient ainsi se perdre, ou plutôt se retrouver, 
dans l'être social, et qu'il ne reçoit le signe positif qu'en 
s'intégrant dans cette entité. ^ 

C'est là un fait dont il faut bien comprendre toute l'im- 
portance pour l'avenir du monde. Jusqu'ici le socialisme 
était quelque chose qu'on conçoit, qu'on étudie, ou même 
qu'on applique. Il existait dans les livres et il y avait des 
hommes de bonne volonté qui, à grand ahan, s'effor- 
çaient d'en faire passer quelque chose dans la vie. Mais 
le mal qu'ils se donnaient était si grand, si \4olente la 
résistance qu'ils avaient à vaincre et si minces les résul- 
tats auxquels ils parvenaient, qu'on pouvait à bon droit 
se demander si leur doctrine était autre chose qu'une 
généreuse utopie, si elle était vraiment susceptible d'in- 
carnation. 

Grâce aux Russes commence pour le socialisme une ère, 
non pas certes pratique, non pas de réalisation, mais — 
ce qui est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins — 
de réalité. Il naît des socialistes, des socialistes tout faits, 
antérieurs à leur doctrine et qui ne l'adoptent qu'à cause 
de ses affinités avec leur tempérament. Il naît des gens qui 
se mettent à vivre — bien ou mal ? dans le bonheur ou dans 
la misère ? la question reste réservée — à vivre tout de 
même socialement. Un peuple, sans avoir à se forcer, 
dépouille toute envie d'être libre; au moment même où la 
déconfiture de son « tyran » lui en donne enfin le loisir, il 
préfère autre chose. Il passe hardiment d'un seul coup 
par-dessus la phase libérale de l'évolution politique. 



522 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

qu'on pouvait croire imprescriptible, et il revient tendre 
docilement les mains à un nouveau despote, le despote 
social. Ou plutôt il devient lui-même ce despote ; il nous 
le montre pour la première fois en chair et en os ; sans 
doute pas aussi concentré ni aussi « groupé » que les des- 
criptions théoriques le faisaient attendre ; tout de même 
à l'état naturel, doué déjà de vie et de respiration. « Les 
morceaux en sont bons », pourrait-on dire : chaque soviet 
représente déjà, d'une façon très suffisamment concrète, 
cette « autorité directe de. la masse sociale », qui est un 
phénomène absolument nouveau et dont la possibilité 
même pouvait faire jusqu'ici l'objet d'une question. Il 
faut voir les choses en face : même s'il est vrai que le 
peuple russe subit en ce moment d'affreuses misères, 
même s'il se repent d'être bolcheviste, un fait subsiste : 
c'est qu'il l'est, et que, par lui, en un point du globe, 
l'existence socialiste a commencé. 

JACQUES RIVIÈRE 



523 



PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE 



Le Louvre a ouvert enfin ses portes ou plutôt les a 
entre-bdllées. Nous attendions ce moment avec une grande 
impatience. Ceux-là mêmes parmi nous qui, en temps 
normal, fussent restés plusieurs années sans entrer dans 
un musée, sentaient obscurément la nécessité de revoir, 
ne fût-ce qu'une fois, les œuvres dont ils furent par 
force privés. Il nous semblait à tous indispensable de 
nous faire une décisive opinion sur nos maîtres et en 
même temps de nous situer, nous autres naufragés dans 
l'Océan tourmenté de la peinture. Cette nécessité de 
procéder à une espèce d'inventaire d'idéal et de moyens 
réunit, pendant quelques jours, les artistes de tendances 
les plus opposées, dont la plupart, hélas, trahissaient par 
leur attitude et leurs propos, le désarroi profond de leur 
esprit. 

A travers l'imprécision des aveux, un sentiment una- 
nime cependant se dégageait ; une constatation générale 
s'affirmait, celle de la dérivation formidable subie par 
notre vaisseau. Quel courant mystérieux l'avait donc ainsi 
poussé hors du port, quel vent puissant l'avait déradé ? 
Explorer les régions inconnues où nous fûmes insensi- 
blement emmenés, faire le point et trouver le plus court 
chemin pour rejoindre, par des mers jamais parcourues, 
un port traditionnel, voilà, j'imagine, la résolution que 



524 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

durent emporter en leur atelier, après cette visite, les 
plus clairvoyants d'entre nous. 

Justement, au premier rang de ceux que nous venions 
voir, nous attendait un voyageur aventureux, reposé de 
ses fatigues, nous servant d'exemple et de réconfort : 
Renoir est enfin au Louvre avec un chef-d'œuvre, le 
portrait de Mme Charpentier, et il nous accueille avec son 
clair sourire français. On pense à Watteau, trait d'union 
entre Rubens et nous, mais, par ricochet, on ne peut s'em- 
pêcher de frémir devant ces reflets de perle, en songeant 
aux couches successives de vernis dont d'impitoyables 
« conservateurs » les recouvriront, comme ils ont, sans 
vergogne, submergé les fraîcheurs de Rubens et de Wat- 
teau. De chaque côté de Renoir, comme pour nous rappeler 
que nous vivons à une époque hostile à toute hiérarchie 
des valeurs, trônent, encombrants et sans beauté, Fantin- 
Latour, Degas et Dubufe. Nous n'avons aucune admira- 
tion ni pour Fantin, ni pour Degas, et Dubufe nous paraît 
à peine plus ennuyeux que ses voisins, dont nous nous con- 
tentons de respecter l'effort ; à quelque impartialité que 
nous nous appliquions, nous ne pouvons pas ne pas avouer 
que l'intérêt documentaire de ces mornes toiles nous 
semble disproportionné avec leur étendue. La collection 
Chauchard déshonore déjà le Louvre, mais elle figure 
à l'écart, et on peut admirer des chefs-d'œuvre, 
sans passer par cette boutique de bric-à-brac où règne 
Meissonier le premier « intrus ». L'enterrement à Ornans 
est resté des années en pénitence dans la salle sombre 
que l'on lait. Pourquoi n'infligerait-on pas *ux toiles 
de Dubufe, de Fantin et de Degas, d'où la couleur 
est totalement absente, et où la forme est exclusivement 



PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE 525 

descriptive, une épreuve semblable, en attendant, pour 
décider de leur sort, le jugement des gens du métier ? 
Que l'on tente l'expérience d'un référendum parmi les 
peintres, et on verra à quelles hauteurs ils placent, par 
rapport aux trois peintres précités, les deux seuls génies 
authentiques de notre époque : Renoir et Cézanne. 

La collection Camondo, qui renferme d'admirables 
toiles de Cézanne, n'est pas encore installée, mais à défaut 
des œuvres du maître d'Aix, le Louvre actuel nous 
propose les Paysans des frères Lenain, qui nous adresse- 
ront, si nous savons les entendre, les mêmes injonctions 
salvatrices. 

Un des miracles qu'opère Cézanne consiste à faire 
rebondir l'esprit aux plus grandes hauteurs, en partant 
du plus bas possible. Le sublime pour lui ne réside pas 
dans le surjet que l'on choisit, mais dans le résultat que l'on 
obtient à force de ferveur. Ce n'est pas le point de départ 
qui importe, mais la conclusion à laquelle une âme ardente 
seule peut arriver. Cet idéal est devenu celui des peintres 
modernes, encore que les œuvres cubistes le dévoilent 
fort mal. 

Voici les paysans des Lenain. Ils ne font rien qui 
sorte de l'ordinaire. Le peintre nous les représente dans 
l'attitude la plus quotidienne. Nul mouvement ne les 
anime, qui pourrait dramatiser la scène. Nulle obliquité, 
nulle courbe : la verticalité sur l'horizontahté. C'est le 
poème de ce que les grands seigneurs de la peinture appelle- 
raient la médiocrité, le poème du devoir de tous les jours 
accepté sans révolte. Les personnages de Lenain s'ap- 
pliquent à dépenser le moins possible de gestes, à faire le 
moins possible acte d'indépendance. Et le peintre est 



526 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

comme ces paysans un modèle d'application, d'obstination 
au devoir. Il n'aborde pas son sujet avec une idée pré- 
conçue, un truc infaillible pour obtenir la beauté. Il 
connaît le « métier »; il possède une fois pour toutes des 
moyens suffisants. Il n'essaie pas d'amplifier le sens de 
son œuvre par un tour de main, un énervement de la 
brosse, une agitation volontaire. Son travail reflète sa 
sérénité intérieure. Il fait pour le mieux. Il ne bouscule 
rien ; il n'adopte aucun maniérisme qui pourrait troubler 
la pureté de son interrogation : il analyse, et c'est là le 
secret de sa grandeur; c'est là le secret de la grandeur des 
peintres français. Des poètes agités, des peintres aux 
visées grandioses nous ont trop parlé de l'Italie, comme 
certains philosophes nous ont trop parlé de l'Allemagne. 
Le « Colossal », le « Décoratif », nous ont trop longtemps 
séduits. Il nous faut à tout prix réaliser que la pureté de 
notre culture française consiste, non dans le goût de la 
quantité, mais dans un sens de la quaUté que nous sommes 
les seuls à posséder depuis les Grecs. Raphaël, certes, est un 
héros de la peinture, mais ce qui fait sa grandeur dans son 
pays est justement ce qui ferait son étrangeté en France. 
Il peint directement des Dieux. Les meilleurs peintres de 
chez nous peignent des hommes et ils obtiennent des Dieux. 
Nous ne voulons pas afi&rmer que ce soit là le secret défi- 
nitif de toute bonne peinture; mais actuellement le salut 
des peintres de tous pays dépend uniquement de celui 
des peintres français et le salut de ceux-ci dépend d'une 
appréhension des vertus strictement françaises. Il nous 
faut donc momentanément regarder d'un peu loin les 
génies étrangers que nos pères, en d'autres conjonctures, 
eurent profit à étudier, et décider, avec une volontaire 



PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE 527 

intolérance, un parti pris qui n'exclut pas la lucidité, 
que seule importe, en la crise aiguë que nous traversons, 
la leçon des maîtres français. 

En la seule salle Lacaze, ce peintre anonyme du xvi®, 
qui pourrait être Fouquet, Lenain, Ingres, avec ses 
dessins prodigieux d'acuité et de style, le Chasseriau 
« ingriste » et enfin Renoir nous exhortent à chercher le 
salut dans l'analyse, à n'opérer de synthèse qu'à l'aide 
d'éléments obtenus par une patiente interrogation de la 
nature. 

La première leçon que nous avons reçue est d'ordre 
moral. Elle nous a été donnée par des peintres qui, pour 
la plupart, cachaient leurs procédés, « impHcitaient » 
leurs intentions. Effacer soigneusement les traces du 
travail pour donner à l'œuvre d'art l'apparence du naturel, 
c'est la méthode classique pure. Nous est-il permis de 
redevenir classiques dans ce sens ? Trop d'éléments étran- 
gers sont venus s'interposer entre la Tradition et nous, 
trop d'événements étonnants ont eu lieu, trop de tenta- 
tives ont été osées, trop d'hypothèses émises pour que 
nous retrouvions, de longtemps encore, le repos spirituel, 
la sécurité intérieure qui, seules, permettent l'application 
paisible de lois infaillibles. Quelque chose d'irréparable a 
eu lieu, que nous étudierons minutieusement un jour, dont 
nous établirons la genèse, mais dont nous nous contente- 
rons aujourd'hui de souligner le caractère essentiel. 

Nous voici dans la salle du Couronnement : des affir- 
mations éloquentes, un épanouissement de formes sculp- 
turales. L'impression de certitude qui s'en dégage n'est 
pourtant pas tellement forte que nous ne puissions y 
discerner l'amorce de l'inquiétude moderne. David ici 



528 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

règne en maître. Presque toutes les œuvres portent le 
sceau profond de son influence. Il est convenu que les 
portraits seuls de cette école méritent l'attention. Ils 
sont en effet d'un accueil facile et, à quelques exceptions 
près, conservent le sourire engageant des portraits du 
XVIII® siècle. Mais ces toiles ne pourraient nous tenir 
qu'un langage déjà entendu à la salle précédente. Nous 
sommes venus chercher autre chose ici ; une explication 
du malaise dont nous souffrons ; une image de nous-mêmes 
réduite, mais déchiffrable. La toile dans laquelle nous 
nous reconndtrons le mieux est justement celle dont 
Cézanne avait fixé une reproduction à son mur : les 
Sahines. Le maître d'Aix porta souvent sur cette œuvre 
un jugement où son fonds natal de romantisme et sa 
volonté de classicisme entremêlent les affirmations con- 
tradictoires. On sent qu'elle le tourmentait. Il dut souvent 
jeter sur la photographie des regards de désir et de déses- 
poir, et peut-être ces Hgnes droites et courbes, qui, dans 
ses tableaux à lui, s'emmêlent, se conjuguent, se répon- 
dent et s'opposent avec une telle science, n'ont-elles 
cette démarche savante que parce qu'elles obéissent au 
rythme dont les Sahines contiennent ou plutôt avouent le 
secret. 

Il faut faire effort pour se séparer du tableau des Lenain. 
Ce sont les Sahines, qui, maintenant, nous retiennent 
prisonniers. Merveilleuses et fécondes captivités ! Les 
personnages de Lenain, devant le regard interrogateur, 
abandonnèrent insensiblement leur enveloppe fruste, 
et montrèrent doucement leur âme ; le repas de paysans 
disparut peu à peu pour faire place à une assemblée de 
Dieux méditatifs. Les personnages de David nous parlent 



PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE 529 

dans un langage moins direct, plus métaphorique. Ils 
s'expriment par signes. Leur expression profonde ne 
gît pas cachée au creux des replis de leur visage. Celui-ci, 
au lieu d'absorber toute l'émotion se simplifie pour n'être 
qu'un détail de la figure générale. Et cette figure elle- 
même se dédouble en gestes, elle devient hiéroglyphe et 
prolonge sa géométrie par celle des casques, des lances 
et des boucliers traçant sur le fond amorphe la trame de 
leurs af&rmations éloquentes. Le public inculte et pares- 
seux, uniquement sensible à l'anecdote, ne voit là que 
l'étalage un peu naïf d'une quincaillerie pompeuse. Mais 
qui sait voir au delà de la signification étroite des formes 
et s'évader des racines pour contempler le faîte de l'arbre, 
goûtera de pures émotions plastiques. 

Au sein des plus dangereuses frivolités picturales 
du xviiie siècle, David, plein d'un juste courroux, s'élève 
au-dessus du chaos. Dieu des peintres lucides, il épure, 
sépare et déHmite les éléments confondus par la trop 
aimable négligence des Boucher et des Fragonard, premiers 
impressionnistes. Il maîtrise le désordre ; dès que le 
mouvement devient trop sentimental ou trop tragique, 
il y renonce. Il n'est pas de mêlée si compacte ou si 
confuse qu'il ne sache l'arrêter en une minute solennelle. 
Ses guerriers et ses femmes, dans le tableau des Sabines, 
ne consoroment pas l'action qu'ils ébauchent. Suspendus 
au bord de l'abîme du ridicule — comme tous les héros — 
ils arrêtent leur geste au sommet de sa trajectoire, et 
s'immobilisent pour l'éternité. 

Les Paysans et les Sabines s'opposent et se complè- 
tent merveilleusement, pour notre éducation. Ils sem- 
blent situés aux deux pôles de l'activité artistique. 

34 



530 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

L'étude de leurs dissemblances et la recherche de leurs 
points communs seront pour nous fécondes en enseigne- 
ments. L'analyse du « cas» David jettera un peu de 
lumière sur notre propre cas. Avec les Lenain, nous 
sommes en contact avec des peintres qui, sans s'en aperce- 
voir, se servaient d'un métier qu'ils avaient appris et 
dont l'emploi leur était devenu instinctif. Toutes leurs 
recherches visaient le choix d'un sujet dont l'apparente 
vulgarité ne fût pas incompatible avec la noblesse. David 
arrive à un moment de grande défaillance. Il lui faut réagir 
contre le premier flux violent du romantisme et lutter à la 
fois contre la sentimentalité ou la mièvrerie des sujets, 
encouragée par les littérateurs (Diderot en particulier) et 
contre la virtuosité trop hardiment étalée. Comme un 
conducteur dont l'attelage faiblit tout à coup serre les 
rênes qu'il laissait flotter et calcule la force du fouet 
jusque-là inutile, David a besoin, pour mener à bien sa 
besogne, de réaliser tous les pouvoirs dont il dispose. 
Il surveille et souligne son jeu. Il met en évidence ses 
moyens et les explique. Voici le maître emporté par ce 
courant qui devait nous mener si loin. (Jusqu'au cubisme.) 
Le caractère de la peinture moderne n'est-il pas dans ce 
penchant à la confidence, dans ces démonstrations sur 
la toile que fait le peintre de ses méthodes ? C'est par 
les tableaux de David — tableaux d'histoire ou portraits 
(les originaux de ceux-ci ne déploient-ils pas leurs bras 
ou n'inclinent-ils pas leur visage selon la même courbe 
qu'un bouclier ou le même angle que souligne une épée ?) 
— c'est dans la salle du Couronnement que nous assistons 
à la naissance d'un événement tout à fait nouveau en 
peinture : l'enivrement de l'artiste à manier les éléments 



PREMIÈRE VISITE AU LOUVRE 531 

de son métier. La pensée réduisant l'objet de sa médi- 
tation jusqu'à ne lui demander qu'une orientation, et 
s'alimentant d'elle-même ; le peintre se substituant à la 
nature après avoir accordé à celle-ci la référence la plus 
courte, voila, grossi pour plus de clarté, l'accident irré- 
parable qui s*est produit. 

Des esprits chagrins le déplorent. Plutôt que de nous 
demander si c'est un bien ou un mal, ce dont il n'appar- 
tient qu'à l'avenir de juger, ne serait-il pas préférable 
de tirer de cette situation nouvelle le meilleur parti ? 
Ne nous demandons pas plus longtemps si nous eûmes 
tort ou raison de nous laisser entraîner par un courant 
inconnu. Nous avons la chance d'être mus par des forces 
qui cesseront d'être dangereuses le jour où par nos soins 
elles cesseront d'être aveugles. Il nous suj6&ra, pour échap- 
per au désastre que l'on prédit inévitable, non de revenir en 
arrière, — folie que tentent certains essayistes malheureux 
— mais d'assumer courageusement les fatalités qui nous 
mènent. Avoir conscience du danger que l'on court, c'est 
déjà posséder les moyens d'y échapper. Et puis n'avons- 
nous pas, étoile de notre ciel et boussole de notre pont, 
le conseil d'humilité de nos maîtres français ? 

Est-il si difficile de tirer une conclusion et d'emporter 
un encouragement de notre première visite au Louvre, 
malgré les antinomies que la comparaison de deux 
œuvres types nous a fait relever ? 

Nous considérons David comme le prototype du peintre 
moderne, comme l'artisan de cette révolution qui se 
continue en nous plus que nous ne la continuons. Le trait 
qu'il possède en commun avec les peintres traditionnels 
est celui qu'il nous est indispensable de conserver, puis- 



532 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

que cette survivance d'un principe prouve son inmiuta- 
bilité. Ce trait commun, cette vertu essentielle est préci- 
sément la moins en honneur, la moins répandue chez les 
artistes contemporains. C'est la faculté de soumission à 
l'objet, cet effacement provisoire, mais primordial, du 
peintre devant la réalité, cette recherche, ou cette accep- 
tation, dans la réalité, des motifs générateurs de l'œuvre 
d'art. 

Tâchons d'en retrouver le secret. Mais ayant recueilli 
cette leçon, sachons aussi approfondir la différence radi- 
cale que nous avons aperçue, entre l'art qu'inaugiure 
David et celui de ses prédécesseurs. Etudions dans tous 
ses détails le mal dont nous souffrons et dont nous avons 
découvert les origines ; nous en guérirons précisément 
en le cultivant, rfatiquons une homéopathie savante et 
salutaire. Une fois en paix avec notre conscience, en 
règle avec la Tradition, montrons courageusement dans 
nos œuvres notre immixtion parmi les objets et n'ayons 
pas peur de convertir en motif le mobile classique. Ren- 
dons explicite ce qui ne fut q}i implicite jadis. La fougue 
des improvisateurs, la minutie des naturalistes se trou- 
veront fort mal de ces nouvelles méthodes de travail. 
Faut-il le regretter ? Rejetons toutes les inquiétudes 
et travaillons joyeusement, les yeux fixés vers le lieu 
où nous savons trouver cette « passe » étroite qui des mers 
agitées conduit au havre du salut. 

ANDRÉ LHOTE 



533 



LE PERE HUMILIE 

ACTE I 
SCÈNE PREMIÈRE 



La scène est à Rome, le jour de la 
fête de Saint Pie, le 5 mai 1869, (lui 
est aussi l^ anniversaire de la mort 
de Napoléon. Fête travestie dans les 
ardins de la villa Wronsky d'oii l'ofi 
domine toute la ville. Une belle 
nuit où flotte encore la rougeur du 
crépuscule. Tous ces* arbres à la 
verdure foncée. 



PENSÉE DE COUFONTAINE {costume d'Automne) 
SICHEL {la Nuit), au bras du 
PRINCE WRONSKY {le Fleuve Tibre). 

PENSÉE, avec une expression d'angoisse au milieu 
de la scène, elle fait un pas en allongeant le bras comme si 
elle allait tomber. — Mère, où es-tu ? 

SICHEL, courant à elle. — Pensée ! Me voici, mon 
enfant. 

LE PRINCE, s' approchant. — Vous êtes souffrante, 
mademoiselle ? 



534 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

PENSÉE. — Ce n'est rien. 

SICHEL, la soutenant. — Quelque malaise de jeune 
fille. Pensée, mon enfant ! {Elle la fait asseoir sur un banc.) 
Excusez-nous, Prince, je vous prie. Ce n'est rien. 

LE PRINCE. — Je laisse donc l'Automne entre les 

bras de la Nuit. 

Il sort. 

Moment de silence. 

PENSÉE, relevant la tête, avec un faible sourire. — Je 
crois bien que je me suis évanouie. 

SICHEL. — Pensée, c'est moi ! Pourquoi me faire 
peur ainsi ? 

PENSÉE. — Me voici de nouveau vivante. C'est 
doux de revoir la lumière. 

SICHEL. — Ne me perce pas le cœur. 

PENSÉE. — Mais peut-être que si je voyais je n'en- 
tendrais pas aussi bien. 

SICHEL* — Tu m'entends, mon enfant bien-aimée, 
et tu sais que je t'aime. 

PENSÉE. — Oui, mère. 

SICHEL. — Ne me regarde pas ainsi avec ces yeux si 
beaux ! 

PENSÉE. — Est-ce que mes yeux sont beaux ? 

SICHEL. — Les autres reçoivent la lumière, mais les 
tiens me la donnent. 

PENSÉE. — Et personne ne les voyant ne penserait 
que je suis aveugle ? 

SICHEL. — Ne dis pas ce mot ! 

PENSÉE. — C'est vrai qu'on peut me voir rien qu'en 
me regardant ? 

SICHEL. — Ce aue neuvent voir nos yeux à nous. 



LE PÈRE HUMILIÉ 535 

PENSÉE. — Il y a donc en ceux-ci une grande puis- 
sance. 

SICHEL, lui caressant la main. — Ce sont de beaux 
yeux bleus, d'un bleu pur et presque noir. 

PENSÉE. — Comme le raisin en sa saison. 

SICHEL. — Comme le raisin en sa saison, oui, c'est 
ce que je t'ai dit un jour, tu te rappelles ? Ce matin que 
nous étions sorties ensemble, de si bonne heure. 

Et tu voulus alors te rendre sensibles ces grappes toutes 
lustrées de la fraîcheur nocturne. 

Entre les feuilles qui étaient devenues comme de For 

sous tes doigts, mon bel Automne ! 

Silence, 

PENSÉE. — Que c'est gentil de me faire comprendre 
les choses ! Que c'est gentil de. ne pas me parler comme à 
une..., comme à une infortunée. 

« Bleu ». 

Crois-tu que cela ne réponde à rien pour moi ? 

SICHEL. — Je sais que tu sais tout. 

PENSÉE. — Bleu, Rouge, de l'or, la belle couleur 
verte, crois-tu que cela ne réponde à rien pour un aveugle ? 

Tout cela est en lui d'avance, comme le monde avant 
qu'il ne fût fait. 

La pauvre âme en ce qui est d'elle fournit tout ce qu'il 
faut pour voir. 

Chaque couleur et la plus petite nuance. 

Moi aussi je puis en parler et il ne faut pas me le 
défendre. 

SICHEL. — Ce soir si beau... 

PENSÉE. — J'en jouis autant que toi, mère ! 

Tout à l'heure, oui, c'était vraiment de l'or, je le sais. 



536 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

cette impression solennelle, cette température divine, 
cet air sur ma face, cette caresse sur mon corps nu dont 
je sens toutes les variations, ^ 

Par quoi s'annonce la Nuit, 

Désirée de beaucoup, comme moi, je désire le jour ! 

La vigne aussi, eh bien, où sont ses yeux ? Et auprès 
d'elle qui est-ce qui connaît le soleil? C'est de lui qui 
sont faites ces grappes à mes tempes ! 

Les autres autour de moi, toutes ces personnes. 

Qu'est-ce qu'ils savent dés choses, n'en prenant bien 
vite que ce qui leur est nécessaire, deux cHns d'œil pour 
se guider au travers de leur petite comédie? 

Mais moi, tout me parle, tout me touche jusqu'au fond 
du cœur. 

— Cette voix par exemple que j'entends. 

SICHEL. — Je n'entends point de voix, ma fille. 

PENSÉE. — Tu ne l'entends pas, ma mère, mais moi, 
je l'ai entendue. Il a cessé de parler et je l'entends encore. 
Il parle et mon âme tressaille de l'entendre. 

SICHEL. — Pensée, qui est-ce ? 

PENSÉE. — Qu'importe ? Il n'a point de nom. J'ai 
entendu seulement cette parole qui parlait. 

SICHEL. — Pensée, qui est-ce ? 

PENSÉE. — Et que veux-tu savoir, quand lui-même 
ne sait rien encore ? Heureuse que je suis! C'est lui qui 
m'a choisie ce soir entre toutes les autres jeunes filles, 
sans qu'il le sache. 

SICHEL. — Et c'est cela tout à l'heure qui t'a causé 
une émotion si vive ? 

PENSÉE. — J'ai perdu mes repères quelque peu. 

SICHEL. — Je n'étais pas loin de toi. 



LE PÈRE HUMILIÉ 537 

PENSÉE. — Je suis perdue désormais partout où je 
ne suis pas avec lui ! 

SICHEL. — Parole dure pour ta mère. 

PENSÉE. — Pardonne ! je ne sais ce que j'ai dit. 

Et quand il ne serait jamais à moi, rien ne peut empêcher 
que je ne l'aie trouvé ! 

Je l'ai trouvé, et lui, me trouvera-t-il dans les ténèbres 
où je suis ? 

Cette joie inattendue, et ce malheur qu'elle m'a révélé ! 

Tout cela d'un même coup comme une lame en plein 
cœur ! 

SICHEL. — Va, il ne t'aimera pas comme je t'aime. 

PENSÉE. — M'aimer, grand Dieu! Et qui parle de 
cela ? Quel mot dis-tu ? oui, je le veux ! il ne me connaîtra 
jamais. Que parlais- je de ténèbres ? Heureuses ténèbres, 
qui me permettent d'y être si bien cachée ! 

Ah, je n'y suis plus seule désormais et la découverte 
de ce seul moment est assez grande ! Viens, fuyons ! 
Comment me laisserais-je enlever mon secret ? Que fera- 
t-il d'une aveugle ? Que ferai-je s'il vient à me deviner ? 
C'est sûr, il me repoussera. Que ferai-je s'il me méprise, 
ou si seulement il vient à s'apercevoir de ce sentiment ? 

— Belle? Tu m'as dit quelquefois que j'étais belle, 
maman ? 

SICHEL. — Trop pour que tu me sois laissée. 

PENSÉE. — Aussi belle que la plus belle en ce monde 
que je ne connais pas ? 

SICHEL. — Tu le sais, et ton jeune cœur en toi suffit 
pour te l'apprendre. 

PENSÉE. — EKs, est-ce que tu m'as fait bien belle 
ce sdir ? 



53^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

SICHEL. — N'as-tu pas entendu ce que disait le Prince, 
tout à l'heure ? 

PENSÉE. — C'est vrai que tu as fait de moi un si bel 
Automne 

Qu'on l'appelle à bon droit cette saison où le soleil 
est plus près de nous et qu'il se laisse vendanger à pleins 
rayons. 

Comme une vigne animée de tant de grappes qu'elle 
fait rompre tout et qu'elle ne réussit plus à tenir à ce 
mur où on l'avait crucifiée ? 

Un Automne si ardent, le moment qui consomme tout, 
que toutes les autres saisons y cuisent ? 

Ma grande vigne pleine de grappes qui croule dès que 
son maître y touche et dont il est comme submergé, ce 
grand pampre-ci que les bras ne suffisent pas à main- 
tenir, ah, ce n'est pas avec les yeux seulement qu'il en 
connaîtra le fruit, voici l'ivresse pour les lui fermer ! 

Et pour en épuiser la sève, ce n'est pas affaire seule- 
ment que de la saisir. 

SICHEL. — C'est ainsi que parle la Fiancée de Salomon 
dans nos livres. 

PENSÉE. — Mon sang est le tien, mère. 

SICHEL. — Oui, tu es une Juive comme moi. Et cepen- 
dant il y a en toi quelque chose qui ne vient pas de nous 
autres et qui m'étonne. 

PENSÉE. — Cela qui vient de mon père ? 

SICHEL. — Oui, ou de plus loin. — Tu sais qu'entre 
ton père et moi, tu peux appeler cela un mariage, oui, 
ce fut une espèce d'alliance réfléchie. 

— Quelque chose d'entièrement nouveau et qui n'est 
pas de nous. 



LE PÈRE HUMILIÉ 539 

PENSÉE. — L'important n'est pas de qui nous sommes 
nés, mais pour qui. 

SICHEL. — Tu le sais ? 

PENSÉE. — Oui, mère, je le sais aujourd'hui. 

SICHEL. — Et comment voudrait-il d'une aveugle et 
d'une Juive? 

PENSÉE. — Tu as donc deviné qui est cette personne ? 

SICHEL, ambiguë et tout bas. — Orso de Homodarmes. 

PENSÉE. — Je ne sais qui est cet Orso. 

SICHEL. — Celui qui te parlait tout à l'heure. 

PENSÉE. — Je ne sais. Je ne l'écoutais pas. 

SICHEL. — Mais lui te regardait. 

PENSÉE. — Oui. Que m'importe. 

SICHEL. — Mais ce n'est pas Orso que je voulais dire. 
Où avais-je la tête ? C'est son frère, celui que nous 
sommes allées voir l'autre jour. Comment l'appelle-t-on ? 
Un nom étrange. 

Orian de Homodarmes. 

PENSÉE, lui mettant la main sur la bouche. — Non, ce 
n'est pas lui ! 

SICHEL. — Ah ! mon enfant, tu ne peux rien me cacher. 

PENSÉE. — Non, ce n'est pas lui ! 

SICHEL. — Je le savais avant toi. Ce jour où nous 
sommes allées le voir dans sa maison, ce vieux petit 
palais que tu aimes tant et que tu nous as forcés à 
acheter. 

Ce jour-là même, j'ai reçu un avertissement. 

PENSÉE. — Mais je ne l'aimais pas alors et l'avais 
à peine remarqué. 

SICHEL. — Ah ! c'est moi qui t'ai faite, et je sais tout 
d'avance ! 



540 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

PENSÉE. — Pourquoi donc m'avoir amenée ici ce 
soir ? 

SICHEL. — Déjà j'avais parlé à ton père. 

PENSÉE. — Mon père ? Ils n'ont point de fortune. 

SICHEL. — Oui, mais ils sont neveux du Saint-Père, 
Orian est son filleul. 

PENSÉE. — Toi-même, mère, que dis-tu ? 

SICHEL. — Pensée, comment aimerait-il une aveugle 
et une Juive ? 

PENSÉE. — Oui, cela est impossible. 

SICHEL. — La fille de son ennemi ? L'ennemi du 
Pape, — car il sait l'œuvre que fait ton père 

A Rome et à Paris. 

PENSÉE. — Non, il ne peut m'aimer. 

SICHEL. — Sa maison même, nous venons de la lui 
prendre. 

PENSÉE. — Pauvre garçon ! 

SICHEL. — Quelqu'un dit qu'il veut embrasser la 
carrière ecclésiastique. 

PENSÉE. — Il reste Orso. 

SICHEL. — Pour moi, c'est celui que je préfère. 

PENSÉE. — Il ne me plaît pas. 

SICHEL. — Mais comment peux-tu les distinguer ? 
Leurs voix sont si semblables 

Que je ne puis y voir différence, pour mon oreille qui 
est celle d'une musicienne. 

PENSÉE. — Non, ils ne son^ pas semblables. 

SICHEL. — - C'est Orso qui est le plus fort et le plus 
beau. On ferait quelque chose de lui. 

PENSÉE. — Oui. C'est peut-être lui que j'aimerais, 
si je voyais clair. 



LE PÈRE HUMILIÉ 54^ 

SICHEL. — Orian ne pense pas à toi. 

PENSÉE. — Mais s'il venait à y penser cependant... 

SICHEL. — Nous ne le verrons plus. 

PENSÉE. — Et quelle manière m'as-tu donnée de 
cesser de le voir ? 

SICHEL. — Pardonne-moi ! 

PENSÉE. — S'il venait à penser à moi, — et je sais 
qu'il n'y pense aucunement, tu dis vrai! Le voici non 
loin de moi conmae un homme entièrement libre et 
dégagé, 

Sans savoir que cela n'est pas et de quel lien je lui 
suis déjà attachée, 

Oui, qu'il le veuille ou non... 

SICHEL — Ce lien peut se rompre encore. 

PENSÉE. — S'il venait à y penser cependant, 

Que faire alors ? Où le fuir ? Quel moyen de me retirer ? 
S'il venait à penser à moi. 

Ce n'est pas parce que je suis aveugle qu'il cessera de 
voir ma part de la lim^ère I Ce n'est pas parce que je 
n'ai point d'yeux qu'il ne me voit pas ! Ce n'est pas parce 
que je ne connais point mon visage qu'il l'ignore ! 

Ce n'est point parce que je suis privée de tout que je 
puis aussi me passer de lui ! 

SICHEL. — Mais lui peut se passer de toi. 

PENSÉE. — Qui le sait ? 

SICHEL. — Crains de lui faire pitié. 

PENSÉE. — C'est à lui de craindre. 

SICHEL. — Quel orgueil un homme tirera-t-il de cette 
femme qui l'aime sans le voir ? 

PENSÉE. — C'est à lui de voir, c'est à moi d'être assez 
belle pour qu'il me voie et que je voie par lui. 



542 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

SICHEL. — Mais il ne t'aimera pas. 

PENSÉE. — Et moi, est-ce que je demandais de 
l'aimer ? 

SICHEL. — C'est moi seule, qui t'aime. 

PENSÉE. — Oui, mère. 

SICHEL. — Cet homme que tu ne connais pas et qui 
ne te connaît pas davantage ! Et quand même j'aurais 
voulu que tu l'épouses, maintenant je ne le veux plus 1 
Ah, tu l'aimes, je le vois, et c'est cela qui m'épouvante! 
De tels sentiments la fin ne peut être heureuse. 

PENSÉE. — Mère, est-ce que j'ai été une fille mau- 
vaise jusqu'ici? Une personne déraisonnable et qui ne 
sait ce qu'elle veut ? 

SICHEL. — Non, Pensée, tu es ma sage enfant, la 
joie et le remord? de ta mère. 

PENSÉE. — Pourquoi le remords ? Appelez-vous 
cette nuit où je suis un malheur ? 

SICHEL. — Plût au ciel que je puisse la prendre pour 
moi. 

PENSÉE. — L'appelez- vous un malhem: ? Non, je le 
sais et je viens de l'apprendre, elle est le bonheur de ma 
vie, plus grand que je ne l'avais mérité. 

Si je voyais, je serais moins à lui. Si j'étais moins obs- 
cure, il y aurait moins de bonheur à m'avoir trouvée. 

SICHEL. — Cet homme qui nous est hostile, je le sens, 
je le sais ! Peu de joie nous attend de sa part. 

ISruit de voix au dehors. 

PENSÉE, lui saisissant la main. — Mais non, si tu le 
veux, viens ! Nous ne le verrons plus. Allons-nous-en ! 
SICHEL. — Partons. Et d'ailleurs je tremble de te 



LE PÈRE HUMILIÉ 543 

laisser ainsi aller seule. Pourquoi ce caprice de n'avoir 
pas voulu que l'on sache encore que tu es aveugle ? 

PENSÉE. — Je viens à peine d'arriver en ce pays. 
Laisse les gens croire en moi pendant ces quelques 
jours. 

Personne s'en est-il donc aperçu ce soir ? 

SICHEL. — Non. Tu te diriges partout dans ce jardin, 
non pas comme si tu voyais clair, c'est différent, 

Mais parmi toutes ces choses nouvelles comme si tu 
t'étais entendue d'avance avec elles, une espèce de conni- 
vence. 

PENSÉE. — Ne nous sommes-nous pas promenées 
ensemble hier dans ce jardin et ne m'as-tu pas tout 
expliqué ? 

SICHEL. — Et cette seule visite t'a suffi ? 

PENSÉE. — Viens t 

Elles parlent en s' éloignant vers 
le fond, fendant que la scène se 
remplit peu à peu des personnages 
de la partie suivante. 

Comment te faire comprendre ? Je ne sais, c'est quelque 
chose comme le don des trouveurs de sources. 

Le pied seul me ferait connaître où je suis, mille bruits, 
mille touches, mille différences de son que vous n'entendez 
pas, mille signes aussi instantanés que le regard. 

L'attention toujours éveillée, la conscience de ses 
mouvements, le sentiment de la distance, un peu de 
finesse. 

Et même sans tout cela, je suis avertie intérieurement 
de tout. Vous Hsez, et moi je sais par cœur. 



544 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

SCÈNE II 

Entrent par divers côtés COÛFONTAINE (le ver-luisant), 
ORIAN DE HOMODARMES (le Jardinier), 
ORSO DE HOMODARMES (l'Ingénieur Florentin), 
SICHEL, LE PRINCE WRONSKY, LADY U. (la Ville 
de Rome). 

COUFONTAINE. — Mesdames, je vous l'amène, le 
traître voulait nous échapper. Oui, que complotiez-vous 
là-bas, s'il vous pleut, avec votre frère, sous la statue de 
Jupiter tonnant ? 

SICHEL. — Eh quoi, mon cher chevalier, déjà partir ? 

ORIAN DE HOMODARMES. — Mon service 
m'appelle demain au Vatican de fort bonne heure. 

LADY U. — Mille choses à votre parrain ! 

ORIAN. — Quel est ce beau costume, Milady ? 

LADY U. — Je suis la ville de Rome ! 

ORIAN. — Le Saint-Père sait tout l'amour que Rome 
lui porte. 

COÛFONTAINE. — Mais il ne faut pas partir I 
Pensée, dites-lui de rester ! 

Vous connaissez ma fille, chevalier ? 

ORIAN. — J'ai eu le plaisir de rencontrer mademoi- 
selle, l'autre jour. 

SICHEL. — Tu sais, Louis, quand nous sommes allés 
acheter le palazzino. 

PENSÉE. — Restez I 

LE PRINCE. — Il faut se rendre. 

ORSO. — Reste, Orian, je te le demande. 



LE PÈRE HUMILIÉ ^ 545 

ORIAN. — Je reste. 

LE PRINCE. — Merci, Orso. Donne-moi ces dernières 
heures, mon petit. 

Demain il n'y aura plus de villa Wronsky et de Prince 
Doublevé. 

C'est demain que l'on me saisit et j'ai invité toute la 
Ville à passer la nuit avec moi et à attendre le moment où 
paraîtra avec le soleil le funeste mandataire de la Loi, 
escorté de ses satellites ! 

Tout ce qu'il y a à Rome de Français, d'Américains, 
d'Anglais, de Sc5^hes et de Sarmates parmi les authen- 
tiques fils de la Louve, 

Les gens du Vatican et ceux du roi Galant-homme, 

Tout cela à l'abri des masques est chez le vieux Prince 
cette nuit et de sa maison et de son jardin ne fait qu'un 
seul feu de joie ! 

Tout est plein d'intrigues, d'amours, de conspirations, 
de musique et d'éclats de rire ! 

De longs aveux que les belles rêveusement, autour du 
doigt, se roulent comme des rubans de satin et de grands 
secrets impromptus qui partent comme des coups de 
pistolet ! 

Il y a un punch qui brûle tout seul dans ma salle à 
manger. 

Il y a une fusée qui monte au ciel, il y a un luth qu'on 
accorde quelque part. 

Il y a un amant et sa maîtresse dans l'endroit où l'on 
fait les couteaux, qui ont juré de se séparer éternellement 
et qui pleurent toutes les larmes de leur corps ! 

(Et tous les domestiques l'un après l'autre dix fois de 
suite qui ouvrent la porte et la referment précipitamment .) 

35 



54^ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Il y a un piano sous les arbres tout entouré de mouches 
à feu et un monsieur à grosses moustaches, le cigare à la 
bouche, qui fait do naturel dessus avec un doigt aussi 
long qu'une canne. 

Il y a sur la place au-dessous, toute une bande de mules 
dansantes et sonnaillantes, toutes garnies de manteaux, 
de paniers, de lanternes et d'escopettes, pour les amis qui 
sont venus nous voir de la campagne. 

Et il y avait im vieux fou tout à l'heure du haut du 
« bosco » qui regardait sa Rome pour la dernière fois, 

La ville aux cent dômes, dans l'obscurité avec une 
seule place rougeoyante comme un feu de bivouac, 

D'où sortait le bout d'une colonne antique surmontée 
de la statue d'un Apôtre ! 

LADY U. — Prince, toutes les maisons de Rome seront 
les vôtres. 

LE PRINCE. — Merci, Capitole ! Que je vous embrasse 
pour cette bonne parole ! 

// ôte sa barbe, et, V ayant accro- 
chée à une branche, fait le geste 
d'embrasser sa voisine. 

LADY U, riant. — Prince, je vous en prie ! Behave 
yourself, sir ! 

COUFONTAINE. — Que devient le Tibre sans sa 
barbe ? 

SICHEL. — Il a profité de sa fausse barbe pour raser 
la vraie. Prince, mais que vous êtes drôle ainsi ! 

Quelle bouche bonne et sensuelle, fraîche comme celle 
d'un enfant ! Il a cette longue lèvre supérieure d'un 
homme qui est fait pour jouer de la clarinette. 

LADY U. — Mais je vous reconnais, Prince ! Oui, 



LE PÈRE HUMILIÉ 547 

nous avons fait une traversée ensemble, du temps où 
j'étais l'étoile de la Compagnie Trombini, quand on 
mettait quarante jours pour aller de Ténériffe à Buenos- 
Ayres. 

LE PRINCE. — Eh quoi, cruelle, vous m'aviez oublié I 
Et tous ces beaux couchers de soleil donc, auxquels nous 
avons prêté assistance, 

Et ces nuées de poissons volants qui se levaient sous 
notre étrave en frétillant, comme les Amours autour du 
char d'Amphitrite ! 

ORSO. — Tout le monde a l'air de se retrouver, ce 
soir. Vrai ! pour se faire reconnaître, il n'est rien de tel 
que de se déguiser. 

LE PRINCE. — Eh quoi, vous m'aviez donc oublié ? 

LAD Y U. — Non, prince. Pourquoi ne m'avoir jamais 
rappelé ces belles nuits de l'Equateur ? 

LE PRINCE. — Bah ! Tout a changé tellement î Vous 
n'êtes plus cette Beltramelli dont je baisais le poignet, 

— Avec un fragment de la Croix du Sud dans chacun 
de ses yeux noirs î 

Mais je ne sais quelle Lady U. ! 

LADY U. — Si fait ! C'est toujours la « Lionne Ita- 
henne », comme on m'appelait sur les affiches de Pemam- 
bouc, l'héroïne du Trente avril, l'amie de Mazzini et de 
Garibaldi ! 

COUFONTAINE, montrant Orian. — Chut ! 

ORSO. — Bah, ne sommes-nous pas tous en vacances 
ce soir ? 

COUFONTAINE. — Il est vrai. C'est comme une de 
ces dernières classes que l'on fait au mois de juillet, quand 
on ne prend plus au sérieux le professeur. 



548 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

On sent tellement qu'il y a quelque chose qui va finir ! 

LADY U., regardant Orso. — Dès que messieurs les 
Français seront partis. 

ORSO. — Jamais ! Ils me l'ont dit. Qui pourrait 
s'arracher de l'Italie ? 

LE PRINCE, agitant la main, — Adieu, chère Rome ! 

SICHEL. — Prince, quel est ce camée que je vois à 
votre bras ? 

LE PRINCE, le lui montrant. — Il vous pldt ? Quelle 
jolie tête, n'est-ce pas ? 

SICHEL. — C'est étrange. Elle me rappelle quelqu'un. 

LE PRINCE. — Moi aussi. C'est pour cela que je le 
porte toujours. Elle s'appelait Lumîr. 

La comtesse Lumîr. Pauvre fille, elle est morte triste- 
ment ! — C'est à ce moment que j'ai quitté la Pologne. 

SICHEL. — N'était-elle point la sœur d'un nommé 
Posadowski ? 

LE PRINCE. — C'est possible. L'avez-vous connu ? 

SICHEL. — Le comte l'a connu autrefois. 

En Algérie, Louis, tu te souviens ? 

COÛFONTAINE. — Vaguement. C'était un grand 
ivrogne. 

LE PRINCE. — Che fare ? On boit. Il faut bien rem- 
placer ces deux grandes ailes dans le dos qui, autrefois, 
faisaient l'accoutrement de nos houzards ? 

LADY U., à Orian. — Mais vous aussi, chevalier, quel 
bijou magnifique vous portez à votre doigt ? 

ORIAN. — C'est un joyau de famille. On l'appelle « la 
pierre qui voit clair ». On n'a qu'à fermer les yeux et la 
main voit. Elle est là qui vous conduit au travers de 
l'obscurité. 



LE PÈRE HUMILIÉ 549 

ORSO, lui prenant la main et V emmenant à Pensée. — 
Voyez, mademoiselle, je vous prie. Regardez, vous qui 
aimez les belles pierres. 

PENSÉE, comme si elle regardait, touchant légèrement 
la pierre. — C'est un saphir, je crois ? 

SICHEL. — Un très beau saphir. 

PENSÉE. — Tout entouré de brillants. De ces vieux 
brillants carrés qui ne bougent plus et dont le temps a 
fixé l'éclat. 

SICHEL. — Une belle bague de fiançailles. 

ORIAN. — C'est elle qui me conduit ce soir. 

PENSÉE. — Croyez-vous qu'il n'y a que les pierres 
qui aient des yeux pour voir au travers de l'obscurité ? 

ORIAN. — Les miens n'y sufîisent pas. 

PENSÉE. — Prince, ai- je beaucoup fréquenté votre 
jardin ? 

LE PRINCE. — Une fois ! une fois seulement et je 
n'étais pas là ! 

Une fois seulement vous m'avez fait l'honneur de visiter 
ma pauvre maison. 

PENSÉE. — Chevalier, gageons-nous que les yeux 
fermés, je vous fais faire le tour du jardin et vous ramène 
ici ? 

SICHEL. -^ Pensée, mon enfant ! 

PENSÉE. — Laisse, mère ! 

Je ferme les yeux. — Ainsi ! — Votre main. — Cachons 

bien cette pierre qui voit clair. — Venez, monsieur le 

Jardinier ! 

Ils sortent. 

COUFONTAINE. — Pourvu qu'ils ne parlent pas poli- 
tique I 



550 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

LAD Y U. — Ce n'est pas un mauvais moyen de faire 
couler à l'oreille de qui de droit les choses que soi-même 
on ne peut pas dire. 

COUFONTAINE. — Vous me percez de part en part. 

SICHEL. — Je crains que Pensée ne perde sa ga- 
geure. 

COUFONTAINE. — Bah ! Ils se retrouveront toujours. 
On va loin dès qu'on se laisse conduire par quelqu'un 
qui ne voit pas clair. {A Orso.) Qu'en dites- vous, Florentin? 
qu'en dites-vous, noir Ingénieur ? 

ORSO. — Je m'en vais. Il y a trop de secrets ici ce soir, 
et trop de trahisons. 

Je vais régler mon instrument. Il y a dans ce concert 
d'eaux jasantes que j'ai distribuées de toutes parts 
dans la nuit quelque chose de trop rapide et plein de 
perfidie ! Il est temps que je leur donne un petit tour de 
clef. 

A peine avons-nous commencé à penser ou dire quelque 
chose que leur pente s'en empare et c'est nous qui parlons 
déjà, persuadés que c'est leur murmure encore. 

// sort. 

LE PRINCE. — L'eau qui tombe sur de l'eau et la 
grande masse grave 

Des cloches quand elles s'éveillent toutes ensemble, 
le matin et le soir au moment de VAve Maria, comme des 
Anges confus, et à midi, 

Voilà ce que je n'entendrai plus demain ! 

COUFONTAINE. — Et voilà le bruit que vous voudriez 
faire taire, Milady ? 

LADY U. — A Dieu ne plaise ! Je suis bonne catho- 
lique. 



LE PÈRE HUMILIÉ 55^ 

COÛFONTAINE. — Et cependant vous voulez 
prendre au Pape sa maison. 

LADY U. — Comment faire ? Je vous le demande 
à vous-même. 

Comment séparer l'air de l'air, la terre de la terre, la 
chair de la chair, le cœur du corps, et Rome de l'Italie ? 

Vous, étrangers, dès que vous êtes à Rome, vous vous 
y prenez comme l'enfant au sein. 

Et nous. Italiens, nous nous passerions de notre mère ? 

COUFONTAINE. — Le Pape est votre père. 

LADY U. — C'est entendu. 

— Vous êtes pour lui un ennemi plus dangereux que 
je ne le suis, monsieur l'Ambassadeur. 

COÛFONTAINE. — Quelle injustice ! Le Saint-Père 
n'a pas de fils plus dévoué. Oui, je suis un fils pour lui. 

Plût au ciel qu'il daignât parfois me prêter une audience 
plus favorable ! 

LADY U. — Laissez-nous faire ! 

COUFONTAINE. — Non. J'ai horreur des voies vio- 
lentes ! Je suis un homme de paix. C'est ce qui m'a fait 
quitter l'armée autrefois. 

Pourquoi cette intransigeance qui n'est pas de notre 
temps? Ces prétentions sans mesure qui attristent tous 
les sincères amis de la Papauté et, je puis le dire, tous 
les vrais chrétiens? Que veulent dire ces défis? Cette 
InfailHbilité qu'on est en train de se faire décerner ! 

LADY U. — Oui, je l'ai souvent pensé. Tout cela fait 
bien du tort à la religion. 

COUFONTAINE. — En un temps où elle est si néces- 
saire ! 

Où toutes les bases sont 



552 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Sapées ! Oui, sapées, c'est le mot, je ne crains pas de 
le dire. 

Mais je m'échauiïe, pardonnez 1 Je sens ces choses trop 
vivement. 

Mon nom est paix, accord, conciliation, transaction, 
entente, bonne volonté réciproque. 

LAD Y U. — C'est vrai. Pas un de ces passages délicats 
en France d'un régime à un autre 

Auquel votre nom ne soit associé. 

COUFONTAINE. — Vous parlez de mon père, Tous- 
saint Turelure ? C'était un bon serviteur de la France. 

Oui, un homme mal jugé. Moi seul l'ai bien connu. 
* — Mais venez, Sichel, je vois monsieur le Ministre 
de Prusse qui nous fait signe. 

LE PRINCE. — Fi ! Vilain petit représentant d'un 
vilain petit Etat. Il est venu sans que je l'invite. 

Sortent COÛFONTAINE et SICHEL. 

LADY U. — Eloignons-nous aussi. J'imagine que 
M. de Homodarmes et sa Psyché vont avoir fini leur 
petit tour de jardin. 

Quelle scène étrange I 

LE PRINCE. — Et quelle étrange fiUe 1 

LADY U. — On ne se présente pas ainsi ! C'est le 
manque de vergogne juif. Et les parents ne voient rien 
à dire. 

LE PRINCE. — Homodarmes cependant n'est pas riche. 

LADY U. — Il est le filleul et un peu le neveu du pape. 
Epouser le pape ! Quel triomphe pour notre Sichel ? 

LE PRINCE. — Elle a de bien beaux yeux. 

LADY U. — Je vous défends absolimient d'en regarder 
d'autres que les miens. 



LE PÈRE HUMILIÉ 553 

LE PRINCE. — Pourquoi me les avoir dérobés si 
longtemps ? 

LADY U. — Il n'y a pas si longtemps que Rome et 
moi ne faisons plus qu'un. 

LE PRINCE. — Non, il n'y a pas longtemps. 

Vous n'êtes pas Rome pas plus que ce n'est Rome 
ces blanches bouffées de grêle sur ses places de temps en 
temps qui s'épuisent en trois coups de tonnerre, et le 
passage par siècle une fois ou deux des Barbares entre 
une porte et l'autre ! 

LADY U. — C'est sans doute de vos mercenaires que 
vous parlez ? Car nous ne sommes pas des barbares, 
monsieur le Prince... 

Pardon, je n'ai jamais pu prononcer votre nom, — ni 
celui de mon mari d'ailleurs ! 

De Rome à l'Italie, il y a tout de même quelque chose 
de commun. 

LE PRINCE. — Rome est ce qui dure et je vous vois 
trop jeune parmi vos cheveux toujours noirs! Cette forêt 
de serpents nerveux ! Vivante de trop de vie à la fois, trop 
d'espoirs 

Pour la Ville qui n'a jamais cessé de tout posséder. 

— Toute pleine d'une confiance naïve et enivrée en 
cette heure qui sera demain 

Une heure parmi les autres. 

Ce n'est pas Rome, ce rude souffle de la campagne qui 
nous emplit de temps en temps. 

Ou l'invasion des troupeaux quand ils marchent vers 
les Abruzzes à l'époque de la transhimiance et la conque 
rauque du pasteur sous l'arc de Septime Sévère I 

Ce n'est pas son visage que je reconnais dans celui que 



554 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

je vois devant moi et que j'ai teint aimé (mais les femmes 
ne deviennent intéressantes qu'à cinquante ans), plein 
de désirs et de résolution, 

La Sibylle colorée par le reflet de l'eau verdâtre, la 
sorcière Marse, la vivandière de Garibaldi, le cri perçu 
à midi, qui appelle les moissonneurs sous le chêne Sam- 
nite! 

LADY U. — Qu'est-ce donc que Rome, s'il vous pldt ? 

LE PRINCE. — Eh, vous le savez mieux que moi ! 

Lorsque j'étais enfant nous avions une terre qui 
n'était pas éloignée des rapides du Borysthène, 

Et tout le joiu: sans interruption, toute la nuit, 

On entendait l'immense affaire de ce fleuve qui se pré- 
cipite (jamais je n'ai eu la curiosité d'aller le voir), 

Avec un grand bruit de bronze 

Et depuis, j'ai mené ma vie d'exilé, poussière, quoi! 
danse d'atome, 

(Que tout cela, d'où je suis, me paraît confus, et sombre, 
et embrouillé, oui, ce fut ma vie !) 

Avec parfois un de ces heureux moments de plénitude, 

L'amour, le succès, ou quelque chose tout à coup, sans 
cause et inopinément conune la grâce. 

Où l'on est roi, maître de tout, où l'on fournit de l'in- 
connu, où l'on fait son petit paraphe de phosphore ! 

Mais toujours quand je prête l'oreille là-bas, j*ai le 
sentiment de ce fleuve qui tonne, le bruit de ces étemelles 
cataractes ! 

Voilà ce qu'est Rome, pour moi, quelque chose de 
solennel et de sous-entendu, la majesté en silence de quel- 
que chose où nous sommes, qui n'est pas de nous et qui 
ne dépend pas de nous. 



LE PÈRE HUMILIÉ 555 

Et l'on sait que si l'on rouvre les yeux, ce ne sera pas 
pour se voir emporté les pieds en l'air par le tintamarre 
d'une rue comme une eau de moulin, une furibonde et 
vaine bousculade de ces morceaux coloriés qui sont les 
voitures et les passants fracassés contre les glaces des 
boutiques, 

Mais ce qui s'offre au regard, c'est une colonne de 
porphyre entourée d'une guirlande d'or qui s'élève parmi 
la fumée des sacrifices ! 

LADY U. — Prince, tout de même, Rome est faite pour 
autre chose que pour vous tenir lieu de cataracte dans vos 
vieux jours ! 

LE PRINCE. — Demain, aujourd'hui même, je la 
quitte ! 

LADY U. — Le présent sera peut-être moins beau que 
le passé. Le présent a toujours tort. 

Ça ne fait rien. On vivra tout de même. On s'arrangera 
n'importe comment. Je vous jure que ce peuple a trouvé 
un autre moyen d'être éternel que d'être mort. Je vous 
jure qu'il a sa part à faire dans la vie. Je vous jure qu'il 
est très décidé à vivre, que cela vous plaise ou pas ! 

C'est beau aussi d'un bout à l'autre d'un pays un peuple 
qui se réveille tout à coup avec un grand frisson comme un 
corps d'homme, et qui s'aperçoit qu'on parle la même 
langue. 

Et que d'un bout à l'autre on n'est qu'une seule pièce, 
un seul corps dans une seule âme ! 

LE PRINCE. — Mon pays était sur terre la Pologne 
pour laquelle il n'y a pas d'espérance. 

LADY U. — Il y a toujours de l'espérance ! C'est vous 
qui me dites qu'il n'y a pas d'espérance et vous avez déjà 



556 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

plus de soixante ans ! Comment donc avez-vous fait 
pour vivre jusqu'ici ? Combien de choses que nous 
n'aurions jamais cru faire et que nous avons faites tout 
de même ! Combien de coups qui ne nous ont fait aucun 
mal ! Combien d'ennemis par terre ! Combien d'obstacles 
dépassés ! 

LE PRINCE. — Il y a la maladie devant moi. 

LAD Y U. — La maladie comme c'est intéressant I 
La guerre est toujours une chose intéressante. S'aperce- 
voir que l'on a une force, ou un cœur, quelle décou- 
verte ! 

LE PRINCE. — Il y a la mort. 

LAD Y U. — Nous en viendrons à bout comme du 
reste avec l'aide de Dieu ! Merci à Dieu, je le dis du fond 
du cœur, qui à cinquante ans me permet enfin d'atteindre 
la jeunesse et de voir le jour d'aujourd'hui ! 

Libre de cœur ! Libre d'esprit ! Franche de tous les 
attachements stupides et de tous ces désirs odieux autour 
de moi jadis ! 

Inspiratrice, conspiratrice ! toute entourée d'amis dont 
je suis l'âme, 

Conmie au temps où toute une salle venait boire à 
mesure à mes lèvres la parole et je la voyais dans ces 
milliers d'yeux en vie étinceler comme de l'argent I 

Et non plus dans cette belle lumière d'Italie comme une 
pierre sous la cascade qui n'en retient pas une goutte. 

Mais ce qu'est un cœur pleinement dilaté comme 
une vasque profonde et généreuse 

D'où s'échappent de temps en temps de grandes nappes 
irréguHères, le trop-plein qu'elle n'est pas capable de 
retenir ! 



LE PÈRE HUMILIÉ 557 

LE PRINCE. — Telle celle que je vous montrais tout 
à l'heure, un homme pourrait y nager. 

LADY U. — Et ce petit nuage avec la lune, qui s'y 
reflétait près du bord comme un mouchoir de soie bril- 
lante ! 

LE PRINCE. — Je vois nos amoureux qui se rappro- 

prochent. Venez ! 

Ils sortent. 



SCÈNE III 

Entre PENSÉE tenant toujours ORIAN par le 
poignet et de Vautre main Vanneau qu'elle tient élevé. 

ORIAN. — Nous y sommes. Vous m'avez merveilleuse- 
ment conduit 

Avec cette prunelle fée que vous tenez élevée entre 
vos doigts. Vous pouvez rouvrir les yeux, 

Pensée. C'est ainsi qu'on vous appelle, je crois ? 

PENSÉE. — Oui. Je vois que ma mère n'est pas là. 

ORIAN. — Tout le monde est parti. 

PENSÉE. — Tout le monde est au feu d'artifice, de 
l'autre côté du jardin. J'ai entendu les premières fusées 
qui montent au ciel parmi les cris atténués de la foule. 

ORIAN. — Evviva il Papa Re! 

PENSÉE. — Avant longtemps vous n'entendrez plus 
ce cri à Rome. 

ORIAN. — Voulez- vous, ne parlons pas politique. — 
Et puisque vous êtes l'Automne, Pensée, 



558 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Expliquez-moi plutôt ce que vous allez faire de ce 
jardin que j'ai préparé, et mon ami l'Ingénieur par son 
art, 

— Orso qui vous parlait tout à l'heure, — y a introduit 
de bien loin 

Ces eaux, les entendez- vous ? qui jamais ne font silence. 

Tant de fleurs, voyez! Tant de choses dont j'ai eu 
l'idée et qui toutes cette nuit sont devenues des roses, 

Pour vous. Pensée. 

Tout ce qui tient dans la corbeille de mai I Tout ce 
sommeil et cette continence de la terre qui peu à peu, 
sans aucim viol, s'est enrichie jusqu'à une plénitude 
merveilleuse ! 

Comment ferez-vous pour venir à bout de tout cela ! 
Ce printemps si beau ! Quoi, ne voulez-vous rien épargner ? 

PENSÉE. — Il ne reste que ces feuilles d'inaltérable 
à ma tête et cette petite grappe de raisin près de mon 
oreille. 

ORIAN. — Pourquoi donc avoir choisi ce personnage 
de l'Automne quand je vous voyais plutôt venir à moi, 
telle que le Printemps avec im grand œillet comme un 
javelot entre les doigts ? 

PENSÉE. — L'automne me plaît davantage et l'hiver 
plus encore. 

L'intègre hiver qui de toutes choses ne laisse que l'âme 

Toute nue et sans visage dans la foi. 

ORIAN. — Rome n'a point d'hiver, une heure de sus- 
pens seule, le retour et non point l'arrêt, un sourire plus 
obscur entre des nuits plus longues. 

Ici, la main de l'Automne est désarmée et votre pou- 
voir échoue. 



LE PÈRE HUMILIÉ 559 

PENSÉE. — Qui fera donc mûrir vos raisins, monsieur 
le Jardinier ? Qui fera descendre jusqu'à la main peu à 
peu la branche dont le fruit s'accroît ? 

ORIAN. — Nous saurons vous rendre captive, ô 
saison qui piquez toute chose avec votre flèche ardente ! 
Nous saurons faire miel de votre or fugitif ! Ici le temps 
n'est plus. 

Ici j'ai détruit cet ennemi qui de tous lieux chassait 
notre cœur insatisfait et qu'on appelle le hasard. Ici les 
sens ont trouvé leur repos en ce Heu que l'intelligence a 
conjuré. 

Voyez ! ces murailles de verdure presque noire sur qui 
vous n'avez aucune prise. 

Ne sont là que pour nous séparer du monde. 

Tout ce que peut déverser un ciel d'été. 

Il faut ces pins qui sont au-dessus de nous l'ombrage 
et la bénédiction, il faut pour amener notre œil jusqu'à 
cet imperceptible petit point de lumière, là-haut, cette 
étoile vertigineuse, l'éboulement de ces sombres ava- 
lanches ! 

Ce palmier derrière vous, (l'entendez- vous frémir ?) est- 
ce qu'il ne se connaît pas en fait de royauté, le jardinier 
qui a fait place ici à ces cataractes végétales ? 

Le voici comme une éruption superbe et humble, qui 
de toutes parts, retombe en une gerbe mélodieuse. 

Et il y a aussi le cyprès mince et droit pour nous parler 
de la mort. 

— L'immobilité autour de nous de ces créatures qui 
ne peuvent pas être plus belles. 

PENSÉE. — Oui, je vois toutes ces choses avec vous 
à mesure que vous me les montrez. 



560 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ORIAN. — Jadis j'avais à moi un jardin. 

PENSÉE. — Nous vous l'avons pris, chevalier. 

ORIAN. — Oui, vous l'avez acheté, il est à vous main- 
tenant. Je viendrai le voir quelquefois. 

Il était bien petit, mais je l'aimais quand même. Trop 
beau sans doute encore pour un homme si dénué. 

PENSÉE. — J'ai honte. Pardonnez-moi. 

ORIAN. — Mais non, c'est un service que vous m'avez 
rendu, me voici bien débarrassé. Qu'est-ce que ces vieux 
murs ? 

C'est en avant qu'il faut regarder, pas en arrière. 

PENSÉE. — Parole qui m'étonne de vous. Je vous 
croyais le chevalier du Passé. 

ORIAN. — Le Pape est ce qui ne passe pas. 

PENSÉE. — Pourtant, dont il faudra se passer. 

ORIAN. — Mais votre père est là pour nous aider à lui 
garder son trône. 

PENSÉE. — Trônes bien menacés que ceux-là qui ont 
l'appui des gens de notre famille ! 

ORIAN. — Je sais de quel côté vont les vœux intimes 
de votre p^re. 

PENSÉE. — Qu'attendre ? C'est la Révolution qui 
coule dans nos veines. 

ORIAN. — La France à travers toute Révolution veut 
le Pape intact à Rome. 

PENSÉE. — Eh quoi, pour sauver le Père, comme vous 
l'appelez. 

Il est besoin autour de lui d'ime police étrangère ? 

ORIAN. — Il est le père pour moi, tant que je suis son 
fils. 

PENSÉE. — Je sais qu'il est un peu à vous, votre par- 



LE PÈRE HUMILIÉ 561 

rain à tous deux, votre tuteur aussi,[qui n'aviez plus père 
ni mère. 

C'est lui qui vous a élevés dans son palais, Orso et vous, 
quand i] n'était encore qu'évêque. Oui, j'ai appris tout 
cela ce soir. 

ORIAN. — Vous êtes bien renseignée. Ma famille est 
de Savoie, mais ma mère était Milanaise. 

PENSÉE. — La mienne est Juive, vous le savez. 

ORIAN. — Non, je ne le savais pas. 

PENSÉE. — Je veux que vous le sachiez. Une Juive 
convertie naturellement. Mon père lui aussi est im bon 
catholique. 

C'est à cela qu'il doit sa fortune. Quoi! votre frère 
Orso ne vous a pas appris tout cela ? 

ORIAN. — Il ne sait rien de plus que je ne sais. 

PENSÉE. — A quoi lui sert-il donc de me suivre comme 
il le fait depuis le jour où je l'ai rencontré avec vous ? 

L'autre jour pendant que nous roulions à travers la 
Campagne, j'entendais le galop de son cheval derrière 
nous. 

Et pendant que nous laissions l'attelage souffler, il 
était là sous un tombeau qui nous regardait, enveloppé 
dans sa grande cape romaine. Ma mère l'a vu. 

C'est quelque chose bien près de vous qui s'intéresse 
à moi. 

ORIAN — Orso est un bon enfant qui fera tout ce 
que je lui dis. 

PENSÉE. — Sans doute il vous aime plus que moi. 

ORIAN. — Il a été avec les Chemises-rouges quelque 
temps, c'est moi qui l'ai tiré de là et qui l'ai engagé dans 
les troupes papales. 

36 



562 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

PENSÉE. — Et moi, je puis faire qu'il perde le goût 
d'être où je ne suis pas. 

ORIAN. — C'est vous qui pouvez venir où il est. 

PENSÉE. — J'y viendrai s'il est le plus fort. 

ORIAN. — Et comment fait-on pour être le plus fort 
avec vous ? 

PENSÉE. — Il sera le plus fort, si je l'aime I 

ORIAN. — Comment n'aimerait-on pas Orso ? 

PENSÉE. — Si vous l'aimez, dites-moi de ne pas 
écouter ce qu'il vous a chargé de me dire. 

ORIAN. — C'est vrai, il a voulu absolument que je vous 
parle. 

PENSÉE. — Il fallait refuser, Orian. 

ORIAN. — C'est ce que j'ai tâché de faire. 

PENSÉE. — Est-ce qu'on épouse une Juive ? 

ORIAN. — Vous n'êtes pas Juive. 

PENSÉE. — Si vous l'aimez, dites-lui de ne pas épouser 
ime Juive ! 

ORIAN, — Vous êtes baptisée. 

PENSÉE. — Il faut beaucoup d'eau pour baptiser 
un Juif. 

On ne perd pas si facilement l'habitude de tant de 
siècles ! Tous les siècles depuis la création du monde, il 
me semble que je les porte avec moi ! 

L'habitude du malheur, l'intimité mauvaise avec sa 
propre déchéance. 

Tant d'attente 

Que nous n'avons pu arriver à changer d'attitude ! 
tant de foi dans la promesse qui n'était pas réalisée 

Que nous n'avons pas pu y croire, du moment où l'on 
nous a dit qu'elle l'était. 



LE PÈRE HUMILIÉ 5^3 

Vous savez bien que nous n'appartenons pas à la même 
race. La même, et cependant à part. Il n'y a pas d'union 
possible entre nous. Oui, vous auriez beau me tendre la 
main. 

ORIAN. — Nous sommes les enfants du même père. 

PENSÉE. — Un père ? Je n'en ai pas. Qui sont mon 
père et ma mère ? Donnez-moi des yeux pour que je les 
voie ! Je suis seule. 

Cet homme qui parlait tout à l'heure, c'est lui que vous 
appelez mon père ? 

Croyez-vous que je l'aime ? Croyez- vous que j'aime ma 
mère ? Si, pauvre femme, je l'aime, elle m'aime telle- 
ment ! Je tiens à elle, je ne puis me passer d'elle. 

Mais ils ne me connaissent pas et je sens tellement que 
je ne puis leur parler et qu'ils n'ont rien à me dire ! Ah, 
de quel poids ils me sont tous les deux! 

ORIAN. — Pensée qui êtes à côté de moi... 

PENSÉE. — Orian. 

ORIAN. — J'ai eu tort d'accepter de vous parler de 
mon frère. 

PENSÉE. — Non. Je suis heureuse que vous soyez 
venu. 

ORIAN. — Je ne puis supporter de vous entendre vous 
plaindre ainsi, comme si vous en appeliez à moi. 

PENSÉE. — Que vous importe ? 

ORIAN. — D'autres souffrent. J'ai eu tort d'être venu. 
J'ai tort, à ce moment même, d'être à côté de vous. 

PENSÉE. — Il faut avoir tort quelquefois. 

ORIAN. — D'autres souffrent ! Mais rien que de voir 
la lumière est beau ! 

PENSÉE. — Parole que j'ai entendue souvent. 



564 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ORIAN. — Belle comme vous l'êtes... 

Elle lui met légèrement la main 

sur le bras. 
Eh bien ? 

PENSÉE. — J'écoute ce que vous dites. 

ORIAN. — Et quand vous seriez misérable encore 
et autant que vous le croyez. 

Nous sommes jeunes! Et la vie est grande ouverte 
devant nous, celle-ci, et l'autre par derrière qui n'a aucune 
fin! 

Ah ! rien que de vivre et de voir et d'avoir les yeux 
ouverts et d'être vivant et de voir le soleil est beau ! 

PENSÉE. — Oui, rien que de voir la lumière est doux. 

ORIAN. — Ou la nuit même sans laquelle il n'y aurait 
pas toutes ces étoiles. 

PENSÉE. — Je ne les vois pas, j'écoute seulement ! 
Je ne veux pas voir, j'écoute ! (Et tenez, ce bruit si triste, 
entendez-vous ? comme un plumage froissé. 

C'est le troisième palmier à notre droite.) 

Mais peut-être que si vous me disiez : Ouvrez les yeux, 
Pensée ! 

Peut-être qu'alors j'ouvrirais les yeux et je verrais. 

ORIAN. — Est-ce pour fermer les yeux que vous êtes 
venue à Rome ? 

PENSÉE. — Montrez-moi la Justice et cela vaudra la 
peine de les ouvrir! Qu'est-ce que cette Beauté qui ne nous 
empêche pas d'être aveugles ? 

Moi aussi, on m'a conduite au milieu de vos dieux grecs, 
moi aussi, j'ai posé la main sur ce marbre qui brûle ? 

C'est ce que nous, les gens de l'ancienne Foi, nous 
appehons les idoles. 



LE PÈRE HUMILIÉ 5^5 

Qui a connu la nuit pour de bon, il faut un autre soleil 
que celui-ci pour en venir à bout ? 

ORIAN. — Quelle est donc cette nuit dont vous me 
parlez toujours ? 

PENSÉE. — Ténèbres furent-elles jamais plus grandes 
que celles-ci qu'aucim ami jusqu'à moi ne peut tra- 
verser ? 

Je suis une Juive comme ma mère, et elle pensait que 
la Révolution était venue, et que tout allait se mêler 
et s'égaliser et que vous l'accepteriez parmi vous, elle 
a tant de bonne volonté ! 

Mais je suis mieux instruite ; 

Tout vaut mieux que le faux amour, le désir qu'on 
prend pour la passion, la passion qu'on prend pour une 
acceptation, et puis 

La position qu'on reprend peu à peu de part et d'autre, 
et ce cœur peu à peu qui vous redevient étranger, — cet 
Orso que vous voudriez que j'épouse ! 

Moi, je suis comme la Synagogue jadis, telle qu'on la 
représentait à la porte des Cathédrales, 

On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre 
est brisé. 

{Bas et avec ardeur). Mais vous autres qui voyez, qu'est- 
ce que vous faites donc de la lumière ? 

Vous qui voyez du moins, vous qui savez du moins, 
vous qui vivez du moins, 

Vous qui dites que vous vivez, qu'est-ce que vous faites 
de la vie ? 

ORIAN. — Cette eau qui nous fait vivre, nous aussi, 
elle a touché votre front. 

PENSÉE. — Elle n'a point touché mon cœur I 



566 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Une âme comme la mienne, ce n'est pas avec l'eau qu'on 
la baptise, c'est avec le sang ! 
ORIAN. — A cette eau le sang d'un dieu était joint. 
PENSEE. — Cette eau, est-ce moi qui l'ai appelée ? 
ORIAN. — Mais ce sang, c'est vous qui l'avez répandu. 
PENSÉE. — Ce dieu, c'est nous qui vous l'avons 
donné ! 

Ah, je le sais, s'il y a un I>ieu pour l'humanité, c'est 
de notre cœur seul qu'il était capable un jour de sortir ! 

ORIAN. — N'en est-il point sorti ? 

PENSÉE. — Qu'en avez-vous fait ? Est-ce pour cela 
que nous vous l'avons donné. 

Pour que les pauvres soient plus pauvres, pour que les 
riches soient plus riches ? 

Pour que les propriétaires touchent leurs loyers ? 
Pour que les rentiers mangent et boivent ? Pour que des 
rois à demi fous régnent sur des peuples abrutis ? 

Et que là où les vieux rois tombent, surgissent pour les 
remplacer d'affreux avocats à pantalon noir. 

Des fripons, des convulsionnaires, des professeurs, des 
hypocrites à mâchoires de loups, mêlés à de vieilles femmes, 

Des hommes comme mon père ? 

Et qu'il soit défendu de rien changer à tout cela ? 
Parce que tout pouvoir vient de Dieu. 

ORIAN. — Par quoi les remplaceriez- vous ? 

PENSÉE. — Grand Dieu ! ce sera beaucoup déjà d'être 
défait de ceux-ci et de ce voile dégoûtant tout de suite 
qui nous aveugle et nous asphyxie ! 

Et qui sait si la lumière n'existe pas, et si pour la voir 
il ne suffirait pas de rompre tous ces corps morts autour 
de nous comme une affreuse forêt ? 



LE PÈRE HUMILIÉ 5^7 

Il n'y a pas de résignation au mal, il n'y a pas de rési- 
gnation au mensonge, il n'y a qu'une seule chose à faire 
à l'égard de ce qui est mauvais, et c'est de le détruire ! 

Et c'est pourquoi je déteste tant cette chose que vous 
savez, et qui me sépare de vous. 

Parce qu'elle est la grande étouffeuse, parce qu'elle 
est la grande endormeuse, 

Parce qu'elle voudrait rendre intangibles toutes ces 
idoles humaines et lier éternellement les vivants avec 
les morts. 

Comme si ce que la force et la ruse ont fait, la force 
avec la ruse ne pouvait pas le défaire ! Comme si c'était 
sacré et oint de Dieu, toutes ces larves autrichiennes ! 

Ce n'est pas assez d'avoir vu un seul jour toutes ces 
longues faces blafardes, vous voudriez les rendre éternelles ! 

Et c'est pourquoi tout mon cœur est avec cette Italie 
qui se réveille et qui aspire à la forme qui lui est natu- 
relle. 

Et qui estime qu'elle est assez grande pour avoir soin de 
ses propres affaires sans tous ces étrangers, et qui ne 
supporte plus sur sa chair vivante 

Ces choses mortes qui n'ont raison, ni ordre, ni nécessité, 

Et c'est vous que je vois devant moi comme l'avenir 
et comme la jeunesse, qui vous rangez avec les morts 
contre les vivants ! 

ORIAN. — Je ne suis pas un Autrichien. Mon père est 
mort en se battant contre eux. Et quant à tous ces princes 
dont vous me parlez. 

Qu'ils se débrouillent avec leur Révolution, avec tous 
ces gens dont vous êtes tellement sûrs qu'ils vivent et 
toute cette semence de députés. 



568 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Les morts sans moi sont assez bons pour ensevelir les 
morts. 

PENSÉE. — Et n'est-ce pas un mort que vous défendez, 
cette idole que vous appelez le Pape ? 

ORIAN. — Christ aussi dont le Pape est l'image est 
un mort. 

PENSÉE. — Quelle part donc réclame-t-il parmi 
nous ? 

ORIAN. — Pas plus large que la croix. 

PENSÉE. — Le Christ n'a pas eu de terre à lui. 

ORIAN. — Assez pour que la croix y fût plantée. 

PENSÉE. — La croix est la souffrance. 

ORIAN. — Elle est la rédemption. 

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la souffrance ! 

ORIAN. — Qui tuera donc en nous ce qui était capable 
de mourir ? 

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la souf- 
france. 

ORIAN. — Vous ne voulez donc point de la joie. 

PENSÉE. — Nous ne voulons pas de la joie ? C'est 
à moi que vous dites que je ne veux pas de la joie ? La 
joie, Orian ! Ah, quel mot avez-vous prononcé ? 

ORIAN. — Demain, vous épouserez mon frère. 

Silence. 

PENSÉE. — Dois- je croire que vous le désirez ? 
Dois-je croire que vous désirez qu'il y ait ce Uen entre 
nous ? 

ORIAN. — Non pas un Hen, mais quelque chose d'irré- 
parable entre vous et moi, il le faut. 

PENSÉE. — Et c'est pourquoi vous avez eu tellement 
hâte de me parler pour lui ? 



LE PÈRE HUMILIÉ 569 

ORIAN. — Demain, je serai seul ici et j'entendrai 
dans la nuit cette même palme derrière moi frémir. 

PENSÉE. — Et est-ce qu'elle ne parle pas de souffrance? 

ORIAN. — Elle parie de triomphe ! 

PENSÉE. — Et sera-ce un triomphe bien cher à votre 
cœur, Orian, 

Que celui qu'il vous est offert de remporter 

Au détriment du mien ? 

ORIAN. — Paroles amères à écouter ! Je les entends 
donc de vous à la fin ! Oui, je les aurai une fois entendues ! 

Vous êtes faite pour l'amour. Pensée, et l'amour n'est 
pas fait pour moi. 

PENSÉE. — Et pourquoi voudrais- je de cet amour dont 
vous ne voulez pas ? 

ORIAN. — Le bien que je ne puis pas vous faire, un 
autre, — ce que je ne puis pas vous dire, 

Un autre vous le dira à ma place. 

PENSÉE. — C'est Orso, votre frère, dont vous voulez 
parler ? 

ORIAN. — Que vous donnerais-je. Pensée, qui me soit 
plus cher ? et que lui donnerais-je... 

PENSÉE. — Oui, que lui donneriez- vous, à cet heureux 
frère, 

De meilleur que ceci dont vous ne voulez pas ? 

ORIAN. — Si vous m'étiez indifférente. Pensée, 

Je n'aurais pas accepté si aisément de vous parler de 
lui. 

PENSÉE. — Dites-lui de ne pas épouser une Juive ! 

Est-ce lui qui viendra à bout de ces ténèbres avec moi. 
Imprudent ! Ce que vous avez rallumé en lui, qui sait si 
je ne suis pas là pour l'éteindre ? 



570 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et moi, pauvre Pensée, 

Ce qui a été refusé une fois, comment faire désormais 
pour le donner ? 

Ces ténèbres dont on n'a pas voulu, cette âme rebutée, 
cette âme, l'unique chose qui fût à moi, si pauvre, mais 
cependant unique, — ces ténèbres que j'offrais n'ayant 
pas autre chose à donner, — 

Il faudra une bien grande lumière désormais, pour en 
venir à bout ! 

ORIAN. — Que puis-je faire, Pensée ? 

PENSÉE. — Il est juste que vous préfériez votre âme 
à la mienne. 

ORIAN. — Juste ou non, oui, malgré ce lâche 
cœur qui me trahit, oui, malgré cet affreux appétit de 
bonheur, 

Pendant que j'ai encore assez de raison pour en 
juger. 

Ce dont j'ai besoin, je sais qu'il n'est pas en votre 
pouvoir de me le donner. 

PENSÉE. — Est-ce que la joie existe, Orian ? 

ORIAN. — Ah ! est-ce qu'il ne faut pas qu'elle existe 
pour que je la préfère à vous ? 

Elle existe ! Et mon seul devoir est de l'atteindre. 

PENSÉE. — Que ferons-nous des autres ? 

ORIAN. — En seront-ils plus vivants si je péris ? 

PENSÉE. — Qu'ils périssent donc ! 

ORIAN. — Mon devoir n'est pas avec eux. 

PENSÉE. — Il est contre eux. Ce peuple qui est de 
votre sang, à cette heure qu'il demande à vivre et que 
tous ses membres cherchent comme un corps qui ressuscite 
à se rejoindre, 



LE PÈRE HUMILIÉ 571 

A cette heure où du Sud au Nord il ne veut plus être 
qu'un seul corps en une seule âme, 

C'est vous qui vous rangez contre lui. 

ORIAN. — Je ne puis être contre mon père. 

PENSÉE. — Ainsi entre la vie et vous, entre vous et 
moi, 

Toujours cet absurde vieillard pour qui le temps ne 
marche pas ! 

ORIAN. — Ce qui est raisonnable pour lui l'est bien 
assez pour moi. 

PENSÉE. — Il y a tout un peuple avec moi qui a 
besoin de vous. 

ORIAN. — Et moi, je n'ai besoin d'autre chose que de 
la joie. 

PENSÉE. — Où est la joie autre part que dans la 
vie ? 

ORIAN. — Au-dessus de la vie, et qui d'autre que 
lui la donne ? 

L'origine et le Père qui n'a jamais tort. 

Où est la paix autre part que dans le Père qui 
n'est hors d'aucune chose et qui n'a de haine pour 
aucune ? 

Est-ce le peuple qui a raison? Tous ces aveugles qui 
crient ! C'est ça de qui vient la vie ? Ah ! je sais que mon 
cœur est faible et ce qui crie en eux ne parle que trop en 
moi ! 

Ce n'est pas par aucune violence que nous entrerons 
en possession de notre héritage. 

PENSÉE. — C'est la joie qui est cet héritage ? 

ORIAN. — Héritage vraiment, ce qui ne peut être 
acquis, ni conquis, ni mérité. 



572 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

Et qui est notre droit par le fait d'un autre. 

PENSÉE. — Qu'est-ce que la joie ? 

ORIAN. -r- Ce que je puis dire est qu'elle ne commence 
pas et qu'elle n'a aucune fin. 

PENSÉE. — Et pourquoi penser que je suis votre 
ennemie et que je vous veux aucun mal ? 

ORIAN. — Vous n'êtes pas mon ennemie, Pensée. 

PENSÉE. — C'est vrai que vous n'êtes pas mon 
ennemi ? Ah, que j'entende seulement un mot de vous, 
avec douceur et vous n'aurez plus besoin d'obstacle pour 
le placer entre nous ! 

Je sais que là où vous êtes, il n'y a aucune place pour 
moi. 

ORIAN. — Pourquoi n'y en aurait-il aucune ? 

PENSÉE. — Qui me conduira où vous êtes ? Qui me 
donnera ce que vous me refusez ? 

ORIAN. — Et que nous soyons heureux l'un par 
l'autre ici-bas. Pensée, est-ce là le plus grand des 
biens ? 

PENSÉE. — Il n'y a de bien pour moi que celui que 
je tiens de vous. 

ORIAN. — Et n'est-ce pas de moi déjà que vous tenez 
cette souffrance ? 

PENSÉE. — Vous-même, n'en tenez-vous de moi, 
aucune? Ah! dis ce que tu veux, je sais qu'il y a en vous 
vme chose qui m'appartient et qui est mon droit ! 

Une chose qui est à moi seule, une chose qui est pour 
moi seule. 

Une parole qui est à moi seule et que nulle autre ne 
peut entendre ! 

ORIAN. — Qu'attendez-vous donc de moi. Pensée ! 



LE PÈRE HUMILIÉ 573 

PENSÉE. — Une seule chose que vous ne pouvez pas 
faire ! Un seul mot que vous ne pouvez pas dire ! 

ORIAN. — Qu'est-ce donc que je ne puis pas faire, 
petite fille ? 

PENSÉE. — Que je voie mon âme tout entière dans 
la vôtre ! 

ORIAN. — Ouvrez donc les yeux, Pensée, et voyez ! 

PENSÉE. — Je ne les ouvrirai pas que je ne sache 
que vous m'avez pardonné. 

ORIAN. — Eh quoi, pardonné seulement ? 

PENSÉE, elle avance la main et des doigts lui touche 
légèrement la bouche. — Ah ! tais-toi, mon bien-aimé ! 
et ce mot que tu vas dire, ah, réserve-le-moi pour un 
autre moment, quand le corps et l'âme se séparent ! 

Tais-toi ! et ce mot qui n'est pas fait pour la terre, ce 
mot sans aucun son que tu me dis, voici que je l'ai lu sur 
tes lèvres ! 

ORIAN. — Venez que je voie mieux votre visage. 
Il l'attire aux rayons d'une lampe. 

Pourquoi tenir les yeux baissés, ma colombe ? 

Elle les lève vers lui. 

PENSÉE. — Est-ce qu'ils sont beaux ? 

ORIAN. — Assez pour que je les reconnaisse au delà de 
la mort ? 

PENSÉE. — Si beaux ? 

Elle les baisse lentement de nouveau. 

ORIAN. — Ah, pourquoi me les cacher si tôt ? ah, 
lève-les de nouveau sur moi, ma bien-aimée ! • 

PENSÉE. — Je suis aveugle ! 



574 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

ACTE II 

SCÈNE I 



Un cloître de marbre blanc avec des 
colonnes antiques dans un couvent 
franciscain des environs de Rome. 
Au milieu un puits de marbre muni 
de deux colonnes. Le jardin est tout 
planté d'orangers déjà chargés de 
leurs fruits à moitié jaunes. 

LE PAPE PIE est assis à côté du\puits sur la margelle 
duquel il tient le bras allongé, comme un homme 
accablé de douleur. De l'autre côté du puits, d'abord 
assis, puis debout, 

LE FRÈRE MINEUR ; il a l'air tout jeune. 

LE FRÈRE MINEUR, à demi-voix, la main levée sur le 

Pape comme un prêtre qui achève de donner l'absolution. 

— ... Ainsi soit-il ! 

Silence. 
Mon fils, allez en paix. 

Pause, 

Saint Père, puisque je vous ai absous, il ne faut pas 
être triste. 

LE PAPE PIE. — Petit frère, quoi, veux-tu déjà me 
congédier ? 

Supporte-moi avec patience un moment, il fait bon 
près de ton puits. 



LE PÈRE HUMILIÉ 575 

Laisse-moi te montrer ma faiblesse, mon enfant, 
comme je t'ai montré ma misère. Je ne suis qu'un vieillard. 

LE FRÈRE MINEUR. — Restez, Saint Père. Ici 
vous êtes bien à l'abri avec nous et personne ne vous 
veut de mal en ce lieu. 

C'est cette grande chaleur qu'il a fait aujourd'hui 
qui vous a éprouvé. 

LE PAPE PIE. — Le soir tombe. 

LE FRÈRE MINEUR. — Laissez-moi aller vous 
chercher une cruche d'eau. Un peu de miel aussi, il est 
très bon, c'est moi qui m'occupe des abeilles, 

Le Prieur des ruches, comme on m'appelle. 

LE PAPE PIE. — Reste avec moi. 

LE FRÈRE MINEUR. — Si je vous vois ainsi désolé, 
moi aussi, je vais être triste. 

LE PAPE PIE. — Et comment ferais-tu, frère Peco- 
rello, pour être triste ? 

LE FRÈRE MINEUR. — Qui pourrait s'empêcher 
de pleurer en voyant votre grande humilité. 

Et cet aveu que vous m'avez fait de vos péchés, simple 
comme un petit enfant ? 

LE PAPE PIE. — Tu m'as sagement parlé, petit frère, 
et je t'écoutais en prenant de bonnes résolutions. 

N'étais-tu pas berger autrefois ? C'est en soignant les 
moutons que tu as si bien appris à consoler les hommes? 

LE FRÈRE MINEUR. — Souvent j'ai rapporté sur 
mon dos quelque sotte brebis. 

LE PAPE PIE. — C'est Nous qui sommes la sotte 
brebis ? 

LE FRÈRE MINEUR. — Pardonnez à ma grande 
bêtise. 



576 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

LE PAPE PIE. — Et toi qui es le sage Pasteur ? 

LE FRÈRE MINEUR. — Il n'y a pas deux manières 
de souffrir. Saint Père, et il n'y en a pas deux d'avoir de 
la peine pour un autre. 

LE PAPE PIE. — Ces paroles sont meilleures pour moi 
que de l'eau. 

LE FRÈRE MINEUR. — Père, je n'ai pas autre chose 
que mon cœur à vous donner. 

LE PAPE PIE. — Je sais que celui-là n'est pas né 
qui m'enlèvera l'amoiu de mon petit frère. 

LE FRÈRE MINEUR. — Saint Père, comment tout 
le monde ne vous aime-t-il pas ? 

LE PAPE PIE. — Beaucoup seraient contents de 
Nous voir mort. Beaucoup se réjouiraient et donneraient 
des festins et enverraient des présents à leiurs amis, disant : 
Il n'y a plus de Pape enfin. Il est mort, le vieillard obstiné. 

LE FRÈRE MINEUR. — Du moins il n'y a pe